CHAPITRE LXXXIV
La mort.
Après avoir traversé un petit jardin inculte, rempli d'herbes, de ronces et de pierres, nous arrivâmes dans une espèce d'antichambre, puis dans nue assez grande pièce bumide, sombre, triste, et meublée avec une parcimonie qui anuonçait la détresse... Là... se mourait Ursiile... Une vieille femme d'une figure repoussante et couverte presque de haillons lui servait de garde-malade. Ma cousine la renvoya d'un signe dès qu'elle me vit. (,luel lugubre spectacle, mou Dieu ! Ursule, vêtue d'une robe noire, était étendue sur un canapé ; un grand cbale couvrait ses jîieds et ses genoux. Klle semblait frissonner de froid... De l'une de ses mains elle étreignait convulsivement le coussin qui soutenait sa tète appesantie... De l'autre main elle écartait de son front pâle et glacé les boucles éparses de ses beaux cheveux bruns. Son visage, afi'reusement maigri, était livide, ses grands yeux bleus presque éteints. Lorsqu'elle me vil, son regard se ranima un peu; un doulnureux sourire erra sur ses lèvres décolorées; elle joignit ses deux mains avec une expression de proioiide iecomiaissauce. — Mathilde, me dit-elle d'une voix aifaiblie, vous êtes bien généreuse... je m'y attendais... Je voudrais rester seule quelques instants avec vous... — Kncore! encore! s'écria sou mari, qui s'était jeté à genoux auprès d'elle en sanglotant. Non, non, je ne veux plus le ()uitter niainlenaut I
Ursule tourna vers lui ses yeux suppliants. — Ah! son regard... son doux et beau regard ! s'écria M. Sécberin en contemplant sa femme avec une angoisse décbir.inte ; le voilà... quoique mowant... je le recomi.iis. C'est coninie cela qu'elle me regardait autrefois... Je la retrouve... et elle meurt!... elle meurt! — Je vous eu prie, mon ami, laissez-moi quelques instants avec Mathilde... Mes derniers moments seront à vous... pour vous demander pardon... comme à elle... du mal que je vous ai fait... comme à elle... — Mou cousin... je vous en supplie, lui dis-je. — Je n'ai plus le leiiips de vous faire beaucoup de demandes, reprit Ursule en tâchant de sourire à son mari... Par grâce, ne me refusez pas cellelà. 11 se leva brusquement, et sortit en cachant sa (igure dans ses niains. — Mathilde... me dit Ursule avec un pénible elfort en me doiihanf une clef, dans le créiaire de ma chambre vous trouverez une feiiveloppe remplie de papiers... de lettres. Je désire cpie tout soit brillé. Celle découverte eût encore désolé après moi l'excellenl homme que j'ai si indignement outragé... L'elfcl de ce poison a élé trop rapide... je n'ai pu nioi-nième prendre ce soin avant l'arrivée de mon mari... — Vos désirs seront exécutés, lui dis-je en délouruant la tète pour qu'elle ne iît pas mes larmes. — Malliilde, me dit-elle après un moment de silence, je meurs pour M. de Itocliegune... Je puis vous dire cela sans vous blesser... puisque vous ne l'aimez plus. — Grand Dieu !... dails ce moilient lerrlhle... ayez d'autres pensées, m'écriai-je. Ne savez-vous pas qu'il est niaiié'? — C'est pour cela que je n'ai plus voulu vivre... (Juoitjuc jusipi'ici il m'eijt toujours méprisée... quoiqu'il eût refusé de nie r('voir depuis les deux entrevues que j'avais eues avec lui, pnurlant un Vague espoir me soutenait... Insensée que j'étais !... quand j'ai sn qu'il ëhiit marié avec un ange qu'il aimait... j'ai compris (!e (pie j'aurais dû Bdmpreiidii^ plus lot .. que pour moi... il n'y avait plus qu'à mourir.
— Abl UrMile.. . que vous avez f.iit de mal... à vous et aux autres! —
Oui... mais, depuis, moi aussi, j'ai bien suiiiïert... Oh! si vcuis saviez...
loisqu'il e.sl vetiil aux deux rendez-voiis ([ue je lui avais donnés poUr
■ lui parler de vous... avec quel dédaiii, avec tjUelle aversiott il tii'a d'a-
bord accueillie 1 Moi, pour me rehausser un peu à ses yeux, en lui montranirinlluence qu'il exerçait déjà sur mon cœur, j'ai voulu lui dire toutes les hautes inspirations que je lui devais .. j'ai voulu lui prouver que, grâce à lui, je devenais digne de comprendre tous les senliments purs, vertueux... Malheur à moi... malheur a moi ! Les paroles fli'ont manqué; c'est à peine si j'ai pu exprimer les nouvelles et nobles idées qui se développaient rapidement en moi. Dans mon trouble, dans mon elfroi, dans mou enivrement... moi, toujours si hardie, j'bésilais, je balbutiais... Un mot, un regard de lui, qui eussent approuvé le chang. ment qui se manifestait en moi, m'auraieiit encomagoe... il aurait pu lire dans mon âme, qu'il reniplissait, qu'il transformait... Mais il me glaçait par son air ironique et froid, et je n'ai pu dire que quelques paroles sans suite... Pourtant, je n'avais jamais élé plus sinirere... jamais je ne m'étais senti d instincts aussi élevés ! Hélas ! j'étais sans ihmie indigne de parler uil si noble langage... Oh ! Mathilde, si la douleur est une expiation, vous me pardonnerez, car j'ai bien souffert ce jour-là !
— Oui, oui, je vous crois, malheureuse femme! vous avez drt bieii souffrir... — Mais ce n'est pas tout... Vous ue savez pas ce qui rend inà mort épouvantable '.' — Mon Dieu ! parlez, parlez... — Oui... au nioinsi vous saurez cela, vous, et vous me plaindrez... Lorsque j'ai eu pris lè poison, l(irs(piu tout a élé iini, lorsque je n'ai plus eu (pi'à mourir. Dieu, dans sa terrible vengeance, m'a tout à coup révélé le seul inuyeii ipie i aurais eu d'expier mes fautes, de mériter l'iiilé.rêt de celui pour (pii je meurs, et l'estime de tous... — Commeut cela ?... .Mais, à celle lieure, n'est-il plus temps'/ — Non, non... il n'est plus temps... je le sens, ma lin approcbe... Et c'est là, oh ! c'est là ce qui rend ma mort affreuse! s'écria celle malheureiise femme avec une explosion de sanglots. — Ursule.,.. Ursule... calmez-vous ! vous êtes si jeune ! tout espoir n'est pas perdu, peutêlre. .. Dieu prendra en grâce vos bonnes résolutions... — ' ili ! la vie, ja vie, maintenant... celle vie que j'ai si criminellemenl sacrifiée! Mon Dieu ! ce n'est pas pour moi que je vous la redemande! s'é.cria -t-elle en joignant les niains avec désespoir, c'est |iour cet homme '.i bon que j'ai Indignement outragé... Et, je vous le jure, mou Dieu, à iorce de dévouement, de soumission, je lui ferai oublier les chagrins que je lui ai causés! — Ursule, ipie dites-vous?... Ces remords?... — Coniiireuez-vous/ coiiiprencz-vous? Au lieu de terminer mes jours par un crime stérile, j'aurais dû venir, repentante, me jeto-r aux pieds de mon mari... aux pieds de sa mère; ni lui ni elle n'auraient pu rester insensibles à un véritable repentir... J'aurais pa^sé le reste ot ma vie à le rendre heureux ! V.l je le pouvais ! oh ! je le pouvais, j'en suis bien sûre, uioi ! Et un jour, dans bien longtemps, quand j'aurais eu prou\é que j'étais devenue honnêle et boiine. j'auiais peut-être osé dire à cet homme dont riiilliience m'avait faite ainsi : — J'étais une créature indigne et misérable... je vous ai aimé, vous ne l'avez jamais su... mais cet amour ignoré m'a donné les vertus ipie je n'avais pas. Il y a en vous quelque chose de si grand... que de vous aimer, mcine en secret, c'est vouloir être digne de vous... Depuis (pie voire pensée est venue épurer mon cœur, tout ce qui m'entoure m'aime et me bénit... Mais, malheur à moi... il est trop tard! s'écria-l-clle, vous voyez bien, il est troji lard!
— Ab! c'est affreux ! ni'écriai-je : en ellèt, cette rthabilitatiou i ni été belle et grande. — Oh ! n'est-ce pas, u'esl-ce pas, ((u'elle eût été lielle et grande? reprit Ursule avec exallalion. Vous nii^ coimaissi^., MalhiMe, vous savez si j'aj de la volonté, de l'énergie... Eh bien ! cette volonlé, cette énergie, je l'aurais appli(pice au bien... j aurais élé capable de tous les dévouements, de tous les héroismes, pour refaire à mon mari nue vie heureuse et douce, pour niéiiter un jour l'estime austère de .M. de Uo( lieguue : et il me l'aurait accordée, à moi, qui, grâce à lui. serais partie de si bas pour arriver si haut ! — Pauvre... pauvre Ursule ! lui dis-je avec un intérêt navrant. — Ob ! que vous êtes généreuse, de me plaindre, Mathilde !... N'est-ce pas qu'il est horrible de mourir si jeune, avec un tel avenir sous les veux... de mourir abaiidoniiée, mépri>ée, détestée de tous... lorsqu'on aurait pii vivre aimée, respecii'e ? N'est-ce pas quF> cela est affreux, et que c'est une terrible punition du ciel?
L'infortunée, épuisée par cette dernière éiiiniion, ue put achever; sa voix s'altéra; elle tomba en faiblesse... Depuis le commencement do cet entretien, mon aversion contre Ursule s était presque évanouie devant la pitié qu'elle m'inspirait. L'amour qu'elle ressentait pour M. de Iti'i lieguue avait quelque chose de si tou( haut, de si élevé, il se niaiiil'estait en elle par une si haute pensée de réhabililalioii, que'je ne pouvais (pic déplorer avec cette malheureuse femme la fatalité qui rempêehalt d'expier ses fautes. Effrayée de la voir entie mes bras picsque sans connaissance, j'appelai son mari, qui entra éperdu. Ursule respirait avec peine. Sa (igure était contractée par une expression de douleur atroce... Cette crise s'apaisa peu à peu, mais déjà son visage se décom|iosaii par les approches de la mon. Elle agitait faiblement ses mains autour d'elle, comme si elle eût voulu repousser de sinistres apparilinus.
Euliu elle rouvrit les yeux, et dll d'une voix éteinte : — .Malliilde... vous me pardonnez le mal que je vous ai fait? — Oui, oui... je vous le pardonne... et Dieu aussi vous pai donnera en faveur de vos di^rnieres pensées. — Mou ai i, où êtes-vous? Je ne sais, mais il me semble (|ue ma vue s'obscurcit, dit-elle en cherchant son mari d'un regard vague.
— Ursule ! Ursule! je ne veux pas que tu meures' Ce n'est pas moi qui t'ai chassée sans pitié... non ' Oh ' ne m'accuse pas, ue niaci li'-e pas... c'est ma mère <pii a élé si impitoyable. .. c'est ma nieie qui l'a voulu ! s'écria-t-il avec angoisse, c'est nia' mère 1 Malheur à moi ! muliiOiir à ëiiu I
A peine ces funestes paroles élaieni-clles prononcées, que madame Séclierin parut à la porte que sou fils avait laissée ouverte. La figure de celte femme austère était, coiunic toujours, pâle, inflexible, meuatante. Elle s'approcha lenicnient, avec une sorte de majesté formidable. — Un fils impie a osé maudire sa mère ! dit-elle d'une voix éclatante cl courroucée. — Madame, ayez pitié de lui ! m'écriai-je, Ursule se meurt. — Sa mort est digne de sa vie... elle meurt par un crimel — Cràce, madame, grâce! dit Ursule en joignant les mains avec terreur, et en se dressant à demi, malgré sa faiblesse. — Pas de grâce pour vous! reprit madame Séclierin.
Dominant Ursule de toute sa hauteur, elle accompagna ces paroles d'un geste, d'un accent, d'un regard si foudroyants, que son fils resta frappé de stupeur et d'épouvante, comme si la vengeance divine se fût manifestée à sa vue dans la personne de sa mère.— Grâce! dit encore Ursule, grâce ! — M'avez-vous fait grâce, à moi, quand je vous disais : Pitié pour mon enfant!!!...— Oh! je me repens... je me repens 1 — Il est trop tard! — Oh ! pardonnez-moi ! votre fils m'a pardonné... Malhilde m'a pardonné... — Pas de pardon pour l'adultère!— Oli ! mon Dieu !
— ^^as de pardon pour l'impie ! — Grâce 1 — Pas de pardon pour le suicide!... — Ah ! je suis maudite ! s'écria Ursule en retombant presque sans mouvement sur son canapé.
M. Sécherin , ayant vaincu sa première stupeur, s'écria d'une voix retentissante d'indignation : — Ma mère! ma mère ! vous faites s un martyr de cette femme.
Dieu la prendra en pitié ! — Kivotre martyre, à vous, insensé ! et mon martyre, à moi, combien ont-ils duré'? — Mais elle se repenl, ma mère, mais elle se repenl ! — Elle redoute le châtiment de ses crimes... c'est là son repentir. — Oui... comédie, comédie ! n'est-ce pas, ma mère? — Oui, comédie ! oui, ces vains remords sont une comédie sacrilège jouée en face de la tombe qui l'attend.
■ Puis , s'adressani à Ursule avec une indignation croissante : — Par terreur d'une punition éternelle, vous vous repentez depuis quelques heures, vous!
Et, pendant trois ans, ce malheureux, renfermé dans la solitude que vous lui avez faite, n'a
pas été un jour, une heure, sans verser des larmes de sang !... Vous vous repentez un jour, vous!... et pendant trois ans, moi qui n'ai que lui... moi qui ne vis que pour lui... j'ai vu, j'ai partagé ses tortures, parce qu'une mère endure tous les maux dont elle ne peut pas consoler son enfant!... Et, parce que vous venez crier : Grâce !... tant de tourments seraient oubliés ! Comment ! les uns auraient vécu de joies mondaines et de plaisirs adultères, pendant que les autres vivaient de pleurs et de désespoirs solitaires... et, parce que l'indigne créature qui a causé tous ces maux renierait le passé qui l'épouvante... bourreaux et victimes deviendraient égaux devant le Seigneur? Non, non, pas de pitié pour vous sur la terre, pas de iiiiié pour vous dans le ciel ! . • M. Sécherin allait répondre. Ursule lui prit la main, et dit, en tour-
II n'est pas de secret pour celui qui est là-haut, — page 174.
nant avec peine sa tète du côté de sa belle-mère : — Hélas! madame, que puis-je faire, sinon me repentir?... Puis-je vaincre mes terreurs?... ai-je donc eu tort, mon Dieu ! de vouloir, avant de mourir, demander pardon à ceux que j'avais offensés? Que peut faire une malheureuse créature que tout abandonne sur la terre, que tout menace dans l'éternité... si ce n'est d offrir en expiation tout ce qu'elle peut offrir... la sincérité de ses remords?... Je vous ai fait bien du mal, madame... et aussi à votre fils, le meilleur des hommes... et aussi à Malhilde, qui avait été pour moi une sœur... ma vie a été bien coupable... ma fin est criminelle... je suis maudite par vous... mon père apprendra ma mort sans regrets... le monde dira que je suis justement punie... — Oui, oui... justement punie ! répéta madame Sécherin d'une voix dure et légèrement altérée. — Je ne dis pas cela pour me plaindre... Seulement, madame, vous si sévère, mais si équitable. . . songez que, toute petite, j'ai été confiée à la plus méchante des femmes... Oh ! par pitié, songez que pendant mon enfance, pendant ma jeunesse, cette fenjme a développé en moi les plus mauvais penchants : la haine, la jalousie, l'hypocrisie....
— Votre cousine aussi a été élevée par celle
abominable femme
comparez sa vie à la vôtre !
Ursule ne me laissa pas le temps de répondre, et reprit doucement, pendant que son mari l'écoutaii dans une sorte de douloureuse adoraiion: — Mon naturelétait aussi mauvais que celui de Malhilde était bon. C'est pour cela que j'aurais eu besoin de nobles exemples... de sévères enseignements. Peut-être mes fautes sont-elles dues à ma funeste éducation...car,je le sens, j'aurais pu être meilleure que je ne l'ai été, dit-elle en me jeiaui un triste regard d'intelligence. Puis elle reprit:
— Ah ! si j'avais pu vivre ! ce n'est pas par un vain repentir que j'aurais réparé le mal que j'ai fait ! Mais il est trop t^rd... trop tard!
Cela est vrai, madame.
Dieu a voulu qu'une mort criminelle terminât une vie coupable...
personne ne «^ priera pour moi , excepté les deux êtres que j'ai le plus outragés au monde ! Les traits de madame Sécherin semblèrent perdre un peu de leur impassible dureté.
Au lieu de jeter sur Ursule des regards courroucés, elle la contempla pendant quelques instants avec une sombre attenlion, peut-être émue malgré elle à l'aspect de celle malheureuse femme, qu'elle avait laissée dans toute la fleur de la jeunesse et de la beauté, dans toute la fougue de son caractère allier, audacieux, et qu'elle retrouvait luttant contre une si terrible agonie.
Ursule ne put supporter le regard fixe et pénétrant de sa belle-mère, toujours debout et muette à son chevet. lille prit la main de son mari, qui pouvait à peine éiouller ses sanglots, et lui dit d'une voix de plus en plus affaiblie : — Ma vie et mes fautes ont causé quelquefois... un refroidissement passager entre votre mère el vous, mon ami ; c'est mon plus douloureux remords. Faites... oh ! je vous en supplie, que je sois au moins délivrée de celui-là. Je m'en irai moius malheureuse si je vuus
sais une consolation que jusqu'ici vous avez pu méconnaitre. Alors, vous voyant redevenu bon et tendre fils comme vous l'étiez, comme vous l'auriez toujours éié sans moi, peut-être votre mère resseiitira-t-elle un peu de pitié... en pensant à moi, qu'elle n'a pas cru devoir pardonner, à moi qui aurais vu mon heure dernière avec moins d'épouvante, si ses mains vénérables m'eussent bénie !... Mon ami... en ce moment solennel... faites-moi cette promesse sacrée... je vous en supplie... — Ob ! je le jure... je le jure... dit M. Séchcrin, éperdu de douleur. — Mais cette malheureuse ne peut pourtant pas mourir ainsi ! s'écria tout à coup madame Sécherin, dont les traits exprimaient enfin une pitié si longtemps combattue. Elle ne peut pas mourir sans prières et sans préire ! — L'Eglise repousse de son sein les suicides... je n'ai pas osé demander un prêtre, dit Ursule dune voix basse et tremblante. Madame Sécherin s'agenouilla lentement près de sa belle-fille; deux larmes sillonnèrent ses joues ridées ; elle joignit les mains en disant : — Seigneur...
Seigneur... son repentir égale ses fautes...
Je ne me sens plus la force de haïr... Puissiez-vous lui pardonner comme je lui pardonne!... — Ma mère...
ma mère... oh! ma vie... toute ma vie... je le jure ! s'écria mon cousin. Et, sans pouvoir rien ajouter, il couvrit de larmes et de baisers les mains de madame Sécherin. La figure d'Ursule rayonna un moment de surprise et de joie. Elle s'écria :
— Oh mon Dieu ! vous aurez pitié de moi...
elle m'a pardonné ! — Et je le bénirai, pauvre malheureuse femme I et je prierai pour toi... car on t'a perdue... oui... je veux le croire... je le crois...
ton cœur aurait été bon si on ne t'avait pas pervertie si jeune. Et madame Sécheiin prit la tèlc d'Ursule ei.rrc ses deux mains tremblantes, et la baisa au front. — Oh ! penncttcz-nioi... une fois...
pour la première et pour la dernière fois...
de vous appeler... ma mère... A cette heure, ce mot serait si doux à mes lèvres... Il me semble qu'il m'aiderait à mourir avec moins d'amertume... — Oui...
je suis ta mère... Mon cœur se déchire aussi à la fin ! s'écria madame Sécherin avec une profonde émotion. Moi aussi j'ai des regrets, et il n'est plus temps ; peutêtre me suis-je montrée trop inflexible...
j'aurais dû le traiter comme ma fille... et ne pas te fermer à jamais la voie du salut p.ir ime sé\érilé trop grande. — Oh ! ma mère... vous avez sauvé mon àme du désespoir... à mon heure dernière... oh ! ma mère... je vous laisse votre fils... di^ue de voire tendresse... dit Ursule. — Ob ! oui... ici jo le jure... ma vie... ma vie culière sera parlagée entre ton souvenir et UKin adiiraliou pour ma iiièie, s'écria M. Sécherin ; mais Dieu ne permettra pas maiiilcnant (|uc lu meures. . il te dunncra le temps" de réparer tes f:;ules. . de me leuilre heureux... il aura pitié de moi, qui ai tant soulfert, et de ma pauvre mère, qui a tant souffert aussi. Maintenant que lu es sa fille .. qu'elle t'a pardonné... maintenant (pie nous pouvons être tous heureux, liicune voudra plus que lu niciues... u'est-ee nas, ma mère?
^£A UCE.
Seigneur... Seigneur... son repentir égale .'fcs fautes... Je ne me sens plus h force de haïr
ao
pas,
liit|irini«rie Schpeitlei
.rue d'i^'rfurlli, f .
Les forces d'Ursule étaient épuisées. Celle dernière secousse l'ache'. j. — Ma mère, dit-elle dune voix mouranle, je voud<ais... apimyer... ma tête... sur votre... sein... Madame Sécherin se pencha sur le canapé, souleva un peu les épaules d Ursule, et la serra dans ses bras. — Mon ami... votre main... Matliilde... la tienne. Hélas! elle était glacée, sa pauvre main défaillanic. Elle n'eut pas la force de serrer la mienne. Ursule reprit en s'alfaiblissant de plus en plus : — Maintenant... adieu... et pour jamais... adieu... Pardonnez-moi mes offenses, ma mère .. mon ami... Matliilde... Priez pour moi. — Ma fille... ma fille... je te bénis... s'écria madame Sécherin d'une voix solennelle en posant ses mains vénérables sur le front d'Ursule Ursule mourut. M. Sécherin, après des transports de désespoir furieux, tomba dans un état d'insensibilité, d'anéantissement complet. Il semblait ne rien voir, ne rien entendre ;
il agissait machinalement et sans dire une parole. J'aidai madame Sécherin à rendre à Ursule un dernier et funèbre devoir Nous passâmes la nuit en prières auprès de son cercueil. Le père d'Ursule n'avait jamais voulu la revoir depuis qu'elle avait quitté son mari, et il était parti depuis longtemps pour un voyage en Allemagne. Voulant, do peur de scandale , no pas ébruiter celle >iiii3tre mort, et ne sachant à qui rn'adressrr pour les tristes lormalilés du décèS; je priai le docteur Gérard, dont j'avais déjàéprouvé la discrétion, de se charger de ce pénible soin.
Ainsi qu'Ursule m'en avait priée , je brûlai les papiers que je trouvai dans son sécrelaire.
A la dimension de l'enveloppe , il me parut qu'elle d<'vait iculermer aussi les feuillets de l'album sur lequel ma cousine avait ( eril quelques détails de sa vie, et dont .M. Lugarlo m'avait envoyé une copie, due sans duiile à i iiilidélité de la reMinie de chambre d Ursule.
Olte fille, créature de M. Lugarlo, avail ill.' ahandouiié sa mailrcssc depuis ou avant siui cuipoisDiiuemeiil .'je l'ignorais. Ileuren^i uiriii pour M. Séehciiu , il resta dans un coiUjilet égarement, absoluinr ut élranger à ce qui se passaitaiilour delui. Sa mère le conduisit d nis la chambre d'Ursule ; il s'assit sur son lit les bras croisés, les yeux fixes, et resta ainsi longtemps muet, immobile.
Pourtant il vint plusieurs fois la nuit, pendant que nous priions avec sa meie, s'agenouiller comme nous ; mais il semblait nous imiler macbinalement et ne pas comprendre ce qu'il faisait : son regard était toujours égaré, ou il s'en retournait dans sa chambre sans dire une parole. Vers le malin, lonibant de fafigue et de sommeil, il s'cinlormit dans un fauteuil. Usant de son droit avec une rigueur peut-être extrême, l'Eglise avait refusé de recevoir le corps d'Ursule, qui fut direetcnient conduit au cimetière. .le ne voulus pas quitter cette triste demeure avant que tout ne fût accompli. De ma vie, oh ! de ma vie je n'oublierai ce tableau déchirant. RV'iail au milieu de l'automne, par une matinée sombre, voilée de brouillard, l'nedernière fois, madame Sécherin et moi, nous allâmes prier près de ce pauvie cercueil exposé dans une espèce d'anlichamle e du re/de-chaussée obscur
MATIIILDE.
et délabré qui s'ouvrait sur le petit jardin inculte. Il n'y avait là ni prêtre, ni eau sainte, ni chapelle ardente... rien enfin ne voilait l'horrible nudité de cette mort. Au dehors un silence profond, seulement interrompu par le silllenient du vent qui gémissait à travers les arbres, dont les feuilles jaunies, emportées par de lorles rafales, venaient tomber jusqu'à nos pieds. Ilélas ! malgré moi, malgré la lugubre solennité de cette scène, je ne pus m'empècher de songer que la dernière fois que j'avais rencontré Ursule, c'avait été dans une fcle, où je l'avais vue éclatante de jeunesse et de beauté, ravissante d'esprit, de grâce et de charme... environnée d'hommages
Blondeau, que j'avais envoyé chercher, vint nous avertir que la funèbre voiture était arrivée. Je ne pus retenir mes sanglots. Je baisai pieusement le cercueil, et je rentrai avec madame Séchcrin et Blondeau dans l'intérieur de l'appartement. Nous entendîmes des pas confus, quelques voix grossières, qui se turent un moment, puis une marche pesante, mesurée, et enfin le roulement sourd d'une voiture qui s'en allait lentement. Je voulus jeter un dernier regard d'adieu aux restes d'Ursule. Je soulevai le coin d'un rideau. Je vis le char inortuairc s'éloigner seul, tout seul, personne ne l'accompagnait. Il disparut, et puis ce fut tout. 11 y eut un moment horrible. Le bruit sourd de cette funèbre voiture sembla retentir jusqu'au fond du cœur de M. Séclierin. Il sortit de sa stupeur, jela autour de lui des yeux égarés ; puis, se rappelant sans doute l'affreuse vérité, il tomba dans les bras de sa mère eu poussant un cri déchirant
Aucun prêtre ne dit une dernière prière sur la fosse béante qui attendait cette infortunée, et qui fut comblée sur elle. Malheureuse Ursule... malheureuse victime de l'infernale méchanceté de mademoiselle de Maran, qui avait faussé, perverti cette nature énergique et puissante, afin d'en faire sûrement l'instrument de sa haine contre moi! Pauvre Ursule! Oui, car, malgré ses égarements, il y avait en elle de généreux instincts : une âme capable d'éprouver si noblement l'amour ne peut pas être à tout jamais corrompue. Oh ! oui, ce lut un affreux malheur pour elle d'avoir eu la pensée de sa réhabilitalion alors qu'il était trop tard pour l'accomplir. Oui... Ursule eût marché avec sa persévérance et sa fermeté habituelles dans cette voie honorable et élevée : elle eût appliqué au bien tout le charme de sa séduction, toute l'énergie de son caractère. La malheureuse femme le disait bien : « Il n'y a qu'une volonté divine et vengeresse qui puisse faire briller un tel avenir à nos yeux, alors que la tombe va nous engloutir. »
Ce jour-là, avant de renirer chez moi, j'entrai à Saiut-Thomas-d'Aquin ; j'allai à la sacristie ; j'y trouvai heureusement un prêtre, je le priai de dire une messe jiour le repos de l'ànic d'Ursule, et j'y assistai. Ilélas ! en sortant de l'église, mes yeux se remplirent encore de larmes à l'aspect du bénitier où Ursule et moi, élant enfants, nous' prenions l'eau sainte. Dans celte église, Ursule avait fait sa première commuaion avec moi.