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CHAPITRE LXXXI

Les funçailles.

M. de Rochegune avait écrit un mot à madame de RichevilU' l'oiir la prévenir de son absence, causée, lui disait-il, par quelques aflaires importantes. Le lendemain de ce départ, j'annonçai à Emma qu'elle devait se résoudre à ue pas revoir M. de Rochegune de très-longtemps peutêlre, les raisons de famille qui lui avaient fait jus<iu'aIors diUérer la demande de sa main semblant iMigmenler de gravité... Je dis enfin à celle pauvre enfant que M. de Rochegune élail si désespéré de la quitter, qu'il n'avait pas le courage de venir lui dire adieu. Je m'y attendais: Enuna fut douloureusement frappée de ce coup imprévu, qui venait si soudainement briser ses espérances, ou du moins les .ajourner presque à I infini : mais je devais risquer beaucoup pour assurer son bonheur. Sans être aussi sérieux qu'ils l'avaient déjà été, une partie des symptômes du la première maladie d'Emni;i se rcnouvelereul. Elle relomba dans se<; trisiesst's mornes et accablanles. Sou chagrin, dont elle savait alors la cause, eut une réaction peut-êlre plus lente, mais plus profonde. J'avais été obligée de mettre le docteur Gérard dans ma confidence, car je ne voulais pas compromettre trop dangereusement la santé d'Emma. Il approuva mon dessein, me garda toujours le secret auprès de madame de Richeville, et lui donna encore le change sur la maladie de sa fille.

J'avais souvent écrit à M. de Rochegune afin de le tenir au courant des événements... Je ne lui cachai pas que la position d'Emma deven;iit de plus en plus inquiélanle ; enfin M. Gérard m'ayant avertie qu'il y aurait du danger à prolonger davantage les angoisses de la fille de madame de Richeville, je suppliai M. de Rochegune de revenir à Paris : sa présence setile pouvait opérer une crise salulaire. 11 me répondit eu ces termes : « Je serai à Paris dans la nuit de demain... Ce que vous m'apprenez est afl'reux... et je ne puis malheureusement pas réparer le mal que j'ai causé involontairement... Emma est un ange de boulé, de beaui •, de candeur et de grâce... Elle mérite un cn^ur qui n'appariienne qu'à elle. Si je ne vous avais pas renconlrée dans ma vie, s'il m'était encore possible d'aimer... son amour eût été mon plus cher trésor .. Mais l'épouser par pilié... est-ce digne d'elle? est-ce digne de moi? Tout mon espoir est que vous vous abusez peut-être sur le dangi r que court celle malheureuse enfant... En tout cas. j'arrive.. Et sa mère... noire meilleure amie !... Ah ! je ne sais quelle fatalité me poursuit !.. R. »

Quelques heures après l'arrivée de M. de Rochegune. M. Gérard, dont il honorait beaucoup le savoir et le caractère, se présenta chez lui, d'après mon conseil, et l'instruisit de l'état véritablement irès-alarmant dans lequel se trouvait Emma. Pour faire comprendre louie la gravité de celte crise à M. de Rochegune, M. Gérard n'eut qu'à lui exposer les raisons qu'il m'avait déduites lors de la première maladie d'Emma; car la même cause avait reproduil les mêmes effets. — Eh bien ! me dit-il d'un air accablé, je quitte M. Gérard. La vx' de cette pauvre enfant est en danger ! — Hélas ! oui... J'avais prié le docteur, dont vous connaissez la siiuérité, d'aller vous dire ce qu'il en élail, ne doutant pas que ses paroles ne fussent plus éloquentes que tous les raisoiiuemenls. — Ce qu'il m'a appiis m'a navré... M dheiireiisemenl, je ne puis que me désoler. Je vous répète, ma chorc M.aliilde, que je ne sais rien de nieilleurt

de plus charmant (lu'Eiuma... Vous me connaissez assez pour croire f|ne sa naissance ne serait pas pour mol un obstacle... Encore une (ois, je rends justice à ses excelleiitos qualités; mais je ne l'aime pas... je ne puis pas l'aimer. — Sans doute, mon ami, cela est fatal ; heureusement, tout espoir n'est pas encore absolument perdu... Je ne vous avais (ail eiiticvoir, et bien vaguement encore... celle hypothèse de mariage, que dans le cas où il deviendrait la seule chaîne (le salut d'Iimma... ainsi que cela arrivera demain, peut-être... Alors, il me semble que, pour vous, ce mariage serait presi|ue un devoir. — Un devoir .'... — Four vous, dont l'àme est généreuse et grande... oui.

— ("ela ne serait un devoir ni pour moi ni pour personne, Mathilde, me dil-il avec une l'ermelé qui m'ellraya ; je déplore ce qui arrive, tnais je n'y puis rien. — Vous n'y pouvez, rien, lorsque d'un mol... — l'our dire ce mot il faudrait aimer. — Mais elle vous aime, elle!... mais elle se meurt ! Cette pcLisce ne peut-elle donc rien sur vous? — El qu'ai-je fiil, moi, pour éveiller, pour encourager cet amour? Esl-ce ma f.iule, si l'imagination de cette malheureuse enfant s'est exaltée sans raison?

— Esl-ce sa faute, à elle, si, vous voyant chaque jour, si, entendant chaque jour vos louanges, l'amour s'est peu à peu développé dans son cœur? N'y a-l-il pas de la cruauté à aflicher ime indifférence... que vous ne ressentez pas... non, non... car l'amour d'Emma doit vous enorgueillir...— J'en serais fier... oui, j'en serais lier, si j'en étais digne. — Pourquoi en seriez-vous indigne? — Parce que je ne partage pas cet amonr... parce que je ne pourrai le partager. — Vous ne le partagez pas à cette heure, soit... mais qui vous répond de l'avenir?... Songez donc à ce que vous me disiez avant votre départ, en me parlant de l'ennui, du dégoût qui vous accablaient !... Cette triste disposition d'es|>rit ne peut qu'augmenter encore... Vous ne m'aimez plus, ou du moins je ne puis plus compter dans votre vie. De mon côté, pourquoi vous le cacherais-je ? chaque jour resserre les liens qui m'attachent à M. de Lancry ; autant qu'il le peut, il répare ses torts passés. Ainsi, vous le voyez, mon ami, ims rêves d'autrefois sont, hélas ! devenus ce que deviennent les songes... Ainsi que vous le dites, vous conserverez toujours de moi ce souvenir mélancolique qui survit aux êtres qui ne sont plus... J'aurai toujours pour vous la plus afreclueuse amitié, la plus profonde estime... Mais, maintenant, nos deux existences ont des buts différents, et chaque jour nous séparera davantage... Quel avenir vous resle-l-il donc?

— L'avenir le plus triste... vous le savez. — Et c'est un pareil avenir que vous hésitez à engager... à sacrifier, si vous voulez, lorsque ce sacrifice peut sauver la vie d'Emma ? — Pour elle, il vaut mieux mourir que d'être enchaînée à une âme llélrie. — Mais qui vous dit que la généreuse chaleur de ce jeune cœur ne ranimera pas votre âme, que vous croyez à jamais refroidie? — (iela est impossible, Mathilde, je le sens, je n'aimerai plus. — Alors, ni'écriai-je avec amertume, alors, Emma doit mourir, c'est sa destinée ! Apres tout, qu'est-ce que l'existence d'une créature de Dieu ? Emma réunit, il esl vrai, les qualités les plus charmantes et les plus rares... Elle a seize ans... elle esl d'une beauté accomplie... elle aime à en mourir... elle en mourra... El celui qui, par sa dédaigneuse indifférence, causera cette mort, sacrifiera sans doiile cette jeune fille à rentraînement de quelque héroïque ambition, de quelque grande passion, ou du moins à l'attrait d'une vie aventureuse qui devra le tirer de sa léthargie?... Non. non... ce sera à l'eunui, à une lâche et morne apathie qu'il sacrifiera cette adorable enliml, qu'il sacrifiera la fille de sa meilleure amie. — Vous êtes sévère, Mathilde. — Si M. de Mortagne vivait encore, ne vous liendrait-il pas ce langage ? J'en appelle à votre loyauté... que vous conseillerait-il de faire?

M. de Rocbegmie ne me répondit rien, baissa la lète avec une sombre tristesse ; mais il parut frappé de mes paroles. — Ses avis étaient sacrés pour vous... vous n'eussiez pas hésité... Ah! mon ami, rappelez-vous ce que vous me disiez, lorsque l'instinct de votre cœur vous révél.iit

aue de notre amour jaillirait un jour quelque magnifique exemple de évonement... Sans doute, vous pressentiez ce qui se passe à celte heure... Mon ami, soyez bon, soyez généreux... ne soyez pas impitoyable! — Mathilde... franchement, M. de Mortagne m'aurail-il conseillé... vous-même me conseillez-vous d'épouser Emma par pitié ?... A ce prix, elle rcftiserait le mariage. — Esl-ce bien vous qui me faites une telle question ? Et, lors même que vous céderiez seulement à la pitié, le laisseriez-vous jamais deviner à Enuna ? Non, non, je connais votre cœur; plutôt que de la blesser, vous l'abuseriez par un touchant mensonge... car elle aussi est fière... Vous avez raison, elle mourrait mille fois, plutôt que de devoir celte union à votre pitié. — Mais c'esl une folie ! ne sait-elle pas combien je vous aimais, combien je vous regrette ? ne m'ai-elle pas toujours entendu pailer de vous dans les termes les plus tendres ? — Vous connaissez la droiture cl la candeur de son âme. Elle a vu dans notre auKmr un altachemcul fraternel. N'étais-je pas mariée? ce mot ne mettait-il pas entre vous et moi une barrière insurmontable?

— El vous me verriez épouser lùnma avec plaisir? — Je serais heureuse de ce mariage, parce qu'il rendrait la vie à Enuna, parce qu'il vous offrirait de nombreuses chances de bonbeui', parce qu'il cumblorait d'une joie inespérée ma meilleure amie... Je serais heureuse de ce mariage, parce t|u'il vous arracherait à celle apathie que vous n'avez pas la fone de comballre; parce que, peu à peu, vous vous sentiriez renaître à liulluence vivifiante de ce candide amour ; parce que vous trouveriez mille charoies dans la douceur du foyer domestique ! Votre vie aurait un but ; de nouveaux liens, Deul-êlre, vous y atlachcraienl encore... Avec l'es-

poir de voir revivre l'illustre nom que vous a légué votre père, une noble, une généreuse ambition renaîtrait en vous... Et puis, ajoutai-je sans pouvoir retenir mes larmes, mou ami, vous vous croyez, vous êtes bien malhi'iiroux... il vous a fallu oublier vos espérances les plus chères... mais enfin, lorsqu'on est forcé de renoncer a ce qui aurait pu faire notre félicité sur la terre, que nous rcstc-t-il, sinon de nous consoler en rendant les autres aussi heureux que nous aurions voulu l'être?. ..Voyez : celte pauvre jeune fille, exallée par l'amour, fait un rêve d'une ambiiion de bonheur si insensé, qu'elle meurt... qu'elle meurt pour avoir seulement Msé faire ce rêve idéal... Et vous... d'un mot... vous la lendez à la vie... d'un mot vous réalisez ce rêve... Dites, mon ami, excepté Dieu, qui pourrait faire acte d'une aussi puissante, d'une aussi magnifique bonté? Dites, n'est-ce pas participer de sa divine essence, que de causer de tels ravissements ? n'est-ce pas atteindre la plus sublime jouissance que l'homme puisse prétendre? Oh! quel monstre slupide a pu dire que la vengeance était le plaisir des dieux !...

— Mathilde, laissez-moi, dit M. de Rochegune, visiblement ému ; laissez-moi... ces exaltations sont dangereuses : on n'y cède jamais qu'aux dépens de la raison. — De la raison ? Et la raison la j)lus austère ne serait-elle pas d'accord avec la paix de votre cœur, si vous l'écoiitiez ? Mon ami... vous êles ému, je le vois... Ah ! soyez généreux ! qu'à nos tristes amours ne succède pas pour vous le remords éternel d'avoir causé la mort d'Emma... pour moi, l'affreux regret d'avoir altéré, peut-être, la beauté de votre àmeparleschagrinsque je vous ai causés! Oh ! non, non, loin de là ; faites, au contraire, (jue notre affection nous ait rendus meilleurs... Moi, j'aurai pardonné a celui qui m'a fait bien souffrir; vous, vous aurez fait oublier à cette malheureuse enfant tout ce qu'elle a soiiflen pour vous... — Mais je serais fou, mais je serais coupable de me laisser aller à l'émotion que me causent vos paroles, Mathilde ! Un jour, vous vous repentiriez des maux que ma faiblesse aurait amenés ! — Non, non. mon ami, cédez... oh I cédez à ce noble mouvement du cœur... Et un jour, serrant dans vos mains la main d'Emma, un jour le sourire aux lèvres, la sérénité sur le front et la joie au cœur, vous me direz : — .Mathilde, votre langage a été celui d'une amie bonne et sincère ; merci à vous... je suis bien heureux. Alors, moi, ajoutai-je, ne pouvant cacher mes larmes et surmonter une pénible émotion, alors, moi... — Qu'avez-vous, Mathilde? s'écria M. de Rochegune en me regardant avec inquiétude.

Je compris tout le danger de mon attendrissement involontaire; un soupçon de M. de Rochegune pouvait tout perdre. — Je n'ai rien, mon ami, lui dis-je en tâchant de sourire, je suis émue en songeant à la félicité qui vous attend auprès d'Emma. Écoutezmes vœux et mescoi^seils. Alors, un jour, conmie je vous le disais... moi, heureuse aussi de mon côté .. jouissant comme vous de tous les charmes du bonheur domestique... je vous dirai tout bas : Méchant ami, il a fallu vous y forcer pourtant. — Ah ! Mathilde.... prenez garde.... pour Enuna.... plus que pour moi.... n'insistez pas. Après tout.... moi, je n'ai rien à risquer à celte heure. Ma vie ne peut être plus désolée qu'elle ne l'est. Mais cette enfant! pour elle, mon Dieu... un jour... quelle déception .' — Mais cette enfant vous aime sans espoir... vous aime à en mourir... sa vie non plus, à elle, ne peut être plus désolée ! — Ah ! Mathilde ! ce seraient de tristes fiançailles! — Pour Emma, ce seraient celles d'une reine. Votre parole, mon ami, votre parole I — Mathilde! — Au nom de votre père... au nom de l'ami que nous avons perdu, et qui joindrait ses prières aux miennes. — Vous le voulez? — Je vous en supplie! — Que le sort de celte enfant s'accomplisse donc!... — Oh! merci... à vous le meilleur, le plus généreux des hommes !... Ah ! vous ne savez pas... non, vous ne savez pas lineffable douceur des larmes que vous me faites verser en cet instant, m'écriai-je. Tant de douloureux sacrifices éluient au moins couronnés par le bonheur d'Emma

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