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CHAPITRE LXXIX

Le rendez-vous.

Après cette lecture, qui m'initiait aux plus secrètes pensées d'Ursule, je restai un moment accablée... sans pouvoir continuer la lettre de M. Lugarto. J'étais frappée de la sincérité, de la violence de la passion de ma cousine pour M. de Rochegune. Etait-ce bien la même femme qui dans les premières pages de ce journal avait écrit tant d'aveux cyniques et hardis? Selon mon habitude d'exagérer toutes mes craintes, je ressentis cruellement plusieurs observations d'Ursule. Ce qu'elle disait de la salutaire influence de M. de Rochegune sur elle ne me parut que trop vrai. Peut-être s'intéresserait-il an changement merveilleux qti'il avait opéré en elle. Et puis, si odieusement paradoxale que fût la comparaison que laisait Ursule en dis;mt que j'avais aimé M. de Lancry, tandis qu'elle ne l'avait pas aimé, en disant qu'elle n'avait rien aimé avant de voir M. de Rochegune, je trouvais quelque réalité à ce raisonnement en me mettant au point de vue de ma cousine, qui jusqu'aliirs n'avait en aucun principe et pour qui certaines fautes n'avaient pas existe, tant elle avait pour ses devoirs de criminelle insouciance... Mes anxiétés redoublèrent en songeant aux sentiments de déliance et de scepticisme que ma conduite avait dû inspirer à M. de Rochegune. Après une telle déception, une lois dans un milieu d'idées pénibles et amèrcs, ne seraît-il pas accessible aux séductions d'Ursule? ne verrait-il pas dans une liaison avec elle une sorte de vengeance contre moi, qui le rendais si malheureux, une sorte de raillerie sanglante contre la destinée qui se jouait si cruellement de ses plus chères espérances?

Voulant connaître mon sort tout entier, je poursuivis la lecture de la lettre de M. Lugarto, qui continuait en ces termes : « Ici s'arrêtent les fragments du journal d'Ursule que votre ami inconnu juge à propos de vous faire connaître. Ce qu'Ursule a pu y ajouter depuis votre libre réunion à votre mari ne consiste qu'en réflexions, qu'en pensées plus ou motus brûlantes au sinet de son amour. D'après ce qu'on sait de ses

projets, elle s'occupe maintenant de rechercher les moyens d'obtenir un rendez-vous de M. de Rochegune. Comme elle aime passionnément, ainsi que vous l'avez pu reniai quer, coimne il y a toujours une iriésistible séduction dans un véritable amour, couiiiie Rochegune est furieux contre vous en particulier et contre toutes les honnêtes femmes en général, votre chère cousine, qui n'est pas sotte, comprend que son heure est venue, et que ses consolations arriveront dans un excellent moment... Aussi s'écrie-t-elle : — Je puis tout espérer ! Les liommcs sont si bizarres, que le Rochegune se laissera nécessairement prendre dans les filets de votre cousine... Eh !... eh ! vous voyez que ça tourne au haut comique... Tous les héroïques sacrilices qu'on vous a imposés par la révélation du docteur Gérard aboutissent à la plus grande satisfaction de madame Ursule...

« A propos de celte ré\élation de l'amour d'Emma, amour qui, selon l'usage éternel de tous les amours, avait justement échappé aux soupçons de madame de Richeville, de M. de Rochegune. et aux vôtres, vu que les personnes les plus intéressées à connaître d'un sentiment^sont nécessairement celles qui en ignorent le plus complètement : à propos de cet amour, dis-je, il n'avait pas absolument échappé à un de vos amis. Il en parla coiiime d'une idée très-vague . ce fut un trait de lumière. Vraie ou fausse, celle révélation, combinée avec la maladie d'Emma, devait horriblement vous troubler dans votre amour, et jeter une pomme de discorde entre vous, Emma et peut-être inadame de Richeville... Une bonne partie de ces prévisions se sont réalisées. Maintenant résumons-nous... Aussi bien je parlerai en mot» nom, car vous avez, dû me rccoiinaîlre à l'intérêt (|ue je vous porte. Voyons le fort cl le faible de votre position. Je puis luul contre vous. Vous ne pouvez rien contre moi. A toutes les issues par lesquelles vous pouvez m'écbapper, vous me trouverez debout et implacable... Voyez plutôt. Si, éperdue de vous voir ainsi pénétrée; si, redoutant l'influence que peut prendre Ursule sur ,M. de Rochegune, vous avouez à celui-ci la cause de votre sacrifice : 1° Emma meurt, c'est clair comme le jour : 2° vous ne pouvez pas échapper à votre mari pour rejoindre votre platonique ami après la mort d'Emma. Légalement votre lettre vous empêche de jamais espérer une séparaiion. (Juant à fuir eu cachette, vous êtes surveillée : votre mari en serait instruit à l'instant, et on lui a créé depuis peu d'excellentes raisons de ne jamais vous abandonner.

« (Jue dites-vous de la trame inextricable où vous vous êtes jetée? Tenez, je vais vous faire une comparaison dont vous reconnaîtrez certainement la jiistrsse. Il me semble qu'au moment où vous lirez ces lignes, vous vous ferez l'elTct d'une pauvre petite mouche tombée au milieu d'une toile d'araignée. Chacun de ses eflôrts pour sortir de I homicide réseau ne (ail que l'y enlacer davantage... Pour comble d'horreur, au milieu de celle toile infernale, elle aperçoit la hideuse aiaigiiée, qui, toute repue de meurtre, se tient immobile, couve de ses yeux sanglants sa nouvelle victime, et se plaît à jouir de ses mortelles angoisses avant que de la dévorer... »

A ce passage de celle exécrable lettre, je ne pus m'empêcher de pousser un cri d'effroi, tant celle comparaison me parut juste, tant je me sentais en effet enlacée de toutes parts par je ne sais quelle puissance invisible... Un danger palpable, si formidable qu'il eût été, m'aurait moins épouvantée que ces machinations mystérieuses, souterraines, dont j'étais menacée, et dont l'expérience m'avait déjà révélé le danger. Je terminai cette lecture, craignant à chaque instant de voir ma raison m'échapper, tant j'étais épouvantée.

« Savez-vous, ma chère Mathilde, que je serais un grand écrivain, sans m'en douter, si, justement au passage de ma lettre que vous venez de lire... vous aviez ressenli une de ces terreurs pareilles à celles que m'inspiraient dans mon enfance les beaux endroits des romans d'Aune Radcliffe?... Eh!... eh!... cela ne serait point impossible, au moins; car enlin vous lisez ceci probablement toute seule dans ce irisie et sombre appartement de la rue de Rourgugne, que j'ai visité, bien entendu, avant que vous ne vinssiez l'occuper... Pour vous donner une preuve de ce que j'avance. ..regardez bien le lambris à gauche de la cheminée : y êles-vous?... »

Je m'interrompis de lire, et je regardai machinalement ce lambris. Ouoiqiie je ne visse rien qui pût m'elVrayer, je frissonnai en me rapiielant la maison isolée. Je conliniiai de lire avec un horrible battement de cœur : « Maintenant, approchez-vous; pesez avec force sur la moulure de la boiserie qui touche ,i la cheminée, et vous verrez quelque chose qui vous surpieudra... »

Eperdue, j'appelai Bloudeau.— Jésus, mon Dieu... madame... qu'avezvoiis ? s'écria-l-elle. Sans pouvoir presque lui répondre, je lui montrai le panneau de boiserie d'un regard elïrayé. — Mais encore, madame, qii'avez-vous? vous me faites peur. Rassurée par sa présence, je pesai sur la moulure de la boiserie; elle céda... Je jetai uu cri... Blondeau, aussi cfirayéc que moi, m'imita. La boiserie, mue par un ressort, s'écaria doucement. Je vis une cachette assez grande pour contenir une personne ; un conduit, communiquant au tuyau de la cheminée, y donnait suflisamment d'air pour qu'on pût y respirer .. — Mon Dieu ! mou Dii'U ! madame, qu'est-ce que cela signifie? s'écria lilondeau en pâlissant. — Silence... silence... referme cela... et pas un mol à personne. Elle ferma ce panneau : je continuai cette lellre, doutant si je veillais ou si je rêvais.

« Eh bien! vous avez vu ma cachette? vous avez dû avoir joliment

peur! Jugez donc de loules celles que je possède auloiir do vous, si je vous découvre celle-là aussi facilement. Allons, voyons, rassurez-vous, je non ai pas d'aulres... croyez-le, enlendez-vous? croyez-le, ça vous aidera à dormir tranquille; vrai, ceci n'est qu'une plaisanterie faite dans l'espoir de vous donner des rêves affreux , des cauclieinars à vous faire monrii- de peur. Vous allez vous iigurer que cette maison (qui m'appartient) n'est que trappes et chausse-trappes, ni plus ni moins qu'à l'Opéra ou dans les rouians de Ducray-Duniinil... Ce qu'il y a de charmant, c'est que si vous vous avisez de demander à votre mari do changer de logen)ent, il vous traitera de visionnaire... Eh !... cli 1... vous allez avoir de jolies nuits ! Comme ça vous reposera agréablement de vos chagrins

(jiiirnes Je vous conseille de faire monter la garde par votre lidèle

lîlondeau... Oui... mais les soporiliqucs... vous souvenez-vous des sopo-

riliques? Eh ! eh! vous allez n'oser toucher à rien do ce qu'on vous

apportera de votre modeste restaurateur, qui est peut-être aussi un lioniuie à moi. (A propos, quelle chute ! ! ! pour une fenune qui awit la meilleure maison de Paris !)

« Avouez, pourtant, que c'est une jolie chose que le pouvoir de l'argent... Je serais Satan en personne que je ne vous tourmenterais pas davantage. Vous allez être assiégée de terreurs continuelles, votre sommeil sera trouhlo par d'horribles rêves; dans le jour, ce seront les dial)oli(iues complications de votre position; enlin, ni le jour ni la nuit vous n'aurez un seid moment de repos ; sans compter que l'avenir est chargé de nuages si sombres, si noirs, si orageux , que vous ne pouvez avoir

que les plus funestes prévisions Eh! eh! eh! tout ceci n'est pas

couleur de rose, au moins! Mais aussi connue j'ai habilement profité de toutes mes chances ! Aussi... c'est que la haine et la soif de la vengeance doublent les facultés. En conscience, c'est un peu de votre faute : souvenez-vous de cette nuii où , devant vous, j'ai été insulté, souflleté, où j'ai crié grâce à genoux, les mains jointes !... Vous deviez bien vous attendre à ce que je me vengerais... et je commence... Mais maintenant j'ai de l'expérience, je ne joue qu'à coup sûr, et j'ai surtout du bonheur Voyez Mortagne! J'étais à cinq cents lieues quand il va se

prendre de querelle avec un spadassin que je n'ai vu ni d'Eve ni d'Adam . et qui m'en délivre. Vraiment, ces choses n'arrivent qu'à moi. A

cette heure, je vous délie même de faire usage de cette lettre Vous

adiesiorez-vous aux lois? D'abord, je ne suis pas à Paris; puis, où est le corps du délit ? Pures allaires d'amourettes plus ou moins platoniques, dans lesquelles la justice n'a rien à démêler. — Et pourtant, connue c'est drôle... ces affaires d'amourettes sont pour ainsi dire grosses de larmes, de désespoirs, peut-être même de meurtres, de suicides, que sais-je? Sur ce, bonne et paisible nuit je vous souhaite... vrai somnreil d'enîant endormi sur le sein do sa mère...

« Un ami inconnu ou un ennemi connu, à votre choix. »

La lecture de cette lettre me laissa un étourdissenient douloureux ; mes idées bouillonnaient dans mon cerveau sans trouver d'issue. M. Lugarto, avec une infernale sagacité, répondait d'avance à toutes mes objections , éveillait toutes mes craintes. En songeant qu'Ursule pouvait

plaire à M. de Rochogune, mon désespoir n'eut plus de bornes Si

Emma doil être perdue, m'écriai-je, que je ne sois pas au moins victime d'un sacrifice inutile ! Un moment je fus sur le point de tout dire à M. de Rochegune; j'allais lui écrire, lorsque cette voix divine, qui venait toujours soutenir mes résolutions chancelantes, me dit : « Courage... courage... ne te laisse pas abattre; détourne tes yeux de l'abîme qu'un monstre t'a fait entrevoir pour te causer un affreux vertige et ébranler tes nobles déterminations... — Ne regarde pas à tes pieds, lève les yeux au ciel ; mets ton espoir en Dieu, il ne te manquera pas... — Si l'homme que tu as cru digne de toi était capable de succomber aux séductions d'Ursule, pourrais-tu regrelter son cœur? pourrais-tu envier cette femme? — Si Emma doit mourir en voyant qu'on lui préfère une autre femme, que ce ne soit pas toi qui lui portes ce coup fatal... reste-lui au moins pour la consoler; si tu n'y parviens pas, si elle succombe, n'oublie pas sa mère, qui a été pour toi presque une mère — Quant aux

mystérieuses menaces de ce monstre , qu'elles ne t'épouvantent pas ; chasse de vaincs terreurs... sois courageuse, forte; envisage fermement ce qu'il peut contre toi, et tu mépriseras sa vengeance. Courage, encore mi pas peut-être la récompense de tant de sacrifices n'est pas éloignée. ))

Ainsi que toujours, ma résolution revint après un abattement passager. Je me décidai à attendre les événements , à entretenir Emma dans son espérance, et à me garantir par tous les moyens possibles des pièges dangereux et des surprises de M. Lugarto. Je fis coucher Blondeau dans ma chambre, je visitai les boiseries, et je me rassurai un peu en songeant que si cet homme avait voulu se servir de ses machinations, il ne Ji'aurait pas avertie. H voulait sans doute me causer seulement des ter- /curs sans cesse renaissantes. Je voyais très-|)eu M. de Lancry. Son air sombre, son humeur impatiente et aigrie, me prouvaient qu'Ursule ne tenait pas les promesses qu'elle lui avait faites sans doute, mais qu'elle avait l'art de ne pas lo désespérer tout à fait pour le forcer à me garder toujours près de lui. Sans lui faire part de la lettre do M. Lugarto, je lui mollirai la cachette qu'on m'avait iiidiiiuée; il haussa les épaules et me fit cette incioyahle réponse avec un air sardoniqiie dont je fus cfl'rayéo : ' — C est quoique bonne bourgeoise qui avait sans doute ménagé coito armoire à secret pour dérober ses provisions à la voracité de ses do-

mestiques Environ quinze jours après avoir reçu de M. Lugarto la

lettre que j'ai citée, il ni'adressa le billet suivant :

a Paris, quatre heures.

« Je iJ-'ai rien voulu vous dire avant que d'être bien sûr de mon fait. Rochegune a demain un rendez-vous avec Ursule, non pas chez elle, mais sur les boulevards extérieurs; c'est plus décent pour commencer. Ce rendez-vous est pour neuf heures; ils doivent se rencontrer sur le boulevard à gauche do la barrière de Fontainebleau , et en sortant par ladite barrière. »

Bouleversée par cette nouvelle, à laquelle pourtant je ne pouvais croire, le lendemain matin je montai en liacre: je me rendis au lieu indiqué. Je vis Uisiile... qui attendait. Quelques minutes après, M. de Rochegune arriva: Il lui offrit son bras tous deux disparurent dans un chemin creux qui aboutissait à ce boulevard. Je n'eus ni la force ni la volonté de les suivre... Je revins chez moi dans un désespoir indicible.

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