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CHAPITRE Xll

Ln lettre

En l'Cinontanl clieii mui, quelle fut tna suipi'isc ! je li'oiivai dans mou cabinet d'études niio éiioiiue corbeille de jasmins et d'Iiélioti opes, nies deux lleui's du prédilection. Nous étions au mois de iéviier. C'était depuis le matin seulement (pie G(intran avait pour ainsi diic le droit de lii'orfiir des llenis ; je ne pus concevoir comment en si peu de temps il avait pu réunir celle masse de llenrs, plus rares encore que |)récieuses dans cette saison. Je fus profoiulémcnt toucbért de cette prévenance. Bloudeau in'atlendail. Je lui dis tout mon bonheur, toutes mes espérances. Après in'avoir écoutée allentivcmciil, celle excellente femme me répondit : — Sans doute, mademoiselle, je crois (pie M. le vicomte de Lancry est bien aussi charmant que vous le dites ; un jour il sera duc «tpair... c'est possible ; mais, pernietlcz moi de vous f.iire ob-crver <|u'avaut de se marier il est toujours prudent de prendre di-s iufnrma- •lions. — (Comment ! des informations? lu es folle ! Est-ce que Rî. le doc de \ ersac, son oncle, n'en a pas donné à ma tante ?

Rlondeau secoua la tèlc. — Les informations des parents, mademoiselle, sont toujom-s bonnes ; ce n'est pas à celles-là qu'il faut croire, ni même souvent à celles du monde. — l)ù veux-tu eu venir'.' — Temz, nuideuioiselle, si vous vouliez me le permettre, je tiouvcrais moyen, en laisaut causer les gens de M. le vicomte à l'oifice, de savoir bien des choses. — Ah I c'est indigne ! Et c'est vous qui osez me |)Mrler d'un vil espionnage !... Rappelez-vous bien une chose, inécriai-je, c'est que si vous faites le midiidre cas de mon attachement |iour vous, vous mcpionieilrez à l'instant même de ne pas faire la moindre question aux g{?ils de M. de Lancry. — ftlais, madeiuoisclle, c'est voire laiile qid, à bien ■dire, a arrangé ce mariage! Oubliez-vous donc Ujutes ses mécliance-' lés'? la haine qu'elle portait à celte pauvre madame la maripiisc votre nicrc. qu'elle a fait mourir de chagrin ? Au luoinenl de vous lier pour jamais, réiléchissez bien, mademoiselle. Pardoimez- imd si je vous parle ainsi. Je ne suis qu'une pauvre femme, mais je vous aime comme mon enfant ; ce senlimenl-là me donne des idées au-dessus de ma posilioii et le courage de vous les dire. Pauvre mademoiselle, vous êtes si confiante, si bonne, si généreuse, que vous ne votls défiez de iiersonuc. C'est comme pour mademoiselle Ursule, je lie la crois pas franche, malgré ses soupirs et ses airs de victime.

— Ecoutez-moi, Elondcau : je comprends qu'une sorte de jalousie d'affection vous porte à parler injustement de mademoiselle d'Orbeval, aussi j'excuse ce seiitinient ; mais je vous prie de ne pas vous permettre la moiiidie allusion à une union que je veux contracter, parce qu'elle est honorable et belle. Je sais ce que je fais, je ne suis plus une eufint. Ce n'est pas niad(;moiselle de Maran qui m'a parlé de ce mariage ; c'est moi qui lui en ai parlé. D'ailleurs, je le sens là, ma mère vivrait encore qu'elle approuverait le choix de mon cœur. — Mademoiselle, une dernière observation. Si, comme vous n'en douiez pas, les renseignemenls qu'on peut avoir sur M. le vicomte sont bons, qu'est-ce ipie cela vous fait que... — Ecoulez, dis-je à Blondeau d'un ton très-ferme, je ne puis vous empêcher d'agir à voire tète; mais, quoi qu'il doive m'en coûter, oui, m'en couler beaucoup, de me priver de vos servit es, je vous décime que, si vous nie <lites encore un mot à ce sujet, j'assuie voire sort et je vous éloigne pour toujours de moi. — Ahl mademoiselle, ne nie regardez pas ainsi. Mon Dieu ! c'est comme lorsqn'étaiit toute petite et égarée par les méchants conseils de votre tante vous m'avez dit (pic j'aimais mieux largi'iit que tout. Et la pauvre feiiimc se mit à foudn» en larmes, — Ah ! lui dis-je avec une iuipaticnce chagrine cl | '^ ;':e imiHiieul, j'étais si heureuse! faut-il qu'avec vos ridicules viiii' : - vous YCiiii'/. me dishaire de ce bonheur?

l'uis, ne voulant hiisser à [lersonne le soin de toucher à la précieuse I oïliiille de llciiis que Gontran m'avait envoyée, je la pris et je l'empcrlai dans ma chamlire. De ce jour, je m'habituai à avoir des fleurs près de moi siuis en rien ressentir qu'une sorte de légère torjieur ipii n'est pas sans cliarme. l'eu à peu l'impatience que m'avait causée Blondeau se dissipa sons le charme de mes souvenirs de la journée. Mes préoccupations avaient été si puissantes que je n'avais pas encore ouvert la lettre d'Ursule, qui m'annonçait son mariage. J'ai gardé i elle lettre ainsi ipie plusieurs autres; la voici On remarquera en la lisant que le style en est un peu prétentieux cl roinanes(pii.. Je (piciellais • quel(|nefois ma cousine sur cette manière d'écrire sans pouvoir l'en corriger. En me rappelant mainlenaut toutes les phases de mon amiti(r ■ pour Ur.^ulc et les suites de son mariage, je ne puis rclenir un sourire d'aïuertiime eu lisant ces lignes èploiées, gèmissanles, où elle se pose si lugubieuieiit en victime. Mais alors les temps n'élaieilt i)as changés, j'avais toutes mes illusions, et je fus cruclleuient navrée du malheur •d'Ursule. Pour tout dire» celle lettre, d'une écriture parrailement cor-

recte el posée, était cachetée de noir avec une pierre gravée, représentant une tèlc de mort; cachet bizarre qu'Ursule alfecliomiait beaucoup.

Siinl-Korbert, février 1840.

C'en est fait, Mathilde, ta pauvre Ursule est saciiliée; elle n'a plus qu'à vouer sa vie tout entière aux larmes et au deuil. C'est à peine si, au milieu du sombre avenir qui rallciul, elle entrevoit (juclques lueurs de cinisolalion qu'elle devra sans doute à ton amitié chérie. Mais, mon Dieu' pourquoi m'cloimer du nouveau coup (pii me frappe'? depuis longtemps ne suis-jo pas habituée à soulfrir! Victime résignée au malheur, je ne puis que courber le fioul et pleurer. l'anloii, mon amie, ma sa'ur, de venir attrister tes joies |)ar ces pisinles qui s'exhalent de mou àmc désolée : car, j'en ai le |HCSsentiiuenl, tu seras heureuse, lu es heureuse selon ton c(j(nir ; tu épouseras celui que tu aimes. Si belle, si liclic, si charmante, pour plaire lu n'as i|u'à paraître! La pauvre Ursule, au contraire, sans charmes, sans attraits, sans fortune, a clé eu naissant presque vouée au malheur. Que veux-ln? c'est sa destinée. Mais, que dis-je? non, non, je suis injuste ; ne l'ai-je pas rencontrée suinta route? n'as-lu pas tendu la main à la petite abandonnée? n'a-l-elie pas di"i à ta générosité, à la loucluinte amitié, le plus précieux des biens, une éducali(ui brillauto, comme me le répète toujours avec raison mademoiselle de Maran ?

Ne l'ai-je pas dû... ne ledois-je pas le sentiment le plus doux, le plus cher à mon cœur? llélas! sans cela, sans l'espoir involontaire qu'il mo donne, je serais déjà niuiie de désespoir... lu n'aurais qu'à pleurer Ion amie Ec(mte, Matliililc; c'est une folie, diras-tu. Soit; mais c'est uno douloureuse et Iriste folio, je t'assure. J'ai de funèbres presseutinieiits, je ne sais quel est le sort (pii m'atteiid... en tous cas, je voudrais te donner mes livres et celle |ielile parure de corail que lu sais, llélas! je suis sans fortune, je n'ai rien. P.irJoune la pauvreté de ce présent; mais an iiKiins il te rappellera nos journées de travail el notre innocente coquetterie de jeunes filles, n'est-ce pas, .Mathilde? Tu pleureras ton amie ! ÎN'est-ce pas qu'un vague souvenir d elle viendra quehpiefois traverser la pensée au milieu des fi-tes brillaiiles dont tu seras la reine?... Je voudrais avoir ici niiui dcinior asile. Je suis allée souvent dans le modeste ciuietiere du village; il n'a ricu de repoussant : c'est une pelouse verdovante, entourée'^ d'une haie de sureau et d'aubépine, (|ui, au prin- Icmps, doivent être couverts de Heurs. On y voit (,'à et là do siiupl.'s croix de bois... (ili ! qu'il me scr:iit doux d'être là confondue avec les humbles créatures qui reposent dans ces tombes ignorées, car j'aurai passé, comme elles, iuaper(;ue dans ce monde.

Pardon, Mathilde, de ce liisle commencement de lelli'c; mais j'ai l'àme si prolondémcnt navrée, que je me suis laissée aller à l'amcrtuinc de mes impressions. 11 faut pourtant l'apprendre le sujet de mes larmes. Je me marie! Quel mariage! mon Dieu!... Adieu mes rèvcs déjeune fille! adieu mes vagues espérances! adieu surlout cette vie de dévouement de tous les instants que je voulais passer près de toi! Uii moment, j'ai pensé à lutter contre liiiéhranlable cl terrible volonté de mon pcre; mais j'ai senti que j'aurais vile usé mes forces dans ce combat iiK'gal, que je serais brisée dans la lutte ; et puis, une bien plus puissante raisou me faisait un devoir de la résignation. J'ai obéi... tu sauras bientôt pourquoi. Il y a huit jours, le joui même où je t'avais écrit, sans savoir ce qui m'attendait, mon père me (il venir dans son appartement. Tu n'as jamais vu nuui père que dans le monde, ou devant mademoiselle de Maran, qui lui impose boaiiconp; il n'a dil te paraître que grave cl compassé. Ici il est habitué à domiiior, à parler en maille iiillexible; sa ligure a une expression luule différeulc : elle est dure, presque menaçante.

— "Vous n'avez pas do foriUnc, hie dit-il, il faut songer à vous marier. J'ai trouvé pour vous un parti inesjiéré, un jeune hainine qui a plus de soixante mille livres de rentes, sans les espérances et ce qu'il peut gagner encore ; car il gère sa fortune à merveille, et entend parlaiiciuent les arf ;.os. Il viendra ici demain, avec sa mère. Arrangez-vous pour lui |l '.u; : car, si vous lui plaisez, le mariage est conclu. Surlout, soyez simple et gaie, car M. Sécherin est un garçon de bmine bunienr, tout rond et sans façons. Réiléchissez à cela ; je vous laisse. 11 faut que j'aille à ma ferme des Saulaies. En vérité, cette inallieurcuse propriété me coûte plus (prelle|ne me rapporte, cl vous avez besoin de làire un bon mariage pour ne pas être, apirs ma mort, dans une position pire que nicdincre.

Sans me donner le temps de lui répondre un mol, mon père me laissa seule. Oh ! mon amie, je ne saurais te dire dans quel abîme je crus tomber eu entendant ces fatales paroles, moi qui, tu le sais, avais toujours rêvé, comme loi, celle ravissante union des ànies qui, tôt ou laid, se rencontrent, parce qu'elles se chercbent involonlairemcnt ' Je passai la nuit dans les larmes. Tu me deuiandeias peut-être, bonne cl lendie souir, si j'avais oublié la g('iiéreuse promesse ipie lu m'avais faite de partager ta forlune avec moi pour me faciliter un mariage selon mon conir, ou bien de me garder près de toi si je ne trouvais pas un parti qui me c(mvînt. Non, Mathilde, iimi, je ne l'avais pas oubliée, celte promesse! Je savais ipie liui co;ur était assez grand, assez noble pour ia tenir... C'est piuir cela que j'ai voulu rendre impossible le sacrifice que lu voulais faire à notre amitié. Dans ton dévouement, aussi admirabli' qu'irrélléchi, lu n'avais pas songé à l'avenir ; quoique con^id râbles, les biens ne sont pas assez grands pour pouvoir ainsi se diviser ; avec la

fortune entière, tn es une trcs-riclic liéiilière, et lu peux prétendre aux plus brillants partis. Eu la paitagcaul, tu diiiiiiuies tes chances de moitié.

Sans doute, rester élerncllciiicnt pre^ de toi a été fin de tuis plus d(ni\ rrvos de jeune lille. Mai^ (pii sait si cet arratigenient ciinvirndrait à celui (pic lu cliDisiias piiiu- mari ? (jrand Dieu ! pliilôt mourir mille l'ois (lue d'être la cause <lu plus léger dissentiment entie vous! Je me suis donc résignée, Matliilde. .l'ai trouvé la l'orce de cette résignation dans mon amitié, dans mon dévouement pour toi. .le bénirai toujours le sacrilice que je me suis imposé, en songeant ([u'il a peut-être pu (onliibuer ù assurer ton Imidiinr à venir. Hélas! il m'en a bien coilté, j ai pleuré, amèrement pleuré pendant la nuit qui précéda ma prc'oiicre entrevue avec M. Séidierin. (Jserai-je tout le dire, tout l'avouer'.' Un nmment une pensée impie suspendit mes larmes... La maison de mon père est entourée de fossés profonds et remplis d'eau... je me levai... j'ouvris ma fenêtre... je mesurai la hauteur... La lune était voilée; il faisait une triste nuit d'hiver, le vent gémissait. Je m'avançai bois du balcon... je médis : Mieux vaut une mort, criminelle sans doute, que la vie qui m'attend. Un vertige me saisit; j'allais peut-être céder à une funeste inspiration, lorsqu'cn donnant un dernier adieu à tout ce qui m'était cher, c'eslà-dire à toi. Ion souvenir m'arrêta... Grâce encore te soit rendue, Matliilde ! car ce souvenir m'a retenue au bord du précipice, il m'a empêchée de Cumnietire un crime... je me suis résignée à vivre...

Hélas ! cette vie que je dispute si faiblement aux chagrins qui m'accablent, cette vie ne s'user.i-t-elle pas bientôt? Oh! si cela était...

si cela était ! je bénirais Dieu de nie retirer de cette terre, j'accepterais la mort comme la douce récompense de tant de sacritices que j'ai eu le courage de m'inqjoser. Le jour fatal arriva ; le matin mon père me renouvela les plus sévères recommandations. J'attendis avec autant d'accablement (pie de morne indilléieiice le nioment où l'on me présenlcrait M. Sécherin. Malgré les ordres, malgré la colère de mon père, je n'avais mis aucun soin à ma toilette. Comment en auiais-je eu le courage, mon Dieu !

j'avais une robe noire, véritable emblème des pensées qui navraient mon cœur. Mes clie-

veux tombaient en longues boucles autour de mon visage pâli par la douleur ; je me tenais si cmnbée sous le poids du malheur qui m'accablait, (pie mademiiisclli' de Maran ni'amail bien cci laineiiient celle luis (t avec i-.iison reproché d'êlre conlrcraile. Mon pcrc cul beau me gronder diircnienl, m'ordonncr de me tenir niirux, di; piciidio un air sonriant, je ne pus vaincre les pénibles émotions (pii m'agilaient i c'est à peine si je lonriiai la tète loisipron aniio]i(,'a M. Sécherin et sa mère.

M. Eloi Séclierin est, m'a dit mon père, intéressé dans de Irèsgrandes entreprises, et il augiuenle chaque jour la foiinne (pie lui a laissée son père. Je ne puis rien le dire de sa ligure, de ses manières... car je vois tout à travers un nuage de larmes. Il l'aiil (pie M. Eloi Sécherin ne soit pas dillicile à séduire ; car, après son dé|iart, mon père est venu me complinienler en m' assurant que j'avais éié parfaitement bien,

L'aveu. — page 50.

simple, sans prétention, et que M. Sécherin et sa mère étaient partis enchantés de moi. Je suis comme une pauvre prisonnière dont les yeux n'ont pas encore pu percer les ténèbres glacées qui l'euvirounent. J'ai bien vu vagnenicnt M. Séi lierin et sa mère; mais il ne m'en reste (ju'une idée indécise. J'ai enlendu plutijl (pi'écouté quelques paroles. J'ai répondu machinalemcnl. Aujoiird hui même on signe le contrat, et num mariage doit avoir lieu dcniaiii un après-demain, je crois. (Juand tu me ri'verras a Taris, dans quelques jours, lu ouvriras les bras à la pauvre victime obéissante et résignée... l'ardon, pardon, Mathilde, d'êlre venue aiii-i altrisler ton bonheur ; car un secret pressentiment me dit que tu es heureuse, qu'il t'aime. Tu le sais depuis le jour de l'ambassade. Je le l'ai dit. Tu l'aimeras, et je suis sure qu'il s'est rendu digne de cet amour en le partageant. Heureuse, heureuse Mathilde, il me faut la certitude de ta félicité pour in'aider à supporter la vie que je vais misérablement traîner , jus- 3u'à ce que le fardeau e mes souffrances soit trfip lourd . alors je quitterai cette lerre de douleur, en jetant un dernier regard de regret sur les années

passées près de loi

Adieu, adieu, bien trislemeul adieu ! Un mumeni j'avais songé à te supplier à genoux de venir assister à mon mariage pour me donner du courage; mais j'ai bientôt rélléchi que ta vue, en me rappelant tout ce que je perds ( n me séparant de toi, m'oterait le peu d'énergie qui me reste...

Adieu encore! Quand tu reverras ta pauvre Ursule, lu auras, j'en suis sûre, bien de l,i peine à la reconnaiire.

Adieu. . oh! adieu! la force me manque ; j';ii tant pleuré ! A loi de cœur, du plus proloml de mon ccenr.

Ursule d'Ohbev.vl.

Apres la lecture de cette lettre, je fus atterrée. La pensée qui domina loutes les autres fut qu'Ur^ule, ainsi qu'elle me le dirait , s'était liltéralement sacriliée pour moi, dans la crainte de nuire à mon mariage avec M. de Lancrv. Je lis ensuite presque un reproche à ma cousine d'avoir si peu compté sur mou alleclion cl sur celle de Goutran.ll régnaildans sa lettre une tristesse si profonde , un abattement si désespéré, que je lus sérieusement inquiète, redoutant pour elle une maladie de langueur. 11 me restait un espoir. Lemariaged'Ursule pouvait être relardé. Je me décidai le lendemain À prier Gontran de partir anssiiôt pour la Touraine ; il devait supplier ma cousine de rompre cette union, et l'assurer lui-même ipie re\ccntion de mes promesses ne pouvait a|ipoi 1er la moinilre diriicullé à notre mariage. Je passai une unit tres-agilée. Le lendem.iiu j'allendis avec la plus grande anxiêlé l'arrivée de Gontran. Il n'Iiésita pas un moment à aller trouver Ursule; il comprit, il partagea mes craintes, mes espérances avec nneadyralile bonté. Il ne devait pas parler de ce voyage à mademoiselle de Maran, et partir à rinstaiil même. Nous causions de^ ce sujet si intéressant pour moi, lorsqu'on m'apporta une lettre de Tours. Le mariage d'Ursule êlail accompli. Sa lettre de la veille avait eu plusieurs jours de retard. C.Me nouvelle m'accabla. J'étais si heureuse de mou amour pour Gontran, que je comprenais mieux encore combien le sort d'Ursule devait èlre cruel. Ma cousine m'amion'-

MATIITLDK.

çair qu'i'llc an'iverail sons peu de jours avec son père el son mari, el qu'elle p;\&ser:iil l:i (iu de l'Iiivcr a Paris. Je reiuoiilai clicz moi pour éi rire à ma cousine, pour me plaindre de sou manque de conliance, pour la cou-oler, pour l'encourai^er, pour laire enfin ressortira ses yeux les avanlages que sa douleiu' renipècliait peut-èlie d';qicreevoir dans celte union qui la désespérait. Je trouvai Blondeau d;ins mon taliiuct d'étude ; elle me dit qu'une leinme, qui vcu:iil me solli. iior pour une lionne œuvre, demandait à me parler. Je lui dis dr la lai e entrer. Je vis une fcnmic enveloppée d'un manteau, ei dont les traits étaient absolument cachés par un voile noir très-épais. Blondeau sortit. Cette l'ennne laissa tomber son manteau, rcb^va sou voile. C'était madame la duciiessC' de Richeville.

CUAPITRE XIIL

L'entretien.

Je fus si surprise, pres(|ue si effr:iyée, à l'aspecl de madame de Iticlieville, que je m'appuyai sur le dossier d'unfauteud placé près de moi. Puurlaut l'evpressiou des traits de la duchesse n'avait i ien de meuuçaut. Ii^lli; me parut trés-chan|,'ée , très-maigrie; elle élalt fort émue, et me ri'!,'.u'dait avec intérêt. Elle se liàla (le me diic, connue pourm'engagcr à l'entendre, et pour me mettre en eonliance avec elle : — (Juelque étrange ([uc puisse vous pai'aitre ma visite, luadiiuoiselle , rassurezvous. Je viens au uoui de notre ami comnnui, i\l. de Mortagne.— Kslil doue ici, madame.' — Hélas I non; et, qnoii|u'il soit attendu d nu uu>uient à l'autre , je ne puis rien encore vous dire de son mysléiieux voyage... mais je sais tout l'intérêt qu'il vous porte. Il y a huit ans... en sortant de sa dernière entrevue-avec mademoiselle de Maran, il m'a tout raconté... le conseil de famille, la scène avec votre taule , lorsqu'il vous prenait dans ses bras et vous apporta dans la chambre de mademoiselle de Maran, malgré les aboiements de Félix. J'entre dans ces détails pour vous prouver que cet homme, le plus généreux des hommes, avait en moi une eonliance absolue... C'est au nom de cette confiance... que je viens vous demander la vôtre, mademoiselle... — La mienne... madame?... vous'.'

J'accentuai tellement ce mot, vous, que m;iil;une de Iticlieville sourit amèrement, et reprit : — rauvieeul'ant, si jeune encore 1 croiriez-vous déjà aux calomnies du monde.' auraient-elles altéré cette bouté charmante que M. de Horlague prévoyait en vous, et qui se révèle dans tous vos traits?... Pourquoi accueillir si froidement... cette démarche dictée paijïotre seul inlérèt, cette démarche laite pour ainsi dire sous l'auloritd ■" homme qui fut l'un des meilleiu s amis de votre mère... dites... pourquoi m'aceueillir ainsi? 11 est impi.sMble de rendre le

85 CuU. — Imprimorie Schneider, rue d'Erfurtb, t

Monsieur de Vorsac.

charme insinuant de la voix de madame de Hiclieville, et de peindre le regard à la fui- lii^te et al'fcclueux dont elle accompiigua ces paroli's. Malgié la sourde jalousie que ji; ressentais coulie elle, je fus émue, et je lui répondis avec moins de séchere.ise. — Il m'est permis de m'étoum r d'une visite (|ne je n'avais ,'uic(ni droit d'espérer, n'ayant pas l'Iioninur de vous eounailie, madame. — Il y a à peu |)res un mois... à la sortie de l'Opéra .. ne vous aije pas dit ces nuits : Pauvre eiil::nt .. pieuez garde? — J'aieuleudu, en ell'et, ces mois, madame, mais j'ignorais il.uis (picl but ils m'élaicut dit. — Vous l'ignoriez? me dit luada.ne de llieheville en atlacliaut sur moi un regard iieiçant qui me lit longii'. Ne voulant pas sans doute augmenter ma confusion, elle continua, en rendant, si cela est possible, sa voix et sou regard plus affectueux encore. — Ecoutezmoi... Pour vous donner créance en mes paroles... pour que je puisse aboider le sujet qui m'amène ici, sans étie soupçonnée par \ous d'arriere-peusée, il faut que je vous donne quelques explications sur le passé. De tout lenq)s M. de .Mortagne a été mou ami ; il m'a autrefois rendu un de ces services qu'une aine généieuse ne peut aç(|uillcr que par mie amitié lie' toute nue vie; el ipi.iiul je dis amitié... je parle des devoirs sacrés (pi'clle impose...

Je ne sais de ijuclles noires couleurs volie tante m'a peinte à vos yeux... mais vous saurez un jour, je l'espère, que mes eimcmis les plus nuirlels n'ont j.imais osé contester mon coulage et mon dévoueuieut à mes amis.

Plus tard... vous eonuailiez peut-être le motif de mou éternelle gratitude envers M. de Mortagne... Je savais, je sais tout l'intérêt i|ue vous lui inspirez...

Or, ce qu'il aime, je l'aime... Voilà déjà un motif pour que vous m' iuléressiez vivement, n'est-ce pas? J'ai dos haines bien acharnées soulevées contre moi. .

mais il n'en est pas de plus violente, de plus implacable (pie celle de niadeuioiselle de .Maran .. Je sais que votre tante a tout fait pour rendre votre enruice mallieureuse... niaiiilenaiit elle fait tout pour vous rendre la (dus malheureuse des femmes... vous devez la bail' au moins autant que je la hais... Voilà encore un motif pour que vous minléressicz.. \'ous arracher à ses iiiécliauls desseins, viiiis dévoiler de nouvelles perfidies... prouver enfin mon amitié, ma gratiinde à M. de Mortagne, en agissant pour vous comme il aurait agi lui-même... voilà des "motifs assez puissants pour exprimer rinléiêl (p e j ■ vous porte, il me senibtB... —Madame, j'ai pu .avoir à me plaindre de mademoiselle de Maran; mais depuis queli|iies jours elle a tant lait pour moi, que je dois oublier quelques contrai iélés de jeune fille.

J'appuyai à dessein sur ces mots : elle a tant fait pour moi, afin de bien donner à entendre à madame de Ilicheville (pie je voulais parler de

ff/ricr/r

MATIIILDE.

mon iiiariagG avec Gonlrau. La (iiicliesse secoua liisicriieiit la lète, el me dit : — lîllc a Unit fait pour vous !... Oui, vous dites vrai... elle n'a jamais tant fait |iiini' volic malin iir. Ile ce moiiieul, je nus ileviuer le sujet lie la visite de niailame de Riclieville. tllc aimait Gonlrau, son mariage avec moi la rendait furieuse de jalousie, elle était aussi adroite i|iie dissiuudéi', elle venait sans dnutc calomnier M. de Laucry, alin de rompre une union (pi'elle abliorrail. lin partant de celte pensée, d'alioid (îonlran me devint encore [dus cher, en voyant combien on me ilispulait son Kcur. Je fus prescpie liére de voir une fenune comme madame de liiclieville, si belle, si hautaine, si déd.iij^ueuse du monde, avoir r'cconrs à un (léjjuisemeut, aux l'ausselés lc;s plus lialiileset les plus eompli(pices, pour venir jouei- biimblcment auprès de moi un rôle odieux.

Dieu décidée à envisager la conduite de la duchesse sous ce point de vue, je icpondis trés-sèchemeul à madame de liicheville : — Je vous répèle, madame, ipie mainicïiniU je ne jiuis qn'élre profondément reconnaissante et tiiuclii'e de tout ce (pie mademoiselle de Maran fait pour moi. — (Itda doit être ainsi, dit madame de llii lieville, el c'est parce ipie cela est ainsi, et c'est parce (|ue vous pouvez aveuglément tomber dans le |iiégc qu'on vous leud, mailieurciise enfant, (pie je viens à vous. Vous êtes abaiidonni'e de tous, isolée de tous ! Uegardez. autour de vous, depuis (pu: voire ami... voire seul proleclcur est parti... à (|ui demander conseil .' à (pii vous lier.' — A personne... vous avez raison, m.idame. — A personne? pas même à moi, voulez-vous dire?... (lela est cruel, Matbilde... Oh ! ne vous offensez pas de celle familiarité. J'ai presque le double de votre âge, et pui> je ne sais (pie l'aire, je ne sais (|ue dire pour rompre celte froideur de ghu e qui vous éloigne de moi. Pardonnez si je me sers en vous parlant de termes trop affeclueux peut-être... Mais, mon Dieu ! dans ce moment, est -ce que je puis faire attention à ce que dit mon cœur?...

Il fallaii ma prévention, ma jalousie contre madame de liicheville, pour lie pas être désarmée par la grâce encbaiiteressc avec laquelle la duchesse dit ces derniers mois. Ainsi (pie cela arrive toujours, dans la disposilion d'esprit où je me trouvais, certaines paroles émeuvent profondément, ou bien elles révoltent d'autant plus qu'elles ressemblent davantage à un cii de l'àme. Je répondis dimc à madame de liicheville : — Je délirerais, madame, savoir le but de cet cnlretien ; s'il n'en a pas d'autre que de réveiller mes anciens griefs contre mademoiselle de Maran, loul en vous remerciant de l'intérêt que vous me portez an nom de M. de Mortagne, je ne puis que vous répéter, madame, que mahlenaxt je n'ai qu'à me louer de ihademoiselle de Maran. — Il faut que vous ayez bien souffert, que vous ayez été bien coniraiute, pour vous posséder ainsi à dix-sept ans, me dit madame de liicheville, me regardant avec une expression de pitié douloureuse, on il faut que vos préventions contre moi soient bien in\ incibles.

Alors elle dit en se parlant à elle-même: — A quoi bon lenlcr?. .. Qu'importe?... c'est nn devoir. Et, s'adressant à moi, elle me dit vImv ment : — Oui, c'est un devoir, et je l'accomplirai .. On veut vous marier à M. de Lancry? — Mademoiselle de Maran et M. le duc de Versac ont conrirmé une résolulion que M. de Lancry et moi nous avions piise, madame, et ce mariage est assuré, répondis-je, tout orgueilleuse, Iriomphanlc de pouvoir écraser ma rivale par ces mois, peul-êire inesséauls dans la bouche d'une jeune fille. — Savez-vous ce que c'est ipie M. de Lanciy ? — Madame... — Eh bien ! je vais vous le dire, moi. M. de Lancry est nn homme charnr.nt, rempli de grâces, d'esprit el de bravoure, Je formes parfaites, d'une élégance achevée ; vous savez cela, n'est-ce pas, malheureuse enfant? Ces brillants dehors vous ont séduite, je ne vous en fais pas un reproche; mais sous ces brillants dehors se cachent un cœur desséché, un égoïsme inlraitable, une insatiable avidité qui cherche à se satisfaire par nn jeu ellréné. Depuis longlemps il a presi|ue entièrement dissipe sa forluue ; il a des dettes considérables. Croyezmoi, Malhilde, mademoiselle de Maran a facilité, a protégé ce mariage, parce qu'il doit vous précipiter dans un abîme de malheurs incalculables; aussi, je vous en conjure, au nom de votre ami, M. de .Mortagne, allendez son retour, (pii doit être proch;dn, pour cum Une celte union; vous ne savez pas quel est l'homme que vmis avez choisi 1 Encore une fois, je vous en supplie, attendez M. de Mortagne; attendez-le, au nom de voire mère.

— Assez, madame ! m'écriai-je indignée ; je ne souffrirai p.is que le nom de ma mère soit invoqué à propos d'une calomnie à laquelle vous ne craignez pas de descemire, vous, vous, madame la duchesse... Ah! madame, quel mal vous ai-je donc fait pour lentei d'empoisonner ce que je regarilais, ce que je regarde encore. Dieu m'enlend... comme le seul bonheur, comme le seul espoir de ma vie? Ah ! je frémis d'épouvante, en soiige:int ipie ces odieuses paroles, prononcées par toute antre que par vous, madame, auraient peut-être alléré la conliance, l'admiialion, l'amour ipie j'ai pour M. de Lancry. — Vous auriez pcutêlre cm ;i ces paroles si loule autre que moi vous les eût diles ! répéta mad me de liicheville eu me regardant atleiilivement et en semblant chercher le sens de ma pensée, l'oiiniiioi m'accordez-voiis moins de conliauce cpi'à toute aulre? — l'ouiquoi? Vous me le demandez ! Mais il s'agit de M. de Lancry, madame... Mais, tout isolée (pie je sois, certains hruils. . — Ah ! la màlhnireuse eufaul ! elle me croit jalouse de M. de Lancry ! s'écria madame (le lîiclieville avec nn accent de surprise, presque deflroi. Alors, lout esl |ierdu, Malhilde 1 vous croyez cela... Mon Dieu ! mou Dieu ! j'ai donc clé bien calomniée auprès de vous, pour que vous me supposiez

coupable d'une telle infamie? Eprise de .M. de Laucry, je viens le calomnier auprès de vous pour rendre impossible un mariage qui mcnietli.dt au désespoir I Diles, diles ! n'esl-ce pas cela ipie vous croyez? — Dispeiise/.-moi d.; vous répondre, madame ! — Eh bien! moi, je vais vous i.dre nn aveu. Il est pénible, oh ! il est bien cruel ; mais que nriniporic? il jicui vous sauver.

Après avidr longtemps hésilé, madame de Richeville dit cnliu d'une voix altérée, eu rougissant beaucoup, et avec loules les marques d'une prolonde confusion: — Apprenez donc que, comme vous... j'ai .-.imé M. de l.auriy ; oui, comme vous j'ai élé séduite par ses brillaDlsdebuis. Mais j'ai bienlfit découvert lout ce qu'il y avait eu lui d'égoisme, d'indifférence, de dureté, de cru;>4ilé même, lors(pie s:i v-anilé était satisfiile. Aussi, maintenanl, je ne sais pas ipii remporte dans mon àine, de ma haine ou de mou mépii-> pour lui. Ces derniers mots de madame de lli- ( heville me sembl.iiiMil si odieux, que, perdant tonte mesure, je m'écriai : — Pourtant, lors de ce bal de l'ambassade... madame, vous ne pensiez pas ain^i !

Madame de liicheville haussa les épaules avec un mouvement d'impalience doulourcnse : — Ecoulez-moi donc... vous saurez pourquoi j'ai agi ainsi à ce bal, el vous conuaitriz M. de Lancry. 11 y a près d'une année, je venais d'é|ir(iuver nu grand malheur; j'étais la plus dé-olée des femmes... Piii-siez-vous, Malhilde, ne jamais sentir combien la souffrance nous rend faibles; puissiez-vous n'êlre j.unais malhimeuse pour ne pas counailre le charme dangereux d'une voix amie qui nous console et qui neus plaiul. Je crus aux pioleslalions de .M. de Laucry, je l'aimai avec simérilé, avec dévouement; j'étais pour lui la nieillcure, la plus tendre des amies, je vivais presque dans la relraile, dieu haut à |Méveuir loules ses pensées, tous ses désirs. Lu joiu' j ■ ne le vois pas venir chez moi, je m'impiièie, j'envoie chez lui... Il était parti le luatin po'ir Londres sans m'écrire un mol, et lai.^santau monde le soin de m'apprendre qu'il allait rejoindre en Angleterre je ne sais quelle lille de lliéatre qu'il m'avait donnée depuis quelques jours pour rivale. Cette conduite était si brulale, si lâche, que ma coleie tomba sur moi-même. Je m'indignai d'avoir été la dupe de cet homme. .\ mon grand élonnemeiii, l'indifférence la plus absolue, la plus dédaigneuse, succéda à un seuliineul que, la veille, je croyais indeslrudible. 11 est des outrages si méprisables, qu'ils n'inspueiit pas la colère, mais la pitié. Lorsque je ren< ouïrai M. de Lancry à l'ambassade, je. le revoyais pour la première fois depuis qu'il m'av.iit si bassement sacrifiée. Malgré s(m assurance, il lui embarrassé... Je n'éprouvai rien... rien que le désir de lui prouver mou mépris en raccueillanl avec autant d'apparente aifibililé que si je me li uuvais avec lui dans les termes de famiUirilé autorisée par une ancienne amitié... ma vengeance n'allait pas an delà. Mais, pour un homme du caractère de M. de Lancry, et en général pour Ions les houimes... rien n'est plus blessaiil, |)lus cruel, ([ue de voir sourire indiUëremimut la victime qu'ils ont voulu frapper à mort... Je vous ai dit avec quel intérêt M. de Mortagne m'avait parlé de vous, je vous regardais avec nue afi'ecluense curiosité lorsque miidemoisclle de Maran m'interpella pour me dire quehpies paroles sanglaules dont vous n'avez pu comprciidie le sens détourné. J'eus assez d'empire sur moi pour ne lui répondre que par nu fait qui devait la frapper presque de frayeur... l'arrivée de M. de Morlague, que je savais d une manière certaine; il a été la victime d'une abominable niachiualion. Avant peu vous le venez. — Mon Dieu ! madame, m'éciiai-jc, qu'est-ce que cel.i signifie? — Je ne puis encore vous le dire, reprit madame de Richeville ; mais bienlùt il sera ici. C'est pour cela (|ue je vous sup|)lie de l'allendre avant de coniracier ce fatal mariage... Encore ipielques mois, ajonla l.i dut liesse en voyant mou impatience, et je vous laisse. Le soir même, à l'ambassade, les projets de votie taule et de .M. de Versac n'étaient plus un mystère. On (lisait p.-.rtout (pie le duc n'avaii fait revenir son neveu il'.Xnglelerre que pour ce riche mariage. Lorsque le snrlendemaiu je \ous visa l'Opéra, dms la loge des geulilshonimes de la chambre, je ne doutai plus de la réalité de (:es bruits. Voire tante cl M. de Versac les avaient, à dessein, confirmés, en vous faisant trouver, en grande loge à l'Opéra, avec M. de Laucry, afin d'empêcher tout autre parti de se pré.-cntcr. Mademoiselle de Marau savait qu'un jeune honune, dmil je vous parlerai bienu'il, auquel M. de Vorlagne s'inlércssail vivement, et qui vous avait vue à l'ambassade, car vous avioe fait sur lui nue vive im|)res5ion, devait f.drc demander voire main... Je semis le danger (pie vous couriez. A la sortic de l'Opéra, je vous dis : Pauvre enfani, prenez garde ! Je ne voulais pas me borner à cet avcrtissemeul stérile... Ce que je vous dis aujourd'hui, je voulais vous le dire avant que M. de Laucry n'eût l'ail impression sur votre comu- ; doué des avantages qu'il réunit, f.ivorisé par votre taille, il devait vous plaire... Malheureusement, le lendemain de celle représenta lion de l'ilpéra, j'ai élé soulTranle, puis je suis louibée assez gravement malade pour ne pouvoir donner de snile à mon projet.. Dans celle extrémité, je m'ouvris avec toute couliance à madame de Miiecourl, une femme de mes amies, i|ui \1)il souvent votre taule; je la chargeai de tâcher de vous parler en secrel, alin de vous éclairer sur le mariage qu'on voulait vous l'.iire faire, et de vous supplier d'altciulrc le retour de M. de .Morlague. Voire taule se nn'liait de madame de .Mirecourt; elle savait noire li;iison, elle l'empêcha de se trouver seule avec vous. Alors je maudis encore davaulage les souflVaiu es ipii me rclenaient chez moi. Chaque jour votre amour pour .M. de Laneiy devait augmenler ; je voulus vous écriie, je ciaigiiisijnc.volrc taule n in-

tcrceptàt ma letlre, j'étais au désespoii' en songeant que peut-être, prévenue à temps, vous n'auriez pas engagé votreavenir...je vous porte tant d'intérêt!... Que cette pensée m'était cruelle!.. Mais, liélas I je le vois à votre froideur, Mathilde, je ne vous convaincs pas ; dans votre défiance vous vous demandez toujours la cause de cet intérêt si puissant que je vous porte. Mon Dieu, faul-il vous répéter encore qu'en tachant de vous sauver je m'acquitte envers M. de Mortagne?

— Et vous vous vengez de M. de Lancry, madame ! dis-je avec amertume. — Je me venge, Matliilde? reprit doucement la duchesse. Faul-il donc être conduite par un tel motif pour vous prendre en affectueuse pitié? Le cœur ne se hrisera-t-il pas de douleur en vous voyant, pauvre petite, si jeune, si intéressante, abandonnée, perdue au milieu de ces méchants égoïstes, devenir à la fin victime de la haine de votre tante et de la cupidité de M. de Lancry?

— C'est trop, madame! m'écriai-je dans un accès d'orgueil révolté; suis-je donc après tout si mal ou si peu douée, que M. de Lancry, en recherchant ma main, n'ait en vue que ma fortune 7 Parce qu'il vous a trompée, odieusement trompée, je le veux, est-ce une raison pour qu'il n'apprécie pas un cœur qui se donne à lui avec ivresse? Et qui vous dit, madame, que vous l'ayez aimé comme il méritait d'être aimé? Et qui vous dit que toutes les femmes qu'il a aussi indignement trompées l'aient aimé autant que moi ? Et qui vous dit, madame, que ce n'est pas parce que son àme est généreuse et grande qu'il sait mesurer toute la distance qui existe entre une liaison coupable et un amour sacré aux yeux de Dieu et des hommes ? Et de quel droit lui reprochez-vous une lâcheté... vous qui avez commis une grande faute? Et de quel droit venez-vous comparer voire amour au mien? — 0 mon Dieu, mon Dieu! entendre cela, dit madame de Richeville en cachant sa figure dans ses mains avec une expression de douleur et d'humilité qui m'eût frappée si je m'étais sentie moins indignée ; mais, hélas ! je ne pus modérer mon langage, et je regrette aujourd'hui sa cruauté. Entraînée par le désir de venger Contran des calomnies dont je le croyais l'objet, je continuai : — Vous dites qu'il n'a plus de fortune! qu'il l'a dissipée... Tant mieux, madame, je suis doublement heureuse de pouvoir lui offrir la mienne. Il a, dites-vous, cherché des ressources dans le jeu !... désormais riche, il n'aura pas à recourir à ce moyen... Vous croyez qu'il me trompe, madame; rassurez-vous... rassurez-vous; l'envie, la jalousie, prennent souvent leurs méchantes espérances pour de la prévision... Le véritable amour est plus heureux ; fort de son dévouement, de sa générosité, il prévoit sûrement la récompense qu'il mérite et qu'il obtient.

Madame de Richeville redressa son beau visage, qu'à ma grande surprise je vis baigné de larmes et douloureusement contracté. Je vous l'avoue, mon ami, malgré mon indignation, je ne pus m'empêcher d'être bien énuie envoyant cette femme, ordinairement si fière et si hautaine, écouter mes reproches avec tant de résignation. I Elle prit ma main, que je n'eus pas le courage de retirer, et elle me dit avec un accent de tristesse profonde : — C'en est fait, Mathilde, il n'y a i)lus d'espoir... vous êtes victime d'un sophisme qui m'a pi-rdue... qui a perdu bien des (emmes... Moi aussi, lorsque j'ai aimé M. de Lancry, je me suis dit : Ne suis-je pas plus belle, plus séduisante que mes rivales?... Elles n'ont pu fixer ce cœur inconstant, dompter ce cœur allier et dédaigneux qui se joue des sentiments les plus dévoués... moi j'y réussirai. Hélas ! Mathilde, je vous ai dit ma honte et mon outrage. Maintenant, ne croyez pas que je veuille un instant me comparer à vous, que je pense l'emporter sur le charme de votre personne, sur ce rare assemblage de qualités aimables qui vous distinguent. C'est ce charme, ce sont ces qualités que j'avais presque devinées, qui m'ont encore rendue plus jalouse de servir la piolégée de M. de Mortagne... Sans mesurer la portée de vos paroles, pauvre enfant, tout à l'heure vous m'avez fait bien cruellement ressentir la dillerence qui existait entre l'amour que j'avais pu ofirir à M. de Lancry et celui que vous lui donnez... Vous avez raison, Mathilde... Si M. de Lancry pouvait être touché de tout ce qu'il y a d'adorabicment bon et de dévoué dans votre amour pour lui, vous pourriez espérer le bonheur que vous rêvez. Mais, croyez-moi, ajouta la duchesse en baissant la voix et en arrêtant sur moi un regard baigné de larmes qui ni'alla au cœur, croyez-moi, quelque coupable que soit un amour... quelle que soit la femme qui aime et qui se dévoue sincèrement... jamais un homme d'un cœur élevé, d'un caractère généreux, ne répondra par l'insulte et par la cruauté à des preuves d'attachement profond... Une telle conduite annonce toujours un méchant naturel... Pourtant, Mathilde, peut-être avez-vous raison à votre insu et au mien... Peut-être êtes-vous destinée à changer complètement le caractère de M. de Lancry... Certes, si la beauté, la grâce, les perfections les plus aimables, peuvent opérer ce prodige... vous y parviendrez... Mais, hélas! croyez-moi, si j'avais eu la moindre espérance de cette conversion, je me serais fait un crime de venir ébranler voire croyance, votre foi dans cet amour... Enfin... l'avenir décidera... Adieu, Mathilde... adieu... unjuur peut-être vous me connaîtrez mieux, !un jour peut-être, pauvre enfant, vous me direz avec amertume : — l}ue ne vous ai-je écoutée!... Mais, grand Dieu ! j'aimerais mieux rester à vos yeux ce que je vous parais sans doute, une femme méchante et perfide, que de voir mes prévisions justifiées par vos malheurs. Adieu... encore adieu une dernière fois... Vous ne voulez pas attendre l'arrivée de M. de Mortagne?

— Madame, répondis-je, touchée des larmes de madame de Richeville, je vous en supplie, cessons cet entrelien. Quelques paroles que je regreltc, oh ! que je regrelte profondément, me sont échappées. Que du moins elles vous prouvent que la chaleur avec laquelle j'ai défendu M. de Lancry part d'un cœur qui lui appartient à jamais. — Un dernier mot, et je vous quitte, me dit madame de Uichevillc ; ce que je vais vous dire n'altérera en rien votre résolution ; mais je ne dois pas vous cacher ce qui tenait aux projets de M. de Mortagne à voire égard. Avant son départ pour l'Italie, songeant à votre avenir, il m'avait, ainsi que je vous l'ai dit, parlé d'un mariage entre vous et le fils d'un de ses meilleurs amis, M. Abel de Rocbegune, qui avait alors vingt ans, et dont la fortune devait être considérable. Ce jeune homme paraissait à M. de Mortagne un parti digne de vous. Aujourd'hui, M. de Rocbegune, par la mort de son père, un des plus nobles caractères de ce temps, se trouve maître de grands biens. Il arrive d'un voyage, chacun s'accorde a vaiUer son esprit et ses qualités; sans être belle, sa physi(moniie a infiniment de charme... Il vous a vue à l'Dpéra, il était dans une loge le soir ou vous êtes venue à ce ihéûtre pour la première fois; il a été frappé de votre beauté, et, sans l'aireclation avec laquelle mademoiselle de Maran a proclamé d'avance voire mariage avec M. de Lancry, M. de Rocbegune eût demandé la grâce de vous être présente. Si M. de Mortagne eût été ici, il vous eût amené son protégé. Encore une fois, je vous dis cela, Mathilde, pour vous prouver que volrc résolution de ne pas attendre pour vous marier l'arrivée de votre seul ami pourra lui êti e d'autant plus pénible, qu'il avait des vues auxquelles votre bonheur lui semblait attaché.

— M. de Mortagne, dont je n'oublierai jamais les bontés, madame,' serait ici, que je lui répondrais... que j'ai fait un choix honorable, qu'aucune considération ne m'empêchera de m'uiiir à M. de Lancry... répondis-je avec cette inilexible opiniâtreté de volonté qui caractérise l'amour profond, aveugle, encore exallé par la contradiction. — Adieu dorrc, Mathilde, dit nradame de Richeville d'un ton |)ériéti é ; donnez-moi l'assurance que vous croyez au moins au désintéressement de ma démarclie, cela me consolera du chagrin de n'avoir pu gagner votre confiance... Dites, dites que vous ne conserverez pas de nroi un mauvais souvenir. J'allais hri répondre, lorsque Blorrdeau entra biusquemenl. Madame de Richeville baissa son voile. — Mademoiselle, me dit Blondeau, mademoiselle de Maran vous prie de descendre chez elle.

Madame de Richeville me fit une modeste révérence, et sortit. Maintenant je sais, à n'en pas douter, que madame de Richeville n'éiait pas guidée par une odieuse arrièr'e-pensée en me parlant ainsi. Elle ressentait véritablement pour moi une affectueuse coirrpassion. Sa reconnaissance envers M. de Mortagne, l'intérêt qrr'inspirait ma position, avaient été les seuls mobiles de sa démarche. Maintenant je sais que cette femme réunit en elle les plus étranges contrastes. Elle passe la moitié de sa vie à pleurer amèrement les fautes quelle a coiirmises, et cela du fond de l'inne, et cela sans hypocrisie. Sa position, son caractère allier lui rendent toute dissimulation aussi inutile qrr'iinpossible. Non, c'est une de ces créatures à part, puissantes porrr le mal comme pour le bien : elle est sortie des mains de Dieu pure, noble et grande ; l'êdircation, le monde, la vie qu'on lui a faite, bien plus encore que ses mauvais penchants, l'ont rendue coupable. Mais il y a en elle de si vaillantes qualités, son esprit est si juste, son jugement si supérieur, son cœur est resté si bon, son àme si géiréreuse, que, s'élevant parfois dans un milieu de ressouvenirs désolés et de repentir fervent, elle jette vei's le ciel un regard sirppliant et désespéré, et vers la terre un sourire d'amertume et de dédain. l'Ius lard, je raconterai quel(|ues Iraits admirables de celle femme, qui cul des torts, sans doute, mais ipri fut toujours si indignement calomniée; je vous dirai son épouvairtable mariage, qui seul peut-être l'a jelée dans l'abîme, dont elle sort parfois épurée par une expiation douloureuse. Qu'on juge maintenant des remoi'ds qui m'accablent au sorrverrir de la durelé méprisarrle avec laquelle j'accueillis sa démarche, dictée par le plus toucharrt intérêt : je n'ose dire encore par la plus fimeste prévision... A peine madaiire de Richeville fut-elle sortie, que j'allai chez ma tante. La première personne que j'aperçus auprès d'elle fut Contran.

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