‹ MathildeChapitre 59 sur 207 · SS · texte numérisé non relu

SS

MATHII.DE.

les érmitons, ils nous méprisent. Ils ne pardonnent jnmois ni l:i verlii ni la ('ail)lesse. Lorsqu'ils sdccii|)i'Til de nous, ilsse nuitent a Idîitvn! avec tout un altirail d'arriore-pensées : c'est la vanilé, c'i-sl le nn'nsonge, c'est la jalousie ; et puis viennent ia délianee, lliypocrisie, et surtout la crainte haineuse de ne pas réussir. De leur part ee n'est pas de l'a- IDuur, c'est à peine on Ruilt, un caprice ; avant (ont, c'est l'orgneil de mettre à mal un cœur lioiinèle ou de triompher de leurs rivaux. Il n'y a peut-être pas un homme qui, s'oceiipanl de la beauté la pins à la mode de la saison, ne prélère paraître heureux aux yeux de tous que de l'èti'e à la condiiion du plus profond secret. Ils sont bien plus satisfaits du saerilicc apparent de notre réputatiou que du sacrifice ignoré de nos principes. A position égale ou plutôt relative, comliien d'hommes ris(|ueraient pour une fenurie ce que risque une fenune en commettant une faute'.' Ainsi que je l'ai lu dans un livre mod(Mne, « si une liaison coupable pouvait être facilement surprise et punie d'une amende qui enlèverait un quart de la fortune de l'homme aimé, quel est cejui qui s'exposerait aux dangers d'être aimé si chèrement'.'» Je m'éndurcis doue en songeant que nous ne faisons jamais aux hommes (jne le mal qu'ils voudraient nous faire.

L'aspect de ce comédien m'a singulièrement frappée. Il m'a fait comprendre les élans de la passion. Il était résolu, violent, désordonné. Il a joné ce rôle avec une énergie et une fierté sauvages. Quand il a pris cette femme par les épaides, quand de sa main puissante il l'a jetée à genoux, il a été superbe. Son front était bien menaçant, sa jalousie bien inexorable. Et puis sa voix mâle, un peu rauqne, avait un vibrement profond, presque Uonin. Cette mièvre princesse Ksernika était avec moi dans l'avant-scène : elle s'est écriée en ricanant qu'il avait l'air de rugir. L'imbécile ! elle veut sans doute que le lion t-oucoule.

Dans la scène d'amour, ce comédien a eu un moment d'admirable expression : il n'a pas sournoisement larronné le baiser qu'il prend à la jeune (ille; il l'a enlevé en maître, avec audace, avec une fougue presque brutale.

En Sortant, comme je louais beaucoup Stéphen ( c'est le nom de ce comédien), taudis que la princesse Ksernika l'attaquait comme elle peut attaquer, la pauvre femme ! M. de Lancry ne s'esl-il pas avisé de me faire observer, avec la plus respectueuse mesure, il est vrai, que je défendais peut-être Stéphen un peu chaudement. J'ai regardé lixement M. de Lancry de mon regard noir. Il a compris sa faute, il était trop tard. J'ai souri de mon plus doux sourire, et, m'appuyant coquettement sur sou bras, je lui ai dit tout bas, bien bas, que j écrirais le lendemain matin à Stéphen pour lui demander de me donner des leçons de déclamation, l'envie d'apprendre à jouer la comédie m'étaut venue subitement. (.le n'en veux rien faire, bien entendu.) Comme le mari de Mathilde, abasourdi de cette cruelle conlidence, s'est échappé jusqu'à s'écrier, dans son douloureux étonneuieut, que ce nouveau capi ice était au moins bizarre, j'ai redoublé la douceur de mon sourire, et je l'ai prévenu qu'il irait le surlendemain me chercher lui-tnème une loge pour voir jouer Stéphen dans la même pièce, et que je voulais qu'une petite salle de spectacle lût immédiatement construite dans le jardin de l'hôtel de Maran.

Ces ordres seront exécutés, je n'en doute malheureusement pas. Ce Contran est assez lâche et assez sot pour ne jamais me donner la distraction d'un refus ou d'une impossibilité. 11 ressemble à ma jument Stella ; elle est si insupporlablement bien dressée, que sa docilité m'irrite. Je la bats de colère... de n'avoir pas de raison pour la battre.

L'architecte de M. de Lancry est venu me soumettre plusieurs plans de salles de spectacle ; je ne les ai pas trouvées assez riches. Je veux quelque chose qui rappelle, dans de petites proportions, celle du château de N'ersailles, et surtout que cela soit construit tout de suite. La nuit porte conseil : tantôt j'ai dit an mari de Mathilde qu'au lieu de me louer pour demain soir une loge au théâtre de Stéphen, il la louerait pour six mois afm d'avoir le droit de la faire arranger, car ce petit théâtre du boulevard est horrible, et je compte y aller quelquelois ; meubles, glaces et tentures seront en place demain. Contran a trente-six heures d'avance ; pour lui, l'homme aux surprises magnifiq^iies, c'est plus de temps qu'il n'en faut.

Je reviens de l'ambassade, ce bal était merveilleux ; je me sentais • très en beauté, pourtant je me suis ennuyée à périr. Que ces hommages doiit on m'accable sont insipides et monotones!... Et puis, se dire qu'on n'a qu'à vouloir pour enlever tous ces euq)ressés à leurs maîtresses ou à leurs femmes, c'est repoussant de facilité. Pour donner du piquant, du montant a une faiblesse, il n'y a rien tel que des principes ondes obstacles, llélas'.jc suis réduite aux obstacles, mais pour en rencontrer je suis trop à la mode, et les hommes sont trop grossièrement, trop facilement infidèles à leurs amours. Oh ! si je pouvais trouver un être insensible à mes séductions, quelle gloire d'en triompher !

Celte pensée m'a donné de l'humeur, ma cour s'en est aperçue. J'étais nerveuse, agacçe. ^'ai l'ait plusieurs exéc.ujlioDS féminines et mas-

culines qui ont beaucoup amusé mademoiselle de Maran. Péciflénient elle raffole de nxii. .Notre haine commune contre Mathilde nous a pour toujours sondées l'une à l'autre. El (iiiis je l'égave. Klle vieillit ; elle aurait horreur de la solitude, où sa mé'ch.incelé la reléguerait néeessairement. l'eu m'importe de l'abandonner un jour si mon destin m'appelle ailleurs.

Le mari de Mathilde s'est surpassé : j'ai trouvé cette loge arrangée à merveille ; tout le fond était occupé par une immense jardinière ( utile précauticm à ce théâtre). Mais à quoi bon? je ne remettrai plus les pieds dans celte salle, mes illusions sont détruites. A la seconde représentation, Siépheu, qui m'avait d'abord tant frappée, tant émue, m'a paru détestable, laid, vulgaire. Où avais-je donc l'esprit et les yeux ? An fait, je ne me plains pas de cette première impression, si difiërente de la seconde; elle m'a donné l'idée d'avoir un théâtre, et je suis enchantée de jouer la cotncdie.

Je viens de jouer Célimène. Cette petite salle était charmante. Selon nofre public, j'ai dit à merveille et avec un très-granil air. (^est trcsainnsaiit. Il parait que dans mon rôle de mademoiselle Déjazet j'ai fait tourner toiUes les têtes par mon effronterie provocante... (.tue les hom- Hits sont sots et vains ! (.luand ils s'enchantent de voir une femme montrer une hardiesse impudente, ils s'imaginent que celte afieciation de cynistrle doit être à leur intention et à leur prolit. Us ne comprennent donc j)!as; tjans leur stupide orgueil, qu'on les compte d'autant moins qu'on risqne davantage en leur présence ! Après celte petite pièce, le mari dé Mathilde est venu à nmi d'm) air glorieux, crovant probablement que le cluiix de ce rôle était de ma part une déclaration de principes à son nsage ; je l'ai reçu de telle sorte qu'il s'en est allé houleux et connus.

La vie que je mène est quelquefois atroce... de néant et d'ennui ; cependant aux yeux de tous, aux miens même, il n'y a pas d'existence plus fortunée que la mienne. J'ai enfin joui de ce luxe, de celte renommée d'élégance que j'ambitionnais tant. Je suis une femme à la mode dans toute l'acception du terme. Je règne sur une fraction de la meilleure compagnie de Paris. Les hommes les plus aimables sont à mes pieds; mes rivales me redoutent el m'exècrent. Je leur suis assez supérieure pour pouvoir êtn; toujours très-bonne femme avec elles. Je finis do les désespérer en dédaignant profondément l'amant qu'elles m'envient, et en les défiant de porter atteinte à mie (idélilë dont je me raille. Comme les conquérants usurpateurs, je me suis faite toute seule ce que je suis; d'un nom presque ridicule j ai fait un symbole d'dégance et de distinction; on copie mes toilettes, on cite mes reparties, on envie mes succès; mes préférences mettent un homme à la mode, mes moqueries le noient à jamais. (Jiiand j'arrive dans un bal, toutes les femmes prennent aussitôt d'une main rude leurs adorateurs en laisse, et je ne vois que regards de haine et de jalousie : je n'entends que chucbolements aigres ou reproches courroucés. Mais qu'une lleui de mon bouquet tombe à mes pieds, tous les adorateurs rompent leurs cordes el se précipitent pour la ramasser... à la plus grande morlilication d'une infinité de belles dames, qui rappellent en vain ces ingrats effarés. Tout cela est charmant. Pourtant il me manque quelque chose, ou plutôt tout me manque. Je n'aime pas, je n'ai jamais aimé. Oh! que je voudrais aimer !

Un jour j'avais cru ressentir une de ces commotions sourdes, mais profondes, qui annoncent l'orage de la passion, comme les premiers foulements de la foudre annoncent la tempête: mais,.hél.is! cet espoir a été aussi vain que ma comparaison est ridiculement ampoulée. Cependant, im homme pareil à celui dont je me souviens eût compris Conmient je voulais être aimée, que j'auiais tout aliandouné pour lui. Sans doute j'aurais vécu dans la misère, dans l'abjection, dans les larmes: il m'aurait battue, trahie, chassée, mais au moins j'aurais aimé, j'aur:Ms eu des momeuts de passion sublime, je me serais sentie relevée à mes propres yeux.

Relevée ! Est-ce donc qu'un secret instinct me dit que, comme le feu, la douleur purifie? Serait-ce donc une réhabilitation que je chercherais dans l'amour? Non, non, je n'ai pas de remords, je ne dois p:is, je ne veux pas en avoir. Une seule fois je me suis apitoyée sur Mathilde. je me suis montrée envers elle aussi bonne, aussi généreuse que ma nature me permettait de l'être, et j'en ai été cruellement punie.

Comment ne hairais-je pas M. de Lancry? Quelquefois malgré moi (ce sont mes jours maudits), je sens des bouffées de honte me monter au front en songeant que c'est à son odieuse ingratitude envers sa femme que je dois la vie splendide que je mène. En vain j'ai tait des compromis avec ma conscience, en vain je nie suis dit qu'il n'y avait rien de plus immatériel que les plaisirs dont je jouissais, en v:iiu j'ai lr:iité le mari de Mathilde comme un misérable, du jour où il a osé m'offrir autre chose que des llcurs et des sérénades. Oh I il est certaines coupes dont le déboire est plein d'amertume et de licl.

Cette fois, je suis frappée au cœur, oh ! bien au conir. Je veux écrire

ici cette date. Enfin d'iinjoiird'hni, heureuse ou malheureuse, ma vie aimante va commencer. Ejihn j'ai tiuuvé l'lion)ine de mes rêves! Il ne m'a pas vue, il n'a fait que passer. Je ne sais ni son nom, ni ce qu'il est: mais fût-il le prenn'cr ou le dernier des hommes, je sens que je l'ainierai. je sens que je l'aime, je lui appartiens. QucH- pliysionomie haute et tière! Qticlle démarche à la fois leste et hardie! El ce teint hasani'. et ces lèvres ronges, et ces sourcils noirs, et ces grands yeux gris! Mais quand de pareils yeux daignent seulement s'al)ai?.ser sur vous, on doit tomber à genoux en disant ; Seigneur, ordonnez, voici votre esclave. Et cet inconnu, qui peut-il être?

Quelle est donc cette puissance invisible, mystérieuse, à laquelle j'o- Léis ? Cet homme ne m'a pas dit un mot, son regard ne s'est pas arrêté sur moi, et je me sens soumise, dominée! Mon angoisse profonde me dit que ma destinée s'accomplit.

Rien de moins romanesque que ma rencontre avec cet inconnu. Je travirsais les Tuileries à pied. Arrivée dans l'im des quinconces, je vis devant moi un homme qui marchait lentement. Sa taille, sa lourimre, m'avaient déjà paru remarquables: il se retourna comme s'il se fi)t trompé de chemin par disiraciion. Alors, oli ! alors... A son aspect, je n'ai pu m'empêcher de m'arrèter. Il ne m'a pas aperçue... il s'est éloigné. Il n'était plus là que je le contemplais encore.

Quel est cet homme? Quel est cet homme? Je ne l'ai jamais vu dans le monde. Il n'importe, je sais qu'il existe. Le reverrai-je jamais? Oui, oui, je ne l'aurais pas rencontré sans cela. Il existe : cela explique, cela juslilie mes mépris pour tous les hommes. Oui, pour tous... ceux-là même qui se sont cru des droits sur moi ne sont-ils pas ceux que j'ai le plus abreuvés de dédains et d'outrages? Onl-ib eu, non pas de l'empire, mais la moindre influence sur mon cœur, sur mon àme ou sur mon esprit? Certaines insouciances ne sont-elles pas le comble de l'indillérence et de l'insulte 1 Le mari de Mathilde l'a dit et l'a prouvé. Un iioinme n'est pas un esclave.

Misère du ciel!... c'est l'amant de Mathilde... c'est le marquis de Rochcgune ! Cet homme singulier et remarquable, dont tout le monde parle, qui est arrivé depuis quelques jours, et que j'étais si curieuse de connaître, c'est lui... c'est lui... Il aime Mathilde... elle l'aime... Oh ! quand je disais que j'avais raison, que j'avais le droit d'exécrer celte femme! Voilà donc le secret de la haine implacable que je lui porte depuis son enfance! Mon instinct me disait qu'elle aimerait un jour l'homme qui serait ma destinée tout entière.

Elle l'aime... elle... elle ! mais elle en est indigne ; n'a-t-elle pas aimé, passionnément aimé son insipide et misérable Gontran ? Oh ! que je suis fière, moi, de n'avoir au contraire rien aimé jusqu'ici I que je suis (ière d'avoir senti que je ne devais rien aimer avant d avoir connu mon maître, mon despote! Et je me plaignais I mais c'est à genoux, à deux genoux que je devrais remercier le hasard qui jusqu'ici m'a rendue insensible.

J'ai horreur de moi-même et de tout ce qui m'entoure. Maintenant, je le sens, je suis une malhenreirse créature dégrad( e. Jamais un tel homme ne voudra seulement abaisser les yeux jusqu'à moi ; c'est à cette heure que je mesure la profondeur de l'abîme de fan.ge et d'infamie où je suis tombée. Jamais je ne pourrai laver cette souillure. De quels stupides paradoxes me suis-je bercée? me croire digne de lui, moi, moi ! 0 profmalionl Est-ce que j'oserais seulement le regarder, lui parler! Lui parler!... mais je mourrais de confusion. Ah! maintenant je comprends la timidité... ou plutôt la honte!

Je ne veux plus rester dans la maison de mademoiselle de Maran. Ce luxe me révolte ; je voudrais pouvoir me cacher à tous les yeux. Pour jouir de ce luxe, je me suis vendue comme une infâme. Les malheureuses que le besoin conduit à leur perle soûl des anges auprès de moi. Je hais la lumière du jour, il me semble que dans l'obscurité je sens moins mon ignominie. Comme il l'aime ! comme elle l'aime ! Quelle géiiérosiié ! quelle fierté ! quel courage ! Quelle auréole d honneur, de patriotisme, de loyauté chevaleresque, rayonne autour du noble nom de cet homme ! A celte seule pensée je suis éblouie. El Malhilde, comme on l'aune aussi, comme on l'approuve, comme on l'admire de l'aimer autant ! Comme le rapprochement de ces deux belles âmes est magnifique! que leur amour est pur et grand ! Et ce Gontnin, ce Contran (jui les radie... le misérable! Est-ce qu'il peut comprendre? Dieu merci, il ne les comprend pas.

Je suis folle. Cachée dans un fiacre, je suis allée passer encore deux heures devant sa maison, espérant le voir sortir, le voir... seulement le voir... car, pour rien au mi/iide, je ne m'exposerais à soutenir son regard dans le monde : je mourrais de frayeur et de honte ; je ne trouverais pas un mot à balbutier. Depuis plus don mois j'ai abandonné toute socic'té ; à peine je descends chez iiiadcnioiselle de Maran, où je suis pDUilant bien srtie do ne pas le ienc<uilrer. J'ai atlcnclu lonçliaiips a sa |ii.!le; il esl sorti à pied. Je l'ai fait suivre par la voilure, où'jélais loi^^onrs cachée. Il est allé chez Malhilde; il y est reste jusqu'à six heures

Oh ! qu'elle est heureuse ! je n'ai plus la force de l'envier, de la haïr : je ne sais ipie souffrir. Malgré moi, je suis obligée de l'avouer... ils sont dignes l'un de l'autre.

Pleure... pleure... malheureuse... pleure des larmes de sang et de rage... V:i... me;irs de désespoir; surtout qu'on ignore ion fol amciur. Pour loi il n y aurait pas assez de moqueries et d insulles. Pourtant, si

j avais vu plus lot cet ho o, ma vie eût élé tout autre... Elle eût été

aussi belle, aussi honorable qu'elle a été coupable et dcsordunnée. Du moins elle ne le sera pas plus longtemps : il ne me connaîtra jamais, il ne sauia jamais que je l'aime; mais la flamme qu'il a allumée en moi aura piirijie ma vie. Aujourd'hui, j'ai pris mes dispositions pour quitter 1 hôtel de Maran; je n'ai plus rien, je serai pauvre, je travaillerai ou je mourrai, mais je serai libre et digne de penser à lui... Penser à lui. . oh ! cela impose de grands devoirs...

Toute mon énergie s'est réveillée. Demain, j'abandonnerai cette maison ; mais celle nuit... je lui parlerai. Oui, j'aurai ce courage. Une idée m'a frapiiée, c'est le bal de la mi-carême à l'Opéra : je lui donnerai un rendez-vous ; ma lettre sera conçue de telle sorte qu'il croira qu'il s'agit de qucl(|iie timide infortune; je suis sûre qu'il viendra. Aurai-je la force de l'aborder? je ne sais. A celte seule idée, ma faiblesse, mes doutes reviennent. Ah ! je suis lâche, j'ai peur, je tremble. Avec quelle émotion je relirai un jour ces lignes que j'écris mainieiiant! 11 me semble que sur ce papier muet, que dans ces no:es si rapides, je retrouverai mes souvenirs presque vivants. Que je suis heureuse de pouvoir au moins conserver une trace visible de ce qui se passe en moi aujourd'hui... à celte heure!

Je lui ai parlé... mou Dieu ! je lui ai parlé ; il a senti le battement de mon cœur ; j'ai appuyé mon bras au sien. Mes lèvres ont craintivement baisé sa main, sa noble main ; mes larmes l'ont mouillée. Il a bien voulu me répondre avec bonté. J;unais faveur souveraine n'a élé rcîçiie avec une reconnaissance plus p;issiomiée... jamais paroles royales ji'ont élé écoulées, dévorées avec un recueillement à la fois plus avide et plus tremblanl ; le masque m'a rendu mon courage : à ligure di'couverle, je n'aurais pas trouvé une parole... J'avais la (ièvre, mes joues étaient empourprées. Il prenait plaisir à m'enlendre, parce que je lui faisais l'éloge (le Mathilde... Cel éloge me brûlait les lèvres : mais je suis devenue éloqiicnie pour la louer davantage encore. Je l'ai vu sourire avec mépris et aversion quand j'ai prononcé mon nom. Pour lui pl.u're encore, j'ai (létri avec indignation l'infamie de ma conduite; je n'ai pas trouvé d'expressions asseiê amèrcs pour m'accnser... Oh ! celle amertume désespérée, je la ressentais; jamais je n'avais plus douloureusement mesuré la distance infranchissable que le passé mettait entre moi et cet homme sublime.

Et puis, en m'entendant exalter ainsi ce qu'il chérissait, maudire ce qu'il délesiait, il paraissait si heureux... Oh! en ce monicnl il m'aurait dit d'aimer .Malhilde, que je crois que je l'aurais aimée. Et lui, que d'esprit! que de grâce !iqiie de génie ! quelles pensées licres! Ce caractère hardi applique aux vérins rares et difliciles l'audace avenlureuse, la présomptueuse énergie que les autres appliquent aux vices faciles et vulgaires : il m'a fait comprendre les cxallalions les plus pures et les plus saintes ; il m'a confère je ne sais quelle haute noblesse de l'àme, comme un roi qui octroie la chevalerie.

J'ai abandonné l'hôtel de Maran. Je ne reverrai plus M. de Lancry. Je suis enfin sortie de cette atmosphère de honte et de dégradation qui m'éloulïail. Je ne changerais pas maintenant ma pauvre petite demeure pour tous les palais du inonde.

M. de nochcRime ne me verra jamais, je n'entendrai plus jamais sa voix ; jamais il ne saura qu'il a parlé avec douceur, avec bonté, à la femme qu'il déleste, qu'il méprise le plus au monde, l'ourlant je lui serai pour loiijouis aussi passionnément lidcle... aussi aninureusement dévoilée... que s'il m'avait permis de l'aimer. Oh ! oui... oui... je comprends bien la pureté de leur amour, je la comprends mieux que Mathilde peiil-être. Oui, plus qu'elle peul-êlre je serais mainlenant capable des sacrifices qu'un tel amour impose. Chez elle, une vertueuse résolution n'est que la conséquence de ses jirincipcs... Y faillir un jour ne serait pour elle que mampier à ses devoirs. Moi, désormais, je n'y làillirai j.iinais, parce que, principes, honneur, chasteté, pudeur, cet bonime m'a tout révélé, tout donné, et que ce serait lui et non la vertu qu'il faudrait oublier.

.Je suis épouvantée des ravages que cette passion fait en moi... ma tête s'égare, les plus sinistres projets me traversent l'esprit. Oh ! s'il connaissait mon aiiicnir. il aurait pilié de moi. Oui, je suis sûre qu'il m'aimerait, qu'il me piéré cr.ii! à Malhilde. Après loin, quelle influence a-lil eue sur celle femme? aucune ! Elle élait honnête et pure; elle est restée honnête et pure. Moi, j'élais dépr.ivée, j'élai^ perdue. Et parce que je l'ai vu... cl [larcc ipi'il ma uil (pii'lipies poroles doiiccset bonnes, et parce que je l'aime... je suis devenue aussi pure, aussi honnête que Mathilde. Et encore qui sait? Est-elle testée pure?... Oh! si elle avait

fait une faille, combien il serait |iliis fier de son induence sur moi ! De Wathilde... verliipuse, il n'aurait fait qu'une fi-minc cou|tal)le : de moi coupable, il aurait fait une femme vertueuse ! Cela ne serait-il pas plus beau ; cela ne serait-il pas plus digne de sa grande àine? Lui (pii aime tout ce qui est généreux et grand, serait-il insensible à la Iransformalion qu'il a faite'?...

Oui, cela est vrai, il m'a transformée, il m'a donné des remords que jusqu'ici je n'avais pas eus. Ma conduite envers mon mari m'apparait dans toute son horreur. Mon cœur s'est brisé en pensant à cet être si généreux et dévoué, qui m'aimait avec tant d'idolâtrie, et que j'ai abandonné pour un lioinme que je méprisais.

Autrefois je n'aurais pas un instant hésité de prendre la résolution que je viens de prendre. Eh bien!... pendant deiix jours, j'ai hitlé... j'ai combattu, oh! douloureusement combattu; mais l'intérêt de mon amour l'emporte ; cet amour est ma vie maintenant. Ce n'est pas de l'égoisme, delà cruauté ; c'est de l'instinct de conservation... J'ai un moyen sûr de séparer M. de lloehegime de Mathilde : je vais écrire à Contran sans lui dire où je suis ; je lui promettrai de le revoir s'il peut décider Mathilde à revenir habiter avec lui. Je le sais, je risque de pousser leur passion à l'exlrême... de les forcer à fuir peut-être pour échappera M. de Lancry ; mais je ne peux pas être plus malheureuse que je ne le suis ; je ne puis rien perdre, je puis tout gagner.

Contran ne résistera pas à celte demande; mon iulluence sur lui est absolue, j'en suis certaine. Mais une lois Mathilde au pouvoir de M. de Lancry, que ferai-je, moi ?... Userai-je alîronter les regards de celui dont la seule pensée me trouble, m'impose, me consterne et m'enivre? N'aime-i-il |ias Mathilde avec passion? S'il peut seulement soupçonner que c'est moi qui ai causé son retour auprès de son mari, quelle horreur, quelle haine je lui inspirerai ! Eh bien ! il ne me haïra pas plus qu'il ne me hait maintenant! Oh! c'est un abîme!... un abîme!... Il n'importe... je risque ma dernière, mon unique espérance...

(Juel pcodige! Est-ce un rêve? 11 y a quatre joursà peine que j'ai écrit à M. (le Lancry, et je reçois de lui, à l'adresse que Zéphyrine lui a indiquée, non-seulenii nt l'assurance que Mathilde habitera désormais avec lui, mais encore une lettre de celle-ci dans laquelle elle prend librement, volontairement, cette résolution que je croyais devoir lui coûter plus que la vie... Encore une fois, est-ce un rêve? J'ai envoyé Zéphyrine, qui connaît un des gens de M. de Rochegune, s'informer. . .

Zéphyrine vient de revenir. Je tremble, j'ai peur. Il est des bonheurs si soudains, si loudroyanls, qu'on ne peut y croire; ils épouvantent. Depuis quatre jours, M. de liocbcgune, absorbé dans un violent chagrin, n'est pas allé chez Mathilde ! Elle est redevenue folle de son mari. C'est le bruit public. Cela est-il possible? mon Dieu !...Non, je ne puis encore le croire... Si cela était... si cela était, je [lourrais tout espérer.

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