‹ MathildeChapitre 65 sur 207 · CHAPITRE LXXXIH · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXIH

Un mariage.

Je n'ai pas parlé de ma vie intérieure pendant cette période ; les funestes communications de M. Lugarlo avaient complètement cessé. Je m'étais familiarisée avec mes premières craintes : Blondeau couchait dans ma chambre. Comme je mangeais fort peu, et que je redoutais toujours quelque trahison, elle préparait elle-même mes repas avec des précautions infinies. J'avais fait clouer solidement la boiserie qui servait de cacbelle. On sourira sans doute de nmn héroïque résolution, mais j'avais acheté un poignard très-acéré qui restait toujours près de mon lit. Pendant les premiers temps qui suivirent la réception de la lettre de M. Lugarlo, j'eus des rêves horribles ; mais peu à peu ils cessèrent : je m'habituai à cette position qui m'avait d'abord semblé effrayanle et presque intolérable. Je voyais rarement M. de Laucry; il avait sans doute perdu tout espoir de retrouver Ursule, malgré la soumission avec laquelle il avait obéi à ses ordres à mon égard. Si j'avais insisté auprès de mon mari pour obtenir une séparation, il y aurait peut-être consenti, mais, pour mille raisons que l'on comprend, j'étais obligée non-seulement de rester quelque temps encore dans cette position, mais de paraître l'accepter avec joie. Ma vie élait très-uniforme; je voyais presque tous les jours madame de Richeville et Eumia, je ne recevais personne chez moi. Le jour, je dessinais, je brodais ; puis j'allais faire quelques promenades au parc de Monceaux, ou quelques visites au bon prince d'iléricourt et à sa femme, qui m'avaient conservé leur amitié, tout en me grondant avec bienveillance au sujet de mon fol amour et de mon dévouement si mal placé.

J'attendais avec impatience le mariage de M. de Rochegune Alors je complais me retirer à Maran, que madame de Richeville avail raclielii sous son nom : je lui avais aussi confié mes diamants, qui me venaient de ma mère ; ils valaient, je crois, plus de cinquante mille écus. Mon mari avait tout tenté pour me forcer de les lui livrer ; j'avais toujours résisté, comptant en faire un jour le prix de notre séparation légale. S'il acceptait, comme je devais le croire, il ne me serait alors qne trop facile de dire et de faire croire que M. de Lancry s'était lassé de la vie que nous menions, et que j'avais été encore une fois dupe de mon dévouement. On ne s'intéresserait pas sans doute à une victime aussi stupidc que je l'étais, mais je me consolerais en rompant enfin mon horrible chaîne. Un fait assez insignifiant en lui-même me fit prendre une résolution qui eut plus tard de funestes conséquences.

Depuis quelque temps rien ne me faisait soupçonner la funeste influence de M. Lugarlo, lorsqu'un jour je crus m'apercevoir de quelque dérangement dans le classement d'une assez granne quantité de lettres que j'avais serrées dans un cofiret d'écaillé nom j ■ portais toujei-is la clef sur moi. Aucune lettre ne manquait, mais il me sembla que le cofiret avail été ouvert eu mou absence. Je ne pouvais mettre un instant en douie la fidélité de Blondeau ; mais, quoique je n'eusse pas de raison de soupçonner l'autre domestique que j'avais, songeant à la puissance de l'or de M. Lugarlo et à ses ressources de corruption, je me décidai à ne garder chez moi aucun de mes papiers importants. Dans ce nombre il y avail ma correspondance avec Emma, correspondance qui prouvait la par! que j'avais eue à son mariage, ainsi que plusieurs lettres de M. de Rocliegime, dans lesipielles il me parlait de la maladie d'Emma, du cha-griu où il était de ne pouvoir que se désoler, puisqu'il n'aurait épousé celle enfant que par pitié, etc., etc. Il m'était donc impossible de confier ces lettres à M. de Rochegune ou à madame de Rieheville, un hasard pouvant leur découvrir ce que j'avais tant d'intérêt à leur cacher ; elle

et lui élaiciit, d'ailleurs, tomme moi, l'objet de la haine de M. Lugarlo, et ces papiers n'eussent pas, sous ce rapport, été plus en sûreté là que chez moi. Je ne savais à qui les remettre, lorsque je songeai à M. de Senneville.

Je le voyais souvent chez, sa tante; on me l'avait dit homme d'honneur, sûr et secret. Je le priai de me garder ce dépôt... Il fut convenu ;\vec lui que, lorsque j'aiir.Tis quelques papiers à joindre à ceux que je lui enverrais, Blondeau irait chez lui et les placerait dans la cassette, doijt ille aurait la clef. M. de Senneville mit la meilleure grâce du monde à me rendre ce léger service. Je craignais tellement l'cspioiiniige de M. Lugarlo et le terrible usage qu'il aurait pu l'aire de celle correspondance, s'il avait su où la surpienure, que je priai M. de Senneville de venir une fois chez moi le soir, afin qu'il pût emporter ce coffret sans être vu. M. de Senneville eut le tact do ne pas me parler des soins qu'il m'avait rendus autrefois ; il sentit qu'il eût été de Irés-mauvais goût de paraître renouveler ses prétentions ;'i propos de l'oliligalion que je contractais «nvers lui. Je reçus celle lettre de M. de Rochegune quelques jours après son départ pour sa terre, où s'était fait son mariage.

i( Kochegune, 20 octobre 1836.

« Emma est ma femme; c'est à vous, noble et sincère amie, que je viens rendre grâce de ce bonheur. 11 est votre ouvrage, vos prévisions se sont réalisées : je marche maintenant dans la vie d'un pas libre et sûr, devant moi Iborizon s'éclaircit, de jour en jour il devient plus pur. Vos conseils m'ont rattaché à l'existence par des liens sacrés... Avoir des liens, c'est avoir des devoirs, et l'accomplissement d'un devoir a toujours été pour moi un sérieux plaisir. Je liens à vous écrire, parce que mou mariage doit être un événement dans votre vie. Plus je m'éloigne du temps où vous avez renversé mes espérances, plus la raison reprend d'empire sur moi ; plus mon esprit se dégage des basses |)réoccupalions qui l'avaient obscurci, plus je m'applaudis d'avoir suivi vos conseils. Vous avez élé ce que j'ai aimé le plus au monde; vous êtes, vous serez ce que désormais j'eslimerai le plus religieusement. Je vous dois de connaître un bonheur que je ne soupçonnais pas, le bonheur de vivre dans une autre ; ou plutôt de faire vivre une autre personne, par cela seulement qu'on vit pour elle. J'éprouve pour lùnma un aitacheinent tout à part. Elle m'est tellcmenl idcnliliée, assimilée, j'ai la conscience et la preuve d'avoir sur elle une inlUience si directe, pour ne pas dire si vitale, que je suis à la fois heureux, lier et inquiel de mon action.

« liien de plus attendrissant, de plus charmani que la na'ive extase avec laquelle elle considère parfois la vie que je lui ai faile. Vous aviez raison, Malhilde, son bonheur m'a rendu heureux, son amour m'a rendu presque amoureux. Pourquoi vous le cacherais-je? ce n'est pas là... l'amour que je ressentais pour vous... celui-là a élé tué tout entier, tout d'un coup. 11 est mort sans dépérissemenl, sans .ngonie ; il a élé foudroyé dans sa grandeur et dans sa force. Je vous l'ai dit souvent, les morts ne vieillissent pas dans la tombe; s'ils soitaient par miracle de leur sépulcre. Ils revivraient tels qu'ils y sont descendus... Eh bien ! il en esl de même de mon amour pour vous; s'il revivait par miracle, il revivrait tel qu'il était lorsqu'il a été snbitcmcnl fiappé au cœur Non, non, grâce au ciel, et heureusement pour moi, pour vous et pour Emma, le sentinienl qu'elle m'inspire n'est pas conquise de débris du nôtre : c'est un sentiment jeune et vierge qu'elle seule peut-être pouvait me faire éprouver ; car son amour ne ressemble à celui d'aucune fenuue, et ce sont les amours pareils qui font les amours pareils. Je ne puis avancer d'un pas dans la voie généieuse où vous m'avez engagé sans me dite : Malhilde avait raison; sans me rappeler ces nobles et saintes paroles : Lorsqu'on est forcé de renoncer à ce qui aurait pu faire noire félicité sur la terre, que nous restet-il, sinon de nous consoler en rendant les autres aussi heureux que nous aurions voulu l'êlre'?

« Comme vous le disiez, je suis quelquefois lenié de nie croire un peu dieu en voyant le bonheur de ceux qui m'entourent. Je ne puis vous peindre le profond ravissement de cette bonne duchesse. Elle ne peut croire encore à ce mariage. Quelquefois elle attache sur moi ses yeux humides de larmes en me disant : — C'est donc bien vrai, ce n'est pas im songe, vous avez pris mon enfant dans votre paradis ! Et puis, quelquefois, malgré moi, elle m'attriste en s'écriant avec effroi : — Celte félicité est trop parfaite, quelque malheur nous menace ! Je la rassure aulaul que je le puis, mais elle est superstitieuse comme tous les gens qui ont éprouvé de violents chagrins ; sans vous, sans voire insistance, qui m'a fait sortir de la morne apathie où j'étais plongé, moi aussi je serais devenu (ataliste... Nous avons agité la question de savoir s'il était opportun de préparer Emma à la révélation du secret de sa naissance : je ne le pense pas ; la délicatesse et la sensibilité d'Emina sont telles, que je craindrais que cette révélition ne lui devîtit une source continuelle de chagrins en occasionnant une lutte douNiureuse entre ses principes, qui lui feraient accuser sa mère, et sa tendresse, qui la lui ferait délêndre. Si la fatalité veut (pi'ille apprenne un jour ce secret, ce sera un grand malheur, je le sai^, mais à quoi bon le devancer? Nous resterons à Rochegune jiisqit'au mois de lévrier ou de tnars ; Emma le désire. Je ne vous dis pas ims regrets en songeant que nous ne nous verrons pas; vous savez, hélas ! de qui viennent les obstacles. Je nie console en pensant que vous êtes heureuse. Je vous connais : la pauvreté vous esl de peu ; vous êles même capable d'y trouver des charmes, pour n'avoir pas à la reprocher à votre mari.

« Puisque je vous écris, je dois tout vous dire. Lorsque j'ai prononcé le mot qui m'unissait pour toujours à Eumia, j'ai ressenti un mouvement de poignante amertume. Ce mariage élail le dernier pas que je devais faire pour être irrévocablement séparé de vous ; jusqu'alors, quoique je n'eusse conservé aucun espoir, quoique vous ne vous appartinssiez plus, moi, du moins, j'étais resté libre. Cette émotion douloureuse fut bientôt elfacée... je me trouve heureux du présent. Je ne puis dire que je ne regrette pas, que je ne regretterai pas toujours le passé ; mais j'ai de pré( ieiises espérances pour l'avenir. Je me délierais de mon sentiment pour Emma s'il était plus vif qu'il ne lest a celte heure; tel qu'il est, il suffît a la joie, au bonheur de cette adorable enfant, et il doit nécessairement grandir encore. Ce <pii me frappe dans Emma, c'est surtout un sens d'une droiture, d'une rectitude, d'une élévation, qui me rappellent beaucoup ces parties saillantes de votre caractère ; et puis, par une imitation enfantine qui a sa source dans son attachement pour vous, elle a pris plusieurs de vos habitudes ; votre manière de vous coiffer, jusqu'à certaines de vos inflexions de voix : vous pensez si cela me charme. Adieu, bien tendrement adieu. Il nie semble que maintenant nos deux positions sont égalisées, et que je sens renaître pour vous cette affeclion douce et calme d'autrefois : peut-être même plus calme encore, car malgré moi je pressentais vaguement dans l'avenir les agitations de l'amour passionné. Maintenant ces folles ardeurs sont des cendres à jamais refroidies.

« Adieu et merci encore, Mathilde; sans vous non-seulement j'aurais causé la mort de cette enfant que j'aime si tendrement à celte heure, mais je traînerais une vie misérable, stérile, et peut-être dégradée : car je ne pense jamais sans effroi qu'il y a eu un momeni où j'ai regretté de ne pas trouver à votre infernale cousine son audace et sou cynisme habituels. Si elle m'était apparue ainsi que je la souhaitais, égaré par mon désespoir, qui m'aurait fait subir son charme fatal, je me serais peutêtre accouplé à celle àme perdue ; peut-être j'aurais, comme elle, employé au mal l'énergie et les facultés que Dieu avait mises en moi à d'autres fins. Vous le savez, plus on s'éloigne du péril, plus on le considère de sang-froid, plus on juge de son étendue... Eh bien ! je vous le répète... je vous l'avoue, ce danger fut grand, très-grand; il a fallu l'absurde préoccupation de celte femme pour ne pas voir, dans l'impatience avec laquelle j'écoulais ses vertueuses homélies, mon désir de l'entendre parler un aulre langage. Oh ! Mathilde ! il n'y a rien de plus effrayant, de plus indomplable que les écarts d'un homme de bien qui se croit en droit de renier, de mépriser ce qu'il a jnsiiu'alors respecté. Tenez, quand je pense à ce qui aurait pu résulter du rapprochement du caractère d'Ursule et du mien, je suis épouvanté ; dans ces circonstances, une fois sous rinllnence du génie diaboli-)ue de celte femme, je ne sais jns(|u'où nous ne serions pas allés. Me voici bien loin de mon angélique Emma... Pauvre enfant, elle ne pourrait pas croire à Ursule... mais... c'est justement lorsqu'on est calme dans le port qu'on aime à se rappeler les tempêtes «u'on a bravées; c'est parce que l'avenir est riant et paisihleque je me plais à me rappeler de quels sinistres orages il aurait pu être assombri ; c'est parce que je suis heureux de l.ercer sur mon cœur cette enfant candide, que j'évoque la fatale physionomie d'Ursule... »

J'en étais à ce passage de la lettre de M. de Rochegune, lorsque j'entendis un bruit de voix dans le petit salon qui précédait ma chai bre à coucher, et tout à coup je vis entrer M. Séclierin pâle... égaré. — Au nom du ciel .. venez... venez .. s'écriat-il. Elle se meurt... elle veut vous voir ! — Qui... se meurt? lui dis-je épouvantée, ne voulant pas croire qu'il s'agit d'Ursule, malgré loul le mal qu'elle m'avait fait. — Je vous dis qu'Ursule se meurt... se meurt... et je ne suis pas Ij... Mais venez donc... chaque minute de retard, c'est une minute de sa vie que je perds ! — Ursule ! Ursule! répélai-je en joiguanl les mains de stupeur et d'elTroi. — Ah ! vous êtes impitoyable !... Puisque moi... je suis venu à sa prière... vous pouvez bien venir aussi... vous ! Je vous dis qu'elle se meurt... que les minules sont comptées... et je ne suis pas là ! répétait ce malheureux en cherchant à m'entraîner.

Je pris à la hâte un chàle, un chapeau; je le suivis machinalement. Un fiacre nous attendait, nous y nionlâmes ; il partit rapidement. M. Séclierin, défait, les yeux rouges, ardents, les traits contractés par les tressaillements du désespoir, semblait à peine s'apercevoir de ma présence; il prononçait des paroles sans suite, ne songeait qu'à accélérer la marche de noire cocher par toutes les promesses possibles. — Mais quand avez-voiis appris celte funeste nouvelle? lui dis-jc. son étal est-il donc tout à fait sans ressource ? n'y a-t-il plus d'espoir ? Il me regarda fixement. — .\vec la dose de poison qu'elle a prise, de l'espoir !... s'écria-l-il avec un éclat de rire convuIsiL — Elle s'est empoisonnée... Ursule? Sans me répondre, il méprit la main avec violence, et me dit d'un voix sourde. — • Et je ne pourrai tuer votre mari qu'une fois!... — Ne songez pas à la vengeance... songez à sauver celle infortunée... s'il en esl temps encore... Et votre mère? — M^ mère 1 s'écriat-il, ma mère est ici... mon Dieu... nous n'arriverons pas ! Ursule sera morte... vous verrez qu'elle sera morle... — Mais comment avez-vous appris celle funcsle nouvelle?

— Par une lettre... seulement quelques lignes d'elle. Si je voulais la voir une dernière l'ois, me disait-elle, il fallait accourir à Paris... Ma mère... impl.icablc... comme elle l'est toujours... Ah! ce cocher... quelle lenteur... elle sera morle ! — Eh bien! votre mère? lui dis-jc, pour

lâcher de l'arracher à cette pénible préoccupation. — Oh ! ma mère ! re|)rit-il d'une voix brève, saccadée, dans une sorte de demi-délire elfrayaul, oh ! ma mère a tout de suite dit : C'est une comédie qu'elle joue pour obtenir son pardou 1 Une comédie !... Cette lettre sentait la mort!... Je ne m'y suis (las trompé, umi. Je suis accouru de Vouvray... ma mère m'a suivi... Une comédie!... Vous alh'ï voir... si vous reconnaissez seulement sa pauvre figure mourante ! El puis les derniers vœux des mourants, c'est sacré. Ali ! nous a|iprocbons. Pourvu qu'elle vive assez pour me pardonner ma dureté, non, pas ma dureté, ma faiblesse, car c'est par faiblesse que j'ai cédé à la haine de ma mère contre elle. Et voilà ce qui arrive! voilà ce qui arrive... Une pauvre créature fait une faute : au lieu d'être indulgent, au lieu d'être bon, au lieu de la ramener au bien à force de générosité, on la chasse couune une iufàme, ou la inaudit... Alors elle... que voulez-vous?... elle s'exalte dans le mal, elle se perd tout à fait... Et puis un jour, comme au fond il lui est resté du cœui... un jour... les remords viemienl, la vie lui est à cliarge... elle s'enq)(iisomie... et alors on dit : Bail !... comédie... comédie!... Voilà ce qu'a tait ma mère par haine... voilà ce que j'ai fait par faiblesse. — Mais les médecins, que pensent il>'/ — Les médecins'/ ajoula-l-il avec ce sourire convulsif et cet air égaré qui m'edrayait, les médecins .. n'ont pas dit comme ma mère : C est une comédie ! Eux .. ils oui dit : C'est une femme morte... Alors j'ai crié à ma mère : Kli bien! vous voilà contente... vous entendez... C'est une femme morte !... Ah !... nous voici arrivés... C'est ici ! s'écria-t-il. La voiture s'arrêta. M. Sécheriu desceudit précipitaminent. Je le suivis eu liàle.

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