‹ MathildeChapitre 64 sur 207 · CHAPITRE LXXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXII

La demande.

Que dirai-je de plus? La parole de M. de Rochegune élail sacrée. Avec sa délicatesse ordinaire, il comprit la nécessité de laisser croire à Emma qu'il l'aimait depuis longtemps. Je me chargeai de faire sa demande à madame de Uicheville. Je courus chez elle... Avant de lui parler, je voulus voir Emma. Je renonce à exprimer sa surprise, sa joie, son ivresse, lorsque je lui appris et le retour de M. de Rochegune, et la demande de mariage que je venais faire à madame de Richeville. Cette chère endirit me promit de paraître irès-étonnée lorsque la duchesse lui apprendrait cette bonne nouvelle. Mon mensonge ne pouvait donc être découvert ni de ce côté, ni du côté de M. de Rocheguna. J'entrai chez madame de Richeville. — Je viens de voir Emma, elle va beaucoup mieux, lui disje. Madame de Richeville secoua tristement la tète. — Je suis sûre qu'Emma me cache quelque chagrin. M. Gérard cherche en vain la cause de cette maladie de langueur... Il faut que cette malheureuse enfant ait une peine profonde et secrète qui la tue. En vain je l'interroge. Souvent je viens à penser qu'elle connaît le mystère de s;i naiss.ance, et pourtant rien ne me prouve que mes craintes soient fondées... à ce sujet. — Vo-

tre médecin ne vous a-t-il pas dit qu'Emma était affectée d'une maladie nerveuse?... Vous le savez, la cause de ces afTections est souvent aussi inexplicable que la rapidité de leur guérison... — llélasîrien n'est aussi plus rapide que leurs rechutes. Voyez : il y a quinze jours, Kmnia se piMtait à merveille... et maintenant... quelles inquiétudes ne me doimet-clle pas?...

— Tous vos amis ont partagé votre anxiété, tous se réjouiront de l'espérance que vous devez concevoir... Parmi eux, je n'ai pas besoin de vous citer M. de Rochegunc; je l'ai vu ce matin. — Il est arrivé? — Oui. et il m'a fait part d'une résolution très-importante; c'était pour y rédécliir plus mûrement qu'il était allé passer quelque temps dans la solitude. Ainsi que vous devez le croire, sa vie est maintenant... bouleversée. — Hélas! ma pauvre Malliilde! on ne peut vous faire de roproclics ; vousavez obéi à la voix impérieuse du devoir... Mais M. de Hochegime est bien malheureux. — Il l'a été beaucoup; à cette heure... il l'est noins. Vous le connaissez... son caractère est faible; il n'use pas sa orce à se roidir contre l'impossible, il a le courage d'envisager l'avenir tel qu'il doit l'accepter... Il lui est resté pour moi im attachement sincère, mais son amour n'a pu résister à la rude épreuve que je lui ai imposée; souvent il vous l'a dit lui-même... — Oui, je ne vous le cache pas, Mathilde, il m'a bien souvent répété avec désespoir que votre retour à voire mari avait tué son amour, que la Mathilde d'autrefois était comme morte pour lui. — Mon amie, M. deRochegunedit bien rarement de vaines paroles... Dans cette circonstance, comme toujours, il a été sincère... Il est complètement détaché de moi ; la preuve de cela... je vais bien vous étonner, c'est qu'il désire se marier.

— Lui ! lui ! c'est impossible ! — Son absence, ainsi que je vous l'ai dit, n'a eu pour but que de réfléchir plus à loisir i cette grave détermination. Dans quelques années, l'âge mûr commencera pour lui. II est isolé... l'avenir l'inquiète. . lui semble sombre, désert... Il ne m'aime plus d'amour... ainsi qu'il vous l'a dit, et il ne ment jamais : ce sentiment est mort en lui... Par cela même que je tenais ime grande place dans sa vie, e( que je ne l'y tiens plus, il sent le besoin de se créer des liens durables, de chercher le bonheur dans les pures affections de la fnmilli'. — Lui !... se marier... se marier ! répéta madame de Richeville avec surprise; et c'est à vous, à vous qu'il fait celte confidence? — Je suis toujours son amie... ne devait-il pas m'inslruire d'un projet si important? — Sans doute... Mathilde... et pourtant, vous consulter à ce sujet... vous, qu'il a tant aimée... c'est presque cruel! — J'ai vu dans cette confidence non de la cruauté, mais de l'affeciion... Comme lui, j'ai froidcmenl envisagé sa position , que voulez-vous qu'il fasse désormais? Ne trouvez-vous pas naturel qu'il songe à l'avenir?... la femme qu'il choisira ne sera-t-elle pas bien heureuse? Vous connaissez la bonté de son cœur, la noblesse de son caractère ; et, s'il se marie, c'est nuil se sait capable d'assurer le bonheur de celle qu'il épousera... — Oh ! je n'en doute pas... tous les liens, tous les devoirs sont sacrés pour lui. — Eh bien! alors... pourquoi vous étonner de son désir de se marier? — Ah ! Mathilde... il n'y avait qu'une fenmie digne de lui.

— Je ne pense pas tout .à fait comme vous, mon amie ; mais je crois que M. de Rochegune, à cause même de ses rares qualités... doit être aussi difficile à marier qu'Emma, par exemple. — Ah ! Mathilde, à cette heure, je voudrais n'avoir que celle préoccupation. — Rassurez-vous, lui dis-je, vous n'aurez bientôt plus qu'à vous occuper du soin de lui .rouver un mari... — Hélas ! vous savez toutes mes craintes à ce sujet.

— Vous allez me prendre pour une folle, mais je vous dirai pour elle ce que vous disiez pour M de Rocliegune : Il n'y a qu'un homme digne d'elle, et c'est lui. — Qui?... lui?... — M. de Rochegune. — M. de Hochcgune ! — Certainement. — M. de Rochegune! M. de Rochegune!... En efl'et, ma pauvre Mathilde, vous êtes folle. — Pas si folle, peut-être.

— M. de Rochegime ! — Mais oui. Qu'y a-t-il donc là de si étonnant? le croyez-vous homme à s'inquiéter de la naissance d'Enmia? le croyez-vous capable de songer à sa fortune?— Nullement, mais de sa vie il ne pensera, il n'a pensé à Emma. — Mais enfin supposez qu'il y pense. — Lui? c'est impossible! — Supposez-le... Ne sericz-vous pas heureuse, bien heureuse? — Quelle question!... mais à quoi bon ces rêves? - Et si ce n'étaient pas des rêves? — Comment! — Et si M. de Rochegune, frappé de toutes les adorables qualités d'Iîmma, qu'il a pu apprécier depuis longiemps, en était épris, non (las peut-être d'un amour violent, exalté, mais d'un amour sérieux, grave, qui n'attend que le mariage pour devenir passionné... mais si M. de Rochegune, enfin, vous demandait sa main, la lui donueriez-vous? — Mathilde, .Mathilde... voici la première (ois que vous me causez un sentiment de chagrin... Emma ne me donnerait pas les inquiétudes qu'elle me donne... que cette triste plaisanterie... — Par le souvenir de ma mère, mon amie, ce que je vous dis est vrai ; M. de Rocheguii" m'a priée de vous demander la main d Emma, et, si elle y consent, le mariage se fera le plus tôt possible

Ces paroles étaient sous unit invocalien si sacrée pour moi, que madame de Richeville fut obligée de me croire. Je renonce à peindre son saisissement, sa joie, son éionncmcut redoublés par la joie et l'ivresse d'Emma, qui, du reste, me garda (idéloment le secret. Tout était accompli. Je l'avouerai, tant que je pus avoir un doute sur l'heureuse issue de mon projet, mes craintes, mes incertitudes, mes angoisses suffirent pour me distraire. . Mais, arrivée au terme que je m'étais proposé, j'eus un moment d'abattement désespéré. Ma lâche était accomplie. Emma serait lieureuse, M. de Rocheeune serait heureux ; mais moi... moi... Je dirai

tout... Tant que M. de Rochegnne considéra son mariage avec Emma comme une sorte de sacrifice> tant que je le vis presque malgré lui sous l'inlluenee de mon souvenir, j'éprouvai une sorte de satisfaction mélancolique, mon dévouement me coûtait moins. iMais lorsque peu à peu il subit le charme irrésistible de celte enfant, qu'il voyait, pour ainsi dire, renaître et revivre sous son regard ; mais lorsqu'il découvrit les trésors de celle âme angélique ; mais lorsqu'il me dit avec effusion qu'il n'y avait peut-6tre qu'une femme au monde capable de le consoler de mou abandon, et que cette femme élait Emma... mais lorsqu'il me dit que le bonheur qu'il me devrait lui ferait sans doute oublier un jour., les chagrins que je lui avais causés... oh ! alors, je l'avoue, j'eus de bien ;;;iiers, de bien douloureux ressentiments... J'en avais honte, .j'en savais l'indignité, mais je ne pouvais leur éch.ipper...

Bientôt ce mariage (ut la nouvelle de tout Paris. Les uns y virent une preuve de dépit ou d'inconstance de la part de M. de Rochegune ; d'autres un tour de force de madame de Richeville, qui élait arrivée à ses fins à force de finesse et d'habileté ; pour d'autres, ce fut un mariage d'inclination : plusieurs, enfin, affirmèrent que M. de Rochegune, avant tout possédé «lu besoin de faire parler de lui, n'avait considéré dans cette union qu'une originalité, car il n'était pas supposable que l'on donnât cent mille écus de rente à une pauvre orpheline sans une arrièrepensée quelcon(jue. Le mariage devait se faire à Rochegune dès que les formalités le permettraient.

Page 1