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CHAPITRE XLIU

M. Sécherin à Ursule.

Lorsque madame Sécherin vit à notre abattement que moi et Contran nous avions lu les deux lettres qu'elle nous avait remises, elle lut celte lettre de son lils à Ursule d'une voix lente, et comme pour faire durer le supplice de ma cousine plus longtemps.

« Je ne vous reverraide ma vie, Ursule.. Je vous méprise encore plus que je ne vous hais. Dieu m'a puni de n'avoir pas écoulé les conseils de ma pauvre mère • elle me i esie, clic, elle me reste, et avec elle je ne regrette rien ; je remercie au contraire le ciel de m'avoir délivré d'un monstre de perfidie et de corruption tel que vous; je me maudis quand je pense r|ue, pour vous, pour vous, mon Dii;u ! j'ai pu affliger, presque abandonner la meilleure des mères... Allez... ma tendresse la dédonuiiagera des chagrins que je lui ai causés; elle me pardonnera, elle m'a pa;iIonné : lorsqu'une femme aussi dangereuse et aussi abominable que vous entre d.ius une famille, il faut bien s'attendre à tout .. Je vais vous apprendre une chose qui vous fera de la peine, j'en suis sûr, celle-là : le jour même où, parla volonté divine, le ciel a voulu que je reçusse cette lettre qui montre la noirceur de votre àme... je venais de faire rédiger l'acte qui vous assurait toute ma fortune après moi... Vous qui aimez tant le luxe, vous allez être pauvre... tant mieux, tant mieux, c'est le seul chagrin qui puisse vous atteindre... Les soixante mille francs de votre dot sont dès aujourd'hui déposés à Paris chez un notaire. Votre père vous chassera aussi de sa présence, lui ; car je lui ai envoyé une copie de votre abominable lettre. Enfin, pour vous poiter un dernier coup qui vous sera plus sensible encore que les autres, je vous préviens que je ne souffre aucunement de vos iidamies; entendez-vous, je n'en souflie pas... Non, non, cela est si odieux, que je ne ressens que de l'horreur pour vous, et je me trouve heureux... oh! bien heureux d'être à jamais séparé de vous ; ma bonne et excellente mère vous le dira... ce sera votre dernier cliàliraent. SÉcoEniN. »

Après avoir lu cette lettre, madame Sécherin attacha sur Ursule un regard implacable. Celle-ci sortit enfin de l'état de stupeur dans lequel elle était plongée depuis le cummencement de celle scène... Elle se leva impérieuse, allière, le regard assuré, le sourire amer et dédaigneux ; elle dit à madame Sécherin : — Vous triomphez, n'est-ce pas? femme aveugle et insensée; vous vous réjouissez, tandis que le (oeur de votre (ils est morlellement blessé ! — A cette heure, il ne pense même plus ;i vous, dit madame Sécherin; il vous l'écrit, et cela est vrai, Dieu merci! — Mais moi je ne crois pas aux termes de celte lettre, : éprit Ursule ; un homme comme lui ne peut pas oublier une femme comme moi. Sachez que si je le voulais, enlendez-voiis à votre tour, qu.; si je le voulais, demain il serait encore â mes pieds, me demandant à inains jointes de revenir à lui... mais je ne le veux pas. La destinée m'accable au moment même où je cédais à un sentiment si généreux qu'il en élait fou, au moment où j'avais pitié de la femme que j'avais haie, outragée, au moment où je tachais de réparer le mal (pie j'avais fait... Eh bien ! seule je lutterai contre la destinée; un jour viendra, et il n'est pas loin, oiï, dans son désespoir de m'avoir perdue, votre fils vous maii(iira de ne l'avoir pas engagé à me pardonner. — L'eniendez-vous, la malheureuse? s'écria madame Sécherin enjoignant les mains avec horreur. Vous regretter, vous! Voyez... voyez... l'infernal orgueil !

Ursule haussa les épaules avec une expression de pitié. — Vous ne savez donc pas ce que j'étais, ce que j'aurais été pour lui, car il était simple, bon, dévoué, et je m'amusais à le rendre heureux comme ou s'amuse de la joie d'un enfant... Vous l'avez entendu vons-mème vous dire si son bonheur était grand, si je n'éiais pas tout pour lui ! Vous vous réjouissez sans songer qu'il pleurera... qu'il pleure peut-être avec des larmes de sang un passé qui sera toujours pour lui un rêve, l'idéal de la félicité humaine... Avenghi sur mes défanis jiar son amour, sur ma conduite par sa confiance, sa vie se fût écoulée pai-ible et heureuse... elle se passera dans la désolation !... Allons, vous devez être satisfaite : me voici pauvre, abandonnée de tous, même de mon pei e ; vous voici vengée, Matliilde, et vous aussi, monsieur, dit Ursule en s'adressaiit à Coutniu. Vous, Matliilde, dont j'ai trahi l'amitié; vuus, monsieur, ilont j'ai raillé l'amour... A votre tiï(mipl!e il manque pourl.ini une chose... c'est de me voir anéantie, écrasée, snus les coups d'une fatalité inouïe ; mais je ne vousdonnerai pas cette joie. J'aide la volonté, j'ai de l'énergie : jeine trouvais dans un (le ces moment, qui peuvent décider de l'avenir de toute la vie... un premier bon sentiment en eût peut-être amené un second... Le sort ne l'a pas voulu... Eh bien I j'ai dix-huit ans, j'ai un earactère de fer, un esprit souple, je suis belle et hardie... que Dieu ait pitié de moi ! dit Ursule en terminant par ce sarcasme impie.

Madame Sécherin restait muette, effrayée, devant celle femme audacieuse Uontran la regardait avec une angoisse mêlée d'admiration... Tout à coup mademoiselle de Maran se leva, feignit de s'essuyer les yeux et s'écria : — Eh bien ! non, non, il ne sera pas dit ipie je resterai insensible, moi, aux tourments de celle pauvre chère enfant; je suis luut

lôO

MATIIILDE.

éimie do son aiigélique résigiialioii : il csl impossible d'avouer ses loris avec plus de candeur el d'être mieux disposée à la conlriliou cl a» lepeulir... Teiie/.... voire durcie à tous me réviille... Je reuimcinrai à Paris avec moi, et chez moi, cetio elicrc petite, et cela aujourd'hui même, car elle ne peut pas rester ici uu jour di; |dus... Klle vou-. i;alerail, honnêtes gens cpie vous êtes! — Vous osez la soulcnir, s'ccria madioue Sécherin avec iudignaliou ; vous osez lui oChir un asile? — Kt poiMipioi non, s'il vous plait'.' Est-ce que je donne, moi, dans vos lamcnlaiions de Jérémie sur la désolation de l'ahouunalion! Dirait-on pas qu'il s'agit du sort de la clirélieiilé ou (|uc le monde est menacé d'une (in prochaine, parce que monsieur votre lils a eu un inconvénient dans son ménage! Est-ce que c'est une raison pour venir crier comme une orfraie apiés celle pauvre Ursule, el l'accabler sans pitié'/... Pour vous qui vous piquez de religion... ça n'est guère charitable, ma bonne dame...

Madame Sécherin leva les yeux au ciel, et dit d'une voix grave et solennelle : — Seigneur mou Dieu ! ayez pilié de cette Icmme : sa lombe est ouverte, sa lin est pioche, et elle blasphème. Puis elle ajouta d'une voix imposante el avec tant d'autorité (pie mademoiselle de lilarau resta un niomeiit alterrée: — Vous soiileuez le vice, vous insultez aux larmes des honuctes gens, vous reniez Dieu. .Mais patience, au lit de mort vous aurez nue affreuse agonie eu pensant au mal (jne vous avez f.iil el aux peines qui vous attendent... Vous êtes si méchaulc et si impie, que vous lie trouverez pas un prêtre qui veuille prier pour votre ànie... Après un monieiit de silence, niadeinoiselle de Maran s'écria en riaut de sou rire aign : — Ah ! ah ! ah!... est-elle donc drôle avec ses excnmmuuicalions ! Ah (;à! apparemment (pie vous êtes aussi du dernier mieux avec les foudres du Vatican, ma clière dame'? Tout à l'heure c'était avec le ciel el la l'rovidenee que vous maniganciez. Dites donc : sans reproche, vous me paraissez joliment banale, pour ne pas dire un peu coureuse, à l'endroit des choses de là-haut... Mais rassurez-vous, j'aurai toujours un bon petit quart d'heure pour me repentir et un petit écu pour me l'aire dire une messe quand viendra le nioment de songer à mon salut...

Le soir même mademoiselle de Marau partit pour Paris avec Ursule. Madame Sécherin alla rejoindre son lils. Contran et moi, nous restâmes seuls à Marau.

CUAPIÏRE XLIV.

Les deux époux.

Je restai deux jours sans revoir M. de Lancry. L'arrivée et le départ de madame Sécherin ayant fait supposer à nos gens que linéique grave discussion intérieure avail en lieu enire moi et mon mari, ils avaient cru de leur devoir d'aiigiucnler encore de silence el de réserve dans leur service: ils ne parlaient entre eux (pi'à voix basse... On eut dit que qiieliiu'uu se mourait dans la maison... Il est impossible de peindre l'aspect sinistre de ce grand château muet, sombre et désert, dont j'habilais une aile el Gonlran une antre. J'avais voulu être seule pour me préparer à l'entretien que je devais avoir avec mon mari. Pendant ces deux jours, par un phénomène moral que je suis encore à m'expliquer, une révolution profonde, complète, se lit snliilemeiil en moi. 11 était de mon devoir de parler à mon mari avec la plus entière franchise. Cet événement fut le plus inipurlant de ma vie; son retcntissemeul durera jusqu'à mon dernier joui . Les moindres détails de celle entrevue sont encore gravés dans ma mémoire.

C'était uu dimanche. Après avoir entendu une messe basse à l'église du village et être restée hinglemps à prier, je revins chez moi. Le temps était gris et lugubre ; au niomeul où je rentrais au château, la neige commençait à tomber. Dix heures sonnèrent à la pendule de mon parloir. C'était un petit salon très-simple, où je me tenais d'haUilude; ses deux croisées s'ouvraient sur le parc. A droite et à gauche de la cheminée étaient les portraits de mou père el de ma mère ; sur ma table à écrire, un médaillon de Contran peint en miniatiire. A propos de celle miniature, je dois dire ici ce ipie je sus plus tard : c'est qu'elle avait été rendue à mon mari par madame de liicheville. Donner à sa femme un portrait fait autrefois pour une maîtresse, c'est une de ces indignités iiaives qu'un homme se permet, sans même se douter de ce qu'il y a d'odieux el d'insultant dans un pareil procédé. A cùlé de ma table de travail, une petite bibliolhèqne de bois rose renlèrmail mes livres de prédileclion ; enfin entre les deux fenêtres était mon piano. En passant devant une glace, je me rcgirdai .j'étais liorribleineut pâle et maigre; mes pommettes, déjà un peu saillanles el légèrement pourprées, témoignaient de la lièvre dont j'étais brûlée depuis deux jours; mon legîird était très-brillant, très-animé; mais j'avais les lèvres violettes el les mains glacées. J'étais habillée de noir, mes cheveux lissés eu bandeau, car je n'avais pas songé à les faire boucler. Je contemplais avec une sorle de joie sombre le ravage ipie les chagrins avaient imprimé à mes traits, el je me comparais à Ursule, toujours si fraîche cl si rose.

Dix heures et demie soimereiil à l'autiipie horloge du château ; mon mari entra chez moi. Lui iiussi, depuis deux jours, avail crncllcuienl changé; il était d'une pâleur exlrêm(^ Les veilles, les pleurs... peulëlre, av;iieul rougi ses yeux ; il semblait accablé ; sa physionomie élaii

presque farouche. — Je ne chercherai pas à le nier, me dit-il brusquement, les torts que j'ai envers vous sont Ires-grands; vous devez me détester...; soil, détestez-moi. — Je vous prie de m entendre, Gontran. Notre iiositiou sera lixie aujourd'hui. Je dois vous dire avec la plus entière franchise le résultat de mes léllexions el ma lésoliitiou intbranlable... — Je vous écoule... — Pendant ces deux jours que je viens de passer seule, je ne sais par quel étrange mirage de ma iiensée, tous les événcmenls qui ont eu lieu depuis (jue je vous connais me sont apparus pour ainsi dire eu un seul momeul : j'ai pu en saisir à la fois el l'eiisemble el les détails : je les ai jugés avec une sûreté, avec une haulenr de vue dont j'ai été moi-même étonnée. Eu contemplant ainsi les jours d'aulrefois, j'ai reconnu, sans fol orgueil, que mou dévouement envers vous n'avait jamais failli, que j'avais lait des prodiges de tendresse pour conserver mou amour iutacl el pur malgré vos dédains. Excepté quelques plaintes rares que in'airachail une douleur intolérable, j'ai loujimrs souffert avec résigualion : à votre moindre velléité de tendresse, vile j'essuyais mes larmes, je venais à vous le sourire aux lèvres, el je renaissais encore à des espérances de bonheur tant de fois trompées.

— Cela est vrai... mais il n'est pas généreux à vous de uiellre à celte heure en présence et mes torts el vos vérins, dit Uonlran avec amertume. — Si je vous parle ainsi, Conlrau, ce n'est pas pour me louer d'avoir toujours agi de la sorle, mais pour m'en blâmer. — Comment ! vous regrettez?... — Je regrette d'avoir fait justement ce qu'il fallait pour èlre malheureuse sans vous rendre heureux Peut-être même eiissiezvous été moins cruel pour moi, si je m'élais conduite autremenl. — (Jne voulez-vous dire? — Cela vous semble étrange. . mais le r.'sullat de mes réilexions a été presque de m'accuser et de vous absoudre — M'absoudre... moi! — Vous absoudre, vous... Je ne m'abuse plus, Gontran : je n'ai jamais été pour vous une noble compagne, ayant la conscience de sa dignité el un caractère assez ferme pour se faire respecter ; j'ai été votre lâche esclave, el je n'ai en que les qiialilés négalives de l'esclave, la soumission aveugle, la résignation slniiide, la patience inerte. En me voyant ainsi, vous avez dû me traiter comme vous m'avez traitée et n'avoir pour moi ni merci ni pitié. — Je ne sais dans quel but vous voulez m'iimocenter ainsi, dit Gontran en me regardant ;ivec déliance. — Je pourrais vous dire que c'est pour vous rendre moins cruel l'aven qui me reste à vous faire ; mais je mentirais. Si je ne désire pas vous blesser sans raison, je m'iiKjuieie assez peu maintenant que vous souffriez ou non de ce que je dois vous dire.

Mon mari |iarul frappé de mon expression de froideur insouciante.

— Voire langage esl nouveau pour moi, M.ilhilde. — Il doit être aussi nouveau que le senlimenl qui le dicte... aussi nouveau (|ue l'aveu que je vais vous faire. — Mais, de grâce, expliquez-vous. — Après ce long coup d'a'll jeté sur le passé, j'ai fait encore une découverte... une découverte alfieuse, je vous le jure : c'est que mes çliagriiis, pourtant si vrais, si douloureux, étaient à peine dignes d'intérêt... c'est que mes lamentations continuelles étaient plus fastidieuses que touchantes; c'est que mes larmes élernelles avaient dû avec raison vous impatienter, vous exaspérer, mais rarement vous apitoyer. — R;iillez-vous, Maihilde? La raillerie serait cruelle.

Je pris mon maii par la main, je le menai devant la glace, el là, lui moutrant mon visage llétii, je lui dis : — Pour que je sois ainsi changée, il m'a fallu bien souffrir, n'est-ce pas, Contran? Eh bien! jugez donc ce qiuï j'ai ressenti lorsiiue la raison m'a forcée d'avouer que mes chagrins étaient à peine dignes de pilié, lorsque je me suis dit : Demain je les raconterais à uu juge impartial, qu'il aurait le droit de me dire : C'est votre faute... Eh bien ! croyez-vous qu'en face d'une telle conviction, j'.iic le courage de railler, Contran?... — Vous avez celte conviction, Maihilde? — Oui, je l'ai.... Oui, demain le monde saurait une à une les tortures que j'ai endurées, qu'il dirait en haussant les é|iaules avec mépris : La slu|)ide, l'ennuyeuse créature! avec ses plaintes el ses gémissements conlinuels! Elle n'a que ce qu'elle mérite. On ne peut donc pas être lionnêle femme el malheureuse sans être insupportable I Ai)rès tout, son caractère à la fois si faible, si lamentable el si susceptible, ferait presque excuser la dureté de son mari. Certes, Ursule esl bien perlide, bien eUroulée, bien corrompue: eh bien! l'on comprend que M. de Lancry la prélère mille fois à Maihilde : car, au moins. Ursule a du charme, du piquant; on trouve en elle de ces alternatives de bien el de mal (|ui tiennent, pour ainsi dire, toujours l'esprit el le co'ur eu éveil. Maihilde, au contraire, est une perpétuelle résigualion larmoyante el nuuiotone. 1,11e a toutes les vertus, soil: personne ne songe a les lui nier... mais elle ne sait guère rendre la vertu aimable. En un mot, c'est une femijie qui a le plus grand tonde tons : celui d'aimer et de ne pas savoir se l.iire aimer. Voilà ce que le monde dirait, Gontran .. \oilà ce (pi'il aurait le droit de dire, à son point de vue, à lui... (.H'clques âmes coiiipali-s:iutcs me plaindraient |)eut-être, en songeant que ma vie auprès de vous a pu se résumer ainsi : .\imer noblement... soullrir el se résigner... Oui, ceux-là me plaindraient peut-être: mais ils ne lèraienl que me plaindre... cl entre la pilié et la syiupTilhie il y a un abime!

— Ouel langage, Maihilde!... — lié bien, encore une fois, croyezvous (pie je raille, Gontran, lorsque je vous dis qu'après tant de larmes versées il ne me reste pas même la consolation de me croire digne d'intérêt? — El ipii a pu, mon Dieu ! vous donner une si fatale conviction ? s'écria Gontran. — La raison... la froide et iullexible raison ; mais il faul (|ue le cœur soit bien vide, bien désert, pour que celte voix sévère

MÂTllILDE.

puisse y rcteiilir 1... — Que dites-vous?... volro cœur?... — Mon cœur esl vitk- 01 (liVcrt depuis (|uc je ne vous aiuic plus, Goulniu... et srulenieul depuis que je ne vous ^liiiic plus, j':ii pu juj^er iii;i couduilc ft hi vôtre avec inipartialilé. — Vous ue m'aluic/. pins! s'écria-l-il. — Non... c'esl ce qui fait que je vois tout avec désiiiléresseiueiit ; e'e.,t ce qui fait que je m: craius pas de vous aflliger (il vous parlant aiîisi... On m'eût dit (pie l'amour immense que je ressentais pour vous... que cet amour, qui avait ré.-isté à de si rudes épreuves, dimimierait un jour, que j'aurais erié an blasphème!... et pourtant... il s'est éteint. — Mailiilde... Matliilde!...

— Il s'est complètement éteint pendant le peu d'instants que j'ai mis à lire la lettre que vous écriviez à Ursule... .le ne vous lais |)as de roproclies, Ciiniraii ; je n'ai pins te droit de vous en faire... vous perdez un cu'Ur tel que le mien... je le dis sans vanilé, vous ètis assez puni... Je n'ai ni à espérer ni à craindre que maintenant mes seutinii iils pour vous chaugent de ijalure. ,Ie me connais assez poiu' voir que, malheureusement, je ne dois rien éprouver à demi : la sagesse eût été peutêtre de vous aimer moins violemment et de ne pas vous désaimer si vite, je le sais; mai^ je suis ainsi. On ne peut lien contre la dé>alleclion : je ne rexpli(pie pas, je la ressens. Sans doute, mon amour pom- vous était de|iiiis longtemps el à mon insu miné par mes larmes, il a sufli d'une vi(denle secousse poiu' le déraciner tout à lait : voli e lettre à Ursule m'a invinciblement prouvé (puî lotit espoir était à j.imais perdu [lonr moi ; mon amour a dû se luiser. se perdie contre nue intpos^ibiiili'. Tout ce que je sais, e'e-t (pi'à mesure (pie je lisais cette lellre, un rehiiiilissemeut lent mais profond, mais presque physique, paralysait mon cunir. Une comparaison vous rendra ce qm^ j'éproiivais •. ce n était pas une toiirmenle impétueuse qui coiifondail, ipii heurlait eu moi les passions les plus coniraires, comme l'orage ciMirbe, ('branlé tout dans son tourbillon ; non, lion... an moins, l'orage passé, si tout a cruellement souffert, tout n'est pas détroit; ce que j'éprouvais, c'était un envahissement sourd, (niissant ; peu a peu il glai;ail et anéantissait mon amour .. comme ces muettes innndaiions qui nionleiil, moiilenl, jusqu'à ce qu'elles aient tout enghinli sous leur ellrayaiit niveau, et qu'elles n'offrent plus à {(Cil épouvanté qu'une immensité déserte, silencieuse, où rien... rien n'a surnagé.

D'abonI stupéfait, mon mari me répondit avec un dépit concentré : — La soiid liiielé mi'mie de votre dési'nch.iiilemenl à mon égard vous prouve ipiil n'est pas sincère; sans doute, j'ai des torts... j'ai de grands torts envers vous, mais je ne mérite pas un traitement pareil. — Il arrive ce qui devait arriver, Contran ; je m'y atleiidais, votre amourpropre se révolte à cette pensée : que je ne puis plus vous aimer... que je lie vous aime plus... Je conçois même que la sonilaiueté de mon déseiKliauleinenl, comme vous dites, pni-se enlrelenii' votre illusion à cet égard... mais vous vous trompez, jamais je ne me suis égalée sur mes linpressions. Mon mari haussa les épaules. — \ous croyiez aussi toujours m'aimer, vous l'avez dit vous-même, et vous voyez bien qu'en ce moment vous croyez votre .nniour éteint: il en sera de même de votre ressentiment, il aura son terme... ajoiita-l-il avec nue confiance imperturbable. — Votre comparaison n'est pas juste, Gontran ; je vous aurais toujours aimé, j'en suis sûre, si vous n'aviez pas tout l'ail pour tuer (Cl amour, .le vous dirai avec la même fraiK bise (pie maintenant vous feriez tout au monde pour vaiiicic ma proloiide indifférence, ipie vous n'y réiissiiiez pas. — Mais, enfin, ce ne sont que des étonideiie-, ce n'est (pi'une iiili(lélilé, et il n'y a pas nue femme qui, après sou premier nioiivemeiit de vanité blessée, ne pardoum^ nue telle fauie. — .le ne dis pas iioii, je ne préleiids pas que toutes les femmes pensent ou doivent penser eoiuine moi.. J'ai tort sans doute, c'est un malheur de ma desliiiée d'être toujours accusée, ou c'est plnti'il un vice de mon caractère dèlre toujouis exagéré. — Mais, encore nnc liiis, si c'est seulement la leitre que j'ai é( rite à votre cousinc qui cause Votre éloigiienienl pour moi, il n'est pas londé.

— .le lie veu\ pas récriminer sur le passé, Oontran ; seulement, piiisqiKî vous parlez de cetle lellre, rappclez-voiis-cn les termes, et V(]us recoimaîlrez ipi'il n'y avait pas une de ses expressions qui ne dût porter un coii|i moi tel aux espétaiices les plus opiniâtres. Vous m'avez iiicnrableiiienl blessée comme femnie, eiuiimc ('poiisect comme mère Ce n'est pas tout : celle passion, an nom de laipielle vous m'avez sacrifiée sans liésilatiDii, sans pilié, a été, esl el ser;i la seule véritable passion de votre vie... Vous verrez que mes picvisions se ré.diseriplit. Je l'avoue sans iaiisse humilité ou pliiti'it avec orgiied, je n'ai rien de ce qn'd faut pour lutter avec avantage contre Ursule, si, malgré ses promesses, elle Veut (oiiliniier de vous séduire . je n'ai non pins maintenant aiKuiie Compeiisalion de ccenr à vous offrir, si elle continue à vous dédaigner. Ce n'est pas tonl encore, vous me pardonnerez ma franchise, il m'en coûte de vous parler ainsi : tant que je vous ai aimé, je me suis lellenienl aveuglée sur cerlaiiies circonstances de votre vie, que, ne pouvant les excuser, j avais fini par me persuader (pie j'avais été aussi coupable que vous; inainlenaiit mes illusions sont dissipées, votre ((uidiiile m'appaiMÎt dans sou vcrilable jour, et, en admetlaiit ipie j'oublie jamais vos lorts, vos inlidélités, comme vous dites, il me serait impussible d'aiiiKU'

. un liomuie.. que je ne pourrais plus estimer. — MatliiMe ! que signifie?... — Avant mon mariage, avant que j'eusse subi la rascinatiini de la passion la pins folle, j'auiais su ce que j'ai su depuis... (pie je ne vous anrais pas épousé. — Mais, encore une fois, madame, ((ue savez-vous

donc qui puisse vnns empêcher de m'esiimef? car je ne suppose pas qu'on soit un malhonnêle liomine par cela même qu'on éprouve nn amour insurmontable piiiir une femme (lui en est indigne... en admettant <|ue ce que vous diles soit vrai.

Après une dernière hèsilalion, je racontai à Gontran lnu!e la scène de la maison isolée de M. Liigarto, el de ipielle manière M. de Mortagiie et M. de Rochcgune avaient forcé cet hoiiime à restituer le faux que Gontran avait commis. Mon mari fut aliéné. l'cndant ce court ié( il. il ne me dit pas un mot. Aux ti rmes où j'en étais avec lui, je n'avais plus de scrupules à conserver; il ne pouvait plus y avoir de tels secrets, de tels méuagemeuîs entre nmis, je tenais à établir franchement ma position envers mon mari. >i je voulais être généreuse plus lard, je ne voulais pas être dupe. Aux sombres regards qu'il me jeta de |i iiiiis h autre en marchanl avec agitation dans la chambre, je vis que. selul les prévisions de M. de Moriagne, mon mari ue me pardonnerait jamais d être iiislruite de cetle fatale action. Après avoir marché quelques mciinenls avec agilatioii. Gontran s'assit dans un fauteuil, el cacha sa tête dans ses mains. Il me fil pilié.

— Je ne vous aime plus d'amour, lui dis-je: vous avez commis une action coiip.ible, mais je n'en porte pas moins votre nom. Vous êtes lo père de mon enf.mt, c'est assez vous due que si vous avez ù jamais perdu nu coeur brûlant du plus saint amour, il vous rest(,' aux yeux du monde une femme ; et celte femme ne manquera jamais aux devoirs que sa position lui impose envers vous. Kn apparence, rien ne sera donc changé dans nos refilions: sans les calomnies dont nous sommes victimes, je vous :iurais demamlé nue sépai ;ili(ui iimi:ible ; mais, quoi qu'en dise mademoi ell(^ de M:uan, nous ue puurridiis, je le crois, que perdre tons deux à cet écl.it. Il sera donc convenabh^ que nous vivions encore quelque temps ainsi que nous vivons: plus lard, nous agirons selon les circonstances. — ' Soit, dit biiisipiemenl Goulr.m. Je ue cherclierai pas à vous faire revenir de vos pr('veiiriims: dés(uiii;iis nous vivrons sépares, et je vous déb:irrasserai au plus ti'il de mon odieuse |iréseiice... Vous n'onhliez pas le mal que l'on vous l'ait... vous ;ivez raison. — Je vous assure que niainten;iiit je l'ai coui| lélemenl oublié, je ponrr.iis me venger que je ne me vengerais pas. L'effet subsiste, les causes me sont maiiilenaiii iudil:érentes.

Apres un moment de silence, Gontran séciia : — Mais non, non, c'est impossible, tant de froideur ue peut avoir succédé à tant de dé'Oiiement, vous ne pouvez me traiter ;ivec tant de cruauté I... smioul d iiis mi moment... — Où vous avez besoin de consul ilioli. pcuiêtre ?... disje à Gontran ; ;uisbi je vous assure que ce n'est pas la jalousie (pii m'einpêclieiait de vous plaindre, mais le respect hiiiiiain ; je vois trop ipie l'amour que vous ressentez vous sera fatal pour ne pas en cire épouvantée : tout ce qui vous arrivera de malheureux ne me trouvera jamais insensible... — Après tout, s'écria Gontran en se levant briisipiemeiil, je suis bien fou de m'affecter ! Comme vous le diles, m:id:inie, noire position est paifailemenl tranchée; vous ne m aimez plus d'amour, soit . on vit parfaitement bien en ménage sans amour. Ma présence vous esl imporliine, je vous rèp:ugiierai : vous vivrez de voire ci'ité, moi du mien : ji; ne m'oppose pas le moins du monde à vos projets. — lionlr.in, seulement il esl un point irès-drlîcat qui me reste à aborder; je désiic que les deux tiers de m i buluiie soient placés de manière à ce que l'avenir de notre enfant soit assuré. — Ce soin me regarde, mad.inie, j'y veillerai.

— Je crois devoir vous prévenir qu'ignorant complètement les affaires, et dé^irallt que celle-h'i soit faite le plus régulièrement possible, je prendrai les conseils de M de Morl:igiie. — Je naiiiai j iinais ancuiie relation avec cet homme, nuidame — Je ne vous li; deii ande pas non plus. Vous iinicz la bonté de me fournir la preuve que mes inteotions seront exécnlées. Si M. d(' Mornigne irouvc cetle pièce en règle el suffisante, je ne vous deiu;inde rien de plus. — Tout ceci, madame, ne peut se faire comme vous le désirez. Le sort de nutre enfant in'iutéresse autant que vous : c'est à niiu, ,à moi seul d y pourvoir; el je h'i:ii pour cela ce (pii sera nécessaire s:ins que vous exerciez votre coiilride sur des affaires qui me reganleiit exelusivemeiil. — \ oiis ue voni z pas inc donner de garantir! cerlaioe pour ce (pie j' vous demande, Gonli:in? — Non, madame. — Je dois alors vous prévenir que j'emploierai Ions les moyens possibles pour y parvenir. — Faites, m:idaine, vous êtes libre.

telle fut l'issue de cet entretien avec mon mari.

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