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CHAPITRE ni

Le conseil de famille.

Je n'avai>- |>as compris grand'chose à la conversation de M. de Mortagne el de ma tante. J'avais seulement été ravie d'entendre mon pro- Irclcur parler d'une manière si ferme à mademoiselle de Maran. Je presseniais (piclipie heureux changement dans ma position. L'idée d'entrer dans un couvent ou dans une pension, qui effraye toujours si fort les cnfanis, me plaisait au eontraiie beaucoup. Tout ce que je désirais au monde, celait <le quitter la maison de ma tante. Le conseil allait décider si je resterais ou non au pouvoir de mademoi-elle de Slaran. Je faisais les vœux les plus vifs pour que M. de Morlagne réussît dans son dessein. Le jour fatal arriva ; ma tante me lit babiller avec soin, el je desciiidis dans le salon où les membres de nuire famille s'étaient réunis. Je cherchai des yeux M. de Morlagne; il n'était pas encore venu. Ma tante me plaça à côté d'elle et de M. d'Oibeval, iiioii tuteur. Tous mes parents semblaient craindre mademniselle de Maran, et l'entouraient d'une obséipiieusc déférence. On lui savait un ciédit puissant. Son salon élait le rendez-vous des hommes les plus inilueiits du gouvernement. Par égard pour Louis XVIII, les princes lui témoignaient une extrême bienveillance.

M. de Talleyrand partageait souvent ses soirées entre ma tante et la princesse de Vaudemont. Ce grand homme d'Ktat, qui, disait ma tante avec beaucoup de raison d'ailleurs, « avait élevé le silence jusqu'à l'éloquence, l'esprit jusqu'au génie, et l'expérience jusqu'il la divinaliun, » causait quelquefois une heure, tcle à'tète, avec mademoiselle de Maran; car elle était de ces femmes avec qui toutes les sommités sont presque obligées de compter. Les enfants sont surlout frappés des apparences; ils ne peuvent se rendre raison de la puissance de l'esprit et de l'intiigu(^ : aussi pendant bien longtemps il me fut i i | ossible de coniprendie comment mademoiselle de Maran, malgié son ap|iaieiice chétive, presque grotesque, exerçait autant d'empire sur des personnes qui n'étaient pas forcément sous sa dépendance, l-orsipic ma tante élait assise, sa tète, presque de niveau avec son ép;iule gauche, iuliniment plus haute que la droite, ne dépassait pas le dossier d'un fauteuil ordinaire ; ses longs pieds, toujours chaussés de souliers de castor noii , reposaient sur un carreau très-élevé qu'elle partageait avec Félix. Pourtant, malgré sa laideur, malgré sa méchanceté, mademoiselle de Maran réunissait chaque soir autour d'elle l'élite de la meilleure compagnie de f'aris, et gourmandail avec hauteur les personnes qui deinenraienl quelques jours sans venir la voir. Ses reproches, aigres el durs, icmoignaient assez qu'elle ne tenait pas àceshoninrigesparalfection, mais par orgueil. . On n'attendait plus que M. de Mortagne, il arriva Mon cœur baltait avec force. De lui allait dépendre mon avenir. Je remarquai bien vite que M. de Morlagne était reçu avec froideur par mes parents. Sa barbe el ses dehors négligés firent chuchoter et sourire, quoique son originalité fût connue. On savait la profonde aversion de ma tante contre lui; en le raillant on savait la llatter. Après quelques moments de silence, mon tuteur, M. d'Orbeval, pria M. de Morlagne de reproduire les raisons qui lui scinblaient motiver la réunion d'une assemblée de famille. M. de Mortagne répéta ce qu'il avait dit à ma tante sans mesurer davantage ses termes; il finit par deuiaïuler qu'on me mît au couvent des Anglaises, qui était alors en aussi grande vogue que la été par la suite le Sacré-Cœur. Pendant cette violente accusation, mademoiselle do Maran resta impassible. Nos parents, coni(ilétement dominés par elle, en avaient une peur horrible. Us manileslèrenl à plusieurs reprises leur

indignation contre M. de Mortagne par des murmures et par des iiilerrupiioiis; leurs regards, tournés vers ma tante, semblaient la prendre à témoin et protester contre la brutalité du langage de mon protecteur.

(;elui-ci, parfaitement indifférent à ces rumeurs, haussa les épaules de temps en tenqis, altendii que le bruit eût cessé pour recommencer de parler, et ne modifia en rien son langage. Il lui fallait véritablement du courage jiour s'atta(juer ainsi à mademoiselle de Maran; placée, entourée comme elle l'était, ell« pouvait trouver mille moyens de lui nuiie, de se venger... llélas ! elle ne prouva que trop à M. de Mortagne que la haine qu'elle lui portait était implacable. J'étais alors bien eiif:mt, je me souviens pourtant d'un fait qui me frappa malgré son insigiiiHaiirc, et qui maintenant a toute sa valeur à mes yeux. Pendant ce débat, la physionomie de ma tante n'avait trahi aucune émotion ; elle tenait dans ses mains une longue aiguille à tricoter. A mesure que M. de Moilagne paihiit, mademoiselle de Maran semblait de plus en plus serrer celte aiguille entre ses doigts décharnés. Enfin, au moment où il s'écria : que si riin n'était plus respectable que la laideur, la vieillesse el les infirmités, rien n'était plus lâche que d'abuser de ces déplorables avantages pour répondre impunément des insolences aux hommes qui lui demandaient compte d'uneconduite à la fois honteuse et cruelle, mademoiselle de Maran brisa en morceaux el comme par hasard l'aiguille qu'elle tenait entre ses doigts, el jamais je n'oublierai le regard fatal qu'en ce moment elle jeta sur M. de Mortagne.

Mon tuteur crul devoir, au nom de la majorité de l'assemblée, répondre à l'antagoniste de ma tante el blâmer verlemenl son langage. Mon protceteur sembla se soucier fort peu de celte attaque, ensuite de laquelle M. d'Orbeval demanda à mademoiselle de Maran, avec la plus respectueuse déférence cl seulement pour la forme, si elle croyait nécessaire d'appoi ter quelques modifications à mon éducation, se hijlaiil d'ajouter que, d'avance, l'assemblée s'en rapportait absolument à sa décision sur ce sujet, qu'elle pouvait apprécier micnx que personne. Mademoiselle de Maran, sans faire la moindre allusion aux attaipics de M. de Mortagne, répondit avec une finesse, avec une adresse exlrême, qu'en effet j'étais ce qu'on appelle fort peu avancée, que j'avais la tète faible, l'entendement peu développé ; qu'elle avait cru ne pas devoir me fatiguer vainement l'intelligence en me faisant donner des leçons dont j'aurais élé hors d'étal de profiter ; qu'ainsi je me serais nécessaircmenl dégoûtée du travail ; elle avait au contraire voulu d'abord s'occuper de ma sanié, qui, grâce au ciel, était florissante : je me trouvais donc dans une condition parfaite pour regagner le temps perdu, sans craindre les fatigues d'une application forcée. Elle termina en disant qu'avant la convocation de l'assemblée de famille, elle était résolue de me faire commencer immédiatement mes éludes.

M. de Morlagne m'a dit bien souvent qu'il élail impossible de se défendre plus habilement que l'avait fait ma tante et de colorer sa conduite de semblants plus spécieux ; elle démontra clairement qu'en économisant beaucoup sur les premières années de mon éducation, elle avait voulu se réserver les moyens de me donner plus t;ird une insiruciiou beaucoup plus large cl beaucoup plus compleie ; elle ;ijoula i|u'il était concevable que je m'ennuyasse dans la maison d'une tante vieille et infirme, mais qu'elle avait promis à mon père de ne jamais m'ahandonner; qu'ainsi, elle ne pouvait croire que mes parents voulussent me faire eu- Irer au couvent. Pour tout concilier et pour que j'eusse une compagne de mon âge, ma tante annonça que mon tuteur, cédant à ses sollicitations, consentait à retirer dans quelques mois sa fille du couvent el à la lui confier. M. d'Orbeval était veuf, sa fille partagerait ainsi mes études, et viendrait habiter chez mademoiselle de Marau. Avec sa rudesse et sa fraucbisc ordinaires, M. de Mortagne répondit que. de cette façon, ce serait moi qui ferais les frais de l'éducation de mademoiselle d'Orbeval, qui était pauvre, el que son père n'avail consenti à cet arrangement que par intérêt personnel el par frayeur de ma tante, qui pouvait lui nuire ou le servir.

M. de Mortagne reprit que dans toute autre circonstance il n'aurait élevé aucune objection contre l'éducation parliculière qu'on voulait me donner et me faire partager avec ma jeune parente, mais qu'il avait de puissantes raisons de croire que linlliience de mademoiselle de Maran ne pouvait que mètre funeste ; qu'elle avait torturé mon eiilauce, el qu'elle perdrait peut-être ma jeunesse. Une rumeur d'indignalion lui coupa la parole. Mon tuteur s'écria que jamais sa fille no meltiait le pied chez ma tante, qu'il n'avait adhéré aux propositions qu'on lui avait faites que dans mon intérêt, mais qu'il retirait sa promesse, puisqu'on interpiélait si mal son dévouement, l'ourlant, lorsque toute l'assemblée se lui jointe à mademoiselle de Maran pour apaiser M. le baron d'Orbeval et pour blâmer M. de Morlagne, mon tuteur promit de laisser venir sa fille. M. de Mortagne, ne pouvant contenir sa colère, s'échappa jusqu'à dire qu'il n'y avait pas dans l'assemblée un homme de cœur; que tous trenihlaienl devant le crédit de mademoiselle de Maran.

Comme mon protecteur leur offrait de soutenir l'épée à la main ce qu'il avait avancé, il n'y cul qu'un cri d'indignation contre ce spadassin, qui voulait taire piévaloir la force brutale dans les délibérations dn famille, et qui ne respectait ni le sexe ni la vieillesse. M. de Mortagne, outré, viiil à moi, m'embrassa tendrement, et médit: —Ma pauvre enlani, dans peu de temps nous nous revenons. (Jiie Dieu vous garde de celle méchante femme et de ses complaisauts! Je le vois, ils oui m.iinlen.ii.t le nombre et la loi pour eux. Patience, patience, je irouveiai moyen du

vous s:iiivi'r mal'^iiî dix. I! m'embrassa de nouveau, et sortit. Apres son dépari, liudigii; li(in redoubla, et (ilbieutôl place à un soutimeiil de pitié iiiéprisaule. lieux de mes parents cpii étaient en état de ré|iondre aux provoealions de M. de Moilagne et t\u\ ne l'avaient pa> fait, n.m par inau(pi(^ de courage, mais par crainte de ma lante, ariirinercnt que M. (Il' Mortagne avait le cerveau lëlé. et qu'on ne pouvait traiter sérieuseiueut ses folies. Tout en regrettant beaucoup la d.laile de mon protecteur, je ne pouvais m'empèclier de songer presipie avec joie a celte compagne qu'on ni'^innonc.'ait; je regardais son pcre, M. d'Orbeval, avec moins d'inquiétude : je m'enhardis même jusqu'à demaiidiT a ma taille 'quand arriverait ma cousine. .\ mon grand éloniicment, mademoi-elle de Maran me ré|iondit sans aigreur cl presque d'un lun aH''ctueu\ que mademoiselle Ursule d'Orbeval viendrait [iiocliaincmcnt. Cette assurance me comlila de joie. Si j'avais été plus ïicnrcuse, peut-être auraia-je accueilli avec jalousie l'iinivée de ma cousine, tandis qu'au contraire je ne pouvais croire qu'à une diversion favorable dans ma position.

Dés ce jour, la coiidiiile de mademoiselle de Maran cliangea complètement envers moi.

D'abord elle me donna, pour m'inslruire, les meilieiirs professeurs de Paris. Par un motif que j'ai pénétré plus tani, elle nie laissa madame nioudeau pour goiivernanle, quoique celle-ci lîit bien loin d'avoir les connaissances nécessaires pour remplir ces fonctions, alors que mon éducation devait être beaucoup plus cultivée. Seulement elle adjoignit une femme de clianibic à son service; au lieu de me laisser velue presipie d'une manière sordide, ma lanie voulut que je lusse habillée avec un luxe, avec nue recherche qui n'était pas inclue de mou âge.

Je me souviens de ma siM'piisc, de ma joie, lin jour où je trouvai dans ma chambre une psyché faite pour ma taille, li nue toilette à la duchesse, eiUourée de Ilots lie rubans et de deulelles. Au lien de m" gronder sans ces e, de s'extasier sur ma laideur, sur mon ineptie, ma tante se mit tout à coup à m'accablcr des louanges les plus outrées sur ma beauté, sur ma taille, sur l'élégance de ma louruiire, sur mon esprit, sur mes dispositions.

Comme ce brusque rliangemcnt de manières devait m'etonner beancoiip, madiMUoiselIc de Maran me dit en coiirideiK'c (|u'il ciil été trcsd;ingi'icu\ de me faire part de ces charmantes vérités quand j'étais une pare^sellse ; car mon amour-propre en aurait été dangeicusemenl e\alté : niainlenant, roiniui' je travaillais avec assidiiilé. c'était une manière de lui' léconipeusiM ipii; de m'apprendre qu'il n'y avait rien au monde de (dus ravissant que moi. La femme de chambre ipie ma tante m';ivait donnée me répélail les mêmes paroles. Euliiu dans la maison, tout le monde, jusqu'à Servien, se mit à me flatter à l'cini. Ma pauvre liloudiMU, avec, cet iiisliucl, celle profonde sagacité de cœur que donne le dévoiiciii-nl. fui efirayée de ce revirement subit d.ms les procédés de nia tante. Ce lut elle alors qui luC grond;i, qui me reprocha de penser

trop à ma toilette, de négliger mes prières, de devenir hautaine, capricieuse. .Malgré mon attachemenl pour cette excellente femme, je fus choquée de ses reinontrauces. Elles me parurent d'autant plus pénibles, que jusqu'alors elle m'avait toujours traitée avec la lendre.,se la plus idolâtre. Ji! sentis mon affection pour elle se refroidir ; au coutrairc, ma conliaiice s'aiigmeiilait envers mademoiselle Julie, ma leiiimc de cliaiubrc, qui ne manipiait aucune occasion de m'irriter contre ma gouvernante.

Malgré les prévenances de mademoiselle de Maran pour moi, je ne pouvais encore surmonter la frayeur cl l'aversion (pi'elle m'avait inspirées ; j'y tachai 1 cependant de toutes mes lorces, croy.inl de ma recoiinaissaucc de lui ténioigiier quelipie altiicliemenl. Je fii-ais vraiment dos progrès rapides ; je in'iqqiliqnais a\ee ardeur au dessin, à la imisiqni', à

l'étude de l'anglais cl de l'italien, alin de n<' pas être trop iiu-dessousde ma cousine Ursule d'Orbeval, dont ma taule ajournait sans cessel'arrivée. Ma lante ne sortait que irca-iareinent; elle m'envoyait presque chaque jour me promener au bois de Boulogne, dans sa voilure , avec in.idenioiselle Julie, car je ne cachais pas ma préférence pour cette lille.

Pendant toute la promenade, elle ne ces-ait de me répéter que loin le monde me regardait avec admiration. Knlin, depuis près d'une année ipie ma tante s'occupait partii uliercniciit de mou édiicalioii, je n'élais plus recoiiu.iissable mon instruction av.iit beaucoup gagné, mon esprit s'élait développé; mais le germe des plus mauvaises passions commençail à fermenter en moi.

Malgré le chrisl d'ivoire qui ornait 1 alcôve de ma tante, elle ne pr.iliqiiail en apparence aucun acte leligicux. Elle se bornait à m'cuvoyer à la messe, à Saint- riiomas-d'Aquiii, avec une de ses femmes. Un valet de pied me suivait , portant un carreau armorié pour mes pieds, cl un sac de velours qui renlermail mon livre de messe. Celait nu appareil aussi ridicule qu'inconvenant pour une enfant de mou âge.

el j'entendais dire sur ^ mon passage : « La

tendresse aveugle de mademoiselle de Maran pour sa iiicce va jusqu'à la tolie. » .le linissais par croire à ccl En effet, on disait parlout que ma tante m'idolàiraii, et s'en prendre à sa faibles^e el à son aveuglemenl si un

Le conseil de famille — pxre 15.

altacbemenl. qii il l'aiidrait

jour jetais mal élevée. A celte heure encore, bien des gens sont persuades que mademoiselle de Maran m'a toujours lendremcnl... Iroplendrenieul aimée. Il n'v a rien de plus aiinanl, mais il n'y a aussi rien de plus eriiellement éum'ste (pic les .MilaïUs. .h'Tne faisais un jeu barbare de, combler ma nouvelle femuie de chambre de marques de conhance en présence de IMmideau pour faire enrager celle ci, ainsi que disent les petiles filles, l.a malheureuse femme, éclairée par son bon sens, el non pas irritée par une basse envie, soufflait boniblemenl de savoir ainsi oubliée, méconnue par moi, elle qui m'aimait mon ingratitude n'eut plus de bornes.

1 sincèrcmenl. Bienlèl

0 A mesure que mon intelligence se développait, mademoiselle de M;\lan m'inspirait, sinon plus d'altaeliemciit, du moins plus de cuiiosilé. Mon esprit commençait à comprendre ses railleries, à s'en amuser; elle se moquait de Blondeau, de sa rigidité, de ses remontrances sur ma coquetterie naissante, et je riais beaucoup. Elle raillait son ignorance, l'expression de son langage, el je riais encore. Peu à peu, à l'oubli de cette adection si sainte, si dévouée, se joignit presipie le mépris; car ma taule me fit rougir de l'espèce de familiarité dans laquelle je vivais avec une femme de cette espèce. Sans doute j'eus tort, bien tort; mais j'avais huit ans à peine, et une femme d'un esprit réellement très-supérieur en abusait pour me jeter dans une voie funeste. Je ne suivis que trop ses conseils; je témoignai tant de froideur à ma gouvernante, que la malheureuse femme tomba malade de chagrin, après avoir fait tout pour réveiller en moi mon attachement d'autrefois.

Lorsque je la vis pâle, changée , je compris toute Vétendue de ma faute ! je pleurai, je ne voulus plus la quitter; ma tante, s'apercevant de mon affliction, nie persuada que la maladie de Blondeau était im jeu, une feinte. Cette odieuse interprétation donnait une excuse à mon ingratitude, j'y ajoutai foi.

Je n'oublierai jamais le doidoureux étonnenient qui se peignit sur les traits de ma gouvernante loi squ'elle me vit revenir auprès d'elle, souriante, légère et moqueuse. Elle leva au ciel ses mains amaigries, et s'écria en pleurant : — Mon Dieu ! elle qui avait le cœur de sa mère!... ils l'ont perdue... perdue... De ce jour , la malheureuse femme devint encore plus sombre, plus taciturne. (Juoique sa faiblesse lût grande, elle voulut se lever... Distraite, absorbée , elle semblait préoccupée d'une idée lixe. Nos gens la prenaient presque pour leur jouet.

Elle, autrefois si impatiente, semblait tout soufl'rir avec résignation, ou plutôt avec indifférence. Elle me parlait à peine. Je me souviens qu'une nuit, en m'éveillant, je la trouvai la tête penchée sur mon chevet, les yeux baignés de larmes, et me regardant avec une angoisse indéfinissable.

.l'eus peur, je feignis

de me rendormir. Le lendemain, je dis tout à ma tante. Elle me repondit que c'était une plaisanterie de Blondeau, qui voulait m'cflrayer. Je crus mademoiselle de Maran, et je gardai rancune à ma gouveruanle. l.e jour de l'an arriva; la veille, ma tante m'avait dit, en me pailanldes étrennes de Blondeau : — Au lien de lui donner quelque robe ou quel- (pie bijou, il faudra lui donner de l'argent : ces gens-là aiment mieux largent que tout; et elle me remit cin(i louis pour elle.

Les années précédentes, jamais ma lanle ne m'avait rien donné pour ma gouvernante ; comme j'aimais alors tendrement celle-ci, et que je tenais à lui oflrir quelque chose, chaque année je taisais des prodiges de

S2 F*fu. — Impiimfiie Sctmeiàer, ni» d'fiifuttb, I.

dissimidation et d'adresse pour parvenir à écrire, à son insu, quelques lignes d'une tendresse naïve, et pour lui broder de mon mieux quelque petit morceau de tapisserie. 11 est impossible de se figurer la joie, le ravissement de madame Blondeau, lorsque, la veille du nouvel an, me jetant à son cou, après ma prière du soir, je lui apportais cette oflranile. .Maintenant que j'y songe, il nie semble qu'il y avait quelque chose de touchant, de leligieux, dans cette marque de mon affection, pauvre orpheline, abandonme, rebutée, qui, ne possédant rien, recourais à mon travail enliintin pour acquitter la dette de mon cœur. Malgré l'infériorité de sa condition, ma gouvernante avait trop d'àme pour ne pas être touchée jusqu'aux Lirmes de cette preuve de mou attachement, que personne au monde ne m'avait conseillée.

Qu'on se ligure donc sa douleur, lorsque, le jour dont je parle, la veille du premier de l'an, je lui glissai, d'un air gai et riant, mes cinq louis dans la main.

Elle s'attendait à sa surprise ordinaire.

Comme je commençais à dessiner passablement, elle avait même Osé espérer quelque preuve de mon nouveau talent. Malgré mon ingiatilude apparente, elle n'avait pas un instant cru possible que j'eusse oublié si complètement les traditions délicates de mon enfance. Aussi, me regardant avec autant de trisicsse que d'inquiétude, elle me rendit l'oi-. — Vous vous trompe/., Mathilde, ceci est pour Julie. Pour moi...

poiM- moi n'est-ce

pa^, vous avez autre chose'? El sa voix tremblait, et elle me regardait d'un air inquiet, alarmé. — Mais, non, je n'ai I ien antre chose à le donner, lui dis-je.

— • l'ourlant... les antres aimées... et elle t;'uhail de cacher ses l.irnies, les autres années vous savez

bien... le soir... ;ipriis voire prière... vous me domiiez .. — Ah ! oui, je sais ce que lu veux dire : mais niaintenaul, vois-tu, je n'ai pins le leinps, il faut (pie j'étudie. Et puis, d'ailleurs, vous antres, « vous aimez mieux l'argent que tout. »

Puis, sans l'embrasser, sans lui donner la moindre marque d'af- Mathilde. ,, feclion , je lui remis

l'argent dans la main, et je sortis en sautant pour aller admirer une magnifique palatine d'hermine dont niadeinoiselle de Maran me faisait présent. En quitlanl ma gouvernante, j'enlendis un gémissement douloureux et le bruit des pièces dor qui tombèrent de sa main sur le parquet. Dans mon imi)itoyablc indifférence, dans ma liatu d'aller contempler le cadeau de ma laiite, je ne m'arrêtai pas un nio-menl, je ne retournai pas la lêle. llelas! quoique jeune encore, j'ai beaucoup souffert , j'ai versé des larmes bien anières ! niais Dieu sait que, dans le plus violent paroxysme du désespoir, je me suis souvent écriée : — Je dois tout supporter sans me plaindre ! car j'ai causé à la meilleure des créatures le plus affreux chagrin que le cœu

iB

MATHILDI-:.

Iiuniain jiuissfi éprntiver. Le soir do ce joiir-là, iiKilgré uion iiidiffcrencc, j eUiis assez lioiileuso eu songeant à BlondeMU ; je in'alleiiilis à des rcproclies; je trouvai, au «(JiUiaiic, ma (jouvernaiite |j1us tendre (|ue d'Iiabiludc ; seulement elle était trés-|]àle, Iros-alïeetee. Je lui liiiuvai dans le regard quelque cliose d'extraordinaire. Kilo me eouelia et m'endjrassa à plusieurs reprises avec cHusiun ; je sentis ses larmes couler sirr mes joues. Mou naturel reprit le dessus; je me jetai à son cou eu lui demandant pardon de l'avoir allligée.

— Vous accuser... vous... mon enfant... jamais, disait-elle en pleurant, en baisant mes cheveux et mes mains. Jamais, pauvre petite I Tant qu'on vous a laissée être bonne cl délicate, vous avez été, en tout, le portrait de votre mère... Mais ne parlons plus de cela, ma chère enfant. Allons, faites votre prière du soir. Priez aussi pour votre vieille bonne. T-lle vous aime bien; elle a besoin que vous priiez pour elle. Les prières des enfants sont comme celles des anges : le bon Dieu les aime et les exauce, lorsque j'eus prié, elle me baisa tendrement au Iront, et me dit : — Maintenant, mon enfant... bonsoir... bonsoir. Je remarquai qu'elle tremblait, que ses mains étaient brillantes, et qu'elle était pourtant d'une grande pâleur. Je m'endormis. Je ne sais pas depuis combien de tenip- j'étais plongée dans un profond sommeil, lors(pie je fus réveillée en sursaut. Un corps assez pesant s'appuyait sur moi. Dans mon effroi, j'ouvris .i demi les yeux. Je ne sais pas quelle heure il était. Un restant de feu flambait dans la cheminée, et éclairait la chand)rc de sa lumière vacillante. A la lueur d'une veilleuse, je vis ma gouvernante; elle était auprès de mon lit ; elle m'avait éveillée en voulant m'embrasser.

N'osant faire un mouvement, je la suivis des yeux. Sa figure, ordinairement si douce, si calme, avait une expression sinistre qui me glaça d'épouvante. Klle me regardait en se parlant à elle-même à demi-voix et d'un air égaré. — Non, non, disait-elle, je ne puis supporter cela plus longtemps. Ce monstre perd mon enfant ; elle l'a rendue indifférente... méprisante pour moi. Mathilde ne m'aime plus. Je ne lui suis plus bonne à rien, je n'ai pas besoin de rester plus longtemps... Aussi bien je ne le pourrais pas... Non, aujourd'hui j'ai trop soulfert ; on a comblé la mesure... De l'argent... à moi... Ah ! j'en deviendrai folle... Je crois que je le suis déjà... Allons, finissons-en ; un dernier baisera ce pauvre polit ange endormi; il a prié pour moi, le bon Dieu me pardonnera.

En disant ces mots, ISIondeau me baisa nu front, et ajouta en sanglotant : — Adieu ! adieu ! tu ne sauras jamais le mal qiie lu m'as fait, pauvre petite... Ce n'est pas loi que j'aecuse... oh non ! c'est ce monstre qui a fait mourir la mère de chagrin, et qui veut perdre ton âme... Adieu! encore adieu... 0 mes beaux cheveux blonds! que je les baise encore une fois. El je sentis siu' mon front ses lèvres glacées. J'avais jusqu'alors fermé les yeux, quoique éveillée. Tout à coup je regardai ; je vis ma gouvernante aller vers la fenêtre et l'ouvrir violemment ; je devinai sa funeste pensée; je courus vers elle, et je l'arrêtai au moment oii elle allait se jeter parla fenêtre. La pauvre fenniie resta stupéfaite; mes cris la rappelèrent à elle-même ; elle tomba agenouillée, et s'écria : — Qu'allais-je faiie? Seigneur mon Dieu, pardonnez -moi, j'étais folle ! j'oubliais que j'avais jiué ;i ta mère mourante de ne pas l'abandonner ; mais je souffrais tant... aujourd'hui surtout ; c'est le bon Dieu qui m'a envoyé cet ange pour m'enq)ècher de conuncltro un crime. Non, non, je resterai près de toi, iimn enfant; je souffrirai, jendincrai tout, je mourrai, s'il le faut, de chagrin, mais je mourrai i)rès de toi, en le regardant ; je l'ai promis à celle pauvre madame qui est dans le ciel et qui m'entend.

Celle scène me laissa une impression si profonde, je fus si franpée du désespoir de Blondcau, que mes premiers germes d'ingratitude à son égard furent à jamais étonfiés. Je redevins pour elle ce que j'avais été autrefois, au grand chagrin de mademoi,-.elle de Maran, qui avait un instant espéré de me priver de celle aflèction si sincère et si dévouée. Peu de Icnqis après, ma tante m'appiil (pi'Ursule d'Orheval, ma cousine et la fdle de mon tuteur, allait cnlin venir habilrr avec nous, ajoulani que j'étais beaucoup plus jolie, beaucoup plus iusti «Ile, beaucoup mieux mise qu'elle, et que, par conséquent, j'aurais iiiliinmcnt de plaisir à lui faire ressentir toutes mes supériorilé^. Ainsi, madeniniselle de Maran ne nie laissait pas un sentiment dans sa pureté, dans sa fleur! Déjà celle joie douce cl candide de trouver une amie de mon âge était (létrie par l'arrièrepensée de lui inspirer de la jalousie, de l'envie, et nécessairement de la haine!. Ma tante, avec une singulière sagacité, avait pour ainsi dire l'ail deux paris de majeimesse : jusqu'à neuf ans, j'avais eu à souffrir de la terreur, des privai ions, de l'abaiulon . je n'étais pas encdt-é mûre pour d'autres projets.

ciiapithe IV.

linc amie d'cnfame.

Une ère nouvelle allait commencer poiU' moi. JiiS(pi'alors je n'avais ci! que des sentiments incomplets; je craignais ma tanie, mais son esprit m'amusait. Malgré quel([ues preuves de froideur et d'oubli, j'aimais tendrement ma gouvernante, mais il u'cxislail ciilic nous aucun rappoM

d'âge ou de caractère. Lorsque Ursule d'Orbeval arriva, j'étais si seule, j'avais liiil de si beaux rêves sur celte alfeclion promise, que je me sentais di'jà reconnaissante envers ma cnusine, qui allait me nietlre à mêmr de léaiiser ces doutes espérancCB. J'oubliai complilemeiil les perlidcs conseils de ma lante ; au lieu de songer à hiinnlier Ursule, je ne songeai qu'a l'aimer. Elle uvail une année de plus (|uc moi. Par une bizarre singulariié, ses cheveux étaient noirs, et ses yeux bleus, taudis que j'avais les yeux noirs et les cheveux blonds. Nous étions à peu près de la même taille ; les traits d'Ursule étaient loin d'être réguliers, mais on ne pouvait imaginer une pliysiononde plus intéressante, un sourire plus doux cl plus aimable. La première fois que je la vis, elle portait le deuil de sa grand'mèrc. Ses vêlements noirs faisaient encore plus ressortir la blancheur ro-ée de sa peau; je lui trouvai une expression si charmante, que je me jetai à son cou en l'appelant ma sœur.

Malgré moi je pleurai ; ces larmes furent les plus douces larmes que j'eusse encore répandues. Ma cousine accueillit mes caresses avec une grâce touchante, je l'enmicnai dans ma chambre, et je nus à sa disposition tous mes trésors de toilelie. Ursule ne montra ni embarras gauche, ni assurance indiscrète. Elle me dit, loul émue, qu'elle me demandait mon amitié ; car elle é-lait presque orpheline, son père élanl pour elle d'une extrême dureté. Je-seiiiis s'éveiller en moi uu monde de scnsalions nouvelles : je compris le bonheur de se dévouer ù une personne qu'on aime, de la protéger, de la défendre ; je sus presque gré à Ursule d'être p.iuvre, puisque j'étais riche ; d'être presque abandonnée, puis-' que mon cœur était tout prêt à aller au-devant du sicli, et à lui olliir les aHèelioiis qui lui manquaient. Dès que j'eus une amie à aimer, je crus n'être plus une enfant, je me sentis gronde, comme disent les petites filles, je devins très-sérieuse, très-iélléchie ; j'eirs honte de ma coquetterie passée ; je dis à Ursule en lui montrant tdutes mes belles robes avec nn superbe dédain : — C'était bon quand j'étais seule. Ma cousine portait le deuil ; je voidus être vêtue de noir. Toute la nuit je roulai mon projet dans ma tête. Le matin venu, j'entrai résohimcnt chez mademoiselle de Maran.

— Ma Irtiilc, je voudrais être habillée de noir comme Ursule, et mitant de lomps qu'elle le sera. — Mais vous êtes folle, ma chère petite ; Ursule est en deuil, et vous n'avez aucune raison pour porter le deuil, me dit ma tante avec étonnemcni. -^ Mais le deuil de ma mère? répondis-je en baissant tristement les yeux.

Ma lante éclata de rire, el s'écria : — ISst-elle donc divertissante avec ses imaginations funèbres ! Mais vous l'avez porté il y a sept ans, le deuil de votre mère ; c'est bien assez comme ça. — Je lai porté sans savoir que je le portais, ma lante, dis-je en sentant les larujos me venir aux yeux. L'éclat de rire de ma tante m'avait doulnureusement blessée.

— Ah! mon Dieu ! que celte petite a donc de drôles d'iilées, rcpiit mademoiselle de Maran en riant de nouveau el en me prenant le menton. Allons, allons, follette, on vous passera ce beau caprire-là; c'està-dire (pie vous serez vêtue en noir, mais non pas en noir de ileuil, s'il vous plaît ; ce serait par trop ridicide... Mais vous aurpz de brilœ robes de moire et de soie, pendant que cette pauvre Ursule n'aura que des rid)cs de laine... ce qui la fera bien enrager. — Je voudrais n'être jamais mise autrement que ma cousine, ma lante. — Comment ! c'en est déjà à ce p((iut-là ? s'écria mademoiselle de Maran en allachant sur moi ses yeux perçants. Mais c'est encore bien mieux que je ne le pensais. Alloiis, allons, lassuiez-vous. une fois le deuil fini, vous serez toujours mises comme les deux sœurs ; vous êtes assez riche pour faire île temps en temps cadeau d'une belle robe à votre cousine, qui n'a pas le sou. — .Ma lante, vous ne me comprenez pas, m'écriai-jc avec imp.ilienee ; puistpie Urside est pauvre, je voudiais être mise comme elle el non pas qu'elle fûl nusc connue moi.

Mademoiselle de Maran me regarda encore attentivement, cl dit de son air sardouiipie : — Ah çà ! mais à qin en a donc aujourd'hui celle pelilo avec ses siqieilalives délicatesses? Comme c'est touchant... ça lient de famille, l'ins elle ajoula, en se parlant à elle-même : — .\n faii, lanl mieux. Et, s'adiessalli à moi : — Bien... très-bien... pclile, vous ne sauriez trop irailer Ursule en sœtn-. Je vnis avec joie se manifester en vous les symptômes d'une grande délicatesse... d imc grande sensibilité. Tant mieux, je n'y comptais pas, vous dépassez mes plus chères espérances.

Je sortis de chez mademoiselle de Maran, toute flèrc, tout hotlivuse: J'allai vite trouver ma gouvernante pour lui apprendre le résilllat de mon entretien avec ma tante. Blondcau m'embrassa celle fols en pie»'* r.int de jdie, cl me dit : — Voilà votre bon cœu!" revenu. 11 me semble entendre parler votre pauvre mère. On pourrait rrnire qu'il y eut alore un temps d'arrêt dans les méchantes menées de mademoiselle de Mnrnh contre moi ; il n'en est rien. Jamais, an contraire, elle ne se crut plus certaine de me nuire et dans le présent el dans l'avenir. Mais alors j'ignorais ce que j'ai su di pins, et je me livrais avec hoidieur à mes scnlimenls d'annlié exallée pour ma cousine. Elle y répondit avec l'expansion la plus alfectucuse, la plus reconnalssaule. (Juelqucs jours après l'arrivée d'Ursule à l'hôtel de Maran, je n'avais plus de secret pour elle. Je lui avais raconté toute mon enfance, excepte' le sinistre dessein de ma youvernanie ; et encore ce secrel m'avail-il bien coûté et me coûtait encore beaucoup à garder.

(Jiioique Ursule fût d'un an plus âgée que moi, j'élais à peu près aussi avancée qu'elle dans mes éludes ; nos professeurs ne manquaient ja-^

mais (le [iiérérer mes devoirs aiix siens, soit qu'ils le niériiassenl réellemont, soit (|ii'eii agissant ainsi nos maîtres onissent llaitcr ma tante. Sans le savoir, ils se reinlaicnl ainsi complices de ses secrets desseins. Craignant de blesser raniom^-iiroprc d'UrsnIo par mes snccés, je faisais tout an monde punr m'c^xcnscr de ma snpériorilé. .le trouvais mille raisons d'expliipier mes petits triornplu'sàmon désavantage : tantôt, en me donnant la première place, nos prolesseiu's voiilainit plaire à mademoiselle de Maran ; tantôt Ur. iile elle-même m'aimait assez poin' l'aire exprès des fautes, et me laisser ainsi l'avantage, .le ne sais si notre afiection naissante contraria les projets de mademoiselle de Maran ; mais clic trouva le moyen de me tourmenter de uouvean, et plus crnellement que jamais. Sous le prétexte de nous liabitiier peu à peu à voir le monde, elle nous fit venir qnelqnrfois, le malin, d.ms son salon, lille recevait tons les s lirs, mais plusieurs personnes intimes venaient la voir entre quatre et six heures.

Qu'on juge de mon cliagrin la première fois que j'entendis ma tante diie à des étrangers en nous montrant, moi et Ursule : — Croiriez-vous que ma nièce, qui a une amiée de moins que mademoiselle d'Orlieval, et qui a commencé son éducation beaucoup plus lard, s'est tellement appliqncc, a fait des progrès si étonnants, qu'eu toute clio-c elle prime sa conqwgnc? C'est étoimant, n'est-ce pas'.' Ordinaiieinenl, ce sont les pauvres filles sans fortune qui travaillent le plus assidûment. Ici, c'est tout le contraire. Malhilde ne se contente pas d'être au-dessus de sa cousine par la richesse et par la beauté, elle veut encore lui être supérieme par l'éducation. Pauvre chère petite, c'est un vrai trésoi' que cette enlant : c'est tout le portrait de sa mère. Ml mademoiselle de Maran me comblait de caresses hypocrites. Mon cœur se brisait. .le regardais Ursule d'un air su|>pliant ; à peine étions-nous seules que je me jetais en pleiuant dans ses bras, lui demandant pardon des louanges exagérées, ridicules, dont ma tante m'accablait. Ma cousine, émue comme moi, calmait mes craintes, en plaisantait même, et me prouvait par sa tendresse toujoiu's croissante qu'elle n'était imllement jalouse de mes avantages, ou blessée des reproches de mademoiselle de Maran.

.le fis alors tout mon possible pour laisser à Ursule la première place : mais en vain j'accumulais fiantes sur fautes, je ne parvenais pas à voir les travaux d'Ursule préférés aux miens. Un jour j'imaginai de ne plu^ rien faire, de ne [las apprendre mes leçons ; il fallut bien alois dimner la première place à ma compagne. Mademoiselle de .Maran nous lit descendie toutes deux dans le salon, où se trouvaient encore plusieurs personnes. Après (]ueiques inols d'une conversation insignifiante, nia lanterne lit venir près d'elle.

Vois s'adrcssant à une de ses amies : — Vous allez me dire que je répète toujours la même chose; mais il faut pardonner aux vieilles femmes délie radoteuses quand elles ont à parler de ce qu'elles chérissent ! Je vous vois riie; vous devinez ([u'il s'agit encore de ma petite Malhilde '.' C'est vrai, j'en sins all'olée, assolée, si vous voulez. Eh bien ! oui, c'est comme ça ; je ne jinis pas m'en empêcher, dit ma tante en prenant son ton de boimc femme, ce qui arrivait toujours lorsqu'elle di-ait (pieUpies méchancetés. Elle l'epril : — Enlin, tenez, comparez Mathildc et Ur...ule... par exenqile... et il faut, à propos, que je lui lionne une leçon, à mamzelle d'Orbeval. Puis, se relournaiit vers ma cousine, ma tante contiinia d'un air sévère : — Mademoiselle, vous êtes pauvre ; vous profitez de tous les maîtres de votre cousine, el vous êtes assez paresseuse pour souffrir (pie Matbilde, cet ange de bonté, manque, comme aujourd'hui, exprès à ses devoirs pour vous laisser la première place, que vous n'avez pas le courage de gagner par voire application. — Mais, ma tante, m'écriai-je, Ursule n'en savait rien ! — Voyez-vous le bon cœur de cette chère petite ? Quelle générosité ! Kllc la défend encore '. Et ma taiiie m'embrassa.

i'iiis. continuant de s'adresser d'un ton sévère à ma cousine, qui, rouge de honte, fondait en larmes, elle lui dit durement : — Comment n'avez-vous pas honte de supporter, d'exiger peut-être de pareils sacrilices de la part de cille enfant? — Mais, madame, s'écria la (lauue Ursule, je vous assure que j'ignorais... — C'est bon !... c'est bon ' dit mademoiselle de Maran, je sais que penser. Et elle nous renvoya, après m'avoir encore lendremenl embrassée.

Ses caresses me révoltaient. Je recommençais à la lia'ir plus que jamais. Je pressentais i|ue son infernale méclianceté voulait m'.diéner mon amie. .\près celle scène, je me jetai aux genoux d'Ursule eu sanglotant. La pauvre enfant me lendil mes caresses, me remercia de mes assurances (le leiulresse ; mais, je le vis, elle resta longtemps sous le coup de ses blessures, d'autant plus douloureuses (pi'elle était liere cl nalurellement peu expansive dans le chagrin. Toute ma teneur était (jue ma cousine me crût capable de faire (pu'lipies rapports à ma laiilc, on du moins d'être complice ou llallée des louaiigi's (lu'elle me donnait. Je résolus de me mettre en état d'bostililé envers mademoiselle de Maran, de l'irriter à tout piix contre moi, aliii do bien prouver à Ursule que je n'étais .pas tiaitre, el (pie je voulais partager avec elle les gronderies de ma tante. Il s'agissait de fiapper lui grand coup ; mon inappliealion, mon refus de travail, loin d'indisposer ma tante contre moi, avaient attiré de cruels ie|MO( lies à Ursule ; il fallait donc me rendre atilrcmeiit coupable. Je mé(l!t;ii longtemps ce beau projet ; j'avais, me dil plus tard Blonilean, l'air grave, peiisil et préoccupé. Je redoublai de leiulresse à l'égard d Ursule ; mais je prenais toutes les précautions possibles pour qu'elle ne pût pas être accusée davuir connu mes desseins.

Entre plusieurs fâcheux projets, j'avais songé d'abord à briser une magnili(ine coupe de porcelaine de Sèvre^ que le roi Louis XVllI avait donnée à ma tante et à laquelle elle tenait beaucoup. Cela ne me satisfit pas : on pouvait atlriliuer cet acte à une maladiesse, à une imprudence, il me fallait (pickpie chose de prémédité, quehpio bonne méchancelé, bi(^n franche, bien inexcusable. Alors je |)cnsai bravement à metire le lin aux rideaux du salon ; mais K s suites de Cet incendie devenaient dangereuses pour Ursule et piiur lîloiuleau, et d'ailleurs on jiouvail encore atlrihner tout au hasard. En macliiiiant ces mauvais desseins, je n'avais pas le moindre scrupule, je croyais faire (pielque chose (le irèagénéreiix, do irès-héro'ique, je sentais mon sang bouillonner dans mes veines, je croyais atteindre la sublimité du dévouement.

Je roulais ces grandes pensées dans ma tête, lorsipie la fatalité voulut que je jetasse les yeux sur Télix, le cliieii-loup de ma tante. J'avais à me Venger de ce méchant animal, il m'avait souvent mordue. La veille encore il avait donné un coup de dent à Ursule; mais, je l'avoue, eût-il été le plus débonnaiic des chiens, son pins grand crime à mes yeux, ou plutôt la raison qui me le lit choisir pour victime, était l'atlachrinent cxtrêine ipie lui portait mailiMiioisclle de Maran. Je savais sa colère, lorsque seulement par hasard w\ de ses gens faisait pous-er le moindre cri à Félix. Un moment j eus fa là( helé de trembler en pensant au courroux de mademoiselle de Maran. Je la crus capable de'ine tuer si j'entrc|irenais quelque chose contre son chien. Mais mon amitié pour Ursule l'emporta. Je biavai toutes les conséipiences de ma résolution. Je me trouvais seule dans le parloir de nia tante, Félix était couché dans sa niche de velours; je ne voyais que sa lêle; je voulais lui laire du mal, mais je ne s:n'ais comment m'y jueudre : il él;iit très-méchant, très- défiant, et d'ailleurs un coup de pied n'eût suffi ni à m;i vengeance ni à ines projets.

Mainlenanl je ne puis m'cmpêchcr de sourire en rciraçant ces détails puérils; pourtant je ne me souviens pas d';ivoir jamais ressenti une émotion ;iussi profonde, aussi s:risissante que celle que je ressentais alors, lorsque je lus sur le point d'agir. Chose éti ;mge ! depuis, j'ai pris dans ma vie (les résolutions bien gr:ives, bien coupables même; mais, encore une fois, j.unais je n'ai éprouvé la crainte, 1 hésitation, le remords anticipé, si cela se peut dire, que j'éprouvai au moment de commettre ime métliante es|iii'glerie d'cnlaul. J'avoue que ma vengeance contre Félix fiit bien barbare; je n'i'lais pas cruelle par caractère : il fallait tout mon désir de ré!iahilil;ilion auprès d'Ursule pour me décider à celte atrocité. J'eus rahoniiti:il)le idée de mettre une pincettc au feu; quand je la \is bien rotige, je la pris, et je m'avançai intrépidement contre mon ennemi.

Selon son habitude, il sortit de sa niche en aboyant pour se jeter sur moi; mais je le s;iisis si :idioilement avec la piucctie par une de ses oreilles pointues, (pi'il poussa des hmleinenls affreux, et tomba sans avoir le courage on la force de regagner sa niche. J'eus un miiiiient de remords en voyant fumer l'oieille de ce malheureux animal, et en entendant ses cris douloureux, mais, pensant au bonheur d'êlic maltraitée p:ir ma l;inte aux yeux d'Ur.snIe, j'étonflai ce mouvement île pitié. J'él;iis liéioïqucment restée dehoul, ma |)incette .i l.i main ; ma victime se roulait à mes pieds, Mademoi^elle de Maran accourut, et entra loul effrayée. Son m;iitre d'hotcl la suivait non moins inquiet. — lionlé du ciel! qu'y a-t-il'? s'écri;i-l-elle en se précipilanl sur Félix. Qu'y a-t-il, miMi pauvre loup?... Puis, apor(anant son oKalle coinplélemenl brûlée, elle releva la tête el me dil en furie : — Petite slupide! vous ne pouviez p:\svcillersnrhiietreiiipeelicr d ai prochcr du feu... Servicn... Servieii... vite, de l'eau fraîche... de l:i glace...

Puis, les yeux égarés par la colère, les lèvres éemnantes, ma tante, ou!ili:iiit ses procédés h;diitu('ls, me pritpir les bras, me pinça jnsiprau sang, et s'écria : — Tu ne pouvais pas veiller sur lui, vilaine sotte, indigue créature !... Mademoiselle de .Maran avait mic si terrible ligure, elle avait r:iir si méchant, ipie j'eus un moment d indécisiim : je pouvais lui laisser croire que l;i brûlure de Félix était la suite d'une imprudence, mais je surmontai bien viie cette h'iclie faiblesse ; m'échappanl de ses mains, je lui iiioiilnii la jiiucelle que je Icnais enco/e, en lui disant avec un calme siipeihe et tiiompli;int • — J'ai fait rougir celte pincette an feu, cl je m'en suis servie pour brûler l'oreille de Félix.

Je n'av;iis pas terminé ces mots, que je sentis sur ma joue les doigts osseux et .secs de ma tante. Le soufllet fui si violent, (pie je faillis lolnber à la renverse. Qiioi(|ue ma douleur eut élé violente, (]U(.i(pie la fniyeur ih ma t lUle fût giimde, je ne songeai pour aiii.-i dire iiii'a linsiilte; je devins pourpre de colère : sans trop savoir ce que je faisais, je hmçai les pincettes de toutes mes forcer contre mademoiselle de Marui. L;( f;ilalilé me servit ;i soiihail; les pincettes alleigiiiienl la m;igiiilique coupe de porcelaine de Sevrés : le royal pié^enl fut brisé en morceaux. Ensuite de celle belle victoire de chien brûlé et de coupe cassée, insensible aux reproches, an< menaces de ma tante, je courus dans le p.arloir, enivrée d'orgueil, en criant de toutes mes forces : — Ursule! Ursule!... viens donc \oir !... Puis, ne pouv;mt s;ins doute résister ù la violence des sentiments qui m'agitaient depuis tpielques minutes, je perdis complètement connaissance... Que l'on jiigf de ma joie! Ku revenant à moi, je nie vis couchée dans mon lit. ma gouvernante était à mon chevet ; ma coii-'iir', ii genoux, tenait mes mains dans les siemies.

Je nty puis exprimer avec ipiel ravissement, avec quel oigiieil, je lue souvins de ma courageuse action. Toute ma peur était d'apprendre l'apaisement de la colère de ma tante. — Mon Dion ' ma pauvre enfant, dii IJIou-

dcau, vous qui (";tos si bonne, comment avez-vniis donc en le cœur <le faire tanl dciiial à ce chien? Il est inécliaiil comme un diMDon... je le sais; mais, L'iMin, c'est lonjours liien cruel à voiis... — El ma laiite ! ma tanic'.... estelle bien fichée? dis-jeavee impatience. — Si ellcc4 fâchée ? .lésns, mon Dieu 1 dit [tliindean ; elle est si fâchée, qu'elle en a en nne attaque de neifs. En revenant à elle, ses premiers mots ont clé d'or(l"iMier(|u'()n vous nn'l an pain et à lean pendant huit jours. — Ah!... Ursule ! m'écriai-je en me jetant au con de ma cousine. — Ce n'est [)as tout, mademoiselle, ajouta II istement lilondcau ; madame votre tante vous fait faire un sarrau de grosse toile grise avec nu ccrileau, avec leipiel vous serez forcée de descendre demain an salon, (jiiand il y aura du monde. — lîisule!... Ursule... tu le vois I elle me punit aussi I elle m'inmiilie aussi... elle me déleste aussi ! m'ccriai-je rayoniianie de bonheur, en embrassant ma cousine. — Ah ! maintenant je devine tout, dit ma gouvernante ; et l'excelleute renime joignit les mains en me regardant avec attendrissement.

CIIAPITRE V.

Première communion.

Malgré sa finesse, malgré son esprit, mademoiselle de !\larnn ne pénétra pas le motif de ma vengeance contre Félix. Klle crut ([iic j'avais a^i par haine et par ressentiment contre son chien. Je n'eus qu'à m'applauclir de ma résolution; Ursule parut exlrcinement touchée de cette preuve bizarre de mon amitié : les liens de notre tendre affection conliiiiierent à se resserrer de plus en plus. Je trouvais Ursule d'un caracleri' bien supérieur au mien; souvent jélais cinpoilée, volontaire, opiniâtre : ma cousine, au contraire, se montrait toujours d'une patience, d'une sérénité parfaite; son regard, doux et limpide, se voilait qucNpiefnis de birmcs, mais ne s'animait jamais du feu d'une émotion vive. Elle semblait destinée à souffrir ou à se dévouer. Mademoiselle de i\laran parut oublier peu à peu la faute dont je m'étais rendue coupable, et continua en loute occasicui de m'exalter aux dépens de ma cousine. Celleci, rassurée sans doute par les preuves d'allachcnienl que je m'efforçais de lui donner, sembla désormais insensible aux perlidies de ma tante

Un des événements les plus graves de la vie d'une jeune fdle qui n'est ])lus un enfant, ma première communion, éveilla plus tard en moi de nouvelles, de sérieuses pensées. Mademoiselle de ftlaran ne suivait aucune des pratiques extérieures de la religion. Rien dans son langage, rien dans ses habitudes, ne révélait des senlimenls de piélé. Elle nous lit donc seulement accomplir cet acte solennel comme nue sorle de uécessilé sociale. Malheureusement, le prêtre chaigé dé notre instruction religieuse accomplit aussi cette céleste tache conmie un des devoirs de sa profession. Se conformant à la lettre de cette cérémonie sainle, il n'eu mit pas l'espiit divin à la portée de notre jeune iniclligence. Ainsi, il ne nous montra pas la confession comme un acte de conlianee pieuse et bienfaisante, à laquelle le prêtre répond par des consolalions et par le pardon.

La confession fut pour nous un aveu pénible et redouté. Ce prêtre, qui venait chaque jour nous préparer à la conminniofi, s'appelait l'abbé Huboiu'g. D'un caiacléie morose et dur, il seuddait lonjours pressé de terminer nos conféiences. Son enseignement était sec, boiil, presque dédaigneux. EliKpieut prédicateur, il avait prêché deux caicmes avec le plus grand succès, cl dé^irail, je ci'ois, vivement d'arriver à l'cpiscopat. Connaissant le puissant crédit de ma tante, il avait (lar calcul accepté les fonctions ipiil iciiiplissait auprès de nous, l'uni l-ious ipiil regardait sans doule comme au dessous de son savoir et de son éloi|nencc. Mainleiiant que je puis conqiarer et apprécier les faits, il me m nilile que les iuslruetions de l'abbé Dubuuig ne difléi aient en rien de celles de nos anires |irol'esseurs; il nous donnait des leçons de leligion, rien de plus. Hélas !... heureuses les jeunes lilles dont l'éducation religieuse a élé développée, fécondée par la tendresse d'une mère, inlermédiaire sacré entre son enfant et Dieu ! Ke faut-il pas, pour ainsi dire, fpie les éclatants rayons de la linnii're divine ne pém'trcnt les natures enfiiitines, encore si tendres, si délicates, tpi'an Iravers de l'amour materner.' Sans cela on l'st, à ici ài;e, ébloui, mais non p.is é( lairé.

l'ourlaiil, riii^iinel religieux qui exislail, ipii a lonjours exislé en moi, me révélait coniusemeiil la sainlelc de l'acle .nnpiel j'allais prendre jiart. Seulomi'iit, daii:> iiuni ignorance, je restreignis à mes sentiments personnels ce màjeslUî u\ symbole, immense connue Ihinnanité. Communier avec Ursule, ce lui pour moi prendre devant Dieu l'engagement sacré d'élu- |«iiir elle la su'iu' la plus chréliemie. Ainsi je coueenlrai sur elle le diivom-menl sans bornes ipu' la leligion réclame pour tous. Notre cousécraliou an pied des aiilels lut pour moi la cousécralion sainte, élonielle, de notre amitié. Je le sais, mnn Uieu, la loi sacrée s'élend à tou:^ et non pas à un seul ; mais le Seigneur, dans sa miséricoiile, a dO lirciiilre en pitié deux pauvres enfants orphelins, (pii, dans leur exaltation ingénue, rallacliaieiil leur fralernilé louchante à l'un des plus imposanls mystères de 1,1 religion . .

De ce jour, nos liens me parurent indissolubles ; nous fai-.ious les pi njels les [i\us extravagants : nous ne devions jamais nous quitter, jain.iis

nous marier, vivre comme vivait ma lante. Charmée par l'amitié, cette future existence de vieilles filles nous semblait la plus enviable du monde. Les trois ou quatre années qui suivirent ma première communion se passèrent sans événements importants. Mou seul chagrin était de nie voir, malgré mes prières, loujoiiis plus élc'gamiuent vêtue que ma cousine, et d'entendre mademoiselle de Mann dire devant moi cl devant ma cousine aux personnes qui venaient la voir :

— C'est incroyable comme les années changent les traits! Tenez, par exemple, Malhilile était seulem'iit jolie élant enfant; eli bien ! à mesure qu'elle grandit, elle devienl dune beaiilé si accomplie, si remarquable, qu'on se retourne pour la voir; Ursule, an contraire, qui avait nu petit minois assez gentil, devient, eu granilissaut, un vrai laideron ; avec cela l'air si coiniuun, si commun !... tandis que sa cousine a une physionomie si dislingiiée ! Mais, hélas ! que veux-tu, ma petite, ajouta mademoiselle de .Maran en s'adressant à l'isulc avec une résignation hypocrite et en prenant son air de bonne femme, il faut nous résigner et en passer par là. ISoIre coté, à nous, dans la famille, n'a eu ni la gràee ni la beauté en partage. Je puis bien eu parler, moi qui suis laide comiiie les sept péchés capitaux, et bossue comme un sac de noix. Mais, à propos, ajoutait ma tante en s'adressant à ses complaisants, esl-ce <|Ue vous lie trouvez pas qu'Ursule a la taille un peu voûtée, un peu tournée'? Ce n'est presque rien, mais certainement il y a quelque chose, n'est-ce pas? C'est comme un ressouvenir de famille du colé palernel.

Les complaisants de mademoiselle de .Maïaii ne manquaient pas de nier faiblement, et ma taule de s'écrier : — (Juelle dillérence avec Mathilde ! Voilà une vraie taille de fée, droite comme un jonc, flexible comme l'osier; il n'y a pas une jeune personne de son âge qui réunisse comme elle la grâce à la majesté, l'esprit à la beauté. Que l'aire à cela? Toi qui n'as pas ces belles qualités, ma pauvre Ursule, crois-moi, pour te consoler d'être en tout si au-dessous de ta cousine, il faul radmiier, vois-tu, car l'admiration est la consolation des vilaines ligures généreuses; ce sera d'autant mieux de ta part, que c'est suilout (pi.ind on te compare à Mathilde (pi'iin le trouve laide. C'i'st tomme moi, je ne p.iraissais jamais si airrciisc ipi'en compagnie d'une femme jeune et belle ; mais, ainsi que je te le dis, je me consolais en l'admiraiil. Et puis eiilin tu as mille raisons pour aimer .Malhiliie : votre amitié me charme, elle me prouve que tu n'es pas ingrate. Ta cousine ne t'a-t-clle pas fait donner la plus maguifiipu' charité du monde ? celle d'une éducation splendide. Sans elle lu ne l'aurais jamais eue, cette éducaliun-là. Est-ce que ton père aurait pu le donner des professeurs à un louis le cachet .' Encore une fois, tu fiis bien d'aimer, de bénir ta cousine ; grâce à elle, tu peux, par ton insliuelion, par les lalcnis, faire oublier que ta liguie esl ;iussi peu agréable que la sienne est ravissante.

Il n'y avait rien de plus perfide, de plus odieux, de plus dangereux, que ces blâmes et ipie ces louanges sur nos avantages ou sur nos désavantages physiques. Je n'ai jamais compris (elle l'ansse modestie ipii consiste à nier sa beaulé. C'est un fait indépendant de soi. Si l'on csl belle, l'avouer n'esl pas s'enorgueillir, c'est dire vrai. Je conçois, m conlraiie, la |diis scrupuleuse, la plus délianle léscrve dans lappiécialion qu'un peut faire des lalenlsou des avantages acquis. Je crois donc qu'à seize ou dix-sept an^ j'étais belle, non pas sans doute aussi belle (pie le prélendait madeinoiselle de Marau : mais enfin je l'étais assez pour justifier quelque peu ses louanges, si elles n'eussent pas élé si cruellement exagérées. 11 en élail ainsi des blâmes qu'elle piodiguail à ma cousine; sa taille élail grande, mince, parfulement droite; m, ils, ce qui donnait une apparence de réalité aux méchaiicelés de ma t.inle, c'est qu'Ursule, comme loutes les jeunes personnes qui oui grandi tiésvite, se tenait un peu voiliée. On voit quel art, quelle suite mademoiselle de .Maran mettait dans ses perlidies. C'( lait le même système qu'elle avait employé depuis mon enfance. Sons un cerlain point de vue, elle disait vrai, et, de plus, l'arme élail à deux tr.incliants. Ma tante voulait blesser douloureusement Ursule dans sa vanilé, et exciter mou amour-propre juMpi'au ridicule.

Si les idées les plus f.iihses, les mensonges les plus avéïés, lors(|u'ils sont incessamment répélés, linisseut par jeter et laisser des traces profondes dans notre esprit, que sera-ce lorsipi'il s'agira d'appai entes vérités ? Ma cousine avait fini par se croire dénuée de tout charme, de tout agi l'Uicnl ; si je l'assurais du conli aii e, elle considérait mes paroles comme dictées par un sentiment d'alfecluense pitié, et me répondait : — Mou Dieu! que lu Ci bonne de chercher à me consoler ainsi ! Je ne m'abuse pas, mademoi-,clle de Maran a raison, tu es aussi belle que je suis laide ; j'en ai pris mon parti.

Sans doute le langage de ma cousine élail sincère. Rien alors ne pouvait me fiire supposer ipie ma taule eut atteint son bnl, qu'elle cul fait germer d'amères jalousies dans ce (d'ur candide et pur. Mais, bi'das ! l'avenir prouvera si ce ne fut pas un crime, un grand crime à mademoiselle de Maran, qui avait smidé les re|ilis les plus secicls, les plus Miinlires du cieur liiim.iin. d'avoir risqui' senlement d'éveiller d.uis lame d'Ursule la plus ell'iayaule, la plus atioee, la plus implacable des passions : ^I;^vlE. L'.iutré danger, celui d'evaller mon amour-propre outre mesure, élail moins gr.ivt'. Eu agissant ainsi, ma lanle me reiui.iil inéiiie un service à son insu. Elle me mit pour j.imais en garde coilUc les Halleries exagérées. Ce qui rend les llattcries dangereuses, c'est riialiiliide, c'csl la conscience d'avoir été loué avec lendressi', avec tact, avec vérité. On se Udssc alors aveuglément aller au charme de ces

paroles iMeiivcilliintes; elles vous appellent un passé rempli de con- (iaiice, iraiiiniir et de sincérilé. (Jiiclle puissance il■|■t'si^lilll(.•, entliaiUeressc, n'aiirail pas une flânerie cpii seinlileiail coiiliiiiier les louanges d'nni' nicie? , • .•

(Jiiand je pailais à Ursule de nos projels de pcliles fillis, de ne jamais nous marier, projels auxquels je voulais d(;uieurer lidele, elle me dirait en souriant Irisleuienl : — Cela csl bon pour moi de lesler vieille lille, je suis pauvre, sans agréinenls ; mais loi, riche, belle, cliarmanlc, lu le marieras, lu seras heureuse. Seulement In nie garderas une petite place dans (on co'ur et dans la maison, pour que je puisse à cluKpie instant assister à ton bonheur.

Hélas! la l'alalilé se rit quelquefois bien amèrement de nos vœux et de nos prévisions 1 J'avais alteinl ma dix-seplieme aiinée. Nous n'étions, nia cousine et moi, presque jamais soilies de l'hôtel de Marau.

Quehpiefois nous allions aux Bouffes ou à l'Opéra avec M. d'Orbeval, mon tuteur, mais nous n'avions pas encore élé présenlées dans le monde. Très-rarement nous restions le soir dans le salon de ma lanle. Elle voyait beaucoup pins d houuues (pie de fenuues, et la présence de deux jeunes filles est presque toujours une gène pour la coiiversatioii

Mademoiselle de Maran, sojigeant sans doute à mi^ marier, se résolut, à son grand regret, de me mener dans le monde au comiiieiicement de 1850. Elle nous fit part de cette résolution, à ma cousine el à moi, en ajoutant, selon son habitude, quelques choses désobligeanles pour Ursule. — Ce n'est plus chez moi seulement que lu vas avoir à souffrir de la comparaison qu'on fera de loi et de Malhilde, lui ditelle; mais au grand jour, devant tout le monde. Arme-toi donc de courage, ma chère enfant. Ta première épreuve se fera bicnlôl. Demain malin je vous présenterai à madame l'ambassadrice d'AiUriihc, et mercredi je vous conduirai au grand bal qirelledoiiiie.il est temps que vous cuiriez dans le monde. Je suis vieille, d'une mauvaise saiilé ; je ne voudrais pas mourir sans voir ma obère nièce mariée, el surtout mariée comme je le désire.

ClIAriTRE VI.

L'entrée dans le monde.

Lorsque mademoiselle de Maran nous eut annoncé qu'elle nous conduirait au bal de l'ambassadrice (rAuliiclie, Ursule et moi nous fûmes Irès-iiiqnieles; cela était fort simple, car nous vivions presque dans la rciraile. bien de plus monotone, de plus régulier que nos babil udes.

Le malin nous prenions nos leçons. Dans lapres-midi, selon la saison, nous allions nous promener, soit à pied avec madame lilondeau, soit en voiture avec mademoiselle de Maran; puis nous renliions, el, ;ipiTS nous èlre li;ibillécs, nous reslions (piehpiefois dans le salon de ma l;inle :"i tnivailler jusqu'au diner. l'Iusieiirs de ses amis veii;iient la voir à celle lieiir(> Ils élaienl peu niimlireus, el tous d':meiens c(imp:igmins d'émigration de mon père, l'arini eux, nous aimions beaucoup M. de Versae, l'un des grands officiers de l;i maison du roi.

Malgré ses siii\arrte-di\ ans, on ne pouvait voir un vieillard d'un esprit plus gai, plus jeune, plus ainrable. Il élait dune lourmrre encore tiès-elégante, moul;Mt à cheval i\ merveille, et ne manipi;iil :mciiiie des chasses du roi on de M. le dauphin. 11 avait toujours élé pour moi d'une boulé parfaite, el, à ma grande joie, il ;ivait souvent défendu Ursule en pren;inl très-gaiement son parti conire ma l;inle. M. de Versae élait d'un caractère cbarmanl, mais sans consistance; il av:iil passé sa vie à plaire, et il lui eût élé impossible de ne pas dire une chose ;rimal)le, gracieuse cl llallciise. Jamais il n'avait, je crois, prononcé un mol ((ni ;\pproelràl de la critirpie. Je suis mainlen;inl qiielipielois leirlée di; croire que celle impitoy;ible bienveillance cachait, sinon un profond dédain, du moins rnii; parfaite iridillérence de loiil et de tous. Mais si ce seiilimi'nt evislail ehez M. de Versae, il deven;iit diflieile de le pénétrer ;i travers l'enveloppe d'iirbanilé et d'affabililé exijnise dont il s'entourait. D'ailleurs je n'ai jamais pu me représenter M. de Versae ne souriarrl pas ou ne lliilhinl p:rs : il avait les plus belles dents du inonde, un sourire Iressédriisanl ; peut-être ces avantages dr'ciderent-ils de son optimisme.

Je vois encore sa ligme remplie de noblesse et de cette gi;(ce alfoctneiise particulière aux vieillards heureux. Il porl:iit ses cheveux blancs avec be;iuconp de corpietlerie. Lorsipie le soir sa loilelle. d'une reeherr lie penl-èlre extrême pour son âge, était rehaussée du cordon bleu el de l;i plarpic du Saintlilsprit, on ne pouvait ini;igiiier un type plus agré;\ble du grand seigneur d';iulrel'ois. 11 voyait rarement m;iilami' la direhcsse de \ersac, sa Iciiime, qui, depuis la reslaiiratioii, était relirée ;i l'Ahbaye-anx-Bois, où elle s'occupait de pieuses et bonnes œirvres. Ce qui nous faisait encore aimer M. de Versae, c'étaient toules ses narralions enchanteresses des bals de madame la duchesse de Berry, et surtout des quadrilles costumés. M. de \ ersac él;nl un lionrme de plaisir jiar excellence : il parlait de ces fêles, de ces disLraclions de la vie oisive el opiilenle, avec le plus vif iiilérèt. Parmi les autres personnes qui composaient, le malin, le petit cercle de mademoiselle de M;rran, il y avait encore un des ministres du roi. C élait le meilleur homme du monde ; il nous amusait fort par ses disiraclions et par ses insurmontables envies

de dormir, auxquelles il cédait quelquefois en plein jour avec une bonhomie charmanle.

Ce qui menait le comble à notre joie, c'était l'arrivée de M. Bis. on, homme d'rrne scieirce |irodigieuse et d'une réiiUUrtion europijenne; il passait poirr Tmi des merrihr'es les plus éirrirrenls de l'Acadénrie des sciences. C'était rm gr;md boriime maigre, hairl de six pieds, avec une torrte petite tête, et la llgur e la plus débonnaire qu'on pût voir ; son long cou sortait d'une cravate blanche roulée en corde, dont le nœrrd se trouvait oïdinaiiement derrière sa tête. En toute saison, il porlait nu spencer vert, fourré d'astracan, par-dessus sou habit noir ;'i birges basques Pour lien au irrondi' on ne l'aurait fiit monter en voiluie, laiil il avait peur de verser; aussi, lors des temps pluvieux ou boueux, arrivait-il (prelipiefois chez mademoiselle de M;iran dans un état :i faire |iitiê.

Bempli d (spril, de connaissances, de bonté, il n'av:iil qu'une m;rnie incurable, celle de loircher ;'i tout, de tout dér.inger de place, et souvent de loin casser. Ma l;inle se mettait dans des colères furieuses: mais comme elle aimait beaucoup causer sciences avec un homme d(! la réputation de M. Bisson, elle linissait par s'apaiser. Je irre sorrviendrai toujours d'une chariiianle tabatière ornée d'émaux de l'elilol ipie ma taille lui avait iinprndeniment conliée, :iu milieu d'une dissertation sur un des derniers mémoires lus, je crois, par M. le duc de Liiynes ;i l'Académie des sciences, sur les vases étrusques.

M. Bisson comincuça par rouler innocemment la précieuse boite dans sa main, puis peu à peu la conversation s'anima. Maderiiorselle de Maran ne mettait aucune mesure dans ses altaqrres; plutôt qrre de céder, elle niait l'évidence. Le savant, exaspéré par je ne sais plus quelle fausse ;iffirnralion de ma tante, s'écria, en frappant irnpélneusement sur la chemiriéi; : — Eh! non, non, non, mille fois non, el eueoi'c non, madariie. (,lia(|ue négation était accompagnée d'rrn grand coup de labalière, donné ;'i tour de bras sur la tabletle de marbre.

Ma tarrte ne s'aperçut de la destruction de sa fragile boîte qu'au nuage de tabac et aux éi lais d'émaux qui s'en échappèrent. — Ah ! l'affreux brise-loul, s'écria t-ellc en colère : qu'est-ce qu'il m'a encore cassé h'i? mais c'est ma l;ib:iliere de l'elilol! Ah! le vil.iin homme ; mais, monsieur, pour l'amour- de Dieu, teuez-vorrs donc tranquille! vous me jetez d*i tabac dans les yeux, vous m'aveuglez ! Tour celle fois, je vous défends deremellre les pieds (liez moi, enlendez-vons... M;i l;rb;rlièrc de Petitol!... L'antre jour celait une bonbonnière de cristal de roche irisé, une bonbonnière de cinquante louis, s'il vous plait, qu'il m'a mise en morceaux en faisant gesticuler ses grands bras ! Alfez-vius-en... de chez moi, je vous en supplie... allez-vous-en... vos couvers;rtious me coulent trop cher, s;ins compter que vous avez rincouvénient d':rrriv(M' toujours l'ail comme un voleur et de m'apporler ici toules les buies dis rues de Paris. — Vous ;ivez beau dire, madame, s'écria M. Bisson courroucé, je no moulerai jamais dans ime voitrrre: j'y suis résolu, j'aime bien mieux s;rlir votre lapis ipic de me casser le cou ! El le savant ne parla pas aulrcuienl du désasire de la laliatieie. — Tenez, monsieur Bisson, dit ma lanle, fiissez-moi Irampiille, vous allez me mellre hors de moi; failes-moi l'amilié de sortir tout île srrile, el surlorrt ne levenez plus. — Et où vnulez-vous donc rpre j';iille .' il n'est que dinix heures et demie, jc^ n'ai p;is besoin d'être ii l'insliiirl avant Inris heures et demie, dit .M. Bi-soii ; et il se plongea dans rm farrlerril, en s'emparanl d'un écran qu'il commenç.i de démoriler. — Coamieul ! où je virrx que vous alliez ! s'écria mademoiselle de Maran outrée. Esl-ce que irra maison est l'aile pour servir de salli' d'asile aux membres de rinsliliil désœuvrés'.' Ah! mon Dieu! (pi'est-i e ipTil fait encore là'.' Allons.. .. bon... mainleriant le voilà qui travaille à me c;isser un écran. .Mais c'est intolérable... mais c'est une peste, mais c'est nu tléai; ipr'nu cire aussi malfaisant ; et mademoiselle de Maran fut obligée d'arracher des mains de M. Bisson l'éi ran déjà presrpie brisé. — C'est élonnaut corume on travaille peu solidement de nos jours ! cela vient de ce qu'on exagère la production outre mesure, dit M. Bisson d'un air médilatif en s'.irinaiit d'un petit b.ilai de cheminée dont il se servit pour lisoirrier en guise de pinceltes, à la grande irrr)>alience de ma lanle, ipii se mil dans un nouvel accès de colère.

De pareilles scènes, souvent renouvelées, nous diverlissaient beaucoup ; car M. liisson revenait au bout de deux orr Irois jours, compléleinent oublieux de ce qui s'était pas'é, cl rnadi'uroiselle de .Marau ne pouvait lui garder lancnne. Ensnile de celte réception du malin, nous dinious avec mademoiselle de .Maran ; elle n'aimait à se eonlraindi'e eu rien, n'inviLiit personne. On faisait chez file une chère excellenle; elle élait goinrnande el avait une manie ipii nous causai! d'insurmontables répugnances. Son maître d'iiolel, Servien, lui apporlail tout ii' qu'on présentait sur la table, car elle gonlait à tnul, et souvent, pardonnezmoi ce détail, mon ami, elle se servait avec ses doigts, ensnile c'était son chien lu Irx, alors v;rlélndiiiaire, qu'elle faisait manger dans son assietli'. La durée ilii ilincr nous l'Iail presque un supplice. Nous renlrions un moment dans le salon, où nous rislions jrr-qn à ce que mademoiselle de Maran lût eoinplêlement endoiriiie daui son laiiteuil, coulmiie à laqu Ile elle ne mainprail p;is. Ses gens avaient ordre de ne jamais la reveiller, et de prier les personnes rpil auraienl pu, par' hasard, venir en prima sera, d'altendre dans nu autre salon. r<ons remorUions, avec Ursule, dans noire appartement sur les Iruil heures, el là, imus causions, norrs lisions, nous faisions de la musique jusipi'à rin'Uiedrr llié.

Jamais nous n'assistions aux soirées de mademoiselle de Maran;

elle y rcccvrtit pou de femmes : celles (|trelle voyait étaient généralement de son àye. Vous concevez, mon ami, (iiriiaLiliiées eoninie nous l'dlions à celle vie moiiolone, nous lievious cire un peu élilouies de la pcr>pe( live de i)als el de lèles (|iie ma lanle veuail de nous ouvrir. IJi •ippi'i'naitl celte nouvelle, noire premier uiouveincnl lui joyeux; peu à peu la réilexion ;unena des pi'usécs niélancoliipies. Je passai dan-, une agilalion singulière la nuit (pii précéda le bal. A mesure (pie le jour de celle fêle approchait, je nie sentais de plus eu plus Irisle el accablée. Je n'avais pas eu le bonlicm de jonii de la tendresse de ma mère... je ne la regrcllai |)eul-<"lre jamais davantage ipi'à (et inslant. L'expérience m'a prouv(! (pie mon iiislinct ne m'avail pas trompée : c'est surtout lors(pie nous cnlions dans le monde que la solliciludc proledrice, iiuposanle d'une mère nous esl iiulispcusable. Chacun sail (pie l'apparilioii oriiciclle d'une jeune lille an milieu des l'cles, dont les eouvcuauces de son éducaliou l'avaiiiil jiHipi'alnis leinie éloignée, cncoiirate, aulorisc, pour ainsi dire, les piéleniions de ceux qui peuvent deiiiaiider sa main.

(Jii'elle suit ou non jusiiliée, on a géiiéralenieiil une telle créance dans la sagacilé du Cù:iir d'une iiu'i'e, que cei laines vues, cprlaiii-s e-péraiices peu dignes ou peu siisceplihles de réussir, craignent d'allronter celle pénéli'atioii maleiiulle, si adcnlive et si défiante. Lorsque au contraire une jeune lille est orplicliiio, de qiiebpie allection qu'on la suppose entourée, on la croil, on l.i sail plus isolée, moins délendue ; elle devient alors, pour pin qii'i Ile soil riche, une sorle de proie, de conquête, si vous voulez, à laipiello tous veiilenl piéleinlre. Sans voir aussi claircnient dans la lUiiilouieuse inquiétude qui me tint éveillée une partie de la niiil, j'av;;is nn vague pressentiment de ces penséis; j'élais choquée, presque irriléc, en songeant que des iudiricrenis allaient m'exainiiier, me coinienler, suiiputer nia l'orluiie, peser ma naissance, me classer dans la calégoric des parlis d'une manière plus ou moins avaiitagcu.iC. Il nie semblait (pie je n'aurais pas éprouvé le moindre de ces si-riipiiles si j'avais acconipagué ma mère.

.l'avais un aulrc iiiolil' de coiiliariélé, presque de chagrin sans doule : j'élais loin de partager les (iréveulions de ma lanle à l'égard de ma cousine; mais, ;i force d'eiili ndre niadenioisellede i^laran répélcripi'Ursnle élail laide et sans aucun agrciiienl, j'avais fini par craindre ipie le monde ne coiiliruK'it le jngenicnl de ma tante, et ipie mon amie ne s'aperçût du |)cn de succès qu'elle aurait. Je tremblais qu'une fois au grand jour des salons, Ursule, malgré sa douceur, malgré sa résignation haliiliiclle, ne iiLcnviàl les frivoles avantages qui lui manquaient, et que sa jalousie ne se changeât pcul-êlre en un sentiment plus amer. Son amonr-proprc n'avait jamais souffert (ju'en présence de qncNpies amis de mailenioiselle de Slaran. Que serait-ce s'il allait èlre cruellement el pnbliqnemenl atteint par une dédaigneuse indiiféience? f!(lle préoccupation fut peut-élre celle de loules qui me lonrmeiila le plus, tanl l'amilié d'Ursule élail précieuse pour moi. D'ailleurs, suis lui dire un mol de ce projet, je pensais sérieusement aux moyens de partager ma fortune avec elle. Ce n'élail p:is une de ces ccagéralions enf;;nlines aussi vile oubliées que conçues, c'était une lésolnlion fciineinenl arrêtée; pour la réaliser plus cerlaincnienl, je ne voulais pas en parler à ma lanle, élanl bien décidée à poser ce don comme la première clause de mon contr;il de mariage.

Ou rira,é.ans doule de ma naïvclé à propos d'affaires d'inlcrèl, coiiinic on dit; je remercie le ciel de n'avoir pas été mieux ni pins lût iuslruile; j'ai dû dbenrciix nuunenls à celle iginiraiice. linllii, le jour du b;il arriva. Malgré sa laideur el sa mise négligée, madeiiioiselle de Blaran avail un goùl exquis : sa couslanie habiluile de crili(pie, sa haine de ce qui était jeune cl beau, l'aviiienl rendue si dillieile, ipie ce qu'elle approuvait di'vait être au moins irréproehable. l'Ile nous avail fait faire deux loilellcs cliaiuiaiilesabsolumenl p;u'eilles. l'ius lard, je me suis demandé cmiimenl inadenioiîclle de 5laran avait lilé assez géiwireuse pour ne pas m'affiibUM' de quelque robe on de quelque coiffure di' mauvais goùl; Cela lui eût élé très-facile, el m'cùl pour longleuips donné nn ridicule, car la prcmieie impiession que ie(,'oit le niduile est souvent inelïaçal)li\.. Mais une nicsqiiiiie vengeance élnit indigne de ma lanle; elle voulait, (lie lit mieux. Si ji\ ne cr;uguais de désonloniicr 1rs éiénemeuls, en rappoilanl ici des choses (pie je n'ai jin apprcuiire qiii^ plus laid, ou venait (pi';i celle l'poipie de ma vie j'i'lais di'jà presipie eu\elop|iée dans la lr;une que la haine de mademoiselle de .Mar;ui avail ourdie contre moi avec nue si'irelé de prévision qui prouvait une bien profonde cl bien fatale «onnaissance du cœur luiuiain.

CHAriTRE VII.

Le bal.

Dès le malin, Ursule cl moi nous causâmes des grands évéïicmcnls de la soirée; je Ironvai ma cousine irès-aballuc, déiianle d'elle-même, et r('Solue à ne pas aller ;i ce bal, FJIe me dil (pi'elle avail pleuré loiile la niiil, pourlaiil sa ligiiie n'élail ni p;'ile ni l'alignée ; sciiliMnenl elle av;iil nue expression de mélauc(die charinaule. Je la vois encore, la lèle baissée, le Iront caché par les boueles de ses cheveux bruns, presque aflai.-sée sur elle-même, les mains croisées sur ses genoux, cl soupirant

de temps à auire en levant vers le cid un regard voile. — Ursule, Ursule, ma sœur, lui dis-'C eu l'embras-aiil avec tendresse, je l'eu supplie, rejii ends courage, n'aie (las de ces hayeurs; ne suis-je pas avec loi? connue loi ignoianle de ce monde où nous allons? cl doni, comme d'ux eufanis, nous nous épouvantons, j'en suis sure. On ne fera pas atleiilioii à nous, peu à |jen nous nous y habilueions. Toujoui'^ à colii Juiie de l'aulre, ce s( ra pour nous un bonheur ipie de nous i onlicr nos observations. Eh bien! si, pour la première fois, nous soiiniies gauches, embarrassées, nous trouverons Lien, à noire tour, quelque conlidcuoe maligni! à nous faire.

Ur-iile sourit . et me répondit en serrant Icndreincnt mes mains dans les siennes : — l'aidonneinoi, Malhilili', mais je ne puis le duc mon effroi (bi nioiide... Jamais... je le scn , je ne pourrai m'y habilner ; cela n'csl pas enlaiilillage, c'est conscience, c'est devoir. Quand un esl, comme moi, pauvre et sans agréiiienl, on ne se met pas en évidence, on lesle à lombre, on ne va pas au dev:int des dédains... Toi, ^ |a bonne heure, tu as tout ce qu'il lant pour ])ar»ilre. pour briller dans le monde... Vas-y seule. Je l'allendrai, je ser.ii si heureuse de l'entendre r:iconter les succès! Ces lèles splendides, je les verrai par tes yeu s; : cela me sullir.i. l'uis, souriant avec gr.ice, elle aioiita : — Tiens, je serai, non pas la Ccndiillon du conte de lée, lualhenrense el oubliée; mais une Ccndrilliui volonlaire, licureuse de le voir belle et admirée. Uni, quand lu arriveras du bal, bien lasse de plaisir, bien rassasiée de flalterics, lu seras accueillie par mou regard leiidrcim ni inquiet, et tu lu rc|ioseias de les succès dans le calme de mon amillé pour toi.

Il fallait voir el cnleudre Ursule p(mr la Ironver, non pas belle, mais eiichanleresse, malgié I irrégularllt; de ses Iraiu. .Sa voix émue avail un limbre si pur, si suave, ses yeux bleus avaient une expression >i douce, si imploraiile, (pi'on se lronv;iil irrési^liblement siibjugnii... — Ursule ! m'écriai-je, comment peux-lu concevoir mi; telle déliance de loi, lor-s- (jne lu parles, lorsque lu regardes ainsi '. Moi, la soîiir, moi qui ne l'ai jamais (piillée, moi i|ui dt^viaisctre habituée;! ta voix, à Ion icgard, en ce inonienl je te trouve belle, m;iis belle ;i être jalouse, si je poin;iis l'èlre. Tu ne te conn;iis pas... In ne l'es jauKiis vue, pour :iinsi dire... là ois-moi d{uic, malgré les méchancclés do mademoiselle de Mai;ui, malgré les déliances, lu es chai manie, l'enses-lii que la sœur soil c:qiable de le ironiper'? Allons, Ursule, mon ;imie, du courage; appnyonsnuus l'une sur l'antre ; soyons braves, affrontons ce grand jour, cl demain, jieiil-être, nous rirons de nos terreurs... Eniin, je le déchire ipie, si lu ne m'accompagnes pas à ce liai, je n'irai cerlainemenl pas si'iile.

— Maihilde, je l'en supplie, n'insiste pas. — Ursule... à mon tour, je le supplie. — Je ne puis. — Ursnie, cela esl mal... Tu le s;iis, iii;i lanle te reprochera d'avoir refusé de venir ;'i ce bal pour m'ciiipêclier d'y aller... Tu la connais; lu sais si je suis malhenreiise ipiand je le vois iiijuslcnienl grondée... Eh bien ! vcux-lmiie cau.serce chagrin'/ Ursule, ma sœur, me reliiscr ser;iil dire que lu me crois iudilVércnlc :i les peines... cl je ne mérile pas ce reproche. — MalhiUle... ah! que dis-lu? s'écria ma cousine: maiiilenanl, je n'bésile pins, j'irai.

Tins le iiiomcnl approchait, plus j'élais inquieio, moins encore de moi que d'Ursule. M;ilgré mon a|ip;ireiile sécurilé, je ne savais si elle sérail ou non à son avanlagc eu loilelle de bal. Pour ne pas émousscr ma première impression, au lieu d'aller la voir s'habiller, lorsque je fus prêu-, je descendis dans le salon, .le trouvai mademoiselle de .M;irau et .M. le duc de Vcrsac, qui devait nous accompagner :i ranibassadc. Je n';d [lins de prétentions ; ma premièn" heanlé, ma \)rcmiere jeunesse, sont si loin de moi ! je rivsscinble si peu m;iiuleo;iiil il ce que j > U.is alors, ipie je puis jiarler de moi ;'i dix-sepl ans coiiuiie d'une élranuére : il y a d'ailleurs du courage, de la modeslie, de 1 bumililé. à savoir dire : j'élais belle. Il y a inaiii'cnanl dix ans de C(da environ ; j'élais d.ins iniiic la Heur de mes jeunes annéis, coilTée en banile;iu, mes cheveux blonds ornés d'une branche de bi nyères roses ; j'avais une robe de crêpe blanc Ires-simple, garnie seulement de Irois gros boiiquels de hinyeies naturelles, pareilles .à cilles de ma coilfurc; madame l:i dauphin;' avail en rextiême boulé de choisir dans les serres de Mi ndon ces llciirs du l];ip, d'une grande rarelé, el de les envoyer ;i niadcmoisellc de M;ir:in. J'av.iis l;i taille lièsniinee. .M. de Veisac me lit, je crois, un eouiplimeiil sur la rondeur de mon bras, pendant que je mettais mes gants. (Juaut ;i mon pied el ;'i m:i main, ce sont les seules choses donl je ne puisse p;is parler, car ils n'ont pas cb;ingé.

Il f.illnt que niadeiiioiselle de Maran me lronv;it bien ainsi, peul-êlre même irop bien ; car, en me voyant, elle ne put s'empêcher de froncer les sanreiis, malgré son habitude de me donner des louanges oiiliées. l'onrlanl elle réprima ce premier moiivemenl. el dil à M. de Vcrae :

— N'est-elle p;is loiile charmante el belle coiiime nn aslre, celle ch.'re enliinl'.' — Elle a beureusenieiil assez d'espril pour qu'on ne craigne pas de lui parler de s:i beauté, répondit M. de Versae on souriant.

Mademoiselle de Maran portail, comme loiijoiirs, nue robe (le soie earinélile, el, pour la première fois, ji- lui vis un bonnet fort simple, orné d'une braiulie de souci. J'allendais l'ettliée d Ursnie avec iinpiétnih' ; elle parut enlin. Je n'ex:igère p;is en di--;inl ipie je la reconnus à peine, laiil je la Irouvais embellie. Elle était surloiil coifl'ée ;'i ravir. Ses beaux cheveux bruns, séparés nn milieu de smi (ronl. lomkiieiit en longues boiK'les (le cliaipie ci'ilé de ses joues, el desc ciidaienl presque jiis- (pie sur ses épaules ; sa p;deur rosée, son regard :'i demi voilé, son (bmx et IrisIc sourire, el jusqu°:'i son inainlien un peu languissant, scniblaieul

personnifier en elle l'idéal de la mélancolie rêveuse, expiession que ne peuvent janiajij rendre l(^b (ii,'nrL'S régnliéremcnt lielles. On dirait qu'il l'ant ((u'iiiie pliysiiinoniie niélaneoliqne semble rej^reUiT quelque perleclioii, alln (pie icUe sorte de déliance modeste lui devienne une gràee de jilus. Lor^ciiie j'ai lu Sliakîpcarc, j'ai toujoiu's évo(pié le souvenir d'Urside lors de ee bal pour me re|irésenler Opliélie.

Au lien de se tenir un peu voûtée, selon son liabilude, nia coiisitie prouvait, par sa démarche pleine de souplesse, que sa taille était irré- [iroi-liabli' ; seulement, comme elle inclinait toujours un |ieu son front ainsi qu'une Heur penchée sur sa tige, ce mouvement, donnant à son cou une légère courbure d'une élégance extrènie, ajoutait encore au tliarme de son maintien. Ou lisait sur son visage une tristesse doucement conleuue, (\u\ se mêlait aux joies du monde, sans y prendre part. Le regard d'L'rsule, presque suppliant, semblait enfin demander pardon de cequ'elle restait étrangère aux plaisirs qu'une piéocciipation douloureuse lui rendait indifléreuts. .l'élais habituée à voir Ursule souffrante el résignée. Mais le jour de ce bal, célail, pour ainsi dire, la souffrance intime et la ré=ignatiou poétisées, je dirai inainlenant habillées pour le b.d. .'(lais, hélas"! des épigrammes ne me vengeront pas du mal affreux (pic celte amie m'a causé... Pouvaisje croire à tant de dissimulation ? Ht cnrore, non, non, ce n'est pas elle qu'il faut accuser, c'est mademoiselle de Maran, dont les railleries perfides... Ces tristes découvertes n'arriveront que ti(q) tôt... revenons à mon récit.

Je m'étais approchée d'Ursule avec cnipresscmont pour lui prendre la main el la féliciter d'êlre aussi charmante. M. de Versac s'é(Mia : — De grâce, restez ainsi un moment loiiles deux vous donnant la main ! (juel addi'able contraste ! vous, Miithilde, belle, ravissante, lu b'ont rayonnant de bonheur et de grâce, vous qui serez la reine (|e nos fêtes... et vous, Ursule, touchante Image de la niélanculio qui sourit, une laiine dans les yeux. Mademiiiselle de Maran se mil à rhc de toutes ses (orces, et dit à M. de Versac: — Pourquoi donc vous arrêter en si beau chemin, et ne pas pousser jnsipfà la coiupaiaison de la rose gloiieuse et de l'humble violcUe, s'il vous plaît'.' listce que vous venez des bords du Tendre et du Lignun, bel Alcandie? Laisscz-iniii donc tranquille avec vos contrastes. La rose a prés de cent mille livres de rente, et lii violette n'a pas le son ; voilà pourquoi l'iuie levé le front, et pourquoi l'aulre le baisse modestement.

La ( omparaison de M. de Versac, la méchante remarque de niadenioisello de Maran, et peut-èlie la vue d'Ursule, ipio je n'avais jamais vue si jolie, m'inspirèrent, pour la première lois de ma vie, niio pensée de jalousie, (pii se changea bientôt en dépit conire inoi-inêine. Ne déniant pas de ce (pie disait ma taïUe, je nie crus l'air orgiieilleuseineiit satisfait que donne la richesse, et j'enviai l'iiilércssante modestie d'Ursule, qui jelait sur ses traits un cliarmc si touchant. Sans doute, celte pensée mauvaise dura peu; sans doute, j'eus bonle de moi-même, en songeant que j'avais assez peu de g/'oérosilé pour jalouser à ma cousine, à mon amie la |ilus tendre, jnsipi'à f intérêt qu'inspirait sa [lauvrelé ; sans doiile, cnlin, sans la maligne obsorvalion de ma tante, je n'eusse jam;ns ressenti ce mouvement d'envie, pent-êlre excusable, pnistpie riclie j'enviais d'être pauvre. N(\innioins, celte impression nie laissa un rcssenlinienl amer. Au monniit de partir, iM. de Versac dit à mademoiselle de Maran : — Voyez un peu quoi oubli ! Uonlran est arrivé d'Angleterre ce malin, et je ne vous en ai rien dit. — Votre neveu !... eh bien ! ce sera un danseur tout liouvé pour ces jeunes filles.

Je regiirdai Ursule avec éliinncnient ; jamais .M. de Versac ni mademoiselle (le MaiMU navaiiiit prononcé devant nous le nom de ce neveu. Niiiis allions nionler en voilure, lorsqu'un des amis les plus intimes de ma taille, vint lui demander ipiehpies moments d'enlrolien au sujet d'une afiaire très-imporlante. Mademoiselle de .Maran pa^sa dans sa bibliolliè- (pie; M. de Versac luit le journal du soir. Sous le pi'ét(!xtc d'arranger nue épingle de coiffure, j'emmenai Ursule dans la chambre de mademoiselle de .Maran ; là, lui sautant au cou, je lui avouai rranehement mon nioiivcmeul de jidousie, el, les larmes aux yeux, je loi en deniiindai pardon. Ursule fut aussi lourhéc jusqu'aux larmes de ma h'anehise; elle nie rassura par les plus lendres piotestaliiiiis. Je renlrai dans le salon 11! cieiir calme et contenl, me promcltaiil bien, ainsi cpie je l'avais dit à Ursule, de tâcher de ne pas avoir l'air d'une héritière. IS'ous partîmes pour l'ambassade.

CUAPITRE VIII.

La présentation.

En entrant dans le premier salon de l'anibassade, acconipagnée de M. de Versac, je sentis ma résoliili.;ii ni'abandonner. Il fallut l'accueil plein de grâce et de bonté de inadaine rambassadriee dAiitiielie pour m'cucoiirager un peu. .Mademoiselle de Maran doiiuiiil h liras à Ursule. Plus (pu; jamais je pus apprécier quelle élalt l'iniluente de ma taule, et combien on la ledunlait. La femme la plus agié.ible, la plus à la mode, n'aurait pus élé plus cnlmnéc, plus coin lisee à son eiilrée dans le bal, (pie ne le fut mademoiselle de .Marau ; elle recevait ces resiicctucuses prévenances, ces hoinin.iges empressés, avec un Irès-giand air et une affabilité prolectiiee jircsipie dédaigneuse. Nous allâmes du ci'ilé de lu

galerie où l'on dansait. M. de Versac, à qui je donnais le bras, me nomma différentes |ieisoniies (|ui méritaient d'ètic distinguées.

Nous nous arrêtâmes nu moment auprès d'une des portes de la galerie. J'entendis là les paroles suivanles, échangées entre deux personnes que je ne pouvais voir. — Eh bien! vous savez... Lancry est arrivé d'Angleterre... Je viens de le voir... Il est plus brillant que jamais... — Vraiment! il est de retour'.'... reprit l'aulre personne. La ducbes-e de Richeville doit être bien joyeuse, car elle avait été plus que triste de son départ... Pauvre femme !...

A un mouvement assez brusque de M. de Versac pour nous frayer un passage dans la foule, je compris qu'il voulait distraire mon attention de cet cutrelien, ([u'il n'élait pas convenable que j'entendisse, et dont M. Gmitian de Laiicry, sou neveu, était le héros. Je n'attachai alors aucune imporlance à cet incident, et je suivis .M. de Versac. Avant d'arriver au bal, il me senililait que tout devait m'embaiiasser : mon niaiiitien, ma di'inarche, mon regard ; niais, ma preniière émotion passée, une lois au milieu de celle sociélé à laquelle j'appartenais, je nie sentis non pas rassurée, mais, pinir ainsi dire, placée au milieu des miens. L'on n'est pretqiie jamais gêné ou intimidé ipie lorsqu'on aborde une sphère au-dessus du celle à laiiuclle on appartient. Je recouvrai bienii'jt toute ma llherlé d'oiiservalion. En entrant dans la galerie où l'on dansail, je fus (iresque éblouie do l'éclat, de la inagiiiliceiice des loileites. Madame de.Wirecourt, amie do ma tante, et qui chaperonnait une jeune femme récemment mariée, nlfiil de nous niénager une place auprès d'elle. Ma. demoiselle de Marin accepla ; Ursule et moi nous nous assîmes entre madame de .Mirecmiit ut ma lante.

M. de Versac nuiiià (piilta pour aller chercher son neveu, qu'il voulait nous préïeulcr, ^^ Eh bien ! dis-jo tout bas à ma cousine, ce n'esl pas si effrayant, après tout; es-lu un peu r.issiirée? — Non, me dit Ursule, je ne puis vaincre mon émotion ; je Iremhle ; c'est à peine si je vois ce qui se passe autour de moi. — Moi, je vois fort bien, lui dis-je gaie^ ment ; et, pour lui donner un peu de courage, j'ajoutai : — J'avoue que je trouve ce cnnp d'oui charmant. Quel dommage que lu ne puisses png en jouir ! Déeidénienl, c'est une bien jolie chose ipinn bal.

Comme je disais ces niots avec une joie n.iïvc, ma tante, à côté de qui j'étais aussi, so prit à rire aux éclats. Plusieurs personnes qui étaient debout devant ijous, pendant le repos d'une valse, se retournèrent. Madame de Mirecoiirl, (pii se trouvait de l'autre côté d'Ursule, se penclm et dit à ma lanlo : - ijn'avez-vous donc à rire ainsi? — Esi-ce qu'on peut y tenir, avec une petite moipieuse comme elle? dit mademoiselle de Maran en me montiant à son amie. Si vous entendiez combien ses remarques sont drôles, malignes... c'est à en mourir... Prenez bien garde à vous, car elle eiiiporie la pièce d'abord ! Puis, se retournant vers moi, ma tante ajouta à demi-voix, d'un ton affectueusement grondeur : — Voiilez^voiis bien ne |ias avoir autant d'esprit que (;a, mademoiselle! on dira que c'est moi qui vous ai rendue si méchante. Tout ceci fut dit à voix basse, mais de façon à être entendu des personnes qui nous eiiloiiraieiit.

Je regaiilai nia tante avec un profond éionnement. Ursule, se penchant à mon oreille, me demanda ce (pie j'avais dit de si plaisant à mademoiselle de .Maran, et de quel lidicule je m'élais choquée. — Mais d'aucun, lui répondis-je. Je ne comprends pas un mot à ce qu'elle vient de me dire.

Voici le mot de cette énigme. Ma tante voulait commencer à mo faire celte réputation de mécbancclé. (iràce à ses perfides paroles, plusieurs personiKîs placées devant nous (l'une d'elles, la bonne el charmaiile lady Filz-Allan, me l'a répété plus tardj ciurent être l'objet de mes moqueries. J'entrais pour la première fois dans le monde ; pour plusieurs raisons, je devais être assez rcmanpiée. L'exclamation de ma lante sur mes observations malicieuses devait donc se lépandre, et se répandit à l'instant. Il n'est pas, pour une femme, de plus funeste répiil.lioii que celle d'ctre mêiiic spirilucllenienl moqueuse... Les sols la redoutent el la calomnient; les gens d'esprit la jalousent ; les caractères bienveillants el généreux s'en éloignent. Aussi une demi-heure no s'était jias écoulée depuis mon arrivée au bal, que j'avais déjà des ennemis. Lady Filz-Allaii m'a dit depuis que ma niéi haiu clé fut un moment la nouvelle du bal. On s'cntrclint de l'ironie moidanle de mademoiselle l\Iailiilde de Maran. (On m'appela ainsi pour me distinguer de ma taille.) l'ersoiine n'avait enteiulii mes sarc:ismes, il est vrai ; mais, ainsi (pic cela arrive toujours, tout le monde en parlait.

Ma lante voulut complclcr sou ouivre ; quelques minutes après, an milieu d'un nouveau repos de valse, elle dit tout haut à Ursule : -^ .Von Dieu ! ma pauvre enfant! n'ayez donc pas l'air si sérieux, si mélancolique ; soyez donc un peu de votre âge, si vous pouvez : qu'est-ce que c'est que celle sauvagerie-la ? Ces mois de ma lante aussi entendus, répétés, coinmcnlés, élabliienl positivement que j'élais aussi moqueuse, aussi étourdie, ipie ma cousine élait limide, scn.-éc, réfléchie. Le monde re\ ienl bien raicmcul de ses premières iiii| ressiuns ; ces quelques mois de ma lante curent donc une grande inllnenie sur ma desliiiée. Hélas! il liait toul dire, mon inexpérience, ma vanilé, augmentèrent encore la poilée du mal ([u'oii me faisait... Plus lard, je rléplorai amèrement celle répiilalion iU'. mécbancelé moqueuse. J'eus d'abord assez de faiblesse pour en être presque llatlée, presque lière. Je me croyais belle, je peiisais (pie l'ironie était un brevet d'esprit. La valse finie, M. de \'ers;ic s'approcha di; ma lante avec son neveu, M. le vicomte Gonlran de Lan-

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Madeinoi-

La corbeille de jasmins et d'héliotropes. — page 31.

J'étais bien jeune, et chez inaiîemoiselie de Mar.in je n'.ivais vu personne qui pilt en rien Hto. C()inpar(! à M. de Lanery. Ancien page du roi, il avait servi et fait Irès-vaillaininent la guerre en Espat;ne. Attaché plus lard à luie grande ambassade, il avait, au bout de quelques années, abaudoinié l'état militaire; et, gràee aux bontés du roi et à la protcriion de M. do Versac, il avait élé nommé geutilliomme de la chambre du roi. Ma première entrevue an bal de l'amliassade d'Aulriebe me revient trèsprésente à l'esprit. Il y avait en grande réception au château ; beaucoup d'hommes de la cour étaient venus au bal en uniforme. BI. de Lancry sortait aussi des Tuileries; il portait l'éclatant babil de sa charge, et avait au cou le ruban rouge et la croix d'or de commandeur de la Légi(m d'honnein"; à son C('ilé, la large plaque d'un ordre étranger. M. de Lancry était d'une taille inoyeiiiie, mais de la plus cxtn'Uie élégance ; ses traits, d'une régularité parfaite, étaient (selon ma tante, et elle disait vrai), étaient ceux « d'un jeinie Grec d'Athènes, animés de toLite la finesse cl de toute la grâce parisienne. » C'était, disait-elle, l'idéal du joli. Il avait des cheveux châtains, les yeux bruns, les dents charmantes, une main, un pied, à rendre une femme jalouse ; je vous l'ai dit, ayant trente ans :i peine, il n'en paraissait pas vingt-cinq. Ces avantages nalincls, relevés d'insignes honorables qu'on n'accorde généralement qu'a un âge pins mûr et qui semblent tonjoms annoncer le mérite, devaient donc rendre M. de Lancry inlininient remarquable.

Lorsqu'd s'approcha de ma tante, elle bn tendit la main et lui dit : — Bonsoir, mou cher Goulran !... Votre oncle m'a seulement appris tantôt votre retoin- de Londres. \'A\ bien '. qu'est-ce que vous avez fait dans ce cher pays'/ M. do Lancry sourit, s'approcha de mademoiselle de .Maran, el lui dit tonl bas quelcpies mots (pie je ne pus entendre. — Voidezvous bien vous taire ! s'écria ma tante eu riant. Fuis elle ;ijoula • — Heureusement, on peut tout dire ;i une mère bobie comme moi ; seulement, poiu' l'aire pénitence, vous allez faire danser ces petites filles. Se tournant alors vers moi, ma tante dit :'» M. de Lancry d'un air rempli de dignité

qu'elle prenait mieux que personne quand elle le voulait : selle Maihildit de Maran, nia nièce.

.M. de Lau(iy s'inclina respectueusement. — Mademoiselle Ursule d'Orbeval, notre cousine... îijoula ma tante avec une nuance presque imperceptible, pourtant assez niar(piéc pour qu'on sentit qu'elle voulait établir à mon avantage une sorte de distinction entre mon amie et moi.

M de Lancry s'inclina de nouveau. Je baissai les yeux, je inc sentis rougir beaucoup. Ma main était près de celle d'L'rsiile ; je la serrai presque avec crainte. — Mademoiselle voudra-t-elle me faire la grâce de danser avec moi la première contredanse ? me dit M. de Lancry. — Oui, monsieur, répondis-je en jetant un regard inquiet sur mademoiselle de Maran.

M. BissoD.

M. de Lancry ine salua, et, s'adressant à Ursule, il lui dit : — Pnis-jo espérer, niademoiselle, que vous daignerez m'aceorder la mémo faveur que mademoiselle de Maran. pour la seconde contredanse'? — Sans (ionte, monsieur, répondit Ursule avec un soiqtir : et, baissant la tète, elle jeta, à travers ses longs cils, un mélancolique regard siu' M. de Lancry.

A ce moment, une fort jolie femme, éblouissante de pierreries, trèsbrnne, très-mince, d'une tournure très élégante, d'une physionomie iière, liardie. ayant de grands yeux noirs très-perçants, et un peu rapprochés de son nez, fait en bec d'aigle, s'arriita devant nous; elle donnait le bras à un jeinie colonel anglais. — Vous êtes bien oublieux de vos amis, monsieur de Lancry. dit-elle dune voix soimre et douce.

M. de Lancry se retourna vivement, reprima un embarras assez visible, et diten s'indinant : — .le ne mérite pas ce trop aimable reproche, madame la duchesse ; je suis seulement arrivé ce matin de Londres ; el j'espérais avoir demain l'honneur de vous faire ma cour.

MÂTHILDR.

Combien certains pressentimenis trompent peu, mon ami ! Du moment où j'entendis M. de Lanciy dire à celte femme... madnrnc la duchesse... je ne doutai pas un moment qu'elle ne fût madame de Uiclieville, dont j'avais entendu le nom si indiscrètement rapproché de celui de M. de Lancry. On préluda pour la contredanse. — Voyez combien je suis bonne, dit la duchesse à M. de Lancry : je vous pardonne voire oubli, et je vous dis même en confidence que je ne suis pas engagée pour cette contredanse ; suis-je assez généreuse ?

M. de Lancry la regarda de nouveau d'un air étonné, presque stupéfait, et répondit avec ime gène assez évidente : — Et moi, n'ai-je pas trop de bonheur?... j'aurais pu danser cette contredanse avec vous, madame, et je vais avoir le plaisir de la danser avec mademoiselle de Maran, que j'ai en l'honneur d'inviter à l'instant. Madame de Richeville, croyant qu'il s'agissait de ma tante et que M. de Lancry plaisantait, partit d'nn éclat de rire, et s'écria : — Vous arrivez d'Angleterre pour faire danser mademoiselle de Maran...

il y a donc à Londres un Excentric- Club?

vous voulez donc vous signaler parmi les plus Intrépides?

M. de Lancry se hâta d'interrompre madame de Richeville. Elle avait la vue très-basse, elle ne s'était pas aperçue de la présence de ma lante. — Je dois avoir l'honneur de danser tout à l'heure avec mademoiselle Mathilde de Maran, dit M. de Lancry en appuyant sur ce nom Mathilde , et en s'inclinant légèrement de mon côté. — Ah ! je comprends. On la mène donc déjà dans le monde? dit la duchesse.

Elle prit son petit lorgnon d'écaillé , et m'examina avec une curiosité qui me sembla malveillante. J'étais au supplice. Ma lanle n'avait pas perdu un mot de celle conversation. Voyant le lorgnon de la duchesse de Richeville encore tourné sur moi, elle parut choquée, et lui dit de sa place, d'une voix aigre el iuipérieuse : — MaiLime la dtichefse, n'cstce'pas que ma nièce est charmante?... — Cli;irmante, madame, répondit la duchesse d'un ton sec en rabaissant son lorgnon. Elle s'approcha de mademoiselle de Maran, et lui lit une demi-révérence pleine de grâce el de noblesse.

J'ai su depuis que ma tante et la duchesse se détestaienl, ce qui m'expliqua l'attention avec laquelle on avait examiné ces deux adversaires également redoutables. — Eh bien ! madame, reprit ma lanle, je suis ravie pour celle chère petite que vous la trouviez, chaiinante ; l'approbaliou d'une femme comme vous, madame, ne peut que porter bonlicui' à une jeune personne qui entre dans le monde; c'est connue un présage. Malgié ça, j'ai peine à croire que ma nièce puisse jamais approcher'^de voire mérite, madame...

Il n'y avait en apparence rien que de très-simple, que de très-poli dans ces paroles; pourtant je connaissais assez l'accent de ma tanlepour pressentir que ces mots avaient renfermé quelque perlidie. En cll'ut, levant les yeux sur madame de llicheville et sur les personnes (|ni nous enviroiuiaienl, je vis la première affecter un grand calme, et loul le inonde fort embarrassé. Plus tard, j'ai rencontré d.ms le monde madame

L'Opéra. — PAGE 29.

de Richeville ; j'ai su qu'on exagérait jusqu'à la plus odieuse calomnie la légèreté de sa conduile. On disait que sans l'illustre nom qu'elle portait, que, sans la grandeur et les alliances de sa maison, que, sans son iuunense fortune, on l'ùi dinicilemeni fermé les yeux sur ses fautes, et que son mari avait élé forcé de se séparer d'elle. Elle était néanmoins parfiitemcnt bien accueillie dans la meilleure compagnie, à laquelle elle appai tenait; seulement, les jours de réce|ilii)n au cliàleau, madame la daupliine semblait lui témoigner son blàuie pai' un abord glacial.

On comprend maintenant loul ce qu'il y avaii d'amer dans l'apostrophe de mademoiselle de Maran. Celle-ci, prolilanl de son premier avantage, porta un dernier coup à madame de Richeville en s'écriant: —Ah ! mon Dieu ! les beaux rubis que vous avez là, madame ! Esl-ce que ce ne sont pas ceux qui appartenaient à cette excellente duchesse douaiiière de

Rieheville? Quel malheur qu'elle n'ait pas pu vous les voir porter !

et comme ça doit Hiire plaisir à M. de Richeville de vous voir parée des pierreries de madame sa mère !

Pour sentir la cruauté de 11 remarque de mademoisille de Maran, il faul savoir que, selon im bruit accrédité (ce donl plus tard j'ai recomiu la l'aiis--eté), on disiil que M. le duc de Richeville avait donné à sa f( mine celle parure de fimille lors de son mariage , et qu'en se sépaiMiil de la duchesse, il avail eu l.i délicatesse de ne pas la lui redemander, délicalesse que ceileci n'aurait (tas iniilée en coiilinnant de porter ces bijoiiv. Tout le inonde seinblail atlerré de la méeliancclé do mademoi elle de Maran. .Madame de Richeville eut assez d'empire sur elle-iiième pour cacher son lesseiiliineiU:

elle jeta sur ma lanle lin regard rempli de doiieeiir el <le diguilé, el lui dil tres-aflecliieuseineiil : — Vous nie eonihlez , inadaine ; je voiiilr.iis piin\oir re- (iiiiiiailie les iiiari|iies d'iiilérel que vmis me donnez... Mais j'y songe... ]i', jinis vous apprendre au iiHiins une nouvelle (pii vous fera, ji'. l'cspere, un grand plaisir. Vn de vos amis arrive d'Italie . où il était resté pend. ml des années sans qu'on sut ce ipi'il élail devenu.

Mais je le vois... vous êtes inquiète, je ne veux pas abuser plus longtemps de voire ciiriosilé .. Eh bien ' .njoiila madame de Richeville d'un air gracieusement conlideiiliel. eli bien ! sachez donc que .M. de .Morlagne sera ici dans qiiel- (pies jouis. Oui, j'ai reçu de Venise des nouvelles de lui. Un dil (pie c est un roman terrible (|iie sa disparition... Avouez que vous êtes bien surprise el bien heureuse de ce relonr, madaiiie !

Madame de Richeville lança ces derniers iiiuls à mademoiselle de Maran comme un coup de poignard ; puis, eiilcudant les préludes de la conlredanse, elle dil gaieinenl à M. de Lancry : — Je vous offre une valse en dédoiiinia^einenl de la conlredanse que vous m'avez nriisée. El, se loiirnanl vers le colonel anglais qui lui donnait le bras : Montons dans la pelile galerie, lui dil-elle. Je vinubais voir celle conlredanse... Je n'avais jamais vu niadenioiselle de .Maran Iroubli'e Elle le bit beaiiroup des les premiers inolMie niadanie de llii lieville ; mais, qii;!iid celleci eut prononcé ces paroles : M. de Morlagne sera ici dans quelques

MATMILDE,

jours... inn Iniile p.llit et pariil acf;ilil(>i\ au giiind oloniieniciil de ceux (|iii c oiiiKii-saiLMil sou aiiilati', cl ne coiii|)r(i]ai(iil pas le sens caché de la K'poiisi! de iiiadaiiii! de llii liivillc La conlredaiisf! coniniciiça. .M. de Laiici'y eut le lion goill de m'cparyncr des complinieiil'i loiijoiii s ciiibarrassaiils pour une jcime pcrsunne. Il fiil tics-siiuplc, Irè i;ai, sans niéf liani clc, UiC parla de niadcnioisollc de Maran avec mie aircclueu-e véiiéralion, do M. de Vcr>a(: avec lendiesse ; il Iroiiva la pliysiouojiiie d'Ursule des plus lnlt!i(^s?aHles, cl il me demanda ipiel clail le grand cliasîrln rpii l.i ivudail si UKilancolique. Il élail musicien, nous can^Aïues nuisi(pic. .le prcMérais les rnailrcs aiii'mand-, il pn^féiail les mailres lialiens. Il mil une si aimahlc lionhomie dans la discussion, qu'à la lin de la conlredaiise il ne m'iulimida |ii-es(pie plus.

Apres m'avoir raïueuée à ma place cl avoir rappelé à Ursule la pro-^ messe (pi'elle lui avail laile, il alla saluer plu-ieurs femmes de sa connaissance. — Mon Dieu ! me dit lJrsul(!, conniicnl as-lu donc l'ail pour oser parler anlanl'.' ,1e l'admirais. — Oli ! lui dis-je, d'ahoni j'ai eu bien pcnr, peu à peu j'ai rcpi is courage, cl puis M. de l.ancry paraîl si bon, si simple ! I\i vcrias loi-nicme. — Oli ! c'esl à peine si joscrai lui répondre, dil llmidrnienl Urside. — Tu as bien toil, il le Iruiive cliarnianlc, il me la dil loul à riienre, et c'est peut-être cela qui me l'a fait Irouver si aimable...

.le ne pus conliuucr ma conversation avec Ursule. Tous les hommes qui c(Minaissaicul ma laiitr vim'cnl la saluer. Pai mi eux elle nous présenlail cens qui él;d<'ul d'un âge à danser, et non, eûmes bientôt, Ursule et moi, un grand nombre d'eugagcmcnls. J'étais si occniiéc à regarder danser que, bien que je le voulusse, j'avais à peine le Icuips de songer aux dernières paroles de madaiiu' de liicheville au su.jet de M. de Moi-iagne. .l'avais (onjoin-= conserve de lui ua souvenir jilejii de gratitude; il avail élé dans mou enfance mon prrmier diSleilscur. Depuis Imil ou neuf ans, ou n'avait presipie jamais prononcé son nom chez ma laule. .le me rappelai seulement alors avoir plusieurs fois entendu dire qu'on n'avait pas d<^ ses nouvelles. Sa vie élait si étnuigc, on lui savait une Iclli! habitude de voyager, que je ne Iroiivai lA rien d'élonuant. Seulenienl, ce qui me paraissait extraordinaire, c'était l'eflit presque écrasant que l'annonce de sou rclour [iroduinait sur niadumoiscllc de Maran. ,1e bis lirée de ces réllexioiis par le sou d'une valse, l'arini les couples qui fuient bientôt ciuporlés dans sou tourbilloM, ju vis iM. de Laiicry et la duchesse de lîicheville. lîlh^ avait une taille accomplie, el, ainsi (pii' lui, elle valsait à ravir. Les boucles de ses cheveux, noii's coinnie du jais, (pi'elle portait Iréslongs, tlullaienl avec grâce autour de sa lèle expressive, nu peu renversée eu arrière.

11 fallait que celle feioiuo fut bien furlo de son iunocciico, on (pi'elle ciit nu bien prohind dédain des jugements du nu)iide, pour le braver si ouvei lemenl après les nuits cruels de mademoi nllo de Maran, (pii venaient de réveiller pour ainsi dire tous les scandales léils nu sniqiusés de la conduilc de madame de Itiibeville. Ce ipii me surpiil beaucoup, ce fut l'expression des Ir.iils de M. de Liuieiy pend. ml celle valse ; il semldail lour à tour dédaigneiis, sardouiquc cl in lié ; lorsqu'il reconduisil madame de Hicheville à sa place, il me parut qu'elle sonriail avec ameriniiie de quelques iiarules qiie M. de Laiicry lui disait à voix basse.

.l'éprouva.i d'abord, je ne sais pourquoi, cumme un serrement de cœur en voyant .M. de baucry valser avec madame de liicheville. Je me souvins iimrl,iiii;iireuieui des paroles (|uc j'avais euleiidn prononcer. Je ne diinlai pins ipi'il l'aiinal. lîlh) avidt un air de ié-o!nlitin cl de fieiié qui in'i Ifiayail ; poiiilaul, quand je pensais qu'elle ciait l'amie de M. de i\lorIagiu\ qiu m'avail proti'gée, ipii avait élé, m'avail dil plus lard madame l'i'oudean, si prolomlémenl dévoué à ma mère, je làeliai^ de snrmonlcr l'impression dé^agl•éable (pi'elle me causait. Ces pei^é 'S lurent iiiierroiniaics de nouveau ppr loa conlicdaiisps au\quelles j'élais engagée.

Ma répiilallon de niéi'hancclé était di'jà sans doule parvenue à plusieurs de mes diui^-eurs, car beaucoup d'entre eux, peu-aiit plaire à mon espi il moqueur, se luiicnt en grands fr.iis d'épigiipnincs ; d'antres nie (ireut des louanges onlréi.'S, d'anlres i!-"S plai^aiileries que je ne comprenais pas. Somme lunli!, iiuoiqii'il y eûl parmi eux beaneoup d'hommes agréables, la plupart me semblèrent manquer ahsolnmenl du lad parlai! donl élait diuié iM. de Laiicry. C'esl qu'en olfet il faut qu'un hoiiimo ail beaucoup de mesure et de dèlicalc.^se dans Icsiail poar mcllre <li! jeunes lilles eu Ciinlianee, | our jouir de lou! ce (|u'il y a de cliaiiu.iiil dans leur eulri-licn. Il faut nu l.uigage dont les nuances soient allaililies, luodiUécs ; ainsi c'esl peiit-clrc ic.inqiicr de goill que de louer leur bcaiilé, lauilis qu'il y a toujours de la grâce à louer leur esprit. Leur gaielé a bien plus de charme (piand on ne l'cxciic pas au dJà du soin ire, et c'esl cflaroucbcr la lliiesse excpiisc cl ingénue de leurs obseï valions que d'y rép(Uidre par la médisance. Ce n'est pas de la vanilé (pic de (larler ainsi du plus licl âge de noire vie, à nous aulics lémnies. Nos instincts sont alors si nobles, l! généreux ; nos illusions sont si ra.diciiscs, (pic notre caractère, que nos iicnées, participent do l'élévalion liabiluelle di^ nolie .imc. Je reviens à ce b.d. Je vis Ursule daiisor avec la même grâce tonchan'e et irisle. Lllc' ne semblait pas s'amuser beaucoup; cepeudant elle ne refusa anciini' conliedaii-c, mais elle sonpir.iil cl scuiblail l'.iire nu grand saciilieeeu les acce|UanI.

Apres avoir élé voir, le coup d'ccil du souper cl prendre une tasse de llié, nous qnill.imes le bal. M. de L:mcry, (pii sorlail aussi, nous rctr(Uiva dans le sabui d'altcnle ; il demanda les gens de ma lanle et nous

apporta nos pelisses. M. de Versac donna son bras i"! Ursule, M. de Lauery olîiil le sien à nia(leuuji>clle de .'^lar.in, ipii lui dil en rlanl : — \'oidczvons bien ne pas nie faire de ces ollé!i>aiiles propositions-là, Conlran; est-ce que je suis de (aille à les accepter ? Donnez votre bras à ma nièce, j'irai bien loulo scu'e.

Loi sipie iKMis fûmes moulés en volline, ma taule dit à M. de Lancry : — Ah rù\ Coiilrnn, pnis(pie vous voi'à de relour, je conqile bien vous voir souvent avec velie onde ; vous savez que je ne sniilfrc pas qu'on ino néglig(!. A propos, savcz-voiis qu'elle a un masque d'airain couleur de rote, cette belle (iucliesse, el (pi'il faudrait le Icn de Icnfer pour la faire rougir? Mais qu'est-ce que je dis donc là devant ces jeniU'S (ille- ! Allons, bonsoir, Coniran.et prenez bien garde à vous si vous ne me sdignez pas. .M. de Lancry assura ma lanle de son empressement à lui obéir, el nous rentrâmes à l'hôtel de Maran.

CUAriTllE IX.

Le lendeniain Ju bj|.

Il Cil est de cerlaiiies impressions comme de ccrlaius paysages qui ont besoin d'être vus à quelque distance pour avoir toiile leur valeur. Le lendemain du bal, en rassemblant mes souvenirs, en me r.ippelanl les moindies délai's de cette soirée, j'en ressentis pour ainsi diie le coiilnî-coiip. l'ourlant, pouiquoi le cacher'.' parmi ces souvenirs, un seul douiiii.iil tiuis les anlres : c'était ci lui de M. de Lancry valsant avec madame de Ilic beville nue valse de Weher. Cet air, assez niéIaiicoli(|iie, me revenait sans cesse à la pensée, tandis que je ne me rappelais p.is celui de la contredanse que j'avais dansée avec M. de Lancry. Le résultat de mes impressions lut presque triste. Le monde, malgré son tirhanilé parl'ailc, malgré ses dehors exquis et cliarin;)nls, me bcmblail di'jà une arène où l'on se portait les plus terribles coups, le sourire aux lèvres el des Heurs au frcuit. Ce qui s'élail pas^ié entre mademoiselle de Maran cl la duchesse de lîiclieville lie me le prouvait que trop. Je n'avais eniendu que des paroles polies, et leur seus déiouruc cachail ipiel(|ue cruel mystère.

J'avais ccpeudani été irès-cnlourée. II (pe semblait, sans fausse luodesiie, qu'on me trouvait belle. J'avais remarqué que nicsdemoiselles de B"* et de 1'*" avai(u\l à peine (lansé trois ou qiialrc contredanses, taudis (pie moi el Uisule nous avions di^ souvent eu refuser. Je n'avais pu lu'i lupèclier d entcndic sur mon passage celle espèce de murmure t(uij(nn's ilalltnir aux oreilles d'une femme. .M. de Lancry, sans, comparaison riiomuie le plus agiéible du celle réunion, avait élé Irèsasidii près de nous, et poiirlani le rcgÈCiitiinent de mes impressions' élail Irisle cl amer! Né.inniiius je dus h celle nuit de fête une peujéij, douce comme une uigiio e.-pérancc : M, de .Moi Ligne allait ai river. Je me faisais une joie de sou relour. J« losscolls coiifusémeiil le besoin de conseils graves yl sfiri ; iKin-seulOineul j'éprouvais un ', profonde avcr-inn |iour ma taule, mais ses louanges, mais ses avis, mais ses remarques, me laissaient dois une inquidiude coulinm Ile. J'élais comme ces malliemvux (pii cr lignoni de Irouver du poison d.ius loul ce (pi'ils poi lent à leurs levées. J'aimais Ursule de toutes les forces de mon uma, mais ( lie élail aussi jeupe, aussi inexpérimentée que moi ; je complais absolumeiil sur le dévouemonl de lllondoaii, mais celle excellente femme ne pouvait, no savait (lUBuraimûr avciiglénioill.

Miiu tulrnr, M. d'Oilieval, le père d'UrsnJu, s'élail retiré en Tonraine dans nue proiuiélé qu'il poaséilail, je ne le voyais jamais; d'aill, uis, il élail coinplétenient iJiiiniué par ma lanl'', ainsi que nus anlres parents. Je devais (laiie reganlor l'arrivée de M. lie Morlagie comme un événenuuil très'lieui'cus pour moi; il m'avail d'ailb urs promis de revenir lorsipi il pimrn.it m être d'une ulililé réelle. Ce ((ui lend.iil encore plus vif mon désir de lo voir, c'ét.iil l'espcpe d'efiVoi que ma lanle avail maiiilesté lors(|ne madame de llichevillo lui avait annoncé son retour.

Au milieu de ces préoccupations de mou (spiii, l'r.^ule cuira dans ma chambre; nous cmisânics du bal. Je revins d'auiaiit plus gaienu ut à parler du léger «eiillmeiil de jalousie qu'ullo m'avait in.'ipiio av:int noire dé|i.ul pour l'iunb.iss.ulc, ipie pciidaul loule la durée du bal j'.ivais joui du succès de ma cousine. — Sais-lu bien, ma cbcre Ursule, lui dis je on souriant, (pi'à me voir si rayonnante on a pentèlre cm que c'élail de moi cpie je paraiss;iis si conicnle, Lmdis qu'au contraire j étais orgueilleuse de loi I Bl.iis ipie nous imporlc, à nous ipii comiaissmis les secrets de noire cieur? — Conimcnl Ironves-lu .M. de Lancry .'me demanda lonl à coup ma concilie. — M. ils je le trouve charmant, lui di-:--e un peu surprise de celle question subite. Oui, cbaiiiiaut, surloul ipi uid il ne danse pas avec celle diichcssc de liicheville qui a l';iir si im),érieux.

Ursule me regard.i allcnlivemcni, bais.-a les yeux, garda un inoiuenl le silence el reprit : — Veuxlu, Malbilde, (yie je le dise ce que je crois'? — Dis donc vite. — Eh bien ! je crois que mademoiselle de Maran et M. de Versac seraient enclianiés de te m.uier avec .M. de Lam ry.

D'abord je lis uu gc>ie d'cionnemi ut: puift >! me mis à liic aux ccl.ils. — Que trouves-tu iKme de si dérai.-,ouii,ilile à celle Mippo-iiion, Malhilde? M. de Versac n':',-l-il pas proMiilé M, de Lancry à mademoiselle de Maran? celle-ci u'a-t-elle p;is liès-iusi.unment engagé M. de Lancry à venir souvent la voir le in.itin? Or, qui ie(,'oil-elle le malin?

cinq 011 six personnes très-inlinies. D-.tns. quel but niirait-elle fait une exccplion en faveur du neveu de M. le duc do Veisac? — Veux-tu, Ursule, que je le dise ce que je crois? repris-je en me servant des leiines de ma cousine ; c'est que M. de Versac et madcinoisclle de Maran seraient cnclianlc's de le marier avec M. de Lancry.

Ce fut au tour d'Ursule à souiiie. — Quelle folie! me dit-elle; un si beau parti pour moi, pauvre (ille, liumbie et sans forliiue ! est-ce que cela est pos'-iliie ? uou, non; tu sais mou dcsir, ma résolution de ne jamais me ujai ior ; je me rends trop de justice pour iiréteiulre à ce que je ne puis espérer, et puis ilemaiu il dépendrait de moi d'épouser !\I. de Lani ry que je ne l'épouserais pas. Cela te surprend? Il en est pourlaiit ainsi; il est (rop beau, trop élégant, trop à la mode. Ce n'est pas là le boulii'ur que je réélu relierais; je ne suis pas faite |)Our une position si luill.inte, ma vie doit s'écouler dans l'obscuiilé, je ne dois pa^ avoir d'aiilre lélieité que la tienne. — Nous ne serons jamais d'accord sur le rôle que tu prétends devoir jouer. Ma bonne Ursule, (u verras, si j'en crois mmi cœur, lu seras beureuse pour ton propre compte. Mais, pour païKr de M. de Lancry, pourquoi veux-tu doue que les dangereux avanlages qu'il possède me plaisent plus qu'à loi ? — Pcuuquoi? parce qu'en m'épousant M. de Lancry ferait une sorte de mésalliance, tandis (pie toi, qui possèdes, comme tu dis, les mêmes dangereux avantages, lu ne peux, lu ne dois être, il me semble, que très-cliarinée des suites d'un (lareil mai iagc.— Ursule, lu es (olle ; M. de Lancry ne pense pas [ilus à moi (pie je ne pense à lui; el d'ailleurs, comme loi, j'aimerais un liouheiu' moins brillant, par cela même beaucoup plus assuré. — Lnlin, lu lr(Hivcs M. de Lancry cbarmanl ! — Mon Dieu ! que lu es inécliimle !... Eli bien ! oui, aulant (pie l'on pcul trouver quebprun cbarmanl (pi.iiid on l'a vu deux beiires. — Soit, cl lu le irouves surtout cliarmant (|uaud il ne valse pas avec la diieliesse de Iliclieulle.

Je ne pus m'empêiiier de rougir. — Oui, dis-je ;i ma cousine; je ne sais pouripioi cela est ainsi ; je ne sais pas davantage pourquoi je rougis en renteiidaiil ié|iéler ces paroles que je t'ai ililcs. — Pouripioi... pourquoi?... Veux-lu (pie je le le dise, moi? re|uit Irislcment ma cousine. C'est que lu l'aiiiieias. — Uisule, encore une fois, lu es folle ! — N(in, non, ilalhilde... je ne suis pas Colle... mon amilié pour loi, ma cr;iinte de me voir oïdjliée par toi, ma jalousie d'alfeclion, si lu le veux, me ti;imeiil lieu d'une expérience que je ne puis avoir, el m'éclaircnt plus que loi peulêire sur tes propres scnlinienls... Malliilde... je devais ni'allendre à ce tliaiigeuieul dans la vie, un jour ou laulre cel;i doit arriver... l'ardonne... Pardonne-moi donc mes larmes. El elle se jela en pliirant dans mes bras.

.le ne saurais vous dire, mon .inii, avec quelle profonde émolion je répondis ;'i celle preuve de l'affeclion d'Ursule ; je làebai de la rassurer par les plus tendres proiesl;ilions. — Tiens, lui dis-jc en essuyant mes yeux, il n'en fuit pas davanlage pour me faire prendre M. de Lancry en aversion... je te jure. .. — M;iiliilde... lais-loi... dit Ursule en me niellant doucement sa main sur la bouche... tais-loi... j'ai été sotte, folle, de céder ;i mon pr(Muier mouveiuenl, mais il a élé |)lus fort que moi; mon pauvre cœur était plein, il a débordé, et, d'ailleurs, je ne puis rien le caebcr de ce que je ressens pour loi et à propos de loi.

lilondeau interrompit notre entrelien ; elle enira en disant : — Ah ! mon Dieu, mademoihelle, la jolie voilure ! il n'en est jamais venu de pareilles dans la cour de l'bi'jlel, bien sûr... et quel cliarmant jeune liomnie vient d'en descendre ! Il a demandé mademoiselle de Maran, el il s'est croisé sur le perron avec M. Bisson, qui a sans doute encore cassé quelque ( liose, car il marcbait très-vile, et il s'en est allé sans son chapeau, tant il avait l'air affairé.

Ursule me regarda ; je la compris. Ce jeune homme dont me parlait ma gouvernanle ne pouvait être que M. de lancry. Je fus choquée de celle visite si prouqilc : il me sembla y voir un maïupie de la(:t ; je résolus (le refuser de descendre, dans le cas où mademoiselle de Harau m'en ferait prier sous un prélexle quelconque. Nous cutendimes un roulement de voilure; lilondeau courut à la fenêtre, et dit : — .\li ! voil;i déjà ce jeune bouuiie qui repari, sa visite n'aura pas élé longue. Je fus soulagée d'un gr:uid poids; je regicltai presque de n'avoir pas eu à rehiser de descendre auprès de mademoiselle de .Maran.

Un peu avant dincr, nous allâmes rejoiiidie ma taule dans le salon; elle s'y trouvait seule el semblait très en colère. — Eh bien I nous dilelle, vous ne savez pas un nouveau irait de cet abondnahle brise-tout de M. Bisson? Mais, Dieu merci, il ne icnicllra plus les pieds ici. — .M. Eissou a encore c;issé quelciue chose, ma tanie? — Coninient? s'il a encore cassé quelque cliose... eh ! mais sans doute, et cela, c'est la faute de cet imbécile de Servicn ! s'écria ma l:mle avec un redoublement de fureur. Je lui avais, une fois pour toutes, défendu de laisser jaui;iis seul ce vilain homme dans nimi salon. J'étais dans mon eabinel, oe( iipée à écrire une lettre, ma porte enlr'ouverle, lor^que loul a coup j'enlends nu bruit sec et roulant comme celui d'une crécelle; ne sachant pas ce que ce pouvait être, je nielève,j'eulrc dans le salon, cl ipi'eslce ipie je vois? cet indigne M. Ilissou assis dans mou fiuleuil, len.inl ma pendule entre ses genoux, el tracassanl dans l'inlérieurdu munvemcul avec mes ciseaux; il avait déjà cassé le grand ressort : c'était là le bruit de ciécelle que j'avais eiilendu.

MadeiiKiibelle di' M;u'.ui était si fort en colère, (lu'elle ne s'a|ier(.'iil pas de nos rires étuul'l'és; elle repril : — Mais, en vérité, c'est que je l'aurais Latin si j'en avais eu la force. Vous avez donc juré de tout déiruire

ici ? vous ne pouvez donc vous tenir tranquille, abominable homme que vous êtes ! lui dis-je. — Qu'est-ce que vous voulez donc que je fasse en vous aliendant? moi, je m'ennuie quand je nefais rien, me répondii-iisi hêlcineiil, si froideoienl, en |iosant la pendule par lerre, que, par ma foi! je n'ai pas pu y tenir. Je me suis révollée, je l'ai poussé, je l'ai chassé, et il s'est encouru tout elïaré. — Sans emporler son chapeau, que voilà sur celle chaise, dis-je à ma lanle. — Tant mieux I s'écriat-elie ; je voudrais ipi'il attrapât quehpie bonne fièvre cérébrale, pour qu'on l'enfermât comme un afireux fou qu'il est, malgré toute sa science.

Il fallait que mademoiselle do Maran filt bien en colère, car elle repoussa brusipienieiil les caresses du vénérable Féliv, qui rentra dans sa niche en groiidanl. La vue de Félix me rajqiela la valeur de M. de Morlagne, que j'avais tant admiré dans mon enfance, lorsqu'il avait osé battre ce vilain aniin;d ; j(^ me hasardai à demander à mademoiselle de Maran où él;iil M. de Morlague, et s'il devait bientôt arriver. Je crois que ma taule aurait voulu me foudroyer d un regard. — Est-ce que ça vous regarde? Pourquoi me failcs-vous celle question-là? Esl-ceipic je ni'inquièle de ce que fait cet lioimue? Dieu merci ! quoi qu'en dise celle belle duchesse, dont l'àme est aussi noire que l'enfer, qu'il vous sufiise de savoir qu'il est bien où il est, et qu'il y restera longtemps, entendez-vous? cet affreux jacobin !

Je souligne ces mots, mon ami, parce que je frissonnai malgré moi de l'expression siuislre, presque féroce, avec laquelle ma lanle prononça ces paroles. Je me rappel;ii involonliiiremeul qu'il y avait dix ;ms, presque à la même place, elle avait jclé un regird implacable sur M. de .Mortagnc. en cassant, dans sa rage niueltc, l'iiiguille qu'elle lenait d;ins sa main. Je ne triuiviii p:is un mot à dire ou à répondre à mademoiselle de Maran, lanl j'élais clirayée. Après ipielqucs momenis de silence, elle reprit : — Gontvan est venu nie proposer pour demain, à l'Opér;!, la loge desgenlilshiimmes de la chambre; j'ai accepté, et nous irons.

Je crus èire lièi-liéroï(pie el prouver mon amilié à Ursule en refusant cette occasion de levoii- M. de Lancry. — Je suis fatiguée du liai, ma tante, réi'ondis-ji'; je pr('rérer:iis ne pas aller à l'Opéra. — Vous préférerez ce que'je vous oidoiinerai de pn'fércr, répondit aigrement m;idemoiselle de M;iran. Urside me jeta un regard suppliant. — J'irai à l'Opéra, si vous le désirez absolument.

CUAPITRE X.

L'Opéra.

Ce que m';ivail dit Ursule de la possibiliié de mon mariage avec M. de Lancry me fit profondément réfléchir lorsque je me irouvai seule. Peutêtre, sans les remarques de ma cousine, serais-je resiée longtemps sans me rendre compte de l'impression qiu' le neveu de M. de Versac avait faite sur moi. Je niinlerregeai franchement, en niellant de c(Jlé la préveiilion favorable qu inspirent toujours chez un bouime l'exlréuie distinction des manières, un beau nom et une très-jolie figure. Je me demandai si le souvenir de M. de I ancry me troublait, si je ressenlais pour lui quehpie inlérèt. Il me sembla qu'il m'élail ahsoliiinenl indilléienl; je m'élonnais seulemeul d'avoir élé désagréablement affeclée (u le voyant danser avec madimie de Richeville. Par cela même que la cause de celte dernière impiesbiou me paiMi>sail inexplicable, ji^ m'ob>liiiais à la découvrir, j'y piirvins... !;a remarque d'Ursule m'avail mi^e sur la voie. J'ai toujouis cru ([iie les femmes n'avaient souvent do caracicre arrêté qu'après avoir aimé. Les premières impressions, ou, si cela se peut dire, les premier^ iiilérèls de l'amour nue fois en jeu, une fois sollicités, éveillenl, déveleppeiil, exaltent cerlaiiios facullés de l'àme, nobles ou dangereuses, (pii, peu à peu, envahissent tiuitcs les aulres.

Ainsi, à dix-sept ans, je n'avais aueiuie bonne ou mauvaise (pialilé dominaule; il eût élé, je crois, dillicile de particulariser, l'e piéeiser mon canictère. J'élais lour à tour bumlile et orgueilleuse à l'excès, piirco que, dans ma jeunesse, on m'avait lour à lour llalléo jusqu'au ridicule, ou (1 privée jusqu'à l'iusulle; j'élais pieuse par Cduvieliiiii et par nature ; j'éprouvais le besniii impérieux de remercier Dieu de loul ce ipii m';irriviiil (l'Iieiireiix. ll'.ihordje poussai ce seulimenl, louable pnurlaiil, jusqu'à une pucrililé blâmable, jilus l;u'd jusipi'à une gralilude iuqiie. J'élais généreuse aul;uil (pie je pouvais l'êlre ; mais j'avoue à m;i lionle que je ne lue seiilais j;unais plus piloy;ilile envers les m:illii ineux que lorsque ](; scM'TiMis m ii-même ; j'allais alors avec cmpressenienl au-devant des di):;l^i;r-, d':'.uli!!i, pour làelu'r de les consuler. Le bonheur, sau me rendre égoisle, ni';ihsorh;ril enlièremenl; il fallait provo(pier ma pilié pour me faire comp;ilir à l'al'lècliou. Tendres ou criK^ls, mes ressenlimenlsélaiciit plus diirahles ipie violenls ; je pardonnais un lorl, une offense, iu;iis je n.' l'ouliliiiis pas ; non (pie je cherchasse j.un:iis à nuire à (pii nr;ivait blessée, niais je me veiige:iis pour moi par un mi'pri- cnuleuu. Vous le voyez, mou ;uiii, il n'y ;ivait rien de marqué, rien de bien lr;uiché dans iikmi caractère.

Eli bien ! du joiu' où je vis M. de Lancry pour la première fois, une passion (piej';\vais jusiprahu's cimplélemenl ignor('ecomuieni;;i de poindre en moi : d';\l>iiril imperceptible, presipie in-;ai;is5alile, puisqu'elle se

maniff''--l;iil par une vagiifi ronlr.irii!l!! de vnir un homme, que je connaissais :i |irii;c, v:iIm'1' avc(! nijL' feiiiiiii' (|ue je ne (Diiii^iissais pas. Hélas! je n'ai pas besoin de le dire, celle passion, tpii devait un jour décliaîiitr loiiles les autres, devenir presipie le rnoliile de mon tara(aerc, celle passion élail la jalousie, la jalousie laiilol conlraiiiie, caclice, niée par orcneil. tantôt avouée, éniorée, humble et supphanle jusqu'à la bas-

Ilahiluée dès mon enfance à beaucoup réfléchir et

à me plier sur moi-même, ayant une iniaj^inalion assez vive, un esprit assez pénétrant, je ne fus pas lo!i},'leinps a résoudre celle question que ma cousine m'avait posée : « Poiufpmi m'a-l-il étii plus désagréable de « voii' M. de Lancry danser avec madame de Iliclieville qu'avec toute « autre'.'» Pourlanl, je le répète, en trouvantM.de lancry très-agréable, je ne ressentais rien qui me parût ressembler à l'amour, à ces premières <;uiotions qu'on rêve toujours si sereines et si douces Et puis, d'ailleurs, je pensais qu'il me f.diait peul-êlre Inller de toutes mes forces contre ce senlinient, s'il naissait en moi; il pouvait me rendre la plus malbeureiise desfenunes; car M. de l.ancry ne le parlayerait peutêtre pas, ou, s'il le partageait, ses vues devaient peut-être déplaire à sa famille ou à la mienne.

Au milieu de ces préoccupations, si graves pour une pauvre têie de di\-sept ans, je regrellais surtout la présence de mon seul ami, de M, de Morlagne, en qui j'avais une conliance inslinclive. Malheureusement, les dernières paroles de mademoiselle de Maran firent évanouir les espérances que madame de Richeville avait éveillées en moi en m'annoiiçanl le proithain relourde mon ancien proleetenr. Abandonnée au cours de ces léflexions, bien résolue à épier les moindres mouvements de mon cœur, j'attendis avec une sorte danxiélé celle soirée, pendant laquelle je reverrais sans doute M. de Lancry pour la seconde fois, ^'ous arrivâmes assez tiird à l'Opéra ; la salle élail complélement et brillamment remplie. Madame la duchesse de Iterry assistai! à celle repié-ciilalion. (In donnait le S/c'^c rfc C'ormf/ic. En entiant dans noire loge, la piemière personne que je vis, presque en face de nous, fut madame la duchesse de [liclieville : madame de Mirccourl, une des amies de ma tante, et M. de Mirecourt, l'accompaijuaicnl. Un aulre li.anme que je ne conuaissais pas élail aussi dans la loge de madame de llichcville. Sa (igure basanées classez austère, quoique très-jeune, me frappa.

On ne pouvait i len voir de plus éli gant, de plus joli que madame de lliclicville. Son turban de gaze blanche lamée d'ai'gent allait merveillenscmeul à son leinl un peu brun et à ses cheveux noirs comme du jais; elle portail une l'obe de velours cerise à manches courtes, et, nialgié ses gauls longs, on pouvait juger de la |ierléction de ses bras... Elle leiiail à sa uiaio nu énorme houi|uel de roses bl inclies, l'une des plus grandes rarclés qu'où puisse, dit-on, se procurer en hiver. Je fis tout au monde pour èlre :;u moins iniliiréieulo à sa bcaulé ; je ne pus m'empèclier d'être altrislée : l'air nnl.incoliipie di; la valse de Weher, (pielle avait valsée avec M. de Laiiciy, vint, pour ainsi dire, accompaguei' ces tristes pensées. Madame de Miicconrl se |:euelia vers madaui., de Richeville, qui avait la vue tiès-basse. pour lui f.dre, sans doule, remarquer noire arrivée. La dncbi'ssc priivi eiucnl sa lergnelle, ei me rcg.nda avec beaucoup d'alleiilion, mais non plus avec ralTeclaliuii h.iulaiiie et malvcillaule qui m'avait frappé(' la veille. On leva la tuile. J'aimais tant la mnsii|ue, rO|iéia mi' semblait si beau, que j'é. oulai, ijue je regardai tout avec une avidilé de pen-ionuaire.

Peu-lanl l'enlr'acle, je vis M. de Lancry se présenter dans la loge de madami' la duchesse de [ierry, loge que la princesse n'avait pas quittée pour enircr d.ins son salon. i)7(i(/((mc parut accueillir .M. de Lancry avec beaucoup de bienveillance, causa assez longtemps avec lui, cl, au moment où il allail, sans doute, se reliici' par discrétion. Madame daigna le releuiv (pielqnes momenls enc(U('. I.orsipi'il quilla la luge royale, j'étais cuiieiise de savoir s'il vieudiail nous f.dre visite, .ivant que d'aller saluer la diiebesse de lii( heville. l'end, ml (pielqnes minules, celle curiosilé hil pour moi pres(pie de l'aiig.iisse; imm eieiir hallit bien loil lo;sqiie j'entendis ouvrir la porte de notre loge : je ne ilont.ii pas que ce ne fùl .M. de Lancry. L'elail lui. .le iiu' sentais Iriiuhlée, je n'osais pa ; retourner la tête . Il souhaila le bonsoir à mademoiselle de Maran et à Ursule. Ma taule me loucha légereuient le bras, el médit: — Matbilde! M. de Lancry.

Je me retournai, el je m'inclinai en rougissant. Peu à peu je sentis mon eiidiarras diuiiiiiier, el je pris pari ;i- la conversation. M. de Lancrv hil liès-aimable, liès-s|iiriluel. Il connaissait tout Paris, et tout Paris assislait à celle repréculalion. Je me souviens parfailemenl de cet enirelien, car M. de Lancry m'y apparut sons un jour loul nouveau, et loul à fiit à son avantage. — \ oycms, Gonlran, lui dit mademoiselle de Maran, vous qui allez partout, mettez-moi donc un peu au fail de loul ce beau momlelà. que je ne connais pas; j'y suis aussi étrangère que ces jeunes lilles. Voilà plus de (piinze ans que je n'ai mis le pied à l'Opéra. Il doit y avoir ici loiile la llenr des pois de la bampie! Vous devez] conuaîlre ça de nom ou de vue. (l'est riche à f.iire peur aux honnêtes gei s; ça a toujours une loge à l'Opéra, tandis que nous autres, nous prolitons modestement des loges de la cour, qui sont les meilleur es,nieu merci. — Je serais très-embarrassé, madame, dit .M. de Lancry -, car, pendant quatre mois (pic je suis resté eu .\uglelei re, bien des loges de la banque, comme vous dites, ont changé de mailie. Je ne reconnais presque plus personne ; la Bourse a tant de caprices, elle fait

et défait tant de brusques forlnnes! — Il ne nous manquerait plus que de voir ces gens-là riches à perpclnilé ! ça sérail d'unjoli exemple poui les autres malfaiteurs, dit inade . oisdle de .Maran. Mais quelle est donc celle petite femme, aux secondes, en béret rose? Elle est jolie, n'est-ce pas'/ — Très-jolie, dit M. de Lancry. Elle et son mari sont les héros d nue histoire bien sinqde et bien louchante, ajoula-1-il avec un acceul de mélancolie qui m'élonna, et qui donnait beaucou|) de charme à sa physionomie. — Ah ! mon Dieu ! raconlcz-nous donc cela, (ionlran ! Oommenl s'appelle-t-elle, cette belle héroïne'.' — Le nom de mes héros est tres-insigniliant... Ils s'appellent M. etmadanic Duval. dit .M. de Lancry en sounanl. — Duval! mais c'est un Ires-beaii nom! Est-ce qu'il ne vaut pas bien les Duparc, les Dupont, les Diimont ou les Dubois .' Voyons, Contran, le roman de .M. et de madame Duval. — Figurezvous donc, madame, qu'il y a deux ans .. Puis, s'inteiTompaiil, .M. de Lancry dit à ma tanle : — fenez, madame, votre sourire moipn-ur m'épouvante ! Permellez-inoi de m'adresser à mademoiselle Malhilde et à luadeuioiselle Ursule; elles ne nicî décourageront pas, elles s'intéresse- I ont, j'en suis sûr, à cette naïve hisluire.

Je levai les yeux, et je rencontrai le regard de M. de Lancrv; je ne pus in"em|)êclier de rougir. — Allons ! allons! contez votre conte à ces jeunes (illes. Je ne vous regarderai pas, dit mademoiselle de .Maran : et si je ris, ce sera à part moi. — Eh bien ! donc, mademoiselle, médit .^l.dc Lancry, .M. et m;idame Duval avaient lait un tres-lieiireux mariage. — Mais c'est très-bien! s'écria mademoiselle de Maran ; ça commence tout juste comme une hisloiictle de l'Ami des cnfanis ou de B('i(prin. Je vous demande un peu si (on dirait que c'est un ancien c.ipilaine des hussards de la garde qui raconte de ces choses-là ! Lonlinuez, continuez, voici la belle princesse Ksernika qui eiilre dans si loge avec sa siiiU!. Vous auicz Uni voire hislorietle avant que le portellaeon, le porto-lorgnon, le porte-éventail, le porle-boiupiet, le porte-programme, aienl rempli leurs fonctions. Voilà une belle princesse qui n'aime guère les ( ontes de Uerquin. — Je sais, madame, dit M. de Lancry en souriant maligneinent, toule la diflérence qu'il y a entre un conte (Je lierqiiiu et madame la princesse Ksernika; mais je m'adresse à ces demoiselles: je n'ai pas besoin de leur demander grâce pour la naïve siniplieilé de cette histoire, et je continue :

— M. et madame Duval étaient complètement heureux, et jouissaient d'une lionnête fortune. Je ne sais quelle banqueroule ou quel abus de conliance les ruina entièremenl. M. Duval avail une vieille mère q l'il idolâtrait et qui était aveugle ; elle lui avait abandniné tout ce ipi elle possédait, à condition de vivre avec lui el sa bellc-lille, (|u'cllc ai nait lendreiiient. E'i apprenant leur ruine, le premier, le |dus grand cliagrir. de .M el mad.ime Duval hit d'avoir à craindre la pauvreté pour lent mère, qui, depuis si longtemps, était habituée à un bien-être presque indispensable à son âge. Ds nisolnrenl doue de hii cacher ce dé, a ire. Son inlirmité les aida meiveillcus nicnl à ré.iliser ce projet. (Jnelques débris de foi lune leur periuirem de faire face aux dé|ieii es de.s premieis temps. M. Duval savait parfailemenl l'anglais el l'allemand, il (il des traductions ; sa femme peigu.iit à ravir, elle (il des dessins d'alluini et jusqu'à des évenlails. .\ force de travail, de privations, et snrloiil de présence d'esprit cl d'adresse, ils parvinrent pend. ml pics de deux ans à tromper ainsi leiii mère, (jui, ne ironvanl aui un changenicnl mahiriel dansscs habitudes, ne se douta pas un instanl du malliem qui avait frappé ses enfants, malheur qui lui aur.iit èlé doublemenl fnnesle, el p.ir le chagrin qu'elle en eût ressenti, et par les privati(ms qu'elle eût voulu s'imposer. Enfin, il y a quelques jours, M. Dinal reçut cent mille Ir.iucs avec une lettre qui lui annonçait que celle somme l'iait une restil(Uion de la part du h inqneroulier ipii lavail ruiné. D'autres personnes attribuent ce don à nu bienfaiteur mysléricux.

— Ce (pii parait bien plus probable que le remords d'un mdli'itier, dit ma tanle. — Toujours est-il, mademoiselle, que, grâce à celle somme, ces bons et braves jeunes gens, maintenant babilnés au travail, ont presque retrouvé l'aisanee qu'il avaient perdue, el leur vieille mère ne s'est pas aperçue qu'elle avail c()loyé de si près la misère. — Ça Unit comme ça avait commencé, dit mademoiselle di^ Maran, et ça prouve que la bonne conduile est toujours récompensée. C'est pour cela que, lorsque la belle princesse Ksernika ira devant le bon Dieu, elle n'y restera pas longtemps. — Vous riez, madame, reprit M. de Lancry, eh bien ! j'aurai le c mrage de maintenir cette anecdote comme un des faits qui honorent le plus notre temps. Puis, s'adressaut à moi : — Ne liouvez-vous pas, mademoiselle, qu'il y a une bien rare délicatesse dans «elle conduite '? Avoir assez d'empire sur soi pour étouffer toute |dainte, toute allusion involontaire au malheur dont onsoullre el (pie l'on cache avec une si pieuse sollicitude'.' Avoir, an milieu des inquiétudes navraiiles de la pauvreté, assez de présence d'esprit, assez de force d'àiiie pour conserver toujours le caractère égal et gai que donne l'hahitude de la richesse'? N'est-ce pas enfin un noble et louchant tableau que do voir ces deux jeunes gens tromper si religieusement leur vieille leere, en lui créant, à force de travail, un petit coiq. d'opulence au milieu de leur froide misère'? — Ah! sans doute, cela est beau, cela est admir.ible ! dit Ursule d'une voix émue en poi lanl sa main à ses yeux. En entendant raconter un pareil Irait, .ajouta-t-elle, on ne regrette pas d'elle pauvre, puis(|ue la |ianvrelé inspire de pareils dévouements.

J'étais si troublée, que je ne pus trouver une parole, et je trouvai Ursule bien heureuse d'avoir pu dire quelque chose. M. de Lancry avail

raconté avec une gr.icc parfnile celle hisloirc, puérile sans doule, mais par cela iiiiMiic pleine (le clianiie dans la boiielie d'un homme conitiic iui. l'Iusicurs fois, pendaiil ce récit, j'avais regardé M. de Laiicry; la louchante expression de sa physionomie donnait un nouvel attrait à ses |iaroles; on ne pouvait, selon moi, appréi-ici- si généiensemenl une telle action sans ctie capable de l'imiter. Je leslai inuelte d'élonnemenl ; je ne m'attendais pas à Ijouvcr cette douce sensibilité sous les brillant.-, dehors d'un liomnie à la uiode. Aussi mon cœur se séria bien douloureusement (piand j'entendis ma tante dire à M. de Lancry : — B!a nièce Mathildc est si malicieuse avec son air de saun... Angéli(pie, quelle est bien capable de se moquer de voire conte, au moins, mon pauvre Gontian.

Je levai vivcmenl les yeux sur M. de Lnncry, connue pour le rassurer. Je renconirai son regard, mais si Iriste, mais si découragé, que je fus sur le point de pleurer de chagrin et de dépil. Je ne sais counuenl celte scène se sérail terminée sans l'arrivée de .M. de Versac, qui ne précéda que de quebpies niomcnls le lever du rideau. J'éprouvais un trouble profond, une sorte de vertige, (pie la puissance de la musique augiiienlail encore ; chacune des pensées qui m'agitaient élail, pour ainsi dire, accompagnée d'une harmonie lour à tour rêveuse, tendre on passionnée, qui n'était que Irop d'accord avec l'étal de mon coeur, l'ans certaines circonstances, la musiqueades sédiictionsimmeuses.EllesendjIe Iraduire nos penséesles plus secrètes, les pluscoufuses, quelquefois même les pins coupables, dans un langage si enivrant, que nous nous abandonnons à ses dangereux cnlrainements. Ainsi, sans songer ini instant aux obstacles (pie fioiivait rencontrer le senlimenl qui s'éveillait si délicieusement en moi, bercée par ces adorables mélodies, je me plaisais à rappeler à ma mémoiie les louehanles paroles de M. de Lancry , je me laissais aller à tonte l'adiiiiration (pie m'inspirait le caractère que je lui supposais. Des idées de jaloii-ie venaient aussi inassaillir lorsque, à travers ce songe éveillé, je voyais vaguemenl devant moi la brune figure de la duchesse de Ilichcville.

L'acte lini, j écoulais encore; j'étais si absorbée, que ma taule dut m'appeler à plusieurs reprises pour me tirer de ma rêverie. On sortait de la salle; je donnai le liras à M. de Versac ; M. de Lancry donna le bras à Ursule. Je (f srendis pre (pie machiiialcinenl, entiMulant, voyant à peine ce qui se passait autour de moi. Au moment où l'on vint nous iinnoncer noire voilinc, je sentis un parfum Irès-agré.dile. nids trèsfort ; le frôlement d'iiiie étoile toucha ma robe, et une \oix émue, al'lèctueusc, me dit ces mots presque à liireille ; ~ l'reiiez garde, pauvre enlaiit... ou veut vous marier. . Atlcndez M. de Moi lagiie... Je retonniai vivement la lète pour voir qui venait de me parler; je n'aperçus que lemanleaude satin cerise et h; Inrbaii lamé d'aigeiù de la ilncliesse de ilicheville, ipii descendait lé,^èreii;e:il IcoCalier devant moi avec M. cl madame de Jlii'econrl.

CHAPITHE XL

L'aveu.

Un mois s'élail passé depuis le jour où j'étais allée à l'Opéra avec ma tante cl M. de Lancry. Celui-ci était venu très-régiilieiement voir mademoiselle de Maran, d'abord toes les deux jours, puis tous les jours. A lliesiiieipK^ notre iiitiiiiité augiiieiuait, je déeouvrais eu lui mille nouvelles (pialités cliarmanies; on ne pouvait reiiconlicr un caractère plus égal, plus prévenant, plus délicaleiiient atteiilil. Son esprit lin, ingénieux, savait si ;i(li'oitemeiit déguiser la llatleiie, qu'il mêla laissait accepter, à moi qui nie d 'liais toujours des louanges, en me souvenant des perlides exagéialions de ma tante sur les avanlages dont j'étais douée.

Ardent et gèuéieiix, il n'y avait pas nue iiolile'eanse que M. de Lancry ne défendit avec chaleur. Rempli de modeslie, il soiiliVait visibleiHcul lorsqu'on lui parlait des mérites ipii lui ;ivaieiil valu des dstiiii tioiis toujours rares à sou âge. (gluant à ses succès dans le monde, qnoi(pie, par eouyeuaiice, un tel sujet lut rarement traité devant moi et devant llrsn!(s il était facile de voir que M. de Lancry n'avait pas l.i moindre l.ituilé. Sa conversation était, (piaïul il le V(julait, sinon sérieuse, du moins instructive. Il avait beaucoup voyagé, et voyagé avec Iriiit. Il parlait des arts avec iiilinimeiit de goût, et il n'était pas étranger aux liltéralures coutemporaiiies. l'eiiidre si longncmcnt ses avantages, c'esi pres(pie dire que je l'aimais. .. oui... je l'aimais. Comment ne l'anrais-je pas aiiné? Vivant ebez ma lanle presque dans la solitude, ne vovaiit ipie lui, et le voyant cliaiine jour, pouvais-je résister limgtcnips au' eliainie ipii le rendait si sédiiisanl? Je vous ai dit eombien était Iriste et nionolone la vie que je menais chez mademoiselle de Maran. Dès que SI. de Lancry vécut dans notre inlimilé, tout changea : l'espoir, le plaisir de le voir, le désir de lui plaire, la cr.iinte d" n'y pas réussir, les ressouvenus (pii snecédaient à son absence, les longues réveiies, enlin les mille anxiétés mystérieuses de la passion, me jelaient dans un trouble continu, et le temps s'écoulait avec une incroyable rapidité.

Je l'aimais... et j élais tour à lour bien iieureiise et bien malheureuse de cet amour... J'eiais heiireiise lors(pie, dans mes rares accès de eroyanee en moi, dans mes jours d'orgueil de jeunesse, d'orgueil de beauté, d orgueil de coeur, je me demandais si Contran trouverait dans

une autre les garanties de bonheur que je croyais posséder et que je pouvais lui oITiir, s'il demandait ma main... J'étais malbeurcnse, oh ! bien malbeuieuse, loisipie, doutant de moi. de ma beauté, doutant presque de mon cœur, je n os^iis croire qiiefionlraiipntm'aiinerîje me persuadais même qu'il élait plus que jamais allaclié à madaii.e de Ilicheville. Alors ces mots qu'elle m'avait dits à l'Opéra avec un accent si affectueux : <( Prenez garde, pauvre enfant; » ces mots me reveiiaienl à la pensée. Pans mon découragement, je n'avais plus la force de liair cette femme. J'interpnitais ces paicdes, comme si elle m'eut dil :<( Prenez garde, pauvre enfant, on veut vous marier à Gontran, vous n'avez rien de ce qu'il faut pour lui plaire, et vous soiilfi irez d'un amour que vous ressentirez seule.» Lorsqu au contiaiie ma conliance renaissait, je voyais dans ces mots de la duchesse une sorte de menace déguisée, une sorte de défense de prétendre à un cœur qu'elle possédait. ,1 étais (J'aiilant plus accablée par ces différentes pensées, que je ne pouvais les conlier à personne. Mon tuleur, M. d'Orbeval, avait rappelé Ursule près de lui pendant quelque temps. Notre séparation, qnoiiprelle dut être de très-courte durée, n'en avait pas été moins pénible. Dans ce moment surtout, l'absence de ma cousine m'était doublement cruelle.

Lors de mes doutes les plus accablants, je me rassurais pourtant quelquefois en pensant ipie mademoiselle de Maran n'aur.iit pas si ouverlenient, si particnlieicmenl reçu M. de Laiiciy, s'il ne lui avait p.as fait part de ses vues. Cependant, jamais ma tante ou M. de Versac n'avaient fait la moindre allusion à la possibilité d'un mariage entre moi et M. de Lancry. Eiiliii, ces angoisses cessèrent. Le I.H février, je me rappelle ce jour, celle date, ces circoiisiances, comme si tout s'élail passé hier; le 15 février, j'étais seule dans le salon de ma tante, on j'avais cru la trouver, mais elle élait sortie en donnant ordre di; dire aux personnes qui pouvaienl la deinauder qu'elle allait rentrer. Je lisais les Mi'diladiius de Lamartine, lorsipie j'entendis l.i porte du salon s'ouvrir; Servien annonça M. le vicomte de Lancry. Jamais j(' ne m'étais trouvée seule avec Gontran, je me sentis dans nu embarras luoilel. — On m'a dil, mademoiselle, que m.idaïue votre tante allail bicnint rentrer, et qu'elle priait les personnes qui vieiiilrail de vouloir Lien lattendre... El puis, après avoir bésilé nu moinenl, il ajoiil.i d'one vois émue : -— Lt je ne croyais pas avoir le boiihenr de vous tioiiver ici mademoiselle ; aussi (icrmetlez-moi de proliter de cette rare et précieuse occasion pour vous supplier de nreiileiidre. — .Monsieur .. je ne sais... Q'.o pouvez. oiis a.voir à me dire? réiioiidis-je en balbuti.ml, avec ui: batlemeiitde cuM.r picsipie doulonienx.

Alors, dune voix tremblante dont je ne pourrai jamais oiibiier l'accent enchanlenr, il me dil : — Tenez, mademoiselle, laissez moi \oiif parler avec la plus entière franchise... cl soyez assez bonne pour me promettre de me répondre de même. — Je vous le promets, monsieur. — Eh bien ! mademoiselle, mon oncle, .M. le duc de \crsac, abusant d'un secret (pi'il a pu pénétrer, inaisipieje ne lui ai jamais coiilié, était (Jécidé ;i demander pour moi votre main ;i madame voire lanle... Je l'ai conjuré de n'en rien faire.

Le courage me manqua... Je ressentis au cœur un coup violent; je crus que Vi. de Lancry avait de l'éloigncment pour moi, cl je ri'pondis dune voix fiiblc : — Il élail iniilile de m'apiecudre... nioiisieiir... — Je ne pus achever. — Non, luademoiselle... cela n'était pas inutile, permellez-iiioi de vous le dire; ;e ne pouvais autiuiser .M. de Veisac à faire cette demande à mademoiselle de Mar.m avant d'avoir eu votre coiiseiileincnt. — Et c'est mon coii^entemenl ipie vous venez me demander'? m'écri.ii-ie, sans |ioavoir cacher ma joie, sans penser ;'i la cacher. A un mouveinenl de snrprisi' de M. de Lancry, je legrellai pre.sipie ma Irauehise . je craignis (pi'il ne I interprétât défavorahlemcnt ; je rougis, je me lioubl.d, et je ne pus ajouter \n\ mol. Apres ipieUpics moments de silence, Gontran repiil : — Oui, iii.ideinoiselle, c'est voire consentement que je viens solliciter sans oser 1 espérer. Vous êles libre de votre choix, et j'aurais toujours regretté d'avoir été le sujet de quelque demande, de quelque iusislance qui auraient pu vous être désagréables. — .Monsieur, je...

Giintr.in ni'inlerroinpit, et me dil avec un accent de sérieuse tendresse : — Mademoiselle, un mot encore avanl de vous voir par un refus pent-clie renverser non de piésomplueuscs espérances, in.iis des viriix que j'ijse à peine former; perinetlez-nioi de vous exposer toute ma pensée. Vous êles orpheline, vous êtes prcsipie seu!e au monde. Je (lois, en honnête homme, vous tenir le langage sérieux que je liendr.iis à votre mère... Vous savez pourquoi... dans cette circonstance, je m'adresse :i vous... et non pas à mademoiselle de .Maran, ajouta Contran d'un air sigiiilicalif (pii me prouva qu'il avait pénétré quels élaient mes lajiports avec ma tante, mais (pie, [lar délicatesse, il ne pouvait m'en parler.

J(> fus vivcmout loueliec de la manière à la lois grave et alùM'tiieuse dmil s'(;\priuiail Contran. — Je vous eompicnds, lui dis-je... et je vous remeicie. — (Ju;ind vous m'aurez entendu, repiilil, vous pourrez, mademoiselle, jin-jiiger de l'avenir avec aul.inl de certitudi' ipie s'il él.iil accompli. J'ai peu de (pi. dites peut-être, mais j'ai toujours été loyal et sincère dans l'exécnlion de ma parole... J'ai toujours résolu de ne me

marier qu'à une femme que j'aimerais de 1'; ur le plus respectueux et

le plus vif... de cet amour fervent et saint ipii ne ressemble pas pins aux goùls passagers de la première jeunesse que la durée des liaisons éphémères qui en sont la suite ne ressemble à la durée du mariage ;

au contraire de tout te monde, rien ne m'a toujours semblé plui ronKines(|iie qu'iMie utiiou tiiiilrenu'iil astorlio... telle qnejel.i rêvais... Pour aecoMiplir ces viimi\, il s'af;it seuli'iiicnt de savoir iiiétiiijjer le trésor de lélieilés qui peuviMit durer autant que nous... .Mors on travcr-e avec eucliaiiteuienl, dans luie couliance nuitueljc, une vie de tendresse et d'auiDur, que l(' gi'iiie du coMir peut délieieusenunt varier... c.ir, encore une lois, il n'y a rien de plus romanesque que le mariage... quand on sait aimer.

Je ne sais pourquoi à ce moment le souvenir de madame de Rielieville traversa ma pensée. Je ne pus m'empèelicr de dire ;i .M. de Lancry : — Pom-lant, monsieur, ces liaisons épliémères dont vous parlez seu)lilcni quelquefois... — .Mi! niadcmoise le, s'éeria-t-il en m'iiilerrompaiit, peut-on jamais les comparer à un lionheur légitime et vrai? Ali! croyez-moi... quand on aime poiu' la Vie, on reeonnait liicn vile le néant de ces coupables alfcctions. (Juel est doue leur eliauue pouiqu'on puisse les prélérer à un auiour liéni par Hieu.' l'aree (pi'ine femme vous appartient devant le eiel et devant les hommes, appiéeiera-ton moins tout ce qu'il y a de eliarme dans une longue soirée pa'-séc près d'elle? Jouira-t-en moins de ses préfércnres, parce que chaque jour on les aura méiitées aux yeuN de tous à foice de soins et de tendresse? Son esprit, sa gràee, ses succès, vous seront-ils moins chers, parce que son regard jiourra sans crainte chercher le votre, et vous dire : « Jouissez de ce que vous inspirez ! » Si au milieu du monde elle accueille uu signe de vous par un mystérieux et doux sourire, ce sourire scrat-il moins doux, parce qu'il n'anuonceia pas une coupable inleiligenre? l'aree que ces Heurs dont clic est parée ont été choisies par une main amie et respectée, ont-elles moins d'éclat et de iiarfiim? Si l'on veut voyager et se reposer du tumulte de Paris dans la contemplalion des beaules de la nature, faudra-t-il enlever absolument une fille à son père, une feuune à son mari, pour jouir de mille ravis'^eîuents d'un voyage amoureux fait dans un pays cncliauteur et poéti(iue? Le beau ciel d'Espagne ou d'Italie sera-l-il donc voilé pour tous ceux qui peuvent s'aimer sans rougir? (th ! croyez-moi, je vous le répète, il y a des trésors inépuisables de bonheur pin-, de plaisirs romanesques dans une union basée sur l'amour, telle que je la rêve... Car, je vous l'avoue, il me serait impossible de voir dans le mariage un isolement à deux, luie vie indillérente, ou seulement convenable et polie!... Oh ! non... non... je voudrais concentrer dans cette vie toutes les joies, toutes les adoralions, toute la puissance de mon cœur! Maintenant, voyez-vous... que je connais les faux plaisirs de la jeunesse, ils me semblent aussi loin du vrai boidienr que la superstition est loin de la religion... Je ne sais, mademoiselle, si vous m'avez bien conquis, je ne sais si j'ai pu vous donner une faible idée de mes sentiments, de mes pensées. Si j'étais assez heureux pour cela, si, contre tout mon espoii-, vous me permettiez d'autoriser la demande que i\I. de Versac désire faiie pour moi à mademoiselle de Marau, croyez-en ma foi d'honnête honiine... mademoiselle... aimé de vous... je serais en tout digne de vous...

En disaTit ci s trois derniers mots, M. de Lancry, qui était assis dans un fauleuil près du mien, se leva par un mouvement d'une gravité touchante, presque solennelle. Je ne puis dire toutes les émotions que ce langage si nouveau pour moi éveilla dans mon cœur: il me sendila qu'un nouvel et radieux horizon s'offrait à ma vue; je fus frappée d'un saisissement délicieux, car les ))aroles de Contran sur le romam sqiie d'un bonheur légitime, traduisaient, résumaient conqdélement mille pensées jusque-là vagues et confuses dans mon esprit.

Ce tableau ravissant de Famour dans le mariage, avec les délicatesses, les mystères et les entrainements de la passion, me transporta d'une espérance ineffable. J étais trop profondément bcmeuse pour cacher ma joie, pour mettre la moindre dissimulatinn dans ma ré|)OUse. Je sentis mes joues brûlantes, mon cœur battre, non de timidité, nia.is de résolution généreuse. Je voulus être à la hauteur de 1 homme ipii venait de me parler avec tant de sincérité, et dont les paroles m'inspiraient une invincible confiance.

— Je ne serai ni moins franche ni moins loynlc que vous, lui dis-jc. Je suis orpheline ; je ne dois conq)te (pi'à Dieu et à moi du choix que je puis, que je veux faire... J'ai foi <lans l'amour que vous me peignez si doux et si beau, jiarce que moi-même bien souvent j'ai rêvé cet avenir. — Mademoiselle, il serait vrai... je pourrais espérer ? — Je vous ai promis d'être franche... je le serai. Avant ((ue de vous donner, non pas une espérance, mais une certitude... permettez-moi, à mon tour, quelques mots sur mes sentiments : ne prenez pas ce que je vais vous dite pour rex|iression d'un doute, bien loin de ma pensée... J'aime ma cousine comme la plus tendre des sœurs. Elle est sans fortune, elle veut f.iire un mariage selon son cœur; pour la mclM'e à même de choisir sans se préoccuper des questions d'intérêt, je désire ni assurer la moitié de mes biens. Si elle iw se marie (las, je désire la garder toujours près de moi... Consenti'7-vous à ce qu'elle soit aussi Vdlre sœur?

D'abord (iontran me contempla avee étonnement; puis, joignant les mains, il s'écria : — Quel noble cœur ! quelle ;nne 1 conuuent ne pas approuver, (pie dis-je? ne pas aihnirer une alfectiou si géin reusc? iXc Serail-i'lle pas tuic; garantie de l'cdi-vatiim de vos sentiments, s'il était possible d'en douter? Kl puis ne c(uuiai:--je pas mademoiselle Ur^lde? ne sais-je pas qu'elle niérilc tant de ilévouenient? — Oli ! bien .. bien, dis-je avee entr.iinemcnt, je le vois, mon cœur trouve un écho dans le vôtre. Maintenant, une dernière question... ajoutai-je en baissant les

yeux et en balbutiant ; madame la duchesse de Richcvillc... Je ne pus dire que ces mots, liontran me lépondil aussitôt : — Je vous comprends, mademoiselle... les bruits du monde mit pu parvenir jusrpi'à vous... Depuis mon retour d Angleterre, ou plutôt depiii? le bal de l'ambassade d'Autriche, je vous le jure S'ir riionneur, je n'ai été occupé que d'une seule pensée... je n'ose dire... que d'une seule j ersonne...

Je tendis la main fi Contran sans pouvoir retenir deux larmes; oh! deux bien douces larmes. — Si vous voulez la main de l'orplicliiie... elle est à vous... devant Dieu, je vous la donne, lui dis-jc. — Devant Dieu aussi, je fais le serment de la méi iter, dit Contran, et il tomba à genoux d'une manière si cbarniante, si naturelle, je dirais presque si pieuse, en portant ma main à ses lèvres, que rien ne me parut exagéré dans ce mouvement.

De ma vie... je n'éprouvai une impression à la fois plus douce, plus sereine, plus triomphante. Je joignis les mains avec force, et je dis d'une voix profondément émue : — .Mon Dieu! mon Dieu ! que je vous remercie de me faire maintenant la vie si riante et si belle !.,.

Un roulement de voiture qui retentit dans la cour annonça le retour de mademoiselle de Maran. — Maihilde, nie dit Contran, voulez-vous me permettre de faire tout à l'heure, là, devant vous, ma demande à votre tante?... Alors je pourrais peut-être revenir p. isser cette soirée près de vous. — Oh ! oui, oui, ni'éeriai-je avec joie, vous avez raison... Ainsi vous reviendrez ce soir?

.Mademoiselle de Maran entra dans le salon. — Je gage, me dit-elle dès la [lorte du salon, que vous ne savez pas ce qu'Ursule est allée faire en Toiiiaine. — ^'on, madame. — Et vous , Contran ? — J'ignore complètement.— Eh bien ! moi, je le sais. Je viens de chez le nol.die de M. d'dibeval, qui est aussi le mien; il paperassiiit, devinez quoi... Je vous le donne en cent... je vous le donne en mille. —Mais, ma tante...

— Il paperassait des titres, des donations pour Ursule, dit mademoiselle de Maran en riant aux éclats, pour Ursule qui se marie. — Ui^ule se marie sans me l'écrire ! Dans sa dernière lettre elle ne m'en disait pas un mot! ni'écriai-je avee une doulouieuse surprise. — Attendez ilonc, alleiidez donc ; tout-à-1 heure l'ierron, après avoir ouvert la porte eochère, m'a remis quehpies lettres que j'ai mi^es dans mon sac sans ics regaider ; il y en a peut-être une d'Ursule pour vous.

Mademoiselle de Maran fouilla dans sou sae./cn tira trois lettres, lut leurs adresses et dit : — En effet, en voici une timbrée de Tours pour vous. — Madame, dit M. de Lancry à ma tante, ce que je vais avoir l'honneur de V(jus dire est bien grave. Je choque sans doute les usages reçus en abordant un tel sujet sans préparation; mais je suis si heureux, et surtout si jaloux de jouir le plus tôt possible du privilège qui me sera iteut-ètre accordé, (pie je viens, sûr de ragrément de mademoiselle Mathilde, vous demander sa main. — Ah ! iiinii Dieu, s écria ma tante, qu'est-ce que vous me dites donc là, Conlr.in? C'est comme uu coup de tonnerre... je n'en reviens pas. Ça ne s'est jamais vu, un mariage arrangé de cette façon-là ! — Vous dites vrai, madame; si vous accordiez votre consentement, et si j'en crois mon co'ur. ce mariage serait unique entre tous les mariages, dit Contran en me regardant. — .Mais c'est qu en vérité j'en suis tout ébaubie. Ça ne se fait jamais comme ça, mon pauvre (iontran! Ce S(mt les grands parents qui se chargent de ces ouvertures-la, avec toutes sorles de préliminaires et de pié.imbulcs. On en cause (pielipiefois huit jours, et, après d'autres piéambules encore, on fait venir la petite lille, cl on lui dit «pi'il se pourrait liieu (pi'on songeât un jour à la marier ; tpie dans ce cas-là un jeune homme qui réunirait leU, tels et tels avantages, semblerait uu parti sortable. — Lh bien! ma lanlc, dis-je gaiement à mademoiselle de Maran, ligurez-vous (pie ces huit jours, (pie ces longs préambules ont duré, et ipie vous avez dit à la petite lille qu'un parti sortable se présentait... — Eh bien? dit m;i tante. — Eh bien! la petite lille accepte avee une profonde reconnaissance, dis-je à mademoiselle de Maran en lui prenant tendrcuient la main pour la première fois de ma vie.

Je trouvai cette miin glacée. Elle serra longtemps la mienne dans ses longs doigts décharnés, en attachant sur moi un re.iiard perçant, puis (lie sourit comme elle pouvait sourire. Je ne pus vaincre un sentiiiient de vague IVayenr qui se dissipa aussitôt. — Vous voulez donc bien de cet abominable mauvais sujet-là |iour maii, imiii eiil.int? Allons, soit, je ne veux pas vous coiitiarier, j'y consens, sauf l'approbation de M. d'Orbeval, voire tuteur, et celle de votre oncle, Conlran. — Il devait vous faire lui-même cette demande, madame, dit M. de Lancry transporté de joie. — Ah ! ma tante, vous êtes pour moi une seconde merc, m'éeiiai-je dans ma jnie, en embrassant in.idemuiselle de Maran avec efl'usion. — .\h ! ah ! entendez-vous cette folle? dit ma tante en liant aux éclats de son rire stridenl et iiHxpieur; une seconde iiiere!

Hélas ! j'avais blasphémé eu doiuianl à mademoiselle de Maran le nom d'une mère. Dieu devait m'en punir eiuellemeiil. Le soir, à neuf heures, Goiitraii revint avec son oncle, .M. de Versac. 11 annonça ofliciellemenl à ma tante que le roi avait eu la bonté de perinettiv de sub.--litiier son titre de due et sa pairie à .M. de Lam ry l(jrs(pie ce deinierse marierait.

— Ce (pii fait ipriin jour vous serez duchesse, ce qui est certes fort agri'able, ipiaud on j^iul à eel.i plus de ceiil mille livres de leiile^, dit niadeiiioi-elle de .'\laiau. Puis elle ajouta : — A propos de renies, j'ai fait tcinier ma porte ce soir. Nous avons à causer coiiti.il avec .M. de \ ersae. Les amoureux u'unt rien à y entendre. LaisMZ-nous dune tranquilles, et allez-vous-eu dans ma bibliothèque. Que diiui-je de celle soi-

tic si (liHiciciisrmeiil ciii|)lovée à pailei d'un iivenir ([ni s'iilVniii si spliMiiliilc? El;iit-il )i()'-?ihlc de léiiiiil' plus do cliiuices cciUiiui's di; lioulicur ? Esprit, lii';iuli', tlwi'ino, délicatesse, mérite, liaisp;uicc, lortiiiic, celui que je devais éliouser lie posséilait-il pas tous ces avantages ?

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