‹ MathildeChapitre 61 sur 207 · CHAPITRE LXXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXX

ConGdences.

Environ six semaines s'étaient (lassées depuis que j'avais surpris l'entrevue d'Ursule et do M. di: Rochegune. J'attendais te dernier dans le parc de Monceaux, où je lavais déjà vu quelquefois: il m'avait priée de m'y rendre ce matin-là , ayant quelque chose de très-important à me dire. Notre conversation résuma les faits importants qui se sont passés pendant un assez long intervalle. En apprenant ces événements, et surtout ceux que notre entretien fera pressentir, on comprendra que je néglige les intermédiaires pour arriver plus vite à ces pages, qui me consoleront de bien des tourments , et qu'à cette heure encore je ne puis écrire sans un ressentiment do bonheur mélancolique. M. de Rochegune m'avait précédée de quelques moments. — Vous avez été mille fois bonne, me dit-il, de venir; il n'y a que vous au monde que je puisse consulter sur ce qui m'arrive. — A propos... et Ursule? lui dis-je... 11 fit un mouvement d'impatience dédaigneuse, et reprit : — Toujours la même ridicule poursuite... Elle a encore, m'a-t-on dit, passé la dernière nuit entière dans un fiacre devant ma porte. — Et cet amour ne vous touche pas?

Il haussa les épaules. — Ah ! lui dis-je, je tremble encore... lorsque je songe qu'il y a six semaines... je vous ai vu venir au rendez-vous qu'elle vous avait donné... prendre son bras. . et disparaitre avec elle.. — No connaissez -vous pas l'astuce de cette femme? elle savait que votre nom était un talisman à l'aide duquel on pouvait toujours in'intéresser. Une première fois elle m'écrit, et signe l Inconnue df l'Opéru, disant qu'elle avait des choses dos plus importantes à me communiquer... sur vous. J'accours à ce rendez-vous; jugez de ma désagréable surprise en reconnaissant celte femme qui vous a causé tant de chagrins. Je lui ai d'ailleurs si peu dissimulé la répugnance qu'elle m'inspirait qu'elle en a pâli ; pui, se remettant, elle m'a demandé pardon de mavoir dér.ingé en vain. Elle ne pouvait me donner cette fois les renseignements qui vous concernaient et qu'elle m'avait promis ; mais si je voulais revenir le surlendemain, elle serait en mesure de nie satisfaire... Je ne sais si elle le fit à dessein; mais quelques-unes de ses paroles me laissèrent soupçonner qu'elle attribuait à une cause mystérieuse votre retour auprès de votre mari... Alors, Mathilde, j'avais encore malgré moi conseivé quelques lueurs d'espoir ; je consentis donc à revoir voire cousine, afin de pénétrer le secret qu'elle possédait peut-être. — Je comprends son calcul, mou ami... Le premier coup était porté... Vous aviez déjà presque vaincu votre antipathie à son égard... elle comptait sur son adresse ou sur son esprit pour ménager une transition à son amour. — Son calcul ne manquait pas d'adresse... car vous ne savez pas tout encore... — Comment cela ?

— Veuillez m'écouter. Une seconde, une troisième enirevue lurent aussi vaines que la première ; mais en lometlanl chaque fois à me donner ces prétondus renseignements qui vous intéressaient ainsi que moi, disait-elle, votre cousine trouva moyen de me ramener incessainnicnt à cette cruelle vérité : que vous étiez plus éprise que jamais de voire mari... La connaissance qu'elle avait de lui et do vous ne donnait malheureusement que trop de vraiseniblauce à ses assurances ; s'il m'avait été possible de conserver la moindre illusion à ce sujet, Ursule l'eût à jamais détruite... Je ne sais pourquoi ce dernier coup, pourtant si prévu, me fut horriblement cruel et ranima toute ma colère contre vous... mais je dois rendre cette justice à votre cousine, elle ne m'a jamais parlé de vous qu'avec respect. — Elle savait que vous n'auriez pas toléré un autre langage, dis-je à M. de Rochegune. H me regarda d'un air singulier, et me dit après quelciuos moments de silence : — Peut-être... J'étais si malheureux... toutes les blessures de mon cœur venaient de se rouvrir. — Comment! vous eussiez permis à Ursule de m'aiiaquor... vous, mon ami ! je ne le crois pas. — Tout ceci est passé miinienant, Mathilde; je puis vous avouer ma faiblesse... ma làchelé. — Expliquezvous, de grâce. — Eh bien! lorsque, dans ma dernière entrevue, elle m'eut bien convaincu de votre redoublement de passion pour votre

mari, je ressentis contre vous presque im mouvement de haine; en vous coni|iaranl, vous si pure, à Ursule si ciinonipue, je nie disais : Peul-êlie que si je l'avais aimée, celle fiiiune, malgré sa dépravation, m'aurait causé moins de chagrin que Malliilde. — Ali ! mon ami, quel blasphème!

— Je vous dois la vérilé lout entière, ce sera ma punition... J'étais sous le coup de I indij^Maliou que me causait votre abandon ; je me disais encore : Après tout, le mal qu'Ursule a fait à Mathilde a cessé, puisque celle-ci aime son mari plus passionnément que jamais... l'ardoinier à M. de Laiicry, n'est-ce pas pardonner à Ursule.' pourciuoi serais-je envers celle-ci plus sévère que Mathilde'.' — dominent... vous, mon ami... avez-vous pu vous abuser par de tels paradoxes'.' — Le désespoir est un mauvais conseiller, Mathilde... Que vous dirai-je '.' une lois dans cette méchante voie, ce fut avec un(î sorte de satisfaction odieuse que je dis quelques mots de boulé » cette femme, votre plus mortelle ennemie. Je me plaisais à me rappeler la causticité, le brillant de son esprit. — Et Ursule... a, je pense, répondu à votie attente ? disje à M. de Rochcgnne avec amertume. — Heureusement, reprit-il, je l'ai trouvée stupide. — Ursule !... — Oui... — Elle... si séduisante... si spirituelle... si line... si rusée... c'est impossible...

— Je vous répète, Mathilde, que je l'ai trouvée slupiJe... Elle n'avait plus l'ombre de cet esprit qui m'avait frappé au bal de l'Opéra ; elle balbutiait des phrases sans suite ; rien de plus morne, de plus terne que sou entretien des qu'il n'a plus été question de vous... Elle a voulu se lancer dans de grandes dissertations métaphysiques sur l'amour passionné, sur les charmes de la constance et de la vertu, ce <|ui était aussi révoltant que grole>que dans sa bouche. C'était, en un mot, à hausser les épaules de dégoût et de pitié ; sans compter que, pour une femme dans sa position, rien n'était plus maladroit que ce ridicule étalage de belles maximes... Cela m'indigna, tandis qu'au contraire j'aurais pu peut-être, dans les funestes dispositions où je me trouvais, me laisser étourdir par les saillies d'un esprit cynique, paradoxal, insolent et railleur comme celui qu'on lui prête... J'étais dans un de ces accès de découragement amer où l'on doute de tout ce qui est généreux et grand, où l'on sent vaguement le besoin de fouler aux pieds ce qu'on a vénéré... Pourquoi ne vous le dirais-je pas maintenant? le [léril est passé... — Eh bien!... lui dis-je, tremblante de ces ressouvenirs. — Eh bien ! Mathilde, j'en conviens en toute bmite... à ce moment, la parole amlacieuse et perverse d'Ursule aurait pu avoir sur moi une fatale et puissante influence... Et ([ui peut prévoir les suites d'une première impression ?... Mais il aurait fallu pour cela que je rencontrasse une espèce de démon charnianld'esprii, de gentillesse et d'effronterie, une jolie femme attrayante et hardie; et non pas une espèce de sotie pensionnaire psalmodiant de vertueux rébus, avec des yeux rouges, un teint pâle et une physionomie éteinte et flétrie... — Et ce bouleversement coniplet dans les manières, dans le caractère d'Ursule, m'écriai-je malgré mol, ne vous a pas touché ?

— Pas le moins du monde, ma chère Mathilde. Ou ce bouleversement était réel, ou il était feint : s'il était vrai, il pouvait prouver de l'amour, soit ; mais il est assez peu flatteur d'inspirer même un véritable amour à madame Ursule Sécherin. Il est des préférences et des conversions extrêmement désobligeantes... Si ce trouble, cet embarras étaient simulés, c'était une ignoble hypocrisie... Mon, je vous le répète, la seule chance de votre cousine aurait été de se montrer audacieuseraent ce qu'on dit qu'elle est, un type d impudence et de perversité... Alors peut-être, encore irrité d'une douloureuse déception, entraîné par une curiosité chagrine, cherchant de tristes contrastes, j'aurais voulu lire dans ce cœur corrompu... comme ou parcourt un mauvais livre, par ilésoeuvrement... Mais une fois cette occasion manquée, tout fut dit pour cette indigne créature ; je rougis de ce moment d égaremenl. Je revins à moi, et je sentis renaître pour toujours l'aversion qu'elle méritait... surtout pour son atroce méchanceté envers vous... — Mon ami... il y a là un enseignement... une punition terrible... Cette femme pouvait être dangereuse... pour vous... même pour vous!!! en restant fidèle aux odieux principes qui l'avaient toujours guidée... et Dieu veut que pour la première fois elle ait boule de sa vie passée... qu'elle essaye de balbutier un noble langage... Ce langage est peut-être sincère... mais dans sa bouche il perd toute sa vertu... Ah! la malheureuse femme! comme elle doit soufirir si elle comprend l'enrayante sévérité de cette leçon... — Nallezvous pas la plaindre? me dit M. de Rochcgnne d'un ton de reproche...

— La plaindre?... non... mais j'ai tant souffert... que je ne puis songer à <eux qui soulfrenl sans émotion... — Je m'apitoie moins facilement que vous, Mathilde. Si cette fenmie souffre, son châtiment est mérité. Je ne ferai rien pour l'aggraver; mais, sur mon àme, je ne ferai rien pour l'adoucir... Deux lois encore elle m'a écrit pour me demander un nouvel entrelien. J'ai toujoiirs refusé. Maintenant, elle se boiiie à venir faire de temps à autre quelques stations dans ma rue. Je ne puis l'en empêcher... Mais laissons cela, je vous pi le ; le souvenir de ces vilenies m'attriste encore, et les noires idées viennent aux malheureux... comme l'or vient aux riches, dit-on, ajouta-t-il avec un profond soupir. — Vous êtes donc toujours malheureux, mon ami ? — Vous me le demandez !... Savez-vous quelle vie est la mienne? Savez-vous ce que je soulïre... quand je compare... Mais oublion>, oublions le passé, il est mort... mort avec la Mathilde d'autcefois... Plus je vais, plus je trouve juste cette funeste comparaison... Ûh ! oui, je suis bien mallieureux... A celle heure rien ne m'attache à la vie... mes jours se passent dans

une monotonie désespérante... Mais à quoi bon parler de cela?... reprit-il en sou|)irant... Parlons du sujit qui m'amène. Puis M. de Itochegune reprii après avoir gardé quelques insianls le silence : — Ce que j'ai à vous dire, Mathilde, est grave, très-grave... J'ai toujours hésité à v(]us en parler... même encore maintenant... mais, à vous seule, je puis confier ce secrel, qui, je le crains, n est pas uniquement le liiieii.

En entendant ces mots, j'eus peur de me trahir ; car, depuis quelques jours, j'atiendais celte conhdence. Pour mieux détourner encore les soupçons de M. de lluchcgune, je l'interrompis en lui disant : — Il faudia que je vous parle aussi d'une chose assez grave ([ui m'intéresse presque directement... car elle regarde notre meilleure amie... 11 Ht un mouvement de sut prise, et me dit : — Comment donc ? Expliquez-vous, Mathilde. — Oh ! mon Dieu! répondis-je le plus indilTéreinnicnt qu'il me fut possible, voici ce donl il s'agit. Hier M. de Laiicry me parlait d un fils naturel d'un souverain du Nord qui vient d'arriver à Paris ; il est fort beau, fort riche ; il a, dit-on, le meilleur caractère et les plus charmantes manières du monde. Il sera nécessairement présenté chez madame de Iticheville; or, si par hasard il plaisait à Emma, et qu'il fût digne de ce trésor... il me semble que ce serait une excellente occasion de marier celle chère enfant... Ne le pensez-vous pas? Je l'avoue, je fis ce mensonge avec une assurance qui me surprit. M. de Rochegune parut frappé de ces paroles, et me repondit avec un certain embarras : — — Vous ne croyez pas qu'Emma ait jusqu'ici manifesté... aucune préférence? — Tant nue j'ai habité avec elle et avec sa mère, je n'ai lien remarqué de semblable, lui dis-je. Et vous-même... à cette éjxique? — Oh! alors, non; certainement... non, reprit-il. Il y eut dans ce mot un accent de conviction qui me fui bien précieux. — El depuis quelque temps, Mathilde, n'avez-vous rien trouvé de singulier dans la conduite d'Emma? — llien... absolument rien... mon ami... Mais, vous le savez, malheureusement pour moi, je vois maintenant beaucoup moins madame de Richeville... Vous seriez-vous donc aperçu qu'Emma eût quelque préférence ?demandai-je d'un air étonné.

M. de Rochegune parut faire un violent effort sur lui-même, et me dit : — A|/rès tout, je suis fou d'avoir des scrupules... Je ne voudrais pas, par une fausse modestie, causer un jour quelque chagrin à notre excellente amie. — En vérité, je ne vous comprends pas. — Voici ce qui in'arrive... Mathilde... Depuis que je vous ai perdue... je suis allé presque tous les jours chez madame de Richeville... souvent deux fois dans la même journée; dans mon malheur, je trouvais un cruel plaisir à parler de vous... La duchesse avait la bonté de me recevoir aux heures où sa porte est habituellement fermée... Emma, qui très-rarement quitte sa mère, assistait à nos entretiens... Cette pauvre enfant vous regroiie autant que nous, bile était tellement accoutumée à m'eiiiendre parItT de vous comme j'en ai toujours parlé, que je n'avais rien à taire devant elle. Plusieurs fois je trouvai ses regirds attachés sur les miens avec une expression et une fixité singulières... Cela me parut d'abord étrange, mais bientôt je n'y pensai plus... Une fois, j'entrai sans être annoncé ; elle était seule dans le salon de sa mère ; elle poussa un léger cri et devint pourpre. — Emma, je vous ai efl'rayée? lui dis-je en souriant. — Non, oh ! non... Tenez, dit-elle, voyez comme mon cœur bat... vous verrez que ce n'est pas de frayeur... Et prenait ma main avec un geste de na'ivelé charmante, elle la posa sur son sein. Son cœur, en effet, battait violemment. — Je la reconnais bien là... ses premiers mouvements sont toujours d'une adorable ingénuité. Mais que trouvez-vous d'étrange?...

M. de Rochegune me regarda très-surpris ; i! croyait sans doute m'avoir mise sur la voie... — Je ne trouve là rien d'étrange... précisément... quoique ce mouvement... celte rougeur subite... — Vous le savez, c'est une enfant... elle aura eu peur. — Sans doute... elle aura eu peur... Néanmoins, cette circonstance me reuilit pitis attei/.f. J'observai, et je remarquai, par exemple, sa rougeur subite dès que j'entrais chez sa mère, l'espèce de contemplation avec laquelle elle me regardait presque continuellement. Tant que je fus seul à m'aperccvoir de ces singularités, je n'y attachai qu'une importance relative; mais, lorsque j'eus repris l'habitude de venir le soir chez sa mère, Emma, à mon grand ctonnement, a manifesté pour moi, et souvent en pré>ence d'étrangers, des préférences tellement significatives, qu'elles m'ont embarrassé... Enfin, voici ce qui m'a décidé à vous faire coite confidence... Avant-hier, au moment où je sortais de chez madame de Richeville, je trouvai Emma à la porte du salon d'atiente. Elle me dit d'un air mystérieux, en me donnant un petit portefeuille : — C'est aujourd'hui l'aiiniversaire de ma naissance ; voici ce que j'ai fait pour vous. N'en parlez pas à madame de Richeville ! c'est mon secret... — Et dans ce portefeuille, qu'y avait-il ? — Mon portrait peint par elle à l'aquarelle, d'une ressemblance frappante, quoiqu'il fût lait de souvenir... Vous comprenez, ma chère Malliilde, que je ne m'abuse pas sur ces apparences, bien qu'elles paraissent significatives; c'est un enfantillage : mais je dois à madame de Richeville, à moi-même, à Emma, dont mieux que personne j'apprécie lcs~ inestimables qualités... de mettre un terme à cette folie, et c'est de cela que je veux causer avec vous ..

— Je crois, en effet, qu'il ne s'agit que d'une folle exaltation déjeune fille... Aussi, mon ami, si vous écoulez mon avis, avant que celte exaltation n'ait amené un sontimcnl plus réfléchi, plus profond, vous

vous résignerez à faire un voyage de quelque temps. Peut-être cel.i contrarieia-t-il vos projets; mais vous iics tron des amis de madame de Richeville pour hésiter... Voiic absence calmera la tête de notre Emma, t'endaiit < e temps-là, je saisirai cette occasion de parler à madame de liiclieville de ce jeune étranger ; s'il est aussi agréable qu'on le dit, s'il est présenté à Emma comme un homme qui peut devenir son mari, il y a tout lieu de croire qu'elle l'acceptera ainsi ; alors le scnlimont qu'elle a pour vous rcprcndi a son niveau, car je crois qu'il s'agit d'une amitié très vive que son imagin.itioii s'exagère un peu... Que pensez-vous de mon conseil? — Il me paraît plein de raison... Quoiqu'il m'en coûte beaucoup de le suivre, je le suivrai. — (Ju'avezvous donc à, regretter ici ? — Tout, et rien .. Maintenant le moindre drrangement m'est pénible, et puis je trouve un charme mélancolique à habiter les lieux où je vous ai aimée. C'est avec un triste plaisir que je jiarle de vous avec nos amis, je l'avoue... Il me chagrine de renoncer pendant quelque temps à ces dernières consolations. — .le le comprends, mon ami . mais, ponvez-vous balancer? Songez combien Emma ost impressionnable ; réfléchissez aux funestes conséquences d'un pareil attachement pour elle, s'il prenait de la gravité. Pauvre malheureuse enfant! quel serait son sort?... Tandis que votre absence, peutêtre l'espoir d'un prochain mariage, sufliront, je n'en doute pas, pour la guérir de cette exaltation passagère... El puis, je lui parlerai, elle a en moi toute conliance; mais, je vous le répèle, mon ami, si pénible que vous soit ce sacrifice... il faut partir.

— Vous avez raison... le repos, leb<inheur à venir d'Emma dépendent peut-êlre de mon départ... Puis-je hésiter, quand je songe à tout ce que je dois à sa mère, à tout l'intérêt que cette enfant m'inspire elle-même? Esl-il une créature plus angélique, plus digne de bonheur? que ue mérilet-elle pas! — Vous avez raison, mon ami, c'est un vrai trésor... et il se peut qu'à votre retour vos vœux pour elle soient comblés. Si les convenances se trouvaient réunies dans le mariage dont je vous ai parlé, il pourrait avoir lieu dans deux ou trois mois; alors, vous nous revenez, et vos amis lâchent d'alléger un peu celle vie que vous trouvez si triste et si pesante. — Ne l'est-elle pas, en effet? Que me reste-l-il? Quels sont mes liens? quel est mon avenir maintenant? Ah! Mathilde... des parents, des amis, si chers qu'ils soient, ne remplaceront j;iniais un senlimenl qui était toute ma vie; ces succès dontj'élais si fier sont à colle heure pour moi sans allrail; vous éliez au loiid de toules mes ambitions, de tous mes orgueils. Et il ajouta en lâchant de sourire : — A cet égard, je suis comme ces pauvres femmes qui avaii'iil l'habilnilc de se faire belles et d'être jolies pcnir l ur amant... Il u'esl plus là, elles se demandent à quoi bon la beauté, la parure ! — Jusqu'à ce qu'un nouvel amour leur donne encore l'envie d'être jolies et de se faire belles, lui dis-je en souriant.

Il secoua la tête et me dit : — Vinis savez bien que tout véritable amour est fini pour moi... Le re^te est-il du bonheur?... Et j'ai trente ans, et j'ai peut-êlre encore une longue vie à parcourir dans cette indillérence morne et glacée. Ces questions... que ferai-je? que deviendrai-je? me sont insupportables; j'accepterais je ne sais quel avenir, potn vu qu'il m'épargnai la sléiile fatigue de songer au lendemain. Quelquefois j'envie l'existence machinale des cloiires , cette obéissance niuetle et passive qui vous débarrasse d'une volonté dont on ne sait que faire... — Ponvez-vous parler ainsi, vous, jeune, libre ! — El c'est justement celte liberté qui m'cflraye. Je chercherai vainement à sortir de l'apathie où je suis plongé. Ce seront des agitations inutiles. Vingt fois je tus sur le point de dire à M. de llochegune : - Epousez Emma, elle vous aime; votre existence aura un but, un terme. Mais je craignis de compromettre par trop de précipilaiion le succès d'une œuvre qui m'avait coûté tant de larmes, tant de soins. Je lui dis : — Courage ! courage I peut-être ce voyage sullira-t-il à vous sortir de cet engom dissemenl passager. Comptez sur moi -, je vous écrirai le résultat de mes observations au sujet d'Emma, et j'espère vous annoncer bientôt que votre absence a eu sur elle l'elfel salulaire que nous en espérons

La veille du jour où j'avais cet entretien avec M. de liochegniie, Emma m'écrivait celte lellre, qui résume pour ainsi dire notre correspondance depuis que j'avais cessé d'habilor avec madame de Richeville.

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