CHAPITRE LVII
Le bal masque.
La lettre dans laquelle M. de Lancry apprenait à l'un de ses amis inconnus la brusque (jisparition d'Ur>ule complétait par |)lusieurs traits frappants riiistoire de l'amour fatal de ma cousine et de mon mari. Je terminais celte lecture lorsque M. de Rocliegmie entra chez moi. Je ne l'avais pas vu la veille ; ayant passé ma journée à accomplir un pieux pèlerinage avec Plondeau, j'étais restée seule le soir sous une influence mélancolique. — Eb bien ! me dil-il en me tendant la main, commeul vous trouvez-vous? Hier, avez-vous été courageuse? — Courageuse?... oui, car je n'ai pas craint de me laisser aller à tous les regrets que devait m'inspirer la pensée de l'excellent ami que nous avons perdu... Pourtant, faut-il vous l'avouer? au uiilieti de mon cliagiin, il m'est venu une idée piesque pénible, parce qu'elle ressemblait à de l'ingratitude...
— Comment cela ? — C'est que j'aurais peut-être pleuré davantage encore M. di.'Mortagnc si je ne vous avais pas connu. — Je pourrais ni'adresser le même reproche, Matliilde ; mais je me rassure : aimer ce qu'aimait nuire ami, protéger ce qu'il protégeait, ce n'est pas oublier, c'est être fidèle à son souvenir: seulement quehpiefois je me dis tristement : Qu'il eût été heureux et fier de notre bonheur! — En lui... quel défenseur nous aurions eu, mon ami ! — En avons-nous donc besoin ? notre amour n'est-il pas accepté par le iiioiide, qui croit si peu aux sentiments purs et désintéressés?... Notre amour!... si vous saviez le charme de ces mots !... car vous m'aimez... Matbilde... vous m'aimez...
— Oui... oh ! oui, je vous aime... El je suis quehpiefois à me demander par quelle transformation insaisible cet amour a succédé à l'amitié pro- I'oirIc... presque respectueuse, que j'avais pour vous. — Ecoulez, Matbilde... voulez-vous me rendre très-heureux? — Parlez... parlez...
— Eb bien ! interrogez tout liant votre cœur, que je sache ce que vous éprouvez pour moi, aujourd'hui, à cette heure; bonnes ou mauvaises iiii|iressions, dites-moi tout avec la franchise la plus absolue : je vous ferai la même confidence. — Je trouve cette idée charmanle ; j'aimerais beaucoup à constater ainsi, de temps à autre, la richesse de notre, amiiiir. — Ce serait conslater chaque fuis l'augmentation de nos trésors, vrai plaisir de millionnaire. — El puis, j'y songe, mon ami, un jour peul-ctre celte espèce de confession de ccpim' pourrait nous éclairer sur les dangers que, par faiblesse ou fausse hiuite, nous voudrions peutêtre ignorer... Et, vous le savez, nous devons être pour nous-mêmes d'une implacable sévérité, en songeant à la noble garantie qui protège nntrc amour. — Oui, des cœurs moins braves (pie les ncitres regretteraient presque la hauteur suprême où nous sommes ainsi placés, Matbilde. Mais il en est de certaines posilimis comme des royautés menacées... on ne peut les abdiquer sans ignominie : plus nous aurons à lutter, plus notre Inlte sera honorable. — lliles donc aussi plus notre honlieiir sera grand. Tenez, le prince d'lléri('nurt racontait laulre jour un trait qui m'a frappée. Je vous dirai tonl à l'heure le rapprochement que j'en veux tirer, i liargé d'une mission d'aulant pins dillicile qu'il avait à défendre la meilleiiie des causes, il devait traiter avec des diplomates d'une habileté consommée; au lieu de ruser il suivit simplement l'impiiKion de son noble caractère, et fut d'une l'raucliise véritablement si ctourdissaute, que ses adversaires fui cm compléleinent déroulés et que sa mission eut les plus heureux résultats : aussi me disait-il que, dans la vie, une ligue irréprochable était non-seulement la plus honnéle, mais la plus sure, la plus avantageuse, et Ion pourrait même dire la plus habile, s'il était possible de faire le bien par calcul. — C'est ce qu'il appelle la finesse des gens d'honneur, me dit M. de Rocbcgune en soii-
I iani. Je suis de son avis. Mais voyons l'application de cette généreuse théorie.
— Un moment encore. .. Il faut d'abord que je vous prévienne qu'aujourd'hui j'ai disposé de vous. — Vraiment? Qm Ile douce surprise I... —
II est trois heures; j'ai quelques emplettes à faire, il s'agit de bronzes anciens sur lesquels je voudrais avoir votre goùl. Il fait un très-beau temps, unus sortirons à pied, vous me donnerez le bras. — C'est cbarniaut; et... — Atteuilcz, ce n'est pas tout encore... Ce soir je vous retrouverai chez madame de Richcville, où vous dincz comme moi; nous irons ensuite au concert avec elle, Emma, madame de Semur, la duchesse de Cranval et son mari; puis nous reviendrons prendre le thé chez moi ; car j'inaugure celle petite maison, et vous savez seul ce grand secret... — Tenez, Matbilde, je vous avoue, à ma boute, que maintenant je suis prcscpie indiliérent à l'application de la théorie du bon prince. — Il faut pourtant nrcutendre encore. J'ai la plus grande envie |de voir les tableaux de l'aiiciin Musée; vous parlez peinture coiuuie un pi'ële. f!e n'est pas une épigramme, c'est une Inuaugo. et je me fais une fête de faire cette excursion avec vous. — Et mol donc! j'ai lonjnnis pensé (pi'il fallait être amoureux et aimé pour sentir toutes les beautés des chefs-d'œuvre de l'art; on bs voit alors à travers je ne sais (piel reflet d'or et de lumière qui les fait divinement resplendir.,. Mais il nous f.iudra plusieurs jours pour loul adn)irer. — Je l'espère bien, mon ami; car nous serons très-paresseux. Nous voyez-vous, mon bras appuyé sur le vôtre, longtemps arrêtés dans ootre admiralioD de-
IGO
vanl un Raphaël ou un Tilien? Quel texle inépuisable de longues ei doncrs caubciies! — Voire cspril est si inipressioniiable, vous ave?, si éniineninient le scullniunt du beau !... — El vous, mon ami, je ne sais par rpiel charnio vous trouvez toujours le scret de ramener lout à noire aniDin- j je suis sûre (pie dans nos bonnes promenades an Musée vous saurez nie prouver (|ue Tilien, Véronése ou lta|)Iiael n'onl pniduit lanl d'œuvros de génie que pour ufl'rir des allusions à notre tendresse... ligoiste que vous êtes !
— Certes, le génie donne à tous et à chacun ; il répond à toutes les pensées, connue Dieu répond à toutes les prières... — Oh! vous ne serez pas embarrasbé pour vous justifier ; d'ailleurs, je crois que je vous aiderai moi-même... Maintenant, voici l'application de la théorie du 'grince d'Iléricourt. Croyez-vous que nous pourrions réaliser tant de rliarinants projets, vivre sans gène et sans scrupule dans cette facile et adorable inliinilé de tous les jours, de tous les instants, si notre amour n'était pas tel qu'il est ! Ah ! mon ami, lui dis-je, ne pouvant retenir une larme de bonheur, il faut èlre femme pour sentir de quelle tendre, do quelle ineffable recomiaitsance nous sonuiics pénétrées pour celui dont la délicatesse sait nous épargner la houle et les remords de l'amour ! — Et il tant être aimé par vous, Mathilde, pour comprendre qu'il est de célestes ravissements où l'ànie semble s'exhaler dans une adoration passionnée; qu'il esl enfin des jouissances à la fois si pures et si vives qu'elles fondent nos instincts terrestres dans l'extase ineflable où elles nous eidèvent... Oh! Malhilde... maintenant je crois... aux délices de l'union des âmes. — Et puis, ce qui me ravit encore dans notre amour, dis-je à M. de Flochegune, c'est qu'il ne peut être soumis aux phases, aux variations d'un amour ordinaire : dans la sphère élevée où il plane, il échappera toujours aux dangers de la satiété, de l'inconstance. Pourquoi ne durerait-il pas éternellement?
— Elernellement? oui, Mathikie, éternellement, car vous avez dit vrai, il esl dégagé de tout ce qui lui est ordinairement falal ou mortel ! Vous avez dit vrai, la précieuse libcrlé dont nous jouissons esl une magnifique récompense. Si vous saviez combien la vie, ainsi passée près de vous, nie paraît belle, heureuse !... Si vous saviez tous les plans que je forme ! — El moi donc, mon ami ! vous n'avez pas d'idée de mes projets; quelquefois j'en suis confuse, tant ils encliaînent votre avenir. — Cela vous regarde, Malhilde ; cet avenir esl à vous, je ne m'en môle plus, cl votre confusion... — Ma confusion, c'est l'emljarras des richesses; j'ai mille desseins, et je ne m'arrête à aucun. Vous ne savez pas tous les romans dont \ons êtes le héros... Pourtant je me suis ariêléc, pour celle année, à un voyage d'Italie ; nous le ferons avec madame de llicheville. Le prince et la princesse d'Iléricourt, en revenant de Goritz, nous rejoindront à Florence.
M. de Ruchegune me regarda d'un air Irès-surpris, puis il ajouta en souriant : — Au fait, pourquoi ni'étonner?Jc ne désirais pas antre chose au monde. Vous m'avez deviné, il n'y a rien que de très-nalurel à cela. — De très-nalurel? — Oui. Dussiez-vous vous moquer de ma métaphysique, je prétends que, d'un sentiment puéril, doivent naître des projets pareils ; plus ce sentiment sera exalté, plus il sera concentré dans l'imagination, plus ces mystérieuses sympathies de volonté seront fréquentes et normales. Pardonnez-moi cet horrible mol. — Je vous le pardonne en faveur de votre système : quoicpie lics-l'ou, il me plaît beaucoup. Ainsi donc, mon voyagi' d'Italie... — M'enchante. Songez donc... parcourir avec vous cette terre promise des arts ! — Peut-être même nous élablirions-nous quelque temps dans ce pays... Un hiver à Naples ou à Rome... qu'en diriez-\ous? Madame de Uicheville serait ravie d'un pareil séjour. — Je ne dis rien, Mathilde, je ne veux rien, je ne pense rien. Vous avez ma vie, disposez-en... — Eh bien ! ainsi nous passons l'hiver à Naples ; puis nous revenons de l'Italie par l'Allemagne, afin de voir les bords du Rhin dans toute leur parure particulière. Peut-être même nous arrêterions-nous quelque temps dans un des vieux châteaux (|iii dominent ce beau lleuve. — Encore un de vos désirs, Mathilde, ijui aurait droit de me surprendre, tant U m'est syuipathiqiie; la même idée m'éiail venue. A mon retour de Rome, j'avais loué le château d'Arnesberg; il est situé dans une position ravissante; j'y ai passé trois mois... Vous le rccomiaitrez, j'en suis sûr; vous l'avez si longtemps habité avec moi... Mais voyez donc quelle adorable avenir, Mathilde... quel boidicnr de vivre avec vous dans cette inlimilé de voyage, plus étroite encore, d'échanger chaque jour nos impressions, nos joies, nos rêveries, nos tristesses! — Nos tiis(e>ses? — Oui, car enfin le vœu de mon pèie aurait pu se réaliseï . — Soyez raisonnable, mon ami. Ne devons-nous pas remercier Dieu du bonheur inespéré qu'il nous accorde? — Oh! Malhilde, il n'y a pas d'amertume dans ce regret : c'est un regret plein de niélaM{ olie. Figurez-vous un honune souverainement heureux sur la terre... mais rêvant le hcinhenr des cicux. — Mais, voyez un peu, connue nous voilà loin de notre examen de cœur ! je ne vous en tiens pas quitte. — Voyons, Malhilde, (lucressenlez-vous pmu- moi à celle heure? Je vous écoute avec l'orgueilleux recueillement d'un poète qui entend lire son œuvre... car enfin, votre amour esl mon ouvr;ige.
Après quelques monumls de réllexion, pendant lesquels je m'interrogeais sincèrement, je répondis à M. de Rochegune : — Il y a une différence très-grande entre ce (juc je ressentais pour vous il y a quelque temps et ce que je ressens maintenanl... Je ne pourrais gueie vous expliquer cela que par une comparaison. Nous paillons tout à 1 heure de voyages, d'un cliàtcau ronianlique situé sur les bords du Rhin. Eh
bien ! moi, touriste... qu'un site à la fois majestueux, pitiorcsque et charmant me frappe d'admiration, ma pensée s'y repose avec bonheur ; je me dis (pi'il serait doux de passer sa vie au milieu de cette solitude animée par la vue des grands spectacles de la nature. Tout me séduit : les lignes sévères des montagnes, la fraîcheur des riantes prairies, la profondeur mystéiieuse des ombrages, la pureté des eaux, l'aspect chevaleresque des hautes tourelles. J admire, et celle contemplation n'est pas sans amertume, parce qu'il s'y joini une secrète envie... Mais que, par un heureux caprice de la destinée, loules ces magnificences naturelles m'appai tiennent... mais que j'aie la ccrlitude de vivre à jamais dans cet Edeu : alors, mon admiration devient exclusive ; alors, ces beautés deviemient mieimes; alors, je m'en glorifie, je m'en pare: alors, c'est JiDK château. — Bonne et tendre Mailiilde! puisse au moins la sûreté, la sécurité de celle possession... vous dédommager de toutes les magnificences qui lui man(|uenl pour être digne de vous ! — Oh ! ma sécurité est entière, mon ami... Ce n'est pas confiance déplacée : je ne serai jamais jalouse de vous, parce que vous ne pourrez jamais éprouver pour aucune fenune le sentiment que vous éprouvez pour moi. — Ni celui-là, ni aucun autre, je vous le jure. — Mon ami, parlons de ce qui est probable cl possible : il esl de ces vœux éternels qu'on ne peut exiger que d'une femme, et qu'une fcnuue seule peut cire certaine d'accomplir.
— Ecoulez-moi, Malhilde, je ne veux rien exagérer. NoD-seulemcnl je vous parle avec sineérilé, mais j'ai justement et heureusement à vous citer un fait à l'appui de ce que je vous dis. — Vraimeni? quel à-propos ! — Sérieusement, Malhilde, depuis que je sais que vous m'aimez, il n'y a plus pour moi d'autre femme fjue vous; vous êtes un point de conqiaraison auquel je ramène tout, et tout me devient indifférent. J'en ai la preuve, vous dis-je, une preuve toute récente. — Quelle preuve? faites vile celte confidence, dis-je en souriant, que je voie si je suis aussi peu jalouse que je le dis. — Avant-hier, en sortant de chez madame de Richeville, où nous avions passé la soirée ensemble, je rentrai chez moi . je trouvai un billet à peu près conçu en ces termes : « Une personne « bien malheureuse, qui a quelques diolts à votre pitié, vous supplie de « lui accorder un momenl d'entretien ; mais les circonstances sont telles « que cette personne ne peut vous rencontrer que cette nuit... au bal « de l'Opéra. »
A ces mots de M. de Rochegune, je ne sais quelle folle, quelle funeste pensée me traversa l'esprit. M. de Lancry, dans la lettre que je venais de lire, parlait de reproches adressés à Ursule à propos du bal de la micarême où elle était allée secrètement; je m'imaginai que ma cousine était l'héroïne de l'aventure que BI. de Rochegune nie racontait. Mon saisissement fut tel, que je m'écriai : — Au bal de l'Opéra... dans la nuit d'avant-bier! M. de Rochegune attribua cette exclamation à une autre cause. — Cela vous semble étrange, Malhilde; mais vous oubliez que la nuit de jeudi à vendredi était la nuit de la mi-carêmc. Je trouvai ce reudez-vous assez bizarre : mon premier mouvement lut de n'y pas aller ; mais je me ravisai en rénéchissant qu'après tout une véritable infortune n'osait peut-être se révéler à moi qu'à l'abri de ce niasque de fête : j'oubliais de vous dire qu'on devait m'atlendre devant l'horloge depuis minuit jusqu'à quatre heures du malin. Celte preuve de palience opiniâtre confirma presque mes soupçons. J'allai donc à ce bal ; malheureusemeni pour ce rendez-vous, je fus pris en entrant par madame de Longpré, qtu' je ne reconnus qu'au hout d'un quart d'heure de conversation ; puis par une autre femme Irès-gaie, très-moqueuse, que je n'ai pu reconnaître, et dont le babil m'aurait beaucoup anm;jé, si je n'avais pas songé que peut-être j'étais attendu avec anxiété; enfin j'arrivai devant l'horloge; deux heures et demie sonnaient. — Eh bien?... dis-je à M. de Rochegune en tâchant de sourire pour cacher mon anxiété.
— Eh bien ! je vis debout, au pied de l'horloge, une femme en domino de satin imir. Sa tète était baissée sur sa poitrine. Sans doute absorbée par une méditation profoiule, elle ue m'aperçut pas. Voulant voir si celle personne était bien celle que je devais rencontrer, je m'approchai d'elle et lui dis : — Si vous attendez quelqu'un, madame, celui-là csi|à la fois bien heureux et bien coupable. Mon domiim tressaillit, releva vivement la tête, et me dit d'une voix émue : — Monsieur, je vous en prie, sortons du foyer. Il y avait beaucoup de monde ; nous restâmes quelques miimles avant de pouvoir traverser une foule épaisse dont les oscillations nie rapprochèrent parfois assez de cette femme inconnue pour que, lui donnant le bras, je pusse sentir son cœur battre avec une force ipii décelait une violente agiiatiou. — El celte femme était-elle grande?— Un peu plus grande que vous, Mathilde, très-mince, et elle me parut avoir une (aille charmante. Pour échapper à la foule, nous montâmes dans le corridor des secondes loges. Celle femme était toute tremblante. Je hd proposai de s'asseoir. — Non, non, s'écria-l-clle d'une voix émue, en me serrant le bras avec un tressaillement convnisit, c'est la première fois (jue je puis m'appuycr sur ce noble bras... ce sera aussi la dernière... Marchons, je vous en prie, marchons. — Mais enfin celte femme, que vous dit-elle, que voulaii-elle? — Me parler de vous. — De moi? — Avec une admiraiion profonde. — Elle voulait vous parler de moi, de moi, de moi? m'éeriai-je, toujours persuadée que ce doiniuo mystérieux n'était autre qu'Ursule.
— Oui, me parler de nous, Malhilde, et dans des termes que je lui enviais. Jamais vcjlre cœur, votre esprit, vos malheurs, n'onl été appréciés, n'ont été vantés avec une élo(iuence plus louchante. J'étais dans le ravissemcut en écoutant cette femme iucounue; j'étais séduit par laduii-
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ion passionin'e avec laquelle elle me parlait de notre amonr, de notre iiliiMir. Vraiment, Malhilile, i)Oui- com|ireiidre rélévalion do ces seiili-
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monts, il fallait qu'elle fût presque capable de les éprouver... — Vous croyez, mon ami?... — Je n'en doule pas. Que vous dirai-je? une luis cet entretien commencé, pour ainsi dire, sous l'invoeation, sous le charme de votre nom, je vis avec chagrin arriver le moment de le terminer. Jamais je n'ai rencontré un esprit plus vif, pins prompt, plus incisif. Apres l'admiration de notre amour vinrent les sarcasmes contre les gens qui l'enviaient. Ou je me trompe beaucoup, on cette femme est douée d'un caractère d'une rare énergie, car, par un étrange contraste, autant, lorsqu'il était question de vous et de moi, sa voix était douce, pénétrante, autant elle était impérieuse et âpre lorsqu'il s'agissait de nos ennemis ou de nos envieux. Je n'oublierai de ma vie le portrait qu'elle a fait de votre mari et de votre infernale cousine. — Elle vous a parlé d'Ursule?... in'écriai-je.
— 01) ! bien longuement, et avec quelle verve d'indignation I avec quel mépris ! Elle et M. de Lancry ont été immolés sans pitié. Votre cousine a peut-être encore été plus maltraitée que votre mari ; notre amie inconnue semblait prendre une joie cruelle à llétrir la honteuse conduite de cette (emme. Son esprit satirique s'est anst^i cruellement exercé sur mademoiselle de Maran, et tout cela avec un entrain, un brillant, une puissance qin me confondaient... Autrefois, et c'est là que j'en veux arriver, Maihilde, autrelois j'aurais eu la tète tournée de cette inconnue, j'aurais été fou de cet esprit audacieux, presque cyiii(pie lorsqu'il s'agissait d'attaquer le vice et la bassesse, rempli de «iiarme et de sensibilité lorsqu'il voulait louer ce qui était noble et beau. Eh bien I ces contrastes si remarquables dans cette femme m'ont beaucoup frappé dans le moment, mais ils m'ont laissé depuis fort peu curieux et fort iudifféreni, tandis qu'autrefois, je vous le répète, j'aurais tout fait pour pénétrer le caractère réel de cette créature mystérieuse... Mais c'est tout simple, Mathilde, tout ce qui n'est pas vous m'est antipathique; vous m'avez rendu très-dillicile; vous avez, si cela peut se dire, épuré, divinisé nmn goût et mon cœur. Oui, à cette heure, je suis comme ces fanatiques de l'art qui ne peuvent détourner leurs yeux du type auguste et idéal que nous a légué l'antiquité; une fois arrivé à cette religion du beau, une fois habitué à le contempler dans sa majestueuse sérénité, à l'adorer dans sa grandeur, à l'aimer dans sa simplicité, on prend en dégoill, en aversion, hi fantaisie, le caprice, le joli, le maniéré, enfin on déteste tout ce qui"dilfère de cette magnifique imité qui semble procéder de Dieu... Vous voyez, Blathilde, si j'avais raison de vous dire que ce qui n'était pas vous n'existait pas...
— Et celte femme, la croyez-vous belle et jeune? — Belle, je ne sais pas; mais, jeune, la fraîcheur de sa voix, la finesse de sa taille, la souplesse de sa démarche, me portent .i le croire... Que dis-je? je n'en doute pas; j'oubliais que j'ai vu sa main nue; et, si je n'avais vu la vôtre, j'aurais trouvé la sienne la plus jolie du monde ; mais, du moins, sa blauclieur, ses contours ronds cl polis, annonçaient certainement la jeunesse. — Et comment finit cet entretien? que voulait-elle, enfin, cette femme? — Avoir, me dit-elle, la seule conversation qu'il lui fût possible d'avoir avec moi, juger par elle-même si ce qu'on lui disait de moi était vrai... et m'exprimei' les vœux qu'elle faisait pour notre bonheur. Et puis enfin. . Mais vous allez vous moquer de moi et de mon inconnue... et vous amez bien raison... — Dites, dites, je vous en prie. — D'abord, .Mathilde, je dois vous prévenir que j'ai été surpris... D'honneur je ne m'attendais à rien moins qu'à cette preuve plus que bizarre de son admiration. — Dites, dites : je vous assure, mon ami, que je ne me moquerai pas de vous. — Eh bieni au moment de me quitter, cette femme singulière me tendit cordialement sa main ; je la pris... Alors... mais, en vérité, il est aussi ridicule de raconter cette niaiserie que de la commettre. — Je veux tout savoir. — Préparez-vous donc à rire. Eli bien I alors, mon ineounue porta ma main à ses lèvres sous la barbe de sou masque avec un mouvement de soumission craintive, de servilité passionnée ipii me confondit de surprise... Elle avait la tèle baissée ; une larme tomba sur ma main, et mon domino disparut brusquement dans la foule »
Sous un prétexte frivole, je remis au lendemain la promenade que je devais faire ce jour -là avec M. de Rocbeguue, et je restai seule.