CHAPITRE LXIX
Le concert.
Eiama s'approcha de madame de Riclieville, qui la baisa au front... puis, selon son habitude, après avoir embrassé sa mère, elle vint vers moi; mais tout ;'i coup elle s'arrêta comme frappée d une réilexion suhile ; Min charmant visage el son cou d'albiUre se colorèrent d'un rose vif; elle allachn un momeiil sur moi ses grands yeux avec une expression iudéliiiissable, puis les abaissa sous leurs longues paupières, tandis que sa ligure se niiançiit d'un carmin plus vif eiicoie. Sa mère me (il signe comme pour me dire d'examiner Emma, (klle-ci, après un inoiiieiil de silence, |iosa ses deux m.iins sur son eoMir, el dil avec un accent de caiuleiir charmante : — Mou Dieu ! connue mou cœur bat encori'... et elle ajouta en rcgaidanl sa mère : — Je ne sais pourquoi je ne puis mainlenanl m'empêcher de rougir en voyant ma lame de Laiicry ; je me sens si éiiine que j'hésile nu inonienl ;iv:inl ipie de l'euibiasser. El, comme si elle eût liiomphé d'une liilte iiilérieuie, qui se peignit par niK^ sorte de contracliou de ses traits, elle me saiila au cou en me disant avec une gnue enchanlesse : — Ah ! heureusement cela passe... mais pendaiil un monicnl cela l'ail bien mal.
Madame de Riclieville me jela un uouveaircoup d'œil, et dit à Emma :
— Mais enliu, mon enfant, qn'eproiivez-vous? pouKjuoi ce mouvemcut?
— Je ne sais, repiit-clle en secon.int sa jolie lêle d'un air d'innocence angélitpie ; j'arrive tonte joyeuse ; mais tout ;i coup, à l'aspect de madame de Lancry, mon cu'ur'bat, se serre douloureusement... Mais cette impression s'évanouit bien vile, et tout mou bonheur revient en l'embrassant. Et Emma m'embrassa de nouveau. — £i depuis quand, chère
enfant, éprouvez-vous cela ? lui dis-jc en pressant ses mains clans les I Rubini ; miennes. — Je ne sais; cela est venu peu à peu. El ce cpie je ne comprends pas, c'est que chaque jour ma |ieiiie et mon plaisir augmentent. Et encore, non, ajoiita-t-elle en ayant l'air de s"inteiT()ger, non... c'est plus que du plaisir que j'i^prouve après l'instant de peine que votre pré- ' bien ciiere. NÔÏi,' sence m'a causée... — Qu'e.t-cc donc'.' lui demanda sa nicic, comme ■ si complet... Av
moi intéressée au dernier
son soulfle léger effleurait n)on épaule nue, et courait dans les
boue es de mes cheveiiN, que je senlai> tressaillir... enlin, en écuutaut
ces cil. nts SI adorableuient|iassionnés,j';.S|jirai> le parfum péiiéîranl d'un
magi.iliqne boucpiet de roses et de sléplian.ilis, don eliéii d'une niiiiii
non, de ma vie je n'uulilierai ce nioniiint de bmdieur
pouu. - C'est, dit-elh. en bésitant. c'est n,.;mn.e ;p,ë ron''!:d::^réî^%.:;::,^' jliris^aëi:^,;^";^^^;^;;^
même mal
Madame de Riclieville et moi nous nous regardâmes en silence. On an.ionça successivement madame de Sennn-, le duc cl la duchesse de Granval. La conversation se généralisa, on n'attendait plus que M. de Rocbeginie. Il arriva bienlôl. Apres avoir serré la main de madame de Richeville, il vinl à moi ; involontairement et contre ujon liabiuule, mon premier mouvement fut de i éluder la main ([u'il me teu(Liit. Voyant siin étonnement, je me bâtai dt; la lui donner... Je ne sais s'il la trouva brûlante ou glacée, je ne sais s'il s'aperçut de ma rougeur et du léger tressaillement cpii m'agitait, je ne sais s'il devina l'émolion dont j'étais navrée : mais il garda ma main dans la sienne une seconde de plus pi iil- (!tre qu'il n'élait convenable de la garder, je la retirai briisqueiiieut. — Connnenl vous trouvez-vous'' votre migraine cst-ellc passée'.' me dit-il avec Intérêt. — Je vous remercie mille fois, monsieur, je souffre loujoms un pou. Ma réponse causa un nouvel l'aoïmenient à y], de liorlicgune ; notre familiaiilé était si oiivirlenient avouée dans le trcs-pelit cercle de madame de Iliclieville, que je ne lui disais jamais niouïicur. Il ne nie disait non plus jamais madame. Pour la première fois, je (ils confuse de celte preuve dintiiuilé. On annonça à la duchesse qu'elle était servie; M. de Granval offrit son bras à madame de Richevide, connue étant plus âgé que M. de f!ocli(gime ; celui-ci m'offrit le sien je lui dis tout bas presque d'un Ion de re[iroclie : — Et madame de Seniur?
Il était trop lard ; madame de Semur, passant devant nous, avait pris gaiement le bras d'Emma. Maintenant que je me rappelle une à une loiiles CCS maladresses, ou plulôt tons ces aveux involonlaires, je ne puis que les attribuer à nif.n trouble crml, à mon manque absolu de dissimulatioii. Sans me croire coupable, j'avais déjà perdu la sérénité de ma conscience; je répugnais à jouir des douv privilèges dont je me sentais alois moins digue. Si la réflexion ne m'eût pas bien vite convaincue de la portée de mes imprudences, l'expression des traits de .M. de Rochigune, l'inllexion de sa voix ( il él.iit placé à colé de moi à table), m'en eussent avertie. — Mon Dieu, qu'avez-vous dune depuis tantôt'.' me dit-il d'un ton doux et triste... Ces paroles me rappelant à moiinènie, pour la première fois je compris la nécessité de feindre; à tout lias.ird, quitte ii trouver plus tard le moyeu de justifier ma réponse, je repondis en souriant à M. de lioclicgune : — Je n'ai rien, c'est un ènfaiiMllage que je vous expliquerai; et puis je souffre encore un peu de ma migraine, mais je sens que cela va se passer...
Ilassuré par ces mots, M. de Rochegnne se mêla ;'i la conversation avec son entrain ordinaire; je me remis inntàfail. Ce qui me parut seulement singulier, ce fut de rencontrer plusieurs fois le regard dEuinia qui semblait vouloir lire jusqu'au fond de ma pensée. D'abord, je soutins ce regard en souriant ; mais sa physionomie resta inqiassible C()n)me un masque de marbre, et son coup ù'œil devint d'une (ixiié si pénétrante, que je finis par en ressentir du malaise et par I éviter. Je ms sur le point de faiblir encore, croyant follement qu'Emma devinait les pensées qui m'agitaient; mais, par un nouvel elfori, par un muivcl élan de volonté, je m'élevai au-dessus de ces préoccujialions. l'ois, ) ce mouvement de contrainte succéda je ne sais quel cnlraîncnient aupiel je ne pus résister : au lieu d'avoir honte de l'émotion que j'éprônl'ais auprès de M. de Uocbegune, je m'y livrai aveuglément, et je semis iur mes joues une légère chaleur fébrile: ma réserve se dissijia conqdéemcul, je devins très-causante, et plusieurs fois madame de Iticlievillc :t nos amis s'exclamèrent SLir ma gaieté, qui m'éionnait moi-même. Le huer lut très-amusant. Presque aussitôt nous partîmes pour le concert ■ accc-plai, cette fois, très-bravement, le br.as de M. de llocliegune Je MIS une résolution violente, je voulais faire une épreuve décisive peiilant cette sojrée tout entière (lassi'C auprès de M. de l'.oche^une • je le changeai rien -i mes habitudes de familiarité. Je ne voulais me re'fuer a aucune des nouvelles impressions que je pourrais éprouver près le lui. Une fuis bien convaincue que mes craintes étaient fondées je •rendrais fermement une détermination. Nous arriviimes au concert étais placée au premier rang, entre madame de Richeville et madame e Lranval : les hommes de noire société étaient derrière nous. Je ne sais si mes émotions, combatlues, refoulées, jointes :'i l'espèce rilation nerveuse dans laquelle jeine trouvais, me prédisposèrent mieux
blable. .lainais la pies, nce de ». de Horhegiiue ne m'avait aussi violcuimeiil agilee, aussi délicieusement émue. Je reconnus enlin que le cliangemeiil qui s'était opéré dans mou ;uiiour, changemml si couiiablc qn II lut, donnait à tonles mes impressions, naguère si douces et -'• '^"-
leiiies je ne sais qiirl moidaiit à la fois amer et brûlant qui me cliarniaii et m épouvantait à la fois.
Enlin à ce moment, ra u toujours si peu glorieuse, je me sentis orgueilleusement brlle II fallut que ma physionomie me Iraliil, car, après le morceau de Rubini, m'élaiit, ainsi que madame de Richevilli', retournée du cote de M. di- Rochegune, la diicli.sse nie contempla un iusiant en silence, puis elle dit à voix basse :i notre ami :— Mais regardez dune Jlalhilde,.. jamais je ne l'ai vue aussi jolie. Lui, attacha ses yeux sur les miens d un air a la fois étonné... ravi: il tressaillit légèrement, et, par m signe de têie expressif, témoigna qu'il pail..geait ladmiralion de madame de Richeville. — Vraiment! dis-je tout bas ,à celle ci. vous me trouvez jolie '.'... lih bien ! je seniis ravie que cola fiil. ajoulaije en regardaiil hxemcnt 11. de Rochegune; je n'aurais jamais été plus heureuse et elle belle. M. de liocheguiic me regarda aussi lixement pendant une seconde. Il est impossible de dire la puissance électi ique de ce rend qui remua jusqu'aux dernières libres de mon ca^iir.. Dans un cMiaccî qui échappe a la pensée, je ressentis des enivrement-, des déf.i illances, des cxtises. des épouvanles, qui m'arrachèrent au pré-ent, au passé, à I avenir... Eulin, dans ce regard d'une seconde qui répondait au mien' je VIS s allumer tout ;'i coap les feux de la passion la plus aidnite Le concert coiuinua. M. de Rochegune retniiilia coiiiuii' accablé en appuyant son lioui dans ses deux mains, l'iiisieiirs fois je détournai un peu la lête pour l'apercevoir; il était toujours dans la même position Le concert terminé, on convint de prendre le thé chez moi. J y invitai quelques personnes de notre société que je ieiiçontr,,i au concert Je revenais en voiture avec madame de Richeville, Eiuin:i et .M. de lluchegime. Celui-ci lut taciturne, préoccupe. Je demandai à Emma si ia musique lui avait l-iit plaisir.
— Ncjn, elle m'a fait mal... J'ai beaucoup sonfl'ert, me dit-elle doucement : j'ai eu toutes les peines du monde ;'i ne pas pleurer; il ma semble que les chanls se translormaicnl pour moi en nue harmonie d'une tristesse navr.mte. Nous arrivâmes chez moi. En glace, je fus fr.ippée de 1
, - passant devant une
j)pee de l'expri^ssimi de mon visage. Pourquoi n'avouerais-je pas cette lueur de vanité '.' Ainsi que me l'avait dit midame de lliclieville, je iiKMroiivais beaucoup plus jolie qu'à l'ordinaire... Je nie souviens que je poilais une robe de uiui.e bleu de ciel très-paie, garnie de dentelles et de meud, de rubans roses des camélias de la inciiie couleur elaienl placés dans mes cheveux blonds, dont les longues boucles
, ■ ..peiieiiie : c elaient en moi
dos rayonnemenls, des espérances de bonheur qui arrivaient à lidéal lorsque je reiicoulr lis le regard amoureux et inquiet de M. de Rochegune. Je me plaisais à admirer s;i noble physionomie si mâle et si harclie ; je m'étonnais de n':ivoir pas jusqu'alors assez remarqué combien il était beau de celte beauté (ière qui est aux hommes ce que la grâce est aux femmes : chacun de ses regards m'anivait au cœur et me bouleversait. Oh ! non, non, je ne pouvais plus me tromper, celte fatale expérimeiitalion me dévoila toute l'élendue, loule la profondeur de ce ressenliinent passionné. Celle soirée passa comme un songe; chose singulière ! maigre mes préoeeiipalion^, je lis à merveille les honneurs de chez moi ; (11 me quittaol, madauie de lli( heville m'embrassa, cl me dit : — Je vais vous répéter pour votre esprit ce que je vous ai dit pour votre visage, il n'a j;iiiiais clé plus charmant que ce soir.
Malgré ma tendre :d'fecliim pour madaïuc il; Richeville, je désirais de la voir sortir, je sentais la force factice qui m'avait jusiiu'alorssoulenne m'abandonner. A peine la duchesse m'avail-elle quitlée, qu'épi. i-ée par les emolionsde la journée, je me senli^ défaillir; bientôt je tombai presque sans connaissance cuire les bras de ma pauvre Dlondeaii. L'é|)ieuve que j'avais voulu tenter ne me laissa aucun doute. L'amour
a issements, et mon anie enivrée se n.iya dans les Ilots d'iuirmonie qui : .ivaie.it-elKs l'ait év ~ JumL..e
ic Iransportaient. Je me souviens sin tout d un moment où, par une izaire coïncidence, tout conconnii à m'exalier encore. Rubini clianiit délicieusement son air de la Somiminhu^c, madame de Richeville m un mouvement d'admiration involontaire, m'avait .saisi la main eii
r • 'm "'i ■ r î'"" ^'^"' 1"" '^'^'^ ^^'' sublime! Derrière moi était lace M. de Uocbegune. Il s'était un peu avancé pour mieux entendre
est-il une
'. évanouir ces admirables illusions? ou bien un tel amour
iii: ces dangereuses utopies, nu de ces funestes mir.iges ipii cachent un abhue'? Je ne savais. D'autres femmes que moi avaient-elles su garder un juste et prudent éipiilibre eiilre la froideur el l'enlrainemeiil.' Elait-il des caraclèi es assez fermes. d.'S vertus assez huiles, pour étoulïcr jusqu'au timide cl secret désir? Je l'ignore... L'amour platonique enfui était-il possible entre deux jeunes gens qui s'aimeut avec tous
loi
les clialeureux inslincts de leur âge? Je 1 espérais, je e croyais ; j amiais iniciu douter de moi que de doulcr des autre^s et de porter alle.nle a U"ie idéalité morale el consolante... Ce qui m effrayait, c etail la rapulUe avec laquelle les mauvaises idées envahissaient mon âme ; c elail de voir (imls paies reflels elles jetaient déjù sur le calme attadiement qui, la veille encore, suffisait à mon cœur. Alors, comme il me semblait terne et glacé ! avec ipiclle barbare ingratitude je dédaignais deja les jours nasses où j'avais goûté de si nobles jouissances!
Ce brusque changement était et est eiicoie un problème pour moi. J'aurais oublié mes devoirs pour M. de Ilodiegune, medisais-je, que ses naroles ne seraient pas plus tendres, ses prévenances plus charnianlcs, ses soins plus délicats, ses empressements plus vifs. V aiiiail-il donc dans une faute, dans les remords qu'elle cause, un allrait f ilal .' V aiirailil (1 iiis les violentes agitations d'une conscience troublée une sorte de cil Mine cruel et irrésistible? Ou bien cnlin croyons-nous n avoir absolument prouvé notre amour (lu'en lui fai^ant le plus douloureux tics sacrifires... celui de notre vertu, celui du repos de notre vie entière .'J etais encore amèrement humiliée en pensant ipie notre atfection était peut-être profanée i.ar moi seule, (luc M. de llocbegune aurait asseï de volonté, assez de r.iison pour (lonq)ter ses passions, pour prelerer un bonheur pur et durable aux angoisses d'un amour coupable el sans doute éphémère et méprisable. Oui, méprisable, oui. éphémère... car la conscience d'une première faille a cela dhornble. qu elle lail germer le doute et la défiance de soi. On a failli une lois aux résolutions les plus nobles, pourquoi n'y faillirait-on pas de nouveau? On a cru d abord a la domination de l'àme sur les sens, l'on s'est trompe... pourquoi nese tromperait-on pas aussi sur la durée, sur la constance de 1 amour qu on éprouve' Oh ! encore une fois, il n\ a rien de plus horrible (pie 1 1 lee de cette dégradation successive, pour ainsi dire logique, qu une première déviation de la vertu doit fatalement entratner.