CHAPITRE PREMIER
Mademoiselle de Maran.
Orpheline, j'ai passé mon enlance cnez ma tante, mademoiselle de Maran, sœur de mon père. J'ai été élevée par madame Blondeau, cxcellenle fennne, qui lors de ma naissance était an service de ma mère depuis foit longtemps. Ma tante n'avait jamais voulu se marier; elle était contrefaite, inliuimeul spirituelle, et nio(]ueuse à l'excès. Miilgré sa difformité, malgré sa hiideur, malgré l'extrême petitesse de sa taille, il était difficile d'avoir une physionomie plus imposante ou plutôt plus allièrc que mademoiselle de Maran. Elle n'inspirait pas sans doute la respectueuse déférence que comniatideiit toujotns la noblesse des traits, le grand air ou l'affable dignité des manières: mais à son aspect on ressentait de la crainte et de la défiance de soi. M:idemoiselle de Maran n'avait jamais quitté mon père ; vers le milieu de la révolution, elle avait émigré en Angleterre avec lui, après avoir partagé ses chagrins et ses dangers.
Malgré le mal que m'a fait ma tante, je ne puis m'cmpècher de reconnaître qu'elle aimait tendrement son frère; mais l'amour des méchants porte aussi leur cruelle empreinte : on dirait qu'ils chérissent une personne pour avoir le prétexte d'en haïr cent ; ils vous aiment, mais ils détestent ceux qui ont droit à votre affection ou qui vous témoignent de leur attachement. Tel fut l'amour de ma taule pour mon père. Elle le dominait d'ailleurs complètement par la hauteur et par la fermeté de son caractère. Il ne faisait rien sans la consulter. Elle lui donnait toujours des avis remplis de prévoyance, de finesse et d'habileté. Haïssant Napoléon autant que la révolution, connaissant intimement plusieurs membres du cabinet anglais, pressentant la chute de l'empire, vers 1812, elle avait engagé nmn père à aller habiter près d'IIartwcll et faire assidûment sa cour à Louis XVIII. Elle-même vit souvent le roi, et lui plut par la vivacité caustique de sou esprit, par la sûreté de son jugement et par la liberté de ses discours. Sachant le latin à merveille, elle faisait à ce prince des citations pleines d'à-propos et d'une flatterie d'autant plus délicate, qu'elle se cachait sous les dehors d'une brusquerie presque cynique.
Déliée, adroite, pénétrante, redoutée par sa méchanceté sarcastique, qui, ne craignant rien, s'attaquait à tout, mademoiselle de Maran se faisait une arme ou une défense de sa laideur, de sa difformité, de sa faiblesse, pour braver les hommes et les femmes. Elle s'immolait ellemême au ridicule, pour avoir le droit d'y sacrifier les autres sans pitié. Elle usait avec un art infiniment dangereux des secrets qu'elle savait toujours sur(>rendre aux étourdis ou aux gens sans défiance pour domii.er plus lard les dupes de son astuce; connaissant le point vidnérable de chacun, elle ne reculait devant aucune raillerie, si amére qu'elle fût, suppliant à son tour qu'on ne l'épaignàt pas. Elle alfectait ordioairement une certaine familiarité de langage qui .ipproebait fort de la vulgarité. Je lui ai entendu dire qu'ayant passé une pariie de sa jctmesse à Ponchartrain, chez la vieille madame de Maurepas (lois de l'exil de M. de Maurepas dans cette terre), elle avait contracté là celte habitude de se servir d'expressions communes, habitude très à la nrode sous la régence, et qui s'était perpétuée chez quelques persuuries à la cour jusqu'à la fin du règne de Louis XV.
L'on ne doit pas s'étonner de rencontrer çà et là dans mon récit les traces d'un langage qui, de nos jours, senrblerait Irès-choqrrairt. Je n'ai voulu rien altérer de ce qui pouvait rendre plus vraie la plrysiirroiiiieile mademoiselle de Maran. Loiris XVlll, (jui aimait la cruaiiié dans ripigramme et la crudité dans la plaisanterie, se plaisait assez à renirelien de ma tante, et disait ; — Urr est avec elle plus à son aise qu'avec un honrme et moins gêné qu'avec une femme.
En 1812, le marquis de Marair, mon père, avait environ qii.iianlc ans. Plusieurs fois, il avait ioulu se marier: mais sa sœur, qui ciaii;ij,r t de perdre l'enrpire qu'elle possédait sirr' lui, avait rompu ses dilïéicirls projets de mariage, soit par des calormries adrorlemerri rcpairdrres sur les jeunes filles qu'on proposait à M. dcMarair, soir en lui |irêl;urt à luimême un caractère à la fois si violeirt et si dissimulé, que bierrdespèr'cs ne voulaierrt plus eirteirdre parler d'une uirion avec rrn pareil gendre. M. de Mai'an vil ma rrrère; elle ét.iil si belle, d'irn naturel si charmant, d'un esprit si errehauterrr, qu'il en d. vint passiomiéinerU épri>, épris à ce point, qu'il arnronça en mêrrre lurirps à sa sœur et son amour- et sa résolirtlou de se irraiier. Fille d un émigré, le baron d'Arbois, ancien lieutenant général des armées du roi, ma mère était pauvre et merveilleuserrrerrt belle.
Avare et difforme, mademoiselle de Maran méprisait la pauvreté et abhorrait la beauté. Elle mil tout en œuvre, prières, menaces, larirres, railleries, perfidies, poirr détourirer mou père de sa delerrrrirralion. Il fui iirilexible ; il épous;r ma rrrèr'c. On comprend la rage, h Iraiire de ma tante contr'e elle. Pour la pi'crrriere l'ois de sa vie, rrroir peie si'coriail le jorrg de son irirpérieuse sœur-. Eir l'emrrr ■ habile, celli,'-ci dissimrila ses ressenliments. Devant morr père, elle frrt d'abord fr'Oidcment polie pour sa belle-sœur; peu à peu elle sembla s'hrrmairiser, lit (preli|rres corrcessiorrs apparentes; mais coinnre elle n'av;iit pas cessé d'Iriibiler avec M. de l\lar\in, elle reprit bierrlôl soir pr-emier empire, l.'àgc. l'esprit sarcastiriirc et hautain de maili'rrrois<'lle île Maran, imposaieirt bcancorrp à ma mère, femme d'une borné d'aui'e et d'rrrre iloircern- ([ue >a tiiniijité porrvail seule égaler. Mou père la Ir.iitail en enlanl gàlee, cl réservait loiiles les queslir)irs sérieuses porrr maderrniiselle de Maran.
Celle-ci ne se contraignit plus; elle lit bienlôt expier à ma mère, par des ch:igiins de chaque jour, la fatale rrniori qu'elle avait contractée. Mon pèr'e, le meilleur des hommes, ét.iit m;rlheureiisemerit d'irn caractère l';iible, qiioiqui' rempli de droiture, degénérosjié. Il airrr;iilsa fiMirrrie, s,ins doirle, mais il ressemait pour sa sœur autant d'altaebiyrreirl rpre de vénération, et il la considérail coirime le guide le pirrs -ûi', le plrrs j^ré- I ieir\ ipi'il pût avoir. Après la premiiTe année du m;iri.ige de iruirr père l'iillireirce rie mademoiselle de Mai an, irn moment balancée, redi'vinl |i!iis absolue que jamais. Ma mère commença de s'apercevoir' avecdoirliirr riu'elle n'av;iit jamais eu la eorriiariee de mon père. Hieii m; se lais.iit sans l'initialive ou sans l'appi-obatioii de ma tante. Deux mr trois fois, m;r mère essaya d'être maitresse ciiez elle, et se pl.rignil ;ï son mari des empiétements de mademoiselle de Maran; il s'ensuivit des scènes cruelles.
Mon père déclara nettement à ma mère qu'il n'entendait jamais sacrifier l'iiffeclion fraternelle à mi sentiment liès-vif sans doute, mais qrri ne datait ipre d'un an oir deux, (andis que le premier avait conirrrcrrcé et devait finir avec sa vie. De ce jour, proforrdément blessée, trop lièie pour se plaindre, trop timide pour oser Urllcr avec sa belle-sœirr, ma mère se résigna, et fut complètement sacrifiée;! mademoiselle de M.irari. Les événementsqui suivirent les désastres de 1815, en metlant mon père à même de satisfaire ses vues ambitieuses, angrrrenlèrerrt encore l'irrlluence de mademoiselle de Maran, Uiàce aux relations qu'il ;iv,Mt dès lorrglemps nouées avec Louis X\II1, d'après le corrscil de sa sœrrr, M, de M;iran fut chargé de plrrsieius missions très déiicales auprès des cours de Vienne et de lieilin. Il lirit sa sœur' an eourarrt de ses négoci;ilioiis. Elle était véritablement c:ip;ible de prendre part aux alfaires polilirprc:, les plus iurpoitarrtes. Ses avis furent très-utiles à mon père, et les missions rpii lui avaient été confiées eurerrt les (ilrrs Irerrrerrx résultats. En 1814, il fui liirgcment et glorieuseriieut récnrupensé de ses services par une tiés-liairle position (l;ins les conseils de Ltuiis Wlll, qu'il suivit plus tard à (jaiid, et :ivec lecpiel il revint en Fianie.
J'étais née en ISI5, peud;irrt le voyage de mon père eu Allemagne, Cet évéïienrent, qui aurait peut-être pu redonner à ma men' qrrelquc empire sur sou mari, s'il eût été près d'elle, n'apporta iprirn bierr léger ch-angement dans leurs relations, cK'jir si relVoidies. Plus la fortune de mon père s'élevait, pins la domination de mademoiselle de M;ir,in giMiidiss;irt, plus le sort de ma mère rievenait pénilili". Le salon de mou père ét,:it devenu un salon politique dont madenroiselie de Maran faisait seule les honneurs. M;i mère.jermi' li'mine de rlix-hrrit arrs, :ivail irire anlipatliie profonde pour les alTaires d'Iilal, qui ne l'intéressaient pas. I.lle préférait la iruisiipre et la inésie à l'aridité des discrrssiorrs diplomatiques arrx nielles die ne vonlail rri ne pouvait prendre part. .Madenroiselie de Maran, au contraire, st'mbl;rit là dans son centre. En leiieorr- Irairt jilus tard dans le irrunde d'antres femmes politiques, je irre suis eorrvaiueue (pi'elles se ress.riiblent tontes. C'est une race l);ïi;iide qni a les passions ambitieuses, igoistes des hommes, etquineposséile ;incnire des qn;ilités, des grâces de l.r leriiine ; stéiililé d espril, sécheresse l irnpnissairee de cœur, drrr. tédecarar 1ère, préieulions :iir s.ivuir ridicrr Ir'rrrc'Ut e\aL;éi'ées, voil;ï ce ipri les dislingne. Err un mot, les fi^mmes polili(]rrr"slrrrrnrri! drr nrailri; déi ni'' l'I de l;i nraiàlre, cl, ipioiipri- ni;iriéi'..
elles rcsseinlilftiu toujours à de vieilles filles
Pou ;i |iiii, ma iiieie piéteM;) de su saille pour se retirer du monde, où se lll■,li^ait laiil sa belle-sœur, lille couceiitra sur moi toute sa tondressc; elle m'aiuia comme le seul relugc de ses cliagrius, comme sou uui(iuc consolaliou, couime sou unique espérance. Sou ceeur était si génériux, si hou, que jamais elle ne se permit uue plainte, uu reproche envers mademoiselle de Marau. Mon pcre fut élevé à la paiiie. Un deinicr, un mortel chagrin était réservé à ma mère ; elle s'aperçut tpie la tendresse de mon père pour moi s'affaiblissait de plus eu plus ; il m'accordait quelques caresses rares et distraites, eu disant avec regret, dans son orgueil de patricien héréditaire : — (Juel dommage que ce ue soit pas uu garçon !
Bieutoi, à la froideur que mon père me témoignait succéda une complète indiflérence. Ma mère ne put supporter ce nouveau coup : elle lauquit (|uelques mois encore, et mourut. J'ai bien souvent et bien anièreuîeut plonré, en entendant ma gouvernante me raconter les derniers moments de la meilleure des mères, les teneurs que lui inspiraient mou avenir, ses craintes, hélas ! trop justifiées, de me voir tomber entre les mains de mademoiselle de Maran. Ma mère connaissait la faiblesse de mon père. Elle fit jurer à ma gouvernante de ne jamais me quitter. Elle fil aussi promettre à mon père de la conserver près de moi. — llélas ! je ne le prévois que trop, ma piiuvre Mathilde n'aura que vous au monde, dit ma mère à Bloudean. Ne l'abandonnez pas.
Ses dernières paroles à mon père furent sévères, touchantes, solennelles. — Je meurs bien jeune, j'ai beaucoup souffert, je ne me suis jamais plainte, je pardonne tout ; mais vous répoudrez à Dieu du sort de mon enfant... Un au environ après la mort de ma mère, mon père, ayant accompagné M. le dauphin à la chasse, fit une chute de cheval. Les suites de cet accident furent mortelles. Je le perdis. A l'âge de quatre ans, je restai orpheline, couliée aux soins de ma tante, ma plus pioche parente. 11 faut être juste envers mademoiselle de Maran, elle aimait son frère autant qu'elle pouvait aimer. Su conduite envers ma mère lui avait été dictée par une jalousie d'allèetion poussée jusqu'à la haine.
Mademoiselle de Maran regretta profondément mon père : ses larmes furent amères, son désespoir concentré, mais violent. Son caractère (li'viut encore plus atrabilaire, son esprit plus incisif, sa méchanceté plus impiloyable. Je ressemblais trait pour trait à ma mère. Oubliant (pie j'étais il'eufant de sou frère bien-aimé, ma lante ne voyait eu moi qv.c la fille d'une femme qu'elle avait abhorrée; je devais aussi hériter (le son aversion pour nia mère . .
l'endiiut mon enfante, mademoiselle de Maran fut presque continuellenieut pour moi un sujet d'effroi ; son visage long, maigre, bistre, ses irails forlemenl caractériés, paraissaient encore plus durs à cause d'un loiir de fuix cheveux noirs qui cachaient à demi son front aplati oomme celui d'une couleuvre. Elle avait des sourcils gris lrès-é|)ais, les yeux bruns, petits et perçants. Elle portail en toute sais(ui uue robe de soie cariiiéliie et un chapeau de même couleur et de même étoffe, dont elle se coilïait toujours, même le matin dans son lit, où elle avait coutume (le déjeuner, d'écrire ou de lire, enveloppée d'un manteau de lit, aussi de soie carmélilc, ainsi (pi'on en portait avant la révolnliou. Lors(iue (■h:!qiie jour il s'agissait d'entrer chez ma tante, j'étais saisie d'un Ireinbleiiicut iiivolontaiie ; les pleurs me sudoquaieul. l'(uir me décider à me lenilre auprès de mademoiselle de Marau, il fallait loute la tendresse de ma pauvre Bloudeau. Elle m'avait aveitie (pie h je continuais à moutier celle Ir.iyeur, elle serait forcée de me quitter. A cette menace, je surmontais mes craintes, j'éloulfais mes pleurs, je serrais la main de lilondeau dans mes petites mains, et nous parlions pour ces redoutables entrevues. Il fallait traverser un premier salon où se tenait habituellement le maître d'hôtel de ma tante, appelé Servien.
Cet liomme partageait avec le chien-loup de mademoiselle de Maran, appelé Félix, mou insurmontable aversion. Servien avait presque la moitié (lu visage envahie par nue abominable laehe de vin, une bouclie énorme, de grandes mains velues. Il me faisait l'elïet d'un ogre véritable. Eiiliu, la porte do la chambre à coucher de mademoiselle de Maran s'ouvrait, je me cramponnais à la robe de Bloudeau, et je m'approchais on Ireuililant du lit de ma tante. Ma terreur n'était pas sans cause, car Félix, petit cbienloup blanc, à oreilles pointues, sortait aussitôt de dessous la courte-pointe, et me montrait en grondant deux rangées de dents aiguës. Plusieurs fois il m'avait mordue jusqu'au sang. Pour toute réprimande, ma tante lui avait dit d'une voix doucement grondeuse, et en me jeianl un coup d'œil irrité : — Eh bien ! eh bien ! petit fou ; voulez vous bien laisser cette enfant ! Vous voyez bien qu'elle ne veut pas jouer avec vous.
Mademoiselle de Maran élait fort instruite, el se tenait très au courant des affaires politiques. Je la tnuivais, selon son habitude, dans son lit, en mauleaii et eu chapeau de soie carinélile, lisant ses journaux ou qiiehpie grand iu-folio soutenu par un pupitre. Elle m'accueillait toujours avec une réprimande ou uu sarcasme. Ces scènes se sont tellement renouvelées, elles m'ont laissé uue impression si profonde, qu'elles me sonl encore préseules dans leurs moindres détails. J'y insisie, parce que la eriiiile incessante dont j'étais dominée pendant mon enfance a eu sur le reste de ma vie une puissante iniluence. Je vois encore la chambre de mademoiselle de Maran.
Au fond de son alcôve, drapée de damas rouge sombre, était un grand
christ d'ivoire, surmonté d'une tête de mort aussi en ivoire, le tout se déladiant sur un encadrement de velours noir. Cette pip(à|n'était (pi une appaieiiee, qu'une sorte de manifestation toute de convenance, je crois, car je ne me souviens pas d avoir vu ma tante aller à la messe. Presipie tous les carreaux des fenêtres élaient couverts de fragmenis de vitraux coloriés. Il y avait surtout nue UécoUation de saint Jean-llapliste qui m'a bien huigteuips poursuivie dans mes rêves eufantins. Sur le marbre du secrétaire de laque rouge, on voyait dans deux cages de verre le père et l'arriere-grand-pere de Félix supéiieuiement empaillés. L'air méch.int et prêts à mordre, ces espèces de fantômes iminubiles. avec leurs yeux démail brillant, me causaient peut-être encore plus d'effroi que leur rejeton. Il y avait pour moi quehiue cllo^e de surnaturel dans la vue de ces animaux sous verre, qui ne bougeaient pas, qui ne inangeaienl pas, et qui me montraient toujours leurs dents.
Plusieurs vieux portraits se délachaienl sur la boiserie grise : l'un représentait ma graiid'tante, anciennemenl abbesse des Ursulines de Blois, figure froide, sévère, et pâle comme le bandeau de toile blanche qui C( iguait son front et ses joues. Les autres portraits me frappaient nmins. t'étaient plusieurs de nos parents en costume de cour ou (Je guerre, appartenant aux siècles passés. Enfin, la cheminée était ornée de deux hideuses chimères vertes en porcelaine de Chine. Ces monstres étaient toujours eu mouvement au moyeu d'un balancier caché, qui faisait en outre remuer leurs yeux rouges d'une manière elfrayante. (Jne l'on se figure une pauvre enfant de cinq ou six ans au milieu de ces mysléiieux prodiges, et l'on concevra mon épouvante. Mais, hélas ! ce u'ét.iit que le prélude de bien d'autres tourments. Il s'agissait, malgré les abois et les dents de Félix, de m'asseoir sur le lit de ma tante, el de me laisser embrasser par elle.
Mademoiselle de Maran prenait du tabac en profusion, et l'odeur du tabac m'était insupportable. Pourtant, malgré la peur et la répugnance (pie m'inspirait ma tante, je me sentais touchée des manpies d'affection (piellfi voulait me donner. Je faisais des efforts inouïs pour surmonter mon effroi, et souvent je no pouvais y parvenir. J'ai su | lus tard (et la conduite de mademoiselle de Maran ne m'a que trop prouvé son aversion) que ce n'était pas par tendresse, mais pour s'amuser de ma frayeur, qu'elle me ifaisait subir son baiser de chaque matin. Uue scène entre autres m'a laissé uu souvenir ineffaçable. Elle fera juger du caractère de ma tante. Un jour on m'amena auprès d'elle. Etait-ce pressentimenl, hasard.' Jamais elle ne m'avait paru plus méchante... Je n'osais eu approcher. Je baissais tellement la tête, ipie les longues boucles de mes cheveux me tombaient sur le visage. Enfin Blondean me mit sur le lit de madcinoisello de Marau. Celle-ci me prit rudeiueul par le bras, eu sécriant avec aigreur : — Mou Dieu ! que cette petite a l'air stupide avec ses grands yeux hébétés et ses cheveux qui lui tombent sur le front! Allons, allons, il faut luijcouper ces cheveux-là tout en r(Mid, comme ceux d'un garçon.
Madame Bloudeau, qui depuis m'a raconté tous ces détails, joignit les mains et s'écria : — Sainte Vierge ! mademoiselle ! ce serait uu inenrtre de couper les beaux cheveux blonds de Mathilde ! ils lui deseeudenl jusqu'aux pieds. — Eh bien ! justement, c'est pour qu'elle ne marche pas dessus... Finissons... des ciseaux. — Ah 1 mademoiselle! s'écria Bloudeau les larmes aux yeux, je vous en supplie, ne faites pas cela... (Jne mademoiselle me permette de lui dire... ce serait presipie une impiété... un sacrilège. — (ju'est-ce que c'est?... qu'est-ce que c'est .' demanda ma tante de sa voix impérieuse et perçante, qui faisait tout trembler autour d'elle. — Oui, mademoiselle , répondit ma gouveriiaute d'une voix émue, madame la marquise... m'a recoinmaudé de ne jamais couper les cheveux de sa fille. Ou ne lt;s lui avait jamais coupés à elle-même... Pauvre madame... Elle les avait si beaux!... C'esi pour Cela qu'elle m'a fait cette reconunandation avant., avant de mourir... dit l'excellente femme, el elle se mit à fondre en larmes. — Vous êtes une impertinente et uue vilaine menteuse ! Ma belle-sœur n'a jamais dit une telle sottise... Des ciseaux, et finissons.
Ma tante dit ces mots : Ma belle-sœur, avec un accent d'ironie si ainère, que plus tard j'avais toujours le cœur serré quand )C lui entendais prononcer ces paroles. Mademoiselle de Marau semblait lellemeut irritée, qu'il se serait agi de ma vie que je n'aurais pas été plus épouvantée. D'une main elle me lirait à elle, eu me serrant le bras dans ses longs doigts maigres et durs comme du fer; de l'autre, elle ôtait mon peigne, afin de dérouler mes cheveux, qui couvrirent bientôt mes épaules. La terreur me rendit muette, je n'eus pas la force de crier. — Mademoiselle ! mademoiselle! dit Blondeau en tombant à genoux, au nom du ciel ! ne faites pas cela ; il eu arrivera malheur à Mathilde ! C'est désobéir aux volontés de sa mère mouraute, mademoiselle ! — .Me donuerez-vous ou non des ciseaux, sotte bête que vous êtes? — Mais, mon Dieu!... mou Dieu!... Mademoiselle! Sans lui répondre, ma tante sonna. Servien parut. — Servien, apportez ici vos grands ciseaux d'office. — Oui, maiiemoiselle, dit Servien.
Il sortit. — Madeiuoisolle, s'écria ma gouvernante avec énergie, je ne suis qu'une pauvre domestique, vous êtes la uiailresse ici, mais je me ferais tuer plutôt que de laisser toucher aux cheveux de mon enfant. Et ma gouvernante s'avança sur le lit pour m'arraehcr des mains de ma tante. ,
Félix, excité par ce mouvement, se jeta sur Blondeau et la mordit à
mathii.dk.
la joue. — Ah ! la mccliaiilu bète, s ecria-t-elle dans sa colère. Elle prit Félix par le cou, el le jeUi ruilemeiU au milieu du parquet.
Le cliiiMi poussa dos cris lamciilahlcs ; je sentis les ongles de ma tante s'cnl'iineci- dans mou épaule une. — Sorte/, d ici ! sortez d'ici, malheureuse! dit-elle à liloudcau. l'uis, voyant Servien entrer : — Mêliez cette insolente à la porte, ajoula-t-elle, et venez tenir cette petite, que je lui coupe les cheveux. — Mademoiselle, pardon! pardon!... j'ai eu tort, je me suis oubliée ; mais ayez pitié de Mathildei... Gjàce pour ses beaii.x cheveux, grâce ! Et puis enliu, mademoiselle, la main de sa mèie mourante les a.touchés... c'est sacré cela ! — Un mol de plus, et je vous chasse... cutendcz-vous? lui dit ma tante.
Celte menace frappa lllondeau de stupeur. Elle savait mademoiselle de Marau capahle de Icuir sa parole. Avant tout, elle craignait de me quitter; elle se résigna au sacrilice. Toute ma vie je me souviendrai de cette scène. Elle semble puérile ; mais pour moi elle était horrible. Servien, avec sa figure moitié lie de vie, tenait ses grands ciseaux ouverts. Je crus qu'il voulait me luer... Je poussai des cris perçants. — Prenez-la donc dans vos bras ! dit m» tante à cet homme, et tenez-la bien ; en se déballant elle se ferait blesser.
Hélas! je ne songeais pins à me débattre; j'avais presque perdu tout sentiment. Blondeau se cachait la (igure en sauglolanl ; Servien me prit dans ses grosses mains. Je fermai les yeux, je frissoiujai au froid de l'acier sur mon cou; j'entendis le giincemcut des ciseaux... et je sentis mes cheveux tomber loin autour de moi. L'cxéculion finie, ma tante dit à Servien en riant de toutes ses forces : — Maintenant, elle a l'air d'un allrenx petit cnfanl de chœur.... Allons... allons... Servien, appelez une de mes femmes, qu'elle vienne les balayer, ces beaux cheveux !
Blondeau demanda en tremblant la permission de les ramasser et de les garder, Ma lanle le permit, el lui ordonna de m'emmener. Au nionieiit où je quittai sa chambre, mademoiselle de Marau me fit venir auprès d'elle, me regarda nn moment encore, el s'écria en éclatant de rire de nouveau : — Mon nieul que celle petite est donc laide ainsi !
Une fois rcnliée dans l'appartement que j'occupais avec Blondeau, celle-ci me prit dans ses bras et me couvrit de larmes et de baisers. J'avais ressenii une telle frayeur ;'i la vue des grands ciseaux de Servien, que le dénoûmeiil de cette scène me parut presque heureux. Je ne partageais pas le culte el l'admiration de ma gouveruanle pour ma chevelure ; j'avoue même que je fus assez contente de pouvoir courir dans le jardin sans êlre obligée d'écarler à chaque instant mes cheveux de mon front. J'avais seulement été frappée de ces dernières paroles de ma tante : — Une celle pctile est laide ainsi ! Je priai ma gouvernante de me porter devant une glace. Je me trouvai une figure si singulière, qu'au grand chagrin de Blondeau je me mis aussi à rire aux éclats. Plus tard, j'ai pu m'expliquer la singulière conduite de mademoiselle de Maran. Elle avait toujours ressenti une antipathie, une aversion profonde pour tout ce qui était beau; et, sans vanilé, mon ami, ou plutôt selon rattachement aveugle de ma gouvernante, élant enfant j'étais charmanle. Puis, ma lanle avait toujours délesté ma mère. Plus lard, hélas ! je fis à ce sujet de bien cruelles découvertes.
CUAPITBE II.
Le prolecteur.
J'atteignis l'âge de sept ans. L'aversion de mademoiselle de Maran pour moi semblait angineuter chaque jour. Il n'est pas de petites tortures qu'elle ne se iilùt à m'indiger. Ainsi l'on m'avait toujours servi à diner chez ma gouvernaule, ma lanle voulut me l'aire dîiicr à table à côté d'elle; sa tabatière me causait un horrible dégoût, elle la niellait oiivii le auprès de mon assiette ; si quelques mets me répugnaient, on m'en servait lous les jours ; si je ne pouvais siirmonler mon dégoût, pour me punir, mademoiselle de Maran faisait placer mon assielle dans la niche de Félix, cl, malgré mon cflroi, j'élais condamnée à aller chercher celle nourriture à genoux el à la manger ;i genoux. Ma tante avait remarqué que la présence de ma boni;c Blondeau me doiiiiail le courage de tout souffrir sans pleurer; elle lui défendit de rester auprès de moi pour me servir. Le maître d'hôtel, Servien, fut cliargé de ce soin, et cet homme m'inspirait autant de dégoût que de frayeur. Ce que j'ai maintenant peine à concevoir, c'est comment ma tante, malgré ses occupatimis, malgré la réelle supériorité de son esprit, pouvait mellre autant de calcul, autant de persévérance à tourmenter une enfant.
Bien n'était donné au hasard. Sa conduile envers moi était réfléchie, étudiée. Peu à peu je m'endurcis à la, douleur. La souffrance éveilla en moi le besoin de la vengeance. J'observai que plus je pleurais, plus ma taule riait ou semblait satisfaite. Après des efforts inouïs pour me conli'iMndre et poiircachcrmcslarmes.j'yréussis. J'éprouvai une grande joie en voyant l'élonnemeul, le dépil de ma iJhle. Elle redoubla ses duretés, je redoublai de courage et de dissimulation. Je frémis quelquefois encore en songeant à relie liille ouverte cuire une enfaul abandonnée el une femme telle que mademoiscile de Maran, lutte dans laquelle je finis par avoir l'avanlage, car la méchanceté de ma Unie ue pouvait dépasser
certaines limites. Toute la maison tremblait devant elle, aussi ma gouvernante élail-elle en bull(! ik mille petites vexations de chaque jour. Il a yérilablcment fallu à celle excellente lenune un dév<juemeiil plus qu'héroïque pour surmonter tant de dégoûts. Deux lois ma lanle voulut m'en séparer; mais je tombai si gravement malade, qu'elle dut renoncer à toute iioiivclle tentative à ce sujet.
Je ne sais si c'était de la part de ma tante résolulion arrêtée ou insouciance, mais à sept ans je n'avais encore eu aucun professeur. Ma g Hivernante m'avait appris à lire et à écrire ; elle me faisait dire mes prières, mon catéchisme; je recevais enfin, grâce à l'atlachemenl presque maternel de cette bonne créature, l'éducalioii qu'une personne de sa classe aurait donnée à sa fille. Les enraiils ne se iroiniicul jamais sur les .sentiments et sur les caractères de ceux qui les entourent. Leur péiiétralion conlond ; quand ils se voient aimés, ils savent avec une incroyable habileté assurer leur empire. Autant j'étais craiiilive et laci • lurne avec mademoiselle de Maran, autant j'élais gaie, lui bulciite, despotique avec ma gouvernante. Jamais elle ne résislait à mes volontés les plus extravagantes, à moins que ma sanlé ne fût en questinn Elle m'Idolâtrait, m'accablait de louanges sur ma beauté, sur mou espiii, sur ma gentillesse.
Je passais ainsi mon enfance entre les sarca.smes ou les duretés de ma tante, et les flatteries aveugles de Blondeau. Mou caraclèie devail participer de ces influences diverses. J'étais tour à tour urguedleiise on humble à l'excès, rayonnante de bonheur ou navrée d anicrliine, ],• ressentais enfin la haine et l'amour à un poinl inconcevable pour mou Age. J'élais presque heureuse des cruautés de ma lanle, |iarce quelles m'offraient le moyen de la braver, de la dé[iiler par mnu sang-lroid. Elle se vengeait en me persuadant avec un arl infini ipie j'élais laide et sotte. Je rcleiiiiis mes larmes, je courais auprès de ma gouvernanli', cl j'éclatais en sanglots. Aiors, pour me consoler, la pauvre femme me laisail les louanges les plus outrées, auxquelles je finissais par cioirc.
De là sans doute mes rossentimenls toujours extrêmes, de la mou impuissance à accepter plus lard ces mezzo termine, si fréipieiits dans la vie. L'âge n'a d'allleui s jamais modifié chez moi celle éli.uige faf;on de méjuger. Au lieu de choisir un milieu raisonnable cutn.' deux exagérations, au lieu de ne me croire ni tout à fait inlériciire, ni tout à laii supérieure aux autres, j'ai véiii dans de continuelles allcriiatives de confiance insolente ou de défiance accablante. Les triomphes passés ne m'empêchaient pas plus d'être parfois d'une humilité rididile, que les humiliations soulferles ne m'empêchaient d'être glorieuse jiis(in'aii dédain. Du premier mol, du premier regard, j'élais dominée on je dominais, et cela, dans les relalions les plus ordinaires de la vie. Il y a des personnes vraiment redoutées el redoutables, devant qui les plus hardis tremblaient, auxquelles j'ai toujours complélemeni imposé, taudis que des gens de la plus grande insignifiance prenaient sur moi un empire absolu. Je devais encore conserver de mon éducation première lliabitude, la volonté de dissimuler mes chagrins ou mes souffrances, cl de me venger du mal qu'on me faisait par une apparence de déd.iigmuse insensibilité
Je n'avais pas encore sept ans, je crois, lorsque mon édiicaiioii fut tout ;'» fait changée. Les événemenls qui amenèrent celle révoluliiM sont restés très-présents à mon souvenir. On m'avait abandonnée aux soins de ma lanle, d'après l'avis de mon tuteur, le baron il'Orbeval, parent assez éloigné de mou père, que je voyais fort raremcnl. Loisiiu'il venait chez mademoiselle de Maran, on m'envoyait chercher, ou me faisait quitter le sarrau plus quemoilestc dont ma lanle voulait loiijiiur.s que je fusse vêtue. On m'habillait avec nu peu plus de soin ipie di' coulume, el on m'amenait devant mon tuteur. C'était un grand vieill.ud blême, ;i figure de fouine, à perruque blonde très-frisée; il puiuiil nu abat-jour de soie verte el une douillette de soie puce tout usée : il elail conseiller à la cour do cassation, et d'une sordide avarice. (Juand j'arrivais auprès de lui, il me regardait d'un air sévère, et me demaudail si j'élais bien sage. Ma tante se chargeait ordinairement de répondre que j'étais volontaire, slupide el paresseuse. Mon tuteur me donnait alors une chiquenaude Irès-sèchc sur la joue, en me disant : — Mailemoisclle Malhilde, mais c'est très-mal!... très-mal!... Si cela coutiune, ou vous enverra avec les petites filles des pauvres.
Je fondais en larmes, el Blondeau m'emportait. J'élais restée trois ou quatre mois sans être présentée ;i mon tuteur, lorsqu'un jour je vis entrer dans ma chambre un homme jeune encore que je ne connaissais pas. Dès qu'il parut, Blondeau s'écria en joignant les mains avec nue expression de surprise el de bonheur : — Mon Dieu !... c'est vous, c'est vous! M. de Mortagne !!...
Celui-ci, sans répondre a ma gouvernante, me prit dans ses bras, me regarda eu silence, avec nue sorte d'avide curiosité; puis, après m'avoir tendremciil eiubiassée, il me remit ;i leire, et dil en essuyant mie larme : — (ioinnie elle lui ressemble!... comme elle lui resseiiible:i l.i il tomba dans une sorte de rêverie. La figure de cet élraugcr me senihlait si bienveillante, malgré la sévérité de ses traits; il m'avait paru si ému en me contemplant; sa présence paraissait faire tant di; plaisir à liloudeau, que je nie rapprochai de lui sans crainte. Ciilait un cousin germain de ma mère. Depuis plusieurs années il voyageait, et arrivait seulement en France. M. le comte dcMMorlague passait pour un boiiimc irès-étiaiige 11 avait servi et vaillammeul servi sous l'empire. Depuis,
l'on no pouvait s'expliquer sa vie conlinucllemcnl nomade. Il avait parcouru les deux moiiJcs. Ou le disail dmii' d'une insliutiioii piddigieiisc,
d'un caraclère de fer, d'un cour;!^!' à loule épreuve ; is sa liaiiKliisc,
presque brutale, lui avait concilié peu d'amis. Il avait aimé ma inere coiiuue le plus tendre des frères.
Plusieurs fois il avait lâché de faire comprendre à mon père tout le prix du trésor qu'il négligeait pour suivre li'S conseils arid)ilieux de maden)oi?elle de Maran; aussi ma tanle avait-elle pris M. de Morlague dans une aversion profonde; mais, eonime memijre de mon conseil de famille, et chargé comme tel de veiller à mes inlérèls. il se trouvait quelquefois forcément rapproché de mademoiselle de Maran. Depuis qn.itre ans il voyageait dans l'Inde. Sa première visite, en anivant .i Paris, avait été pour moi. Il ne pouvait se lasser de me regarder, de in'ad-mirer, de me louer! 11 accablait KIondcau de questions. Etais-je heureuse'.' Reccvais-je l'éducation que je devais recevoir? (Juels étaient mes maîtres.' .\ sept ans je devais savoir bien des choses, j'avais l'air si intelligente! je devais avoir bien protité de l'instruction qu'on m'avait donnée! Ma pauvre gouvernante osait à peine répondre. Enlin elle avoua en pleurant la vérité... Le peu que je savais, c'était elle (|ui me l'avait appris. Mademoiselle de Maran devenait de plus en plus dure et injuste envers moi. .le n'avais aucun des plaisirs de mon âge; et ce qui surtout exaspérait Blondeau, je n'étais jamais vêtue comme devait l'être la (ille de madame la marquise de Maran.
A chaque parole de ma gouvernante, l'indignation de M. de Mortagne augmentait. C'était un honmie de haute taille, toujours vêtu avec négligence. Quoiqu'il eût quarante ans à peine, son front était chauve; par une mode qui semblait à cette époque des plus bizarres, il portait sa barbe longue comme quelques personnes la portent aujourd bui. La brusquerie de ses manières, la hardiesse militaire de ses paroles, sa physionomie singulière et presque sauvage, l'avaient fait surnommer dans le monde le Paysan de Danube. Il appartenait à l'opinion libéiale la plus avancée de cette époque, et il ne cachait en rien sa manière de voir, quoique des personnes bienveillantes pour lui l'eussent engagé à plus de modération. Quand il le voulait, il dissimulait la plus mordante ironie sous une apparence de bonhomie na'ive; mais ordinairement son langage était âpre, rude et presque brutal.
Lorsque ma gouvernante eut exposé à M. de Mortagne la manière dont j'étais élevée par ma tante, la figure de mon cousin, hàlée par le soleil de l'Inde, devint pourpre de colère; il marcha quelques moments avec agitation; puis, me prenant brusquement dans ses bras, il se dirigea vers l'appartement de mademoiselle de Maran en s'écriant: — Ah 1 c'est ainsi qu'elle traite l'enfant de ma pauvre cousine... Je vais lui dire deux mots, moi! et de ma grosse voix, encore ! — Mais, monsieur le comte, prenez garde... dit ma gouvernante en le suivant d'un air effrayé. — Soyez tranquille, madame Blondeau, je ne m'intimide pas pour si peu I J'ai écrasé du pied des bêles encore plus malfaisantes que mademoiselle de Maran. Et il m'embrassa deux fois en me disant : — Pauvre petite, ton sort va changer.
Jamais je n'oublierai la joie que je ressentis en devinant que mon protecteur allait me venger des méchancetés de ma tante. Dans mon ravissement, dans ma reconnaissance, j'entourai de mes bras le cou de M. de Mortagne, et, croyant lui rendre un important service, je lui dis tout bas : — Il n'y a pas que ma tante qui soit méchante, monsieur, il y a aussi son chien Félix: il fiiudra bien prendre garde à vous, car il mord jusqu'au sang. — S'il me mord, ma petite Matbilde, je le jetterai par la fenêtre, dit M. de Mortagne en m'embrassant encore.
M. de Mortagne me parut nn héros ; je ressentis pour la première fois l'ardeur de la vengeance. Servien était, selon son habitude, dans le salon d'attente qui précédait la chambre à coucher de sa maîtresse. M. de Moriagne, suivi de Blondeau, allait ouvrir la porte ; le maître d'hôtel se leva et dit : — .!e ne sais pas, monsieur, si mademoiselle est visible.
M. de Mortagne, sans lui répondre, le repoussa du coude, et entra chez ma tanle.
Assise dans son lit, en manteau et en chapeau de soie carmélite, selon son habitude, elle lisait ses journaux. L'entrée de M. de Mortagne fut si brusque, si bruyante, que l'élix, alarmé, sortit vivement de sa niche, et se jeta résolument aux jambes de mon prolecteur. — Prenez garde, prenez garde, voilà le méchant chien, lui dis-je tout bas. — Voilà pour lui ! et, d'un coup de pied, mon vengeur envoya Félix rouler sous le lit.-
Aux hurlements de son favori, ma tante, déjà très-irrilée de l'entrée de M. de Mortagne, qu'elle détestait, s'écria aigrement : — Mais, monsieur, cela n'a pas de nom !... Qu'est-ce que cela veut dire? Entrer chez moi comme d'assaut!... écraser mon chien I... vous croyez-vous encore dans votre caserne?...
M. de Mortagne m'a bien des fois, depuis, raconté cette scène. II s'assit sans façon à côté du lit de mademoiselle de Maran, me tenant toujours sur ses genoux ; il lui répondit : — 11 ne s'agit, madame, ni de chien, ni d'assaut; il s'agit de cette malheureuse enlant, (pie vous élevez en marâtre... — Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est?... répondit ma tante d'un air hautain. Ktes-vous doue revenu des antipodes, monsieur, pour me diie de ces insolences-là? Parce que vous êtes fait comme un vilain sauvage, et que vous avez une réputation de grossièreté parfaitement bien établie, et méritée d'ailleurs, il ne s'ensuit pas que je me laisserai insulter ni intimider chez moi, euteudez-vous bien,
monsieur? — Et parce que vous avez, madame, le boiiliciir de joindre la laideur et la méchanceté du l'eu duc de tjesvres à la dillormité et à l'espi il (rE>o|)e, il ne s'ensuit pas nnu plus c|ue je doive souffrir vos insolences, entendez-vous bien, matlaine? rejuil M. de .'^lorlagne, qui avait toujours rendu à mademoiselle de Maran grossierelé pour grossièreîé.
Ma tanle pâlit de rage, et s'écria; — Monsimir, prenez garde, quand je hais, je hais bien... et, quand je hais, je le prouve... — Je sais que vous avez des amis puissants et des créatures dangereuses, mais je n'ai besoin de personne... je ne crains personne... Je vous dirai donc la vérité... Tant pis, si elle vous blesse; je l'ai dite à bien d'autres qui n'eu sont l>as morts... malheureusement ! En un mot, celte enf.mt est indignement élevée, son éducation est si négligée que j'en rougis pour vous. N'avezvous pas honte de traiter ainsi la lillc de votre frère?
Ces mois réveillèrent à la fois l'amour de ma tanle pour mou père et sa haine contre ma mère. Elle s'écria : — Et c'est parce que In mémoire de mon frère est sacrée pour moi que je traite cette pciiie comme il me convient de ta traiter. Elle m'est conliée, je n'ai à en rendre compte qu'à son tuteur: ainsi, monsieur', allez porter ailleurs vos outrages : ce qui se fait ici ne vous regarde pas. — Cela me rcganle si fort, ipie, comme membre du conseil de famille, je vais aujouril'hui même en demander la convocation; et l'on examinera si voire nièce a reçu jusqu'à présent l'éducation à laquelle elle doit prétendre...
Celte menace parut faire un assez grand effet sur mademoi.'-clle de Maran. — Venez ici, petite, et répondez, dit ma tante en me faisant signe d'approcher.
Au lieu d'obéir, je me pressai contre M. de Mortagne en le regardant d'un air suppliant. — Vous voyez bien (juc vous lui faiics une peur horrible avec vos tendresses I dit M. de Mortagne. Ce n'est pas celle enfant qui doit répondre, c'est vous. Elle n'a pas un maître ! elle sait à peine Ce que les enfants du peuple savent à son âge ! Vous lui refusez jusqu'aux vêtements convenables à sa position. Pourtant on vhus paye assez cher pour en prendre soin. — Qu'est-ce que ça veut dire? On me paye ! s'écria ma tante avec indignation — Cela veut dire qu'on vous donne l,"00 francs par mois, sur la fortune de cette pauvre enfant, pour subvenir à ses dépenses, et, à voir la façon d(uit elle est vêtue et insiruile, il est clair que vous ne dépensez pas 100 louis par an pour elle... Que faites-vous du reste? Si vous l'avez eiiqioclié, il faudra bien en rendre compte... Du reste, soyez tranquille... j'y veillerai... Parce que vous êtes très-méchante, ce n'est pas une rahon pour que ne vous soyez pas aussi très-;ivare !
— Mais cela passe toutes les bornes! Mais, si l'on ne savait pas que vous êtes plus qu'à moitié fou, monsieur, ce serait à vous faire jeter par les fenêtres! Est-ce que j'ai des comptes à vous rendre? Qu'est-ce que signilie celte im|)ertinente inquisiiioii-là? s'écria mademoiselle de M.ir.in en s'agiiant sur sou lit. — Je vous dis que je suis son parent, son conseil; m'entcndcz-vous? répondit M. de Moriagne d'une voix lounaiite, et, comme tel, je vous citerai devant l'assemblée de famille pour répondre de votre conduite! Si l'on ne nte fait pas justice de vous... je me la ferai moi-même! et nous nous verrou? entre les deux yeux... ce qui ne sera guère agiéable pour moi... car vous êtes un monstre. — Oh! l'ab;miiiial)le homme, il va me rendre malade avec ses brutalités.. . Tiaiter ainsi une malheureuse femme! dit ma taule d'une voix dolente.
— Eh ! madame, il y a longtemps que, par la hardiesse de vos attaques, par la méchanceté de vos propos, vous avez fait oublier la pilié qu'on doit avoir pour la vieillesse, pour la laideur et pour les iunrmilés... Allons donc ! vous n'êtes plus une feiimie. — Comment I je ne suis plus une femme ! Je suis une licorne, peut-être?... Mais, c'est à vous l'aire enfermer, monsieur ! Allez-vous-en d'ici ! allez-vous-en ! je ne veux pas faire d'éclat devant mes gens... Sans cela... — S.ins cela! madame, il en serait toul de même, vous n'y gagneriez que des témoins. Voici mon dernier mot : je vais me rendre chez tous les membres du conseil de lamille, alin de les engager let j y parviendrai) à vou? reiirer celle malheureuse enfant d'entre les mains, et à la placer dans une pension on dans un couvent.
— l'.l pour coMipléler cette belle œuvre-là, repril mademoiselle de Maran d'un air ironique, on vous chargera sans doute, monsi' itr, de désigner le couvent? C'est grand dommage qu'il n'y ait pas de .I.hobines, vous y feriez mettre tout de suite celle petite, n'est-ce pas ? En souvenir des frères et amis de 95 dont vous aimez tant l'histoire, vous l'appelleriez manuelle Scipioinie ou mamzelle Egalité; qu'est-ce que je dis donc, mamzelle ! ciloyeune, s'il vous plaît. .Malbeureusemeni ces bons temps-là sont passés... et de nos jours, en tout et pour tout, on tieni compte, monsieur, on lient sévèrement conque, entendez-vous, de la manière de voir des gens qui veulent faire prévaloir leur avis contre celui... de personnes bien pensantes.
Mademoiselle de Maran accentua tellement ces derniers mots, que M. de Moriagne en comprit la portée. — Ah ! nous y voilà, s'écria-t-il, j'étais bien étonné aussi que vous ne m'eussiez pas encore traité de lacohin ou de bonapartiste, ce qui, pourtant, ne va guère en.^einblo. Je sais (pic vous êtes ass(^z perfij^e pour me susciter dans le conseil une question de parti, à propos de ma réclamalion. Je sais que vos parents ultras y sont en grand nombre. Je sais qu'ils suivent aveiiglémenl vos avis, et il est probable qu'ils feront dans cette circonstance, comme dans toute autre, un usage criminel de leur majorité.
Eu ra'enibrassaut avec tendresse et émotion, M. de Mortagne ajouta
MÂTIIILDE.
trislenient : — Pauvre enfant !... Pauvro Franco!... — Ali ! mon Dieu ! voyez donc oniiinic c'cbl à la fois snperbc cl loudianl ! s eiria ma lanle en rianl aux éclats de son riiL' aigic el insolcnf. Ah ! mon Dieu! voyezvous ce iiharaniinenx rappioclicnienl... pauvre cnl'aiil ! pauvre France! Le tendre Saint-Jnst disait de ces jolies bcrgerades-là au club des Cordeliers, je crois; ce qui ne l'cnipècliait pas du tout de vous faire coupii le cou le lendemain. Oui, oui, je vois bien à votre colère, monsieur, que, si cela dépendait de vous, vous nie (lailericz à la façon de ces pauvres frères et amis. Car, en véiilé, malgré voire naissance, vous étiez digue d'être des leurs, vous avez fait partie de ces messieurs de la Loire.
M. de Mortagnc m'a dit qu'en effet les froids et cruels sarcasmes de ma tante l'avaient mis liors de lui, et (pi'il se reprocha de lui avoir biutalement répondu : — C'est vrai! quand je songe que vous avez fait mourir de chagrin ma cousine de Maran, quand je songe (pie vous torturez une malheureuse enfant avec une niéi hanceté diabolique, je me demande si l'on ne devrait pas meltre hors la loi... ce qui est moralement et physiquement hors de la nature. — Assez d'insulles comme ça ! sortez! sortez! monsieur! s'écria madeuioiselle de Maran av(Z une telle expression de colère, que, lorsque M. de Mortagne, en se levant, voulut me déposer à terre, je me cramponnai à lui de toutes mes forces en le suppliant de ne pas nie laisser avec ma tante.
Il me mit dans les bras de ma gouvei liante, qui était restée muette et Inaperçue pendant celte scène. Nous sortîmes tous trois : mademoiselle (le Marau était dans une colère difficile à peindre.