‹ MathildeChapitre 47 sur 207 · M. UE LANCRY A · texte numérisé non relu

M. UE LANCRY A

« Paris, mars lS3i.

« Tout m'accable à la fois : c'est à devenir fou de rage et de honte. Voici uiaiulenaul que le monde s'iiiiagine de moraliser et de me mettre au b.iu de certaines cotei ics priulis el revcchcs. Je me serais complélenieiit moqué de ces vertueuses philiiipiipies si elles navaienl pas eu ipiel- (pie réaction sur celle femme (pii semble néi^ pour mou malheur, et (|ue je lie (mis néanmoins m'empêcher d'aimer plu-, follement que jamais. Quand vous lirez ceci au fond de vos bruyères sauvages, vous vous demaiideicz, j'en suis sûr. si nous revenons an temps des Aniadis el des Galaor. Je ne sais si vous avez aiilrefois rem oiilie dans le monde un ni;ii«|uis de llochegune, lioinuie assez original, fort riche, aussi pliilanllirop ■ (pie l'était son père, bizarrement romanesipie, allant eu chevalier errant guerroyer çà el là, brave d'ailleurs, lie manquant pas d esprit, el parlant à la Cliaiiibre des jiairs, aujourd'hui contre ses amis, demain pour tes ennemis, si amis ou ennemis beurtenl ses principes, bu reste, boinnii' sans élég.mee, ne sachant ni jouir ni se faire honneur de sa fortune, car il .a plus de troi-. cent mille livres de rentes et en dépense à peine s:iixanle, dit-ou. On piélcnd «pi il donne beaucoup en aumônes, mais dans le plus grand secret ; c'est plus économiipie. Unaiil à sa hgurc, elle csl assez caractérisée, mais dure et sans cliaruie. Cependant les femmes soûl si singulières, qu'en Italie, en Esjiagiie, cl même à Paris, il a eu assez davenlmcs pour pouvoir prclendre à des succès moins sérieux que ceux «pi'il ambitionne.

« Après un voyage de deux ou trois ans, il est revenu cet hiver ;i Paris. Ses traits se sont iucroyablemenl bronzés sons U) ciel d Oricul. Cet agiéiuent, joinl à d'épaisses mouslacbes brunes et à ([uclque chose de hautain, d'apre el de cassant dans ses manières, lui dunne la phvsionomied'un biaio italien ; mais, avec sa slupidilé habilnclle. le monde, admirant toujours ce qui est nouveau, s'est engoué de ce pliilanlhio|ie matamore, de ce sold.it-avocassier, de ce millionnaire avare, cl à celle heure on ne jun; (pie p.ir lui. Si vous me deiuaudcz pounpioi je m'étends avec autant de complaisance sur ce portrait, c'est (pi«> M. de Rocheguiie est tout siiii[)leiiienl lamaut de ma femme. Ne prenez pas ceci au moins pour du cynisiilc : eu |)ail,int de la sorte, je suis léclio des gens les plus graves, les plus religieux, qui ont pris ce bel el louchant amour sous leur patronage. tUii, ils ont proi lamé madame de Lancry libre de tous liens envers moi ; 1 unique condition (pi'ils oui mise à ce (jivorce au petit pied est qu'elle gariierait mon nom pur et sans tache. Sauf ces réserves, elle est doue paifailenieiit autuiisée à goûter en paix et an grand jour loutes les chastes douceurs de l'amour plalonicpie avec M. de lîoclugmie. vu que je suis un misérable, et que j'ai abandonné ini ftimne pour vivre avec ma maitresse dans un cynisme révoltant.

« Savez-vous ipii s'est ainsi porté a( cusateur public devant la société au nom de ma lompagne outragée? «'est le vieux prince d llériconrt, l'homnie |iur cl honorable, le grand seigneur par cxceilence. Vous m'avouerez qu'il joue là un singulier rôle, d'aulant plus singulier, que sou

MATHIIDR.

rétiiiisiloire moral est venu à propos (l'une nouvelle exccniritilc de M. (Je Uotlie^nne, (pii un beau jour a tiouv(' iharinanl de d(;clarer devant tout Paris qu'd aimait passioniKimcnt ma lenune, et (juc celle-ci le lui rendait bien, en tout bien et tout lionnein, s entend. Là-dessus le vieux prince et la princesse ((nie aus,'éli(iue d(;vote, notez bien cela) se sont misa crier bravo, à f(jbciter M. de lioclicg(nie de sa Ciancliise. Enlin l'enthousiasme, ou pluK'it le ridicule eugouemeiit a liui W\, (\i\'u\ie femme de mes amies, (pii m'a racout(J celte scène, m'a avoué, tout en se moquant beaucoup delle-UK^'ine, qu'un moment elle n'avait pu rcsister à l'exaltation gén(irale. Vous le savez, tout est mode à l'^[ris; aussi est-on pour l'instant affol(; de ce qu'on ap|ielle la loyaulc; chevaleresque de M. de Rochegune. Les femmes eu (lerdent la td-te, les lioinnies le jalousent ou le craignent. Madame de Laucry c»t cil(ie comme un modèle ad[nirable de vertueuse passion; et pour le quart d'heure

l'amour platonique et

ses innocentes consolationsfonlfuieur. Avec tout ce platonisme-là, je suisquel(|uol6is Irèstenlé de regarder M. de Bochegime comme le plus grand roué (|U(^ Je connaisse. 11 n'y aurait rien de plus comiiiDde que cette nouvelle manière de conduire une liaison : on alliclierait une femme le pliisfr.inchement, le plus vertueusejuent du monde, et, à l'abri de ce complaisant et chaste manteau, on rirait des niais et di^s bonnes âmes...

l'ourlant, non, non, je C(muais ma femuie ou elle est incroviibleinent changée, ou mou nom est toujours resté sans tache. Ue son côté, lio clicgune est assez original pour trouver du piquant dans cet ainnur éthéré, dont l'immalélialité durera ce qu'elle pourra.

« lincore une fois, de timl ceci je me mo- (pierais Ion, si les paroles sévères et gourmées du vieux piiuce d'Iléiicdiirl n'avaient eu pour moi de dures conséquences ; je ue puis le nier, c'est une espèce d'oracle considéré et très-écouté ; il a llélri ce qu'il a appelé l'iiidignilé de ma conduite envers ma femme, disant que la société devait venger madame de Lancryen me témoignant une froidein' signilicative. iWalhe(ueusenient ces paroles ont eu de l'écho : des rivaux qui m'enviaient , des sols dont j'avais blessé l'aniour-proprc, de jeunes femmes que j'avais trompées, les laides que j'avais dédaignées, ont accueilli ces beaux propos du prince, cl je ni'aper(,ois depuis quchpies jours qu'on me re(,iiit dans le monde avec un silence mo(ne, une politesse glaciale, mille fois plus blessantes que l'imperlinenee, car je ne puis pas licinver le prétexte de me plaindre ou de me lâcher. Si le prince d'iléricoiirt n'était pas un vieillard, je serais remoiué à la source de celle mis(Mable ligue, et je l'aurais provo(iué; mais il n y faut pas songer. Il me resie le Itochegune : vingt lois par jour, je suis teulé de me ballre avec lui ; mais je crains le ridicide : ou croirait peut-être que ma jalousie cause ce duel, l'ourlant j'aimerais à tuer cet homme, car je l'exeere . de tout temps il m'a été souverainement aulipalhique : il était l'ami de Morlagne, que je u'ai plus à délester. Avant uiou mariage, je le trouvais

Vouvray. — p.ïce 140.

déjà insiipporiable par ses alléctations de chariiés obscures, de bienfaits mysiéiieux ; mais an moins il n'avait pas celle physionomie impérieuse, celte attiliide insolente qu'il a maiiilenant.

« L'aulrc jour, je l'ai rencontré ; il était à cheval cl moi aussi. Le sang m'a monté au visage : j'espérais qu'il ne me saluerait pas, et peutêtre aiirais-je été assez fou pour lui chercher querelle. -Malédiction! il m'a salué; m.iis son salut a été un de ces outrages sans nom, sans forme, (ju'ou ressent jusqu'au vif et dont on ne peut se plaindre : il m'a semblé lire sur ses traits durs et impassibles, dans son regard sévère et per(;ant, qu'en moi il saluait l'iioinme dont madame de Laucry portait le nom, ou qu'il saluait peut-être le mari de sa maîtresse; car, après tout, je suis bien sot de croire à la vei tu de ma femme 1 Mais encore non, non, inalgié moi, je voudrais la croire coupable quelquefois : il me

semble que je respirerais plus à l'aise...

que mes torts me seraient moins odieux ; mais je ne puis compter sur ses faiblesses ; elle n'aura jamais l'énergie de commettre une faute : elle saura pleurer, gémir, mais se venger, jamais. Tout en y rellécliissanl, j'aime mieux croire à sa vertu : quoique je n'aie aucun amour pour elle, il me serait peut-être plus pénible (pie je ne le pense de la savoir coupable : ce sérail une iilcssine de plus à nion amour-propre.

« f!e qui m'obsède, ce qui m'inite au dernier point, c est de voir (|iie personne ne trouve ce lîocliegune ridicule ; d.iiis celle circonstance, (pii prêle tant à la moi{uerii', vingt autres à s.i place auraient élé hués. (Ji:e devient donc Il michaucclédu monde '.' ou liieii (piel pou voir a (loue cet homme (|i;i joue avec le feu.

(pii réus>il là où tocs Il s;iiili('sé lioueraienl.' (.'oiiaiiei.t f.iil-il pour se Mi< llK! très à la iiioile en aflichaiil des principes (|ni réhabllileiil, ne ii"ii-i(! ipie piiiir (piinze jo is, l'amour platoni- (pie, ce rêve caduc cl ni. lis (les enfants, des pensionnaires o\\ des \ icillards '.'... INiiii, non, il est iinpu-silile (pi il joue ce jeu-la francheiiieiil...

<i Et pourtant si c'est une rouerie, ne trouvez-vous pas cet homme plus elonuant encore ■? l'rcndie pour dupes , pour coinplaisauls, pour défenseurs, des personnes comme le prince d'iiéricourt et sa femme n'estce pas admirable? Tenez... c'est un problème que cet homme ! mais, quel qu'il soit, je le hais, oh ! je le hais jusqu'au s;ing... surlont depuis quelque temps; je ne sais ponriiuoi. C'est une haine sourde: c'(^st comme un presseiiliinenl que cet homme me fera du mal, qu'il me blessera dans ce que j'ai de plus cher... .Ai^rès tout, pour(|uoi prendre tant d(î déloui s avec vous ? je vous écris pour épanclier ma bile, pour exhaler tous les boiiilloiiiiemenls de mon ànie -Eh bien ! depuis que, directement ou iudiieclemeiil, cel homme a élé cause du fioid accueil qu'on me l'ail daiisle munile, Ursule est devemie intraitable à mon égard, .le ne sais si elle se trouve humiliée des hiniiilialions (pi'on m'impose, je ne sais si sou amoiir-pr(qire en souffre pour elle ou pour moi; mais elle a osé me dire que je méritais ce trailcuiunt par mou odieuse cou-

duite envers

me, Oéti'ir ai veiiyeauoe aux loU.

ma femme ; elle a osé me dire que la société faisait bien de uii, et qu'elle devrait user plus souvent de celle sorte de qui peut atteindre des vices ou des crimes qui échappent

« — Mais, me snis-je écrié stupéfait de -cette audace, n'êtes-vons pas attaquée connue moi, insultée comme moi? — Eh ! m'enlLiidcz-vous me plaindre? m'a-t-clle répondu. Le inonde est juste ; j'ai voulu, à quelque prix que ce fût (et à quel prix, mon Dieu !), être une fennne à la mode, brillera Paris, èire l'idole de ses fêtes... Tout cela, je l'ai été. L'on croit que c'est par amour que je vous ai enlevé à votre femme, et l'on me trouve odieuse ; on a raison : si l'on savait que je ne vous ai jamais aimé, on me trouverait bien plus odieuse, bien plus infâme encore, et l'on aurait toujours raison. Je vous le demande, n'était-ce pas à la tuer de mes propres mains ? Mais elle m'avait, depuis si longtemps, habitué à Ses boutades, à ses caprices, que je n'aurais pas attaché beaucoup d'importance à ses duretés, si, depuis quelque temps, son humeur n'était devenue étrangement sombre, taciturne. Je n'ose dire, même à vous, les folies que j'ai faites pour la sortir de l'espèce de mélancolie morne où elle est plongée. Tout a éié vain ; maintenant elle refuse de descendre chez mademoiselle de Maran. Celle-ci, qui a subi la fascination de cette femme, est aussi impuissante que moi à la distraire. Ursule l'accueille tantôt avec indiflérence, tantôt avec dédain, lîlle passe des journées entières seule à lire ou à rêver; sa femme de chambre, qui est à moi, me dit que sa maîtresse doit être sous l'empire d'un profond chagrin, qu'elle ne la reconnaît plus, qu'elle se promène quelquefois des heures entières dans sa chambre en marchant avec agitation ; puis qu'elle tombe, accablée, eu se cacliaiU la Ictc dans ses mains.

« Je la trouve en effet changée; elle maigrit, elle perd ce coloris qui la rendait d'une fraîcheur idéale, elle perd ce léger embonpoint qui donnait tant de charmes;! sa taille élaniée; ses yeux se creusent : depuis un mois je ne l'ai pas vue i-ire de ce rire moqueur et hardi, à la fois si redoutable et si séduisant chez elle. Par je ne sais quel caprice, elle veut souvent rester dans l'obrcurilé la plus complète; alors, elle refuse de recevoir personne. Lorsque j'ai vu ces symptômes de liislesse dont j'ignoiais la cause, j'espérais que le chagrin délendrait peut-être ce caractère inflexible. Heureuse et gaie, j avais prodigué l'or pour satisfaire ses moindres caprices; mélancolique et chagrine, j'aurais voulu lui offrir pour consolation des trés(n's d'amour délicat et passionné, trésors ipie j'amassais depuis si longlemps dans mon cœur, et que j'avais à peine osé lui dévoiler, tant je craignais ses railleiies! Je me disais: Enlin, voici le moment où je pourrai la dominer, peut-être, par l'ascendant du dévouement le plus tendre. Eh bien! non, non, elle m'échappe encore... à genoux, à genoux devant elle, baignant ses mains de larmes... car celte femme me fait pleurer comme un enfant : en vain m'écriai-je : — Par pitié, dites-moi ce qui vous alllige ; dites-moi vos soulfi ances, que je les part.ige ; dites-moi que je puis espérer de vous consolei' un peu, et vous voirez quelles ressources inouïes vous trouverez dans mon cœur. Oh ! non, vous ne sou|içonnez pas ce dont je suis capable pour chasser un tournicnl de votre cceiir. Vous vous èles quelquefois étonnée des prodiges que j'opérais pour coinhler vos désirs les plus insensés; eh bien! cela n'est rien, rien auprès des inerveilles de tendresse que m'inspireraient volie confiance, l'espoir de vous épargner quelques soulhauees!

Oh! je le tuerai, cet homme! je le tuerai! — Pii:El42.

« Oh ! croyez-moi, ce que je disais là, pleurant aux pieds de cctto feinine, je le ressenlais; j'éprouvais ce que jamais je n'avais ressenti jus(|u'alors, une douleur profonde, un affreux brisement de cœur, seulement parce que je voyais Ursule abattue. J'ignorais la cause de ses chagrins; mais elle soufirait et je souffrais... c'étaient de continuels élancements de toute mon âme vers la sienne. Je vous le dis à vous, cette fois j'étais sincère; mes prières parlaient du fond de moncu'ur, mes sanglots du fond de mes entrailles... Mes larmes étaient acres, brûlâmes comme ks

MATHILDR.

vraies larmes du désespoir... Eli bien! celle femme reslail muetie, ludilToronle el soiiibns comme si clli; ne m'eût pas compris ou eiileiidu. Mais elle est donc stupide ou folle, celle femme, de ne pas voir coudiien je l'ainie ! Lllc ne sail donc pas, la inallieun use! ce que c'est que d'avoir au moins un cœur sur lecpicl on puisse à jaitiais compter I Elle ne sait donc pas condiien il est rared'iuspirer une passi(ui telle (|ue cellequ'elle m inspire ! Elle ne sait donc pas (pie, si criminel que soit mon amour, c'est un crime (pie de le jeter au \eut ! Elle ne pense donc pas à l'avenir ! Elle ne pense doue pas (pi'uu jour sa jeunesse, sa beauté, ne seroiil plus qu'un souvCÊiir, et (pi'elle sera trop lieureuse de trouver celte afléction qu'elle dédaigne maintenant, celte alfecliiui qui doit élre éternelle pirisqu'clle a résisté à ses caprices, à ses mépris, à son ingratitude !... Mais, tenez, ceci est affreux. Je deviens fou de rage contre moi el contre elle. Je ne puis continuer celte Icllre... la colère el lu douleur m'aveu- {•lenl. »

Paris...

«Hier il m'avait été impossible de contimier celle lettre; je la reprends, de nouveaux événements soûl arrivés. J'espère éelaiicir mes idées en vous écrivant, car ma télé est un lel cliaos, qu'elles y bouillonnent sans ordre et sans suite, llassemblous les faits el mes souvenirs, ilicr, après avoir interrompu celle letlre, j'allai voir Ursule: on me dit qu'elle élait soulfrauie, (pi'elle ne lecevail persomie ; par trois fois je me suis présenté eliez elle, impossible de franebir la porte de son appartement. J'y suis relomiié ce malin ; quelle a été ma stupeur birsque mademoiselle de iMaran m'apprit tout énme (elle émue I) qu'Ursule venait de l'iufonuer qu'elle désirait quitter l'Iiotel de Haran, et vivre seule désormais! Sans rien écouler davantage, je cours cliez Ursuli.-; en vain sa feuime de cliambre veiil m'empècber d'enlrer, je pénètre dans son salon presque de force ; je la trouve rangeant quelques papiers dans sou secrétaire. — Cela est-il viai? mécriai-je dans mon égarement, sans lui (lire à quoi je faisais allusion. Elle me regarda d'un air sombre el disiraii, el nie r« pondit : — Que voulez-vous'.'— Mademoiselle de Maran m'apprend que vous quittez cet liotel... Cela est impossible. Elle haussa les éiiaulcs et nie dit, ronliuuant de mettre ses papiers eu ordre : — Cela est posL-ible, puisque cela est. — Cela ne sera pas, inécriai-je hors de moi... je vous le défends; cela ne sera pas! — Vous me le défendez? cela ne sera pas? Et de quel droit me parlez-vous ainsi, monsieur? reprit-elle en me regardant fièrement. — Légitimes ou non, j'ai des droits sur vous, el je les ferai valoir. — Et auprès de iiiii, monsieur, lesferezvous valoir? — Je vous dis que je ne veux |)as que vous quittiez celle maison, ou sinon je vous accompagnerai partout où vous irez ! m'éeriaije. — Je quilleiai celle niaisoii, moii'-iLUr, et vous ne m'accompagnerez pas. — Tenez, Uiside, ne me poussez pas à bout, ne m exaspérez pas. Je vais vous dire eu deux mots pourquoi vous et moi nous ne pouvons nous qiiilter désormais; je vous ai sacrilié ma femiiie, je suis presque déshonoré dans le iiioudc. Vous voyez doue bien que nous ne pouvons |ias nous quitter; falalcmeul nous sommes désormais encliaiiiés luu à l'aiilre. (Jiiel (pie soit mon sort, vous le partagerez. Vousenletidez bien, n'est-ce pas? lui dis-je en serrant les dents avec rage, car l'impassible sang-froid avec leipiel elle m'éeiiulait me menait hors de moi.

(( Elle me répondit en nie regardant jus(iu'au fond de l'ànie, cl sans baisser ses yeux devant les miens : — Moi, je vais vous dire en deux mots pourquoi nous ne devons plus rien avoir de commun ensemble, l'cisoiiiie an monde n'a de droits sur moi; je quitterai celte maison qn;mdjelc voudrai; et, si vous m'obsédez... (|uoiijiril n'y ail rien de plus vulgaire que ce procédé, je m'adresseiai a qui de droit pour être protégée ( (inlre vos pomsuili'S. — Vous vous adresserez à l'autorilé, à la police, saiisdoule? m'écriai je avec un éclat de rire couvulsif; puis, comme dans mon éloiinemeul je regardais niachiiialemeut auloiir de moi, je vis sur un sofi un domino de satin noir. Unécair deja'ousii! me tnivcrsa l'esprit; je me souvins que la veille était le jour de la nii-carême. Saisissant U; domino el le lui monlraiit : — Vous avez ('(é celle nuit au bal de l'Ojiéra, m'écriai- je, malgré vos prétendues souffrances, malgré volie mriau( olie piéteiidue? — Je suis eu efl.l idiée au bal de l'Opéra celles nuit, malgré mes soiilfraiices, malgré ma mélaiicoiie prétendue, reprit-elle, c'est ce qui vous prouve, j'espère, que mon dt'siide m'y reudii' élait bien violent. — Je vois tout, je devine tout, m'écriaije ; vous aimez quel(|u'un, vous ;ivez une intrigue, nu amant ; mais, par l'enfer ! celui-là que vous voulez aller rejoindre si elfruntémeul ne sortira pas vivant de mes mains... Et d'abord, je m'installe ici, je n'en bouge pas, mécriai-je, m'essayant sur un sofa. — .\ votre aise, monsieur, me dil-elle, cl, sans |iarailre s'apercevoir de ma présence, elle continua ce qu'elle avait entrepris. Ce sang-froid, (Clle dureté, celle impudence m'exaspérèrent je lui arrachai des mains les papiers (prdle tenait, et je les jetai an milieu du salon, l.lle me regaida d'un air inip;issible, haussa les épaules, el (il un mouvement pour sortir. Je la saisis rùdemeul par le bras.

« — Vous ne sortirez pas, m'écriai-je; vous ne sortirez pas que vous ne m'avez dit pourquoi vous èles allée cette nuit au bal de l'Opéra sans m'en prévenir, souillante comme vous l'êtes... car vous clés p;\le el bleu changée... Mallieiireuse femme ! lui ilis-je sans pouvoir vaincre encore mon allendrissement et mes larmes à la vue de son visage :iuiaigrl, quel impérieux motif a donc pu vous conduire à ce bal?... Itépoudez...

Sans me dire un mot, elle se dégagea doucement de mon étreinte; j'é'' lais devant la porte, lui barrant le passage : elle s'assit, appiiva son: coude sur le bras d'un faul>'uil, posa stm nieuloa dans sa main, cl resta' ainsi immobile et niuriie. Je connai.'<sais ce caractère intraitable ; lodouceur, la prière n'en obtenaient pas plus que les' nirnaces et la violence ; je m'Iinmiliai iâchemeul encore une lois. La résolution qu'elle venait de prendre était si brus(pie, elle brisait si afl'ieusemciit mes espérances, quu je voulus tenter les (Jerniers ellorts pour llécliir cette fenmie; je lui dis tout ce que peuvent inspirer la passion la plus désordonnée, le dévouement le plus aveugle, le désespoir le plus vrai, le plus duiiloureusemcut vrai... prières, sanglots, emporlemenls, tout fut vain, tout échoua devant ce cœur de marbre. Vuulanl :i tout prix la laire sortir d'un silence qui m'exaspérait, j'allai jusqu'à l'injure, jusqu'aux reproches les plus ignobles; rien, rien... pas un mot. Ou eijl dit ime statue. Elle ne m'culenilait même pas. Sou esprit était ailleurs. Sou regard vague, distrail, semblait suivre je ne sais (|uclle pensée dans l'espace : par deux fois un faible el triste sourire erra sur ses lèvres, el elle lit un léger mouvemeut de tète, comme si elle eût répondu à une réilexiou intérieure.

(( Désespéré, je descendis chez mademoiselle de M.iraii. Toujours égoïste, celte femme ne voyait dans la détermination d'Ursule que ce qui la to^ichait personnelleimnl. Elle s'écri.i, dans nu dépit furieux, qu'une fois Ursule partie, l'hôtel de Marau redeviendiail désert; qu'elle s'ét:iil habituée à l'esprit d'Ersule, à son enjouement ; qu'elle ne pouvait maintenant supi orter la pensée d'élre sépaiée d'elle, tant l'isolement l'épouvantail; elle me conjurait d'unir mes efforts aux siens pour retenir Ursule, comme si ce n'était pas mou seul, mon unique désir cnliu, malgré sou avarice croissante, mademoiselle de Marau s'écria qu'elle ne regarderait à aucun sacrifice pour garder Ursule auprès d'elle ; que si les 40,001» fr. qu'elle me donnait ne suflisaient pas pour rendre sa maison agréable, elle me donnerait davantage, loul ce qui serait nécessaire, dût-elle entamer ses capitaux ; il lui reslail si peu d'années à vivre qu'elle pouvait faire cette folie, disait-elle... J'entre dans ces détails pour vous montrer l'inlluence d'Ursule ; elle pouvait vaincre l'avance sor.iide de mademoiselle de Marau, qui jusqii':ilors avait honteusement abusé de ma prodigalité, et m':ivait à gr.iDd'peine donné aumiellemeut l'argent qu'elle m'avait promis pour tenir sa maison. Nous remonlàines auprès d'Ursule avec'in;ideiiioiselle de Maran. Celle-ci la supplia, mit eu oeuvre tout son espril, l(mles ses (laiteries, pour la décider à ne pas la quitter. Ursule fut iullcxible. Mademoiselle de Maran pleura (mademoiselle de .Maran pleurer ! ), s'écria que le sort d'une pauvre vieille femme, seule cl abaudoimée aux soins de ses valets, était horrible ; (pi'elle avouait avoir été assez méchante [loiir s'èlre fait tant d'ennemis, (pi'une fois Ursule partie, personne ne viendrait la voir que la révolution de juillet avait disperse les ancieimes relations sur lesquelles elle aurait pu compter. Ursule fut inilexible.

(( Alors mademoiselle de Maran, entraut dans nu accès de rage lurieuse, lui fit les plus sangl;ints reproches, lui parla de son ingratitude, de sou ineonduite. Ursule sourit, el ne dit pas un umt. Enlin, nous lui demandâmes commint elle vivrait ; elle u(ms répomlil qu'il lui restait environ trente mille francs de sa dot, et que cela lui sullirait. Telle est la cruelle position où je me trouve : je connais assez le caractère d'Ursule pour être certain (pi à iiioins d'un prodige, elle ne changera rien à ses résolutions. Je l'ai quittée il y a deux heures sans avoir pu en arracher nue paiole; j'ai beau me torturer l'esprit poiirdi viner la cause de cille brusipie detcrminaliou, je n'y parviens [Âb plus ipie je ne parviens à pénétrer la cause du chagrin, de raccableinenl où je la vois depuis quihpie temps. Chez elle, cela ne peut être le remords de sa faute. D'abord je l'avais sonpc^ounée d'éprouver une passion réelle et prolonde ; mais, (juoique je l'aie \ueen co(iuetlerie avec plusieurs hommes de sa société, quoique j'aie eu souvent des doutes sur sa lidélité, doutes (|ui ne sont d'ailleurs jamais devi nus des certitudes, rien dans ses relations mondaines avec les gens doul j'étais le plus jaloux n'avail eu le caractère de la passion : Ursule élait avec eux comme avec moi, inégale, capiicieiise, Kinlasque, haulaine; mais jamais je ne l'avais vue triste el itveuse comme elle l'est dejmis un mois...

u Mais... tenez... nue idée... me vient à l'inslant : oui... pour(|uoi non?... Ne riez pas de pitié... l'oiininoi la tristesse croissante d L'rsuk lie serait-elle pas causée par le regret de m'avoir fait dissiper plus de la nioilié de ma fortune? Ce (|ui in';i toujours iuviueibleineni suiileiiu dans mon amour malgré les caprices el les hauleurs d Ursule, c'esl celte conviction profonde qu'ell-; ressent^iil pour moi un amour bien plus vif (pie celui qu'elle avouait, dissimulant ainsi cl par oigueil, el d.iiis la crainte de me laisser pénétrer l'iullnenee ipie j'avais sur elle : croyant me douiiuer plus sûrement par ces alternatives de tendresse, de lioideur ou (le dédiiiu. Eu quittant si brusquemeni mademoiselle de M.uau sans nie dire la raison de ce départ, pourquoi Ursule ne voiidraitelle pas mu prouver qu'elle m'aime pour moi-même eu rouou(;ant aux splendeurs dont je l'ai enlomée jusqu'ici? Dites, pourquoi non? Vaincue cnliu par tant de preuves de passion, cette femme 4j'est-elle pas assez bizarre pour dédaigner maintenant ce luxe qui l'avait d'abord séduite? l'eulèlre elle rêve une vie obscure et tranquille d.iiis (pielqiie coin éloigné de la France ou dans nu pays étranger... Si cla étail... si cela élail... oh I j'en mourrais de joie. Elle a lolalemeiil bouleversé mes goùls, mes habiiiiues; maiiilenaiit je déleste autant le monde que je l'aimais. Mou I seul voeu serait découler mes jours près d'elle uii fond de quelque soit-

Uidft ignorée ; nu mnins là elle serait toute à moi, il n'y aurait pas une niiiiiilc de sa vie qui ne m'appartint.

« Ne prenez pas ceci pour de vaincs paroles, pour des exagérations. Voilà plus de deux années que dure cette liaison, et j'aime Ursule plus arilcnnuent, plus désespérément encore que le premier jour. Je nie connais, je sais les ressources de son esprit si piquant, si original, si imprévu: sa beauté toujours provocante n'est-clle p:is pour ainsi diic toujours nouvelle? posséder une telle femme, n'est-ce pas posséder tout un sérail ! J'ai passé ma lune de miel seul avec ma femme ; au bout de quinze jours, tout a été dit ; c'a clé une nuinoloiiie, une lourdeur de tendresse insupportable, aucun élan, aucun eulrain... Au lieu qu'avec Ursule... Ob ! une telle vie... avec Ursule... ce seruil, je vous le répèle, à en devenir fou de joie... Tenez... tenez... je ne me trompe pas, non, tout m'est expliqué maintenant. Apres avoir si louglemps dissinmié, Ursule ne le peut plus: sonanmur pour moi, trop longtemps comprimé, va éclater enfin. Est-il, après tout, possible, probable, naturel, qu'une femme, si corrompue, si insensible qu'elle soit, ne se laisse pas à la fin loncber par tant d'amour ? L'orgueil ne m'aveugle pas; je vous fais d'assez bumiliants aveux pour que je puisse, d'un autre côté, me relever un peu : je suis jeune, j'ai eu assez de succès, je ne manque ni de monde ni d'esprit : j'ai été aimé, passionnément aimé de fenunes qui, aux yeux du monde, valaient bien Ursule, à commencer par ma femme, et par son amie intime, madame de Uicbeville. Pourquoi donc Ursule ne partagerait-elle pas ma passion? Elle a beau dire que, par cela même que je suis trèsépris d'elle, elle ne ressent rien pour moi... ce sont des paradoxes dont elle berce son dépit; elle se sent maîtrisée par son amour, et elle ne veut pas en convenir.

« Mais ce domino... l'eut-ètre est-elle jalouse de moi!... Oui... maintenant, je me souviens de lui avoii' dit, il y a quelques jours, que j'irais à ce bal de la mi -carême. Tout ce qui s'est passé liier m'a empêcbé d'y aller. Ursule ignorait ces cliangements dans mes projets; elle aura voulu m'épier. i^es allures sournoises sont quelquefois assez dans son caractère. Combien je me réjouis de vous avoir éccit ! .Je me sens mieux et plus calme en terminant cette lettre qu'en la commençant. Je renais à l'espérance. Oui, plus j'y réflécliis, plus le silence obstiné qu'Ursule a gardé sur ses projets et sur la cause de sa tristesse nie parait d'un bon augure ; elle aura craint peut-être de se laisser pénétrer en me répondant. Sa distraction affectée l'a servie à souliait. Après deux années d'une liaison souvent troublée par la jalousie et la froideur, je l'avoue, mais enfin suivie, on n'abandonne pas ainsi un bomme saifs lui donner une raison, n'est-ce pas? Après les immenses satiilices que j'ai faits pour elle, ce serait ignoble, baibare. insensé .. Enfin, (pli la forçait à revenir à Paris? Son mari était assez anioiueiix pour la reprendre, après la scène de Maran... J'avais bien songé à un retour à ce mari... celle femme est si bizarre!... Mais non, nmi... cela esi impo.-sible... Sans trop d'orgueil, je puis bien m'estimcr fort au-dessus de M. Sécherin.

« Maintenant, je me souviens de certaines remarques qui ne m'avaient pas d'abord autant frappé ; lorsque je me suis oublié envers elle jusqu'à l'outrage, je n'ai lu dans ses yeux ni colère ni baine. C'était une complète indifférence. Or, Ursule est trop vi<dente, trop fière, |)iiiir n'avoir pas ressenti vivement cette insulte. Une puissante rai-oii l'a obligée de dissimuler; or, quelle peut être cette raison, sinon lintéiêt que je lui inspirais? Mou cmporleuieut même n'était-il pas une preuve de uKui amour?... Tenez, encore une fois, je ne puis vous dire combien je me lélicile de vous afoir éciit cl de vous écrire; en pensant ainsi tout liant, et avec confiance, de raisunnemcnt en raisonnement, de conséquence en conséqueiKC, je suis parti d'une iiiq)icssion boniblement triste pour arriver à un espoir presque réalisé. Je ferme cette lettre en bâte; répondez-moi courrier par courrier, maudit paresseux, car mes trois premières letlics sont encore sans réponse. Je ne vous en veux pas trop pnurtant, car vous jugerez mieux de la position par l'ensemble des faits. Votre longue expérience du monde, votre froid désa- Lusement, votre impartialité dans tout ceci, et surtout votre esprit net et ferme, vous permettront de tout apprécier clairement, de me donner des avis sérieux, et surtout de me dire si vous pensez que je vois juste. Tout est là. Mon avenir dépend de celle dernière détermination d'Ursule. Elle m'a d'abord borriblement épouvanté; maintenant, au contraire, je la vois sous un jour si beau, qu'il fait rayonner à mes yeux mille adorables espérances. Vous allez me trouver bien làclie ; liiais, je vous en conjure, ne dissipez pas ces espérances sans me donner pour cela d'excellentes raisons, car vous me trouverez bieu opiniâtre dans ce dernier espoir

« Qiinire heuros.

« Malédiction sur moi... et sur elle... Oti! sur elle! Je reçois-à l'iusl.mt une lettre de mademoiselle de Maran. Ursule vientdequitterriiotcl; ou ne sait pas où elle est allée... elle a prévenu mademoiselle de Maraii, par un billet, qu'elle ne la reverrait jamais... C'est lioirible! Que faire? (pic faire?... Oli ! mes pressentiments... Ob ! mes f(dlcs et stupides (ispéraiiccs... Maintenant je vois tout.... mais je S(Mai vengé. Répondez-moi... répondez-moi... Àh 1 je suis bien malbeureux... Rage eteufer... je serai vengé! G. DE Lancbï. »

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