CHAPITRE LVllI
Le réveil.
J'avais été souvent sur le point d'apprendre à M. de Rocbegune quel était le mystérieux domino qu'il avait rencontré à l'Opéra ; mais, craignant d'agir légèrement, je voulus me réserver le temps de la rélle'iion. .le connaissais le cœur et le caractère de M. de Rochcguue; il devait éprouver pour Ursule autant de mépris que d'aversion ; pourtant, la séduction de cette femme était pui-s;iiiie... J'en avais des preuves fatales. En amenant adroitement mon éloge, elle avait su d'abord se faire écouler favorablemeiii de M. de llocliegune, lui plaire, l'intéresser, exciter vivement sa curiosité, rentraîner. Je n'étais pas srtre d'elîacer toutes ces impressions en lui uommaut ma cousine ; en ne la lui nommant pas, il
oublierait peut-être cette mystérieuse entrevue. Dans sa lettre à un ami inconnu, M. de Laucry parlait de la sombre tristesse qui accablait Ur. ule depuis quelque temps, du changement extraordinaire qui s'était opéré dans les habitudes de cette femme. Elle, jusqu'alors si insouciante, si légère, était résolue, disait-il, à quitter le joyeux et brillant hôlel de Maran, et elle avait accompli celte résolution. En rapprochant ces faits de l'aventure du bal de l'Opéra, je me demandai si une passion violente, impérieuse, pour M. de Rochcguue, (]u'clle connaissait de vue, et dont tout le monde parlait, n'avait pas envahi l'àme d'L'rsule... Je me rappelais ce passage de son insolente lettre à mon mari, où elle lui peignait, avec une si brûlante éloquence, l'amour qu'elle devait peut-être ressentir un jour pour l'homme qui la dominerait despotiquemenl. Enfin, celte femme m'avait déjà frappée dans de bien chères affections ; ne pouvaitelle pas persévérer dans sa haine et vouloir me frapper encore?
Je ne pouvais douter de M. de Rocbegune, je ne me rabaissais pas par une fausse modestie ; mais... je pressentais vaguement quelque nouveau malheur, quelque coup inattendu... Je ne me trompais pas : ce malheur arriva, ce coup me fut porté... sinon par Ursule, du moins par son influence, comme si cette influence devait toujours mètre funeste. Ce qui me reste à a\ouer est une analyse si délicate, d'une psychologie si déliée , qu'il m'a fallu bien longuement interroger mes souvenirs les plus intimes pour renouer ces fils presque insaisissables, qui aboutissent cependant à l'un des plus impiirtants, à l'un des plus douloureux incidents de ma vie. Je me suis promis de tout dire, honteuses faiblesses ou lâches erreurs : je ne faillirai pas devant un aveu, s! pénible qu'il soit, devant une explication, si étrange qu'elle paraisse. Sait-on ce qui me frappa le plus dans l'entrevue d'iJrsule cl de M. de Rocbegune ? Sait-on ce qui me fit ressentir une commolion profonde, inconnue? Sait- ou ce qui domina toutes mes pensées, ce qui me bouleversa tout à coup? Saiton, enfin, ce qui causa la première rougeur qui me soit montée au front, la première honte qui me soit moulée au cœur, qui me fit douter de moi, de mon courage, de ma vertu, de mes droits à la haute estime dont on m'entourait? Le sait-on?... Ce fut le baiser qu'Ursule donna sur la main de M. de Rocbegune... Cela parait fou, impossible; cela est misérable, je le sais; car, à ce moment encore, où j'écris ces lignes dans la solitude, je baisse les yeux comme si mon trouble et ma confusion éclat;iient à tous les regards... Oui, lorsque M. de Rocbegune parla de ce baiser, mes joues s'empourprèrent ; je ressentis comme un choc électiiqne ; tme émotion inconnue, à la fois ardente et douloureuse, me causa je ne sais quel frémissement de colère... Tout mon sang reflua vers mon cœur, malgré moi, tandis que M. de Rocbegune parlait... Mes regards ne purent se détacher de sa main, comme s'ils y eussent cherché avec angoisse la trace du baiser de flamme que lui avait donné Ursule.
Pour la première fois je m'aperçus... on plutôt je me plus à remarquer que celle main était d'une beauté parfaite... Pour la première fois j'éprouvais un sentiment de jalousie cruelle dont je n'osais entrevoir ni la source ni les conséquences. Tel puéril que soit ce ressentiment, il m'épouvantait comme symptôme. Si mon amour avait été aussi pur, aussi éthéré qu'il le paraissait, ce baiser m'eut été pre.'que indiflërent. Celte nouvelle preuve du cynisme d'Ursule m'eût peut-être indignée... elle ne m'aurait jamais troublée... Uélas! je ne veux pas dire que, sans celte circonstance de l'entrevue de M. de Rocbegune et d Ursule, j'aurais pour toujours échappé à ces émotions. Peut-être n'avais-je fait que devancer ce moment fatal où je devais leeounaiire la vanité de mes nobles desseins, la faiblesse de mon caractère, l'irrésistible puissance d'un amour coupable... Mais, je le jure par tout ce que j'ai soiifièrt, ce fut pour moi une cruelle révélation que celle-là. Ceux qui ont longtemps, orgueilleusement compté sur eux-mêmes, sur la solidité, sur l'élévatio;; de leurs principes, qui les mettait si fort au-dessus du vulgaire, ceux-l.i comprendront mon chagrin. Je ne m'abus;iis pas. Do même qu'il suffit d'une étincelle pour allumer un incendie, il suffit de cette impression pour ni'éclairer tout à coup sur la naiure de mon amour. Quelle serait ma vie désormais? Si j'étais assez courageuse pour résister à ce penchant ainsi devenu criminel, que de luttes, que de douleurs cachées, que de larmes brûlantes, honteuses, dévorées en silence!... Quel supplice de chaque moment ne m'imposerait pas alors cette intimité jusque-là si facile! quelle contrainte! veiller, veiller sans cesse sur ce malheureux secret, qu'une inflexion de voix, qu'un regard pourraient trahir! Flétrir, dénaturer par la crainte, par la réserve, cette afi'ection jusqu'alors si confiante, si loyale et si sainte !...
Et puis, pour comble d'amertume et de misère, avoir été la première sans doute à profaner cet amour par la pensée... et le laisser soupçonner peut-être... Oh! non, non, m'écriai-je, plutôt mille fois la mort que ce dernier terme de l'abaissement... Et si j'étais assez malheureuse pour succomber, non-seulement je justifiais l'abandon de mon mari, mais j'abusais ignominieusement de la plus vénérable protection. Seule, abandonnée, brisée par le désespoir, en butte aux plus odieuses calomnies, des amis étaient venus à moi, m'avaient généreusement tendu la main, ni'avaieut défendue, entourée de soins, de dévouement; bien plus, prenant en pitié mes malheurs passés, voyaul la préférence que j'accordais à un homme digue de moi, ces amis m'avaient dit : « Vous avez bien souffert, votre cœur a été déchiré; mais courage, espérez des jours meilleurs ; pour vous, si longtemps privée d'affections, ce n'est pas assez de la tendre amitié que nous vous témoignons : un seDliment plus
vif, mais aussi pur qu'il est anli'iit, remplira votre vie ; nous avons en vous et CH rhoiiMiic (pii' vous aiiinz une foi si enlicre, que nuus prendrons avec liiMlé ce noble amour sous iiolie sauvegarde. » Kl moi, moi, indigne de ee lole, unique peut-être dans les fastes du monde, je serais assez inlàuie pour abuser (le celle sublime conlianee! A l'abri de ces austères garanties, j'aurais la làtlielé de cacher un amour coupable ! Grand Dieu!... ne serailcc donc pas nie rabaisser encore au-dessous d'UrMileV Elle a au moius maintenu relliayaut courage de ses lautcs; elle foule aux pieds les lois du monde, mais elle brave les vengeances du monde, tandis que moi j'y échapperais par Ihypocrisie la plus odieuse. Non ! non ! m'écriai-je encore, plutôt mille l'ois la mon que ce dernier Icrme d'abaissement !
Tel était pouitant l'avenir que m'avait l'ait une seule pensée, brillante et rapide comme la foudre... D'abord je mu révoltai contre ces idées, je voulus les chasser de mon esprit ; elles revimenl incessantes, iuiplacables. Je ne pouvais in'enq)èclier de songer aux traits de M- de Rocliegîuie, aux grâces de sa personne, moi qui jusqu'alors avais été indilférente, on plulûl inaltcntive à ces avantages ; moi qui n'avais admiré en lui que son caiaclere, que ses grandes qualités. Kncore à cette heure, je suis à comprendre conuneut le léger incident que j'ai ciié pouvait eaus-er en moi un tel bouleversement: il fallait qu'à mon insu j'eusse depuis longtemps le gciine de ces pensées, et qu'il n'allcudit que le momiiit d'éèlore... Oh ! je ne saurais diie mon effroi eu coutemplaiit l'avenir, mes sombres prévisions, mes vagues épouvantes ! Il faut toul avouer... • hélas ! dans miui désespoir, je rcgietlai d'être si haut placée dans l'opinion du monde ! je ne pouvais en déchoir sans paraître doublement coupable. Oui, quelquefois j'ambitionnais la condiiion conuiinne; si j avais failli à mes devoirs, le monde, disaisje, n'aurait pas élé p(Uir moi plus intolérant que pour tant d'autres l'emmes, l'odieuse conduite dit mon mari ni'eûl encore excusée. Que faire, me disais-je, que faire? Fuir... abandonner ce que j'aime... mais c'est m'isuler encore, ujais c'est me vouer encore aux larmes, au désespoir. Non, non, je suis lasse de souffrir, lit puis, quitter des amis si bons, si dévoués ; et puis enfin le quitter, lui... car je l'aime... je sens que je l'aime a\cc passion... avec idolâtrie... Hélas ! en était-il doue de cet amour comme de tous lesanuiurs, dont l'irrésistible puissance se révèle aux premiers chagrins?... four la première fois il me coûtait des larmes... pour la première fois j'en reconnaissais tonte l'immensité
J'attendais avec nne anxiéié cruelle le moment de vérifier si mes alarmes étaient fondées. Peut-être mon imagination avail-elle exagéré mes ressentiments. Si, lors de ma piemièie entrevue avec M. de llochegune, je ne m'aperccviiis d'aucun changement dans mes impressions, je devais être rassurée. Vers les six heures, je moniai chez madame de liicheville. I\l. de lîochegune y dînait avec moi ce jour-là, et nous devions aller ensuite au concert. — Eh bien ! ma clierc Mathilde, me dit la duchesse, vous avez profilé de celte belle journée de froid pour aller faire vos eiii|!lellcs. Que pense M. de Rorbegune de ces bronzes anciens'.' il esl si cuniiaisscnr, que j'aurais nne foi aveugle dans son gmlt. Pour la première fuis, je me senlis rougir • n parlant de lui. Je tachai de répondre d'une voix ferme : — Je ne suis pus sortie; j'ai en un peu de niigiaine. Mad.mie de rticheville sourit, me menaça du doigt, et me dit : —Oh ! la paresseuse, elle se sera oubliée au coin de son feu à causer avec son ami, et les bronzes auront élé sacrifiés. — Mais non, je vous .issiire... je... — Eiilie nous, vous avez bien rai-on : il est si dillicile de s'arracher au cbariiic d'une tendre causerie... Ah çà! j'espère que vous ne l'avez pas rdenu Inq) lard'.'... Le coiicerl coiiunence par une symphonie de (leellmvcii, que je voudrais bien ne |ias perdre. — M. de Hocliegune m'a quittée de Irès-bonne heure...
— Il fallait donc qu'il y cill quelque bien grand intérêt pour ne pas finir, selon son habitude, sa maliiiéo avec vous... Eu vérité, ma chère Mathilde, quelquefois je crois rêver en pensant qu'une telle iiiliiiiité cxisie entre une femme de vingt ans et un hiuniiir. de Irciile sans que les uiédisanls osent dire un seul mot, car le momie a cela de bon qu'il s'eiitliousiasme de tout ce qui esl nouveau ; aussi, je ne répondrais pas que vos imitalenrs ne fussent aussi heureux que vous... sans compter qu'il sérail tiès-diflieile de trouver deux personnes qui roiniisscnl les garanties qr.e vous et M. de Roeheguue pouvez opposer aux Calomnies ordinaires. Ces paioles de madame do liicheville, ipii, la veille, m'enssenl été, comme t(Mijours. Irès-agréables, m'einharrassèrenl, et nie lircnt de nouveau rougir: beureusemenl piiur moi, mad aiie de liicheville changea le sujet de l'culrelicn, cl ne s'aperçut pas de mou émolimi. — Ah! les hommes de cœur el d'honneur sont si rares! reprit-elle, je ne puis m'empêcher de faire celle réilexion quand je songe qu'un jour il fiudra nnrier Emma... — Qu'avez-vuus à craindre, mon aiijie.' que lui nianqne-t-il pour trouver un lionime digue d'elle?
— Si l'aniDiir maieriiel ne m'aveugle p:is, il ne lui manque rien; mais, hélas ! ma elicre, mériler, est-ce obtenir ? — Pensez donc combien elle est belle et ineiveilleusement douée ! — Oui, mnis sa naissance ! dit la dnclicssc en soupirant. Je serai sans doiile forcée de lui chercher un mari d;uis une classe au-dessous de la nôtre. Celle crainle ne vient pas de mon orgueil, mais de ma lemlresse; il y a mille délicatesses de savoir-vivre pour ainsi dire Iraditionnelles, et presque générales dans notre monde, ipii se trouvent bien rarement ailleurs. Or, plus le caracière d'Emma se développe... plus je reconnais qu'il lui serait impossible de supporter certaines manières, certaines façons ; oui. ..
je suis presque fâchée qu'elle soit d'une susceplibililé si imprPssionn.ible ; c'est une véritable sensitive... M:iis, puisque nous parlon- de celte chère enlanl... il fini que je vous dise une chose que je vous ai tue jusipi'iei. Je regardai madame de liicheville avec clonnemeiit. — Probablement je me serai trompée, reprit-elle. pni-(piela renrirqiie que j'ai failc ne vous a pas happée... vous qu'elle intéresse particulièrement.
— Moi? Expliquez-vous, je vous en prie. — Eb bien ! continua madame de Itii heville avec une légère liésit;ition, ne vous êtcs-vous aperçue, depuis quelque temps, d'aucun changement dans la conduite d'Emma envers vous?
— Non, en vérité ; ou plutôt si, si, il m'a semblé qu'elle redoublait de soins et de prévenances... Bien plus, j"av;iis oublié devons parler de cet enfantillage, qui prouve encore son tendre attachement : il y a huit :i dix jours, la voy:int rêveuse, comme elle lest souvent maintenant, je lui dis :— Emma, à quoi pensez-vous'... — Je pense que je voudrais m'appeler Mathilde comme vuus, me répondit- cll<;. — Pourquoi cela? le nom d'Emma n'cst-il pas charmant?— Oui, m:iis je préfère celui de Mathilde. — Mais encore, rcpris-je, pour quelle raison? — Je le préfore, parce qu'il est le vôtre. Je croîs qu'en ei'iel cette cbcre enfant ressent cette préférence... puisqu'elle le dil, car cette âme angélique n'a j:imais, je ne dirai pas menti, mais seulement hésité dans sa sincérité.
— Vous avez raison, M:ilhilde, je l'ai bien étudiée, la franchise est chez elle involontaire, spoiilanée, ce qui m';i expliqué be.iucoup de ses biz:ureries appareilles, oui : Emma sail si peu teindre, elle a un tel besoin d'expansion, «pi'elle révèle ses idées à mesure (pi'elles lui viennent, et sans savoir même le but oii elles tendent. En un mot, celle chère enfant ressent pour ainsi dire tout haut, el la cause et la tendance de ses ressenlimenls lui échappent souvent... Quelquefois, je crains que celle singulière disposition d'esprit ne soit une faiblesse de jugement...
— Pouvez-vous croire cela, lorsqu'au contraire Emma vous étonne, vous el nos amis, par sa prodîgîeu-e lacilité à tout apprendre, par la grâce charmanle de ses réponses? Non, je trouve, moi, qui ai souvent, hélas' abusé de l'anilysc, je trouve qu il n'y a qu'une àine d'une pureté angélique, d'une candeur exquise, presque idéale, qui puisse dévoiler ainsi sans crainte cl sans examen les impressions qu'elle reçoit... parce que son instinct lui dit que ses impressions ne peuvent être que nobles et généreuses. Vraimeiil, ne trouvez-vous pas, au coulr:iire, beaucoup de grandeur dans un esprit qui, bien souvent, dédaigne de se demander le pourquoi et le terme de ses pensées?
— Oui, vous avec raison, vous me rassurez: votre cœur la devine; vous l'aimez comme une sœur, et la p:iuvie euf;iut vous a voué les mêmes scnlimcnls ; vous ne sauriez croire l'espèce de culte qu'elle a pour vous. Elle m'a priée de la laisser vous iinilcr, c'est-à-dire se coiffer elle-même et d(^ la même manière que vous ; cela ne m'a |)as surprise, votre coill'iire vous sied à mcrvcîMe. Elle m'a aussi demandé d'être mise comme vous, autant que cela pouvait s'accorder avec sa posiiioii de jeune personne. — Chère Emma ! cil" m'aime tant! vous l'avez habituée à s'ex:igérer si follcmenl ce ipie vnu, appelez mes av;inlages, que, dans sa naïveté, elle ne croit pouvoir mieux me prouver son adiiiîr:iliou qu eu m'imitant. — Vous avez peut-être raison, ma cheic .Mathilde ; pourtant il y a une chose qui m'a frapiiée... c'est...
A ce moment Emma entra dans le salon... Madame de Richcvillc me fit signe de rester attentive.