EMMA A UADAKE DE LANCRY
« J'ai suivi vos conseils, mon ange sauveur et tutélaire... Je vais vous raconter ce qui s'est passé depuis ma dernière lettre. Vous me dites que bientôt il n'aura plus de raison pour me cacher son amour : je vous crois; j'ai toujours été si bien inspirée de vous croire! vous m'avez révélé lanl de choses!... Ainsi que vous me l'avez conseillé, je n'ai dissimulé aucune de mes impressions... J'étais heureuse de le regarder... je le regardais... Quand ses yeux rencontraient les miens, je ne les détournais pas, cl il devait y lire toule la joie que me causait sa présence.. Je ne sais si vous m'a|ipronvcrez, cela est peut-être bien bizarre... mais je lui ai donné le portrait (pie j'avais failde lui.... de souvenir.... vous savez... Ce n'était pas que je m'allendisse à lui causer un grand plaisir en lui donnant sa propre image; mais je pensais (|ue peut-êlre il verrait dans celte offre une preuve que sa pensée est toujours en moi ; et puis je ne sais, mais dès que j'ai eu terminé ce porirail, il m'a semblé qu'il ne m'apparlenail plus, que je n'avais plus le droit de le garder, que je dfnais le lui rendre... Et puis encore j'ét.iis si lière de mon ouvrage ! si vous saviez comme il était devenu rcssemblanl ! car j'y avais beaucoup
travaillé depuis que vous ne l'avez vu... Il n'y a là rien d'étonnant. Une fois seule devant ma table de dessin, chaque fois que je voulais le voir, je fermais les yeux, et il m'apparaissail; oui, c'était une véritable apparition. M. de llochegune est toujours bien liiste quand il parle de vous, il est comme madame de llicheville, comme moi... Nous ne pouvons pas nous consoler de votre départ, nous qui avions la douce habitude de vous voir chaque jour.
« Je m'aperçois bien qu'tt m'aime; il ne me traite plus en petite (ille. Avanl-liier, quand je lui ai donné le poricfeuille, il m'a regardée avec une émotion qui m'a fiil venir les larmes aux y( ux. Quand je pense qu'il y a six semaines j'étais à l'agonie I que c'est vous qui m'avez appris quel était le mal dont je me mourais ! que c'est vous (|ui m'avez guérie ! Je me jette quelquefois à genoux pour vous bénir, pour vous prier comme une sainte... It'un mol vous m'avez sauvée., ce mol était son nom... Il y a une question que je me lais sans cesse : Comment ai-je mériié qu'il m'aimàl, qu'il me choisit, moi, parmi toules celles qu'il pouvait choisir? Cela ne vous semble t-il pas à la fois bien heureux et bien inespéré pour votre Emma ? Je voudrais savoir si je l'ai aimé avant qu'il m'aimàl. Oli ! oui... je l'ai aimé la première... Il me semble que le contraire serait de l'ingratitude de ma part. IS'allez pas nie gronder, me trouver Irès-importune ; mais croyez-vous qu't/ soil obligé de garder encore bien longtemps le silence? Quand me dira-t-il qu'il m'aime? vous m'annoncez dans votre dernière lettre que ce sera bientôt. Mais les distances no sont peut-être pas les mêmes pour nous deux. Allons, mon bon ange gardien, je serai patiente, je ne ferai plus de questions indiscrètes. D'ailleurs, maintenant que je puis lui laisser voir combien je l'aime, il y aurait de léguïsme de ma paii à être impalienle. Adieu... adieu Vous voyez que je suis exactement vos conseils. Venez nous voir; vous savez combien
vous êtes toujours chérie par madame de Richeville, par lui et par
voire Emma. »