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CHAPITRE LXXXV

Les regrets.

M. Sécherin retourna à Vouvray avec sa mère. Tous deux étaient venus nie voir avant leur départ ; mon cousin, toujours plongé dans un sombre désespoir, parla peu ; en me quittant, il me dit à voix basse et d'un air de farouche inquiétude : — Pourvu qu'on ne me tue pas votre mari avant la mort de ma mère !. .. Ah ! c'est attendre bien longtemps la vengeance!... Il ne me laissa pas le temps de lui répondre, et alla reprendre le bras de madame Sécherin. Toute sa haine s'était concentrée sur mon mari. Cela ne pouvait être autrement : Ursule avait rejoint ce dernier à Paris; aux yeux du monde, comme aux yeux de M. Sécherin, M. de Lancry était le véritable auteur de la perte de ma cousine. J'ai oublié de dire que mon mari s'était absenté pour un voyage de quelques jours ; il ne revint à Paris que le surlendemain de la mort d'Ursule. Je ne savais pas quelles seraient ses intentions à mon égard lorsqu'il aurait appris ce cruel événement. Je ne pouvais faire aucun projet ; j'étais désormais en sa puissance. Mon retour volontaire auprès de lui avait à jamais rivé ma chaîne ; pourlant ses dernières espérances détruites par le suicide d'Ursule, quel intérêt pouvait-il avoir à me garder auprès de lui'? Je comptais d'ailleurs sur un moyen que je croyais presque infaillible pour obtenir ma liberté.

Deux jours après le funeste événement, M. de Lancry entra un matin chez moi.— Eh bien ! me dit-il, vous devez être ravie, vengée ! — Pourquoi cela, monsieur? — Votre ennemie acharnée... Ursule... n'est-clle pas morte'' . C'a a dû être un beau jour pour vous que celui-là !..» — Je lui ai pieusement fermé les yeux, monsieur... Son repentir m'a fait tout oublier... — Oh ! certes, dit-il avec un sourire amer, le pardon des injures, c'est fort édifiant, et votre cousine vous avait donné de quoi exercer votre magnanimité... Je restai stupéfaite, épouvantée en entendant mon mari parler ainsi d'une femme pour laquelle il avait tout sacrifié... Ses traits, loin d'exprimer le désespoir, révélaient... oserai-je le direl... une sorte de sombre satisfaction... Je n'étais pas à la fin de mes étonneiuents. Le cœur humain est un effrayant abiuie Après s'être pro-

mené quelques moments en silence, il reprit d'abord avec une ironie sanglante, puis bientôt avec une exaltation croissante et furieuse : — Morte à vingt-cinq ans... morte dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté. Ah! moi aussi je suis bien veugé!... — Ce que vous dites là est horrible. Elle ne m'a jamais fait que du mal à moi... et je l'ai pleurée.

— Vous l'avez pleurée! Cela fait honneur à votre sensibilité, madame, et prouve de reste que les chagrins que vous affectiez, à propos de mon infidélité, étaient exagérés. — Ah ! monsieur...

— Mais moi qui sais ce que cette femme infernale m'a fait souffrir... mais moi qui n'ai pas votre générosité... je dis : — Ursule est morte... tant mieux!! je suis débarrassé de mon mauvais génie... elle ne sera plus à moi... mais elle ne sera plus à personne !! Je n'aurai plus à endurer les atroces contraintes d'une jalousie que je n'osais pas même exprimer, tant cette femme m'imposait... tant je redoutais l'amertume de ses sarcasmes! Je ne serai plus tourmenté de cette idée fixe, brûlante, douloureuse : Où est-elle'?... que fait-elle? je n'aurai plus de ces accès de désespoir frénétique qui me transportaient, lorsque depuis ma ruine je me disais : — A cette heure, peut-être, elle se rit de moi avec un rival heureux et riche... à cette heure, au sein du luxe et des plaisirs... elle se moque du niais qui, pour elle, s'est réduit à la misère. Ursule est morte ! je suis donc enfin délivré d'une préoccupation incessante, odieuse, implacable comme un défi jeié à ma destinée. Oui, car j'aimais celle femme comme j'aimais le jeu !! oui, comme le jeu... elle était pour moi une source inépuisable d'émolions poignantes, désordonnées : la craiiiie, la rage, la haine, l'espoir, l'orgueil, l'extase du triomphe après des journées d'attente et d'espoir cent fois trompées. C'était comme le jeu, vous dis-je ! Ainsi qu'on risque des monceaux d'or sur une carte, je risquais des sommes immenses sur un de ses sourires! et comme au jeu, jamais les rares joies du gain ne c<kmpensaient pour moi les angoisses, les fureurs de la perte 1! Ursule est morte!! je suis donc libre, enfin! Sans paraître slupide à mes propres yeux, je pourrai regretter un jour, non ses qualités, mais ses infernales séductions! Ursule est morte... bien morle ! depuis longues années je n'ai éprouvé un pareil épanouissement de l'àme!!... C'en est donc fait de cette puissance mystérieuse, inexplicable, qui m'accablait, qui me brisait, qui m'anéantissait, qui me rendait faible, lâche, idiot!... Ursule est inorte... jesuis libre... je suis libre!... je ne serai plus le stupide et obéissant esclave de cette volonté de fer contre laquelle, moi, si ferme toujours, je n'avais ni le pouvoir ni la force de luttei'. Je ne m'indignerai plus de ma faiblesse invincible et abhorrée. Ursule est morle I 11 est donc éteint, à jamais éteint, ce regard implacable qui me fascinait, qui ne me laissait que la faculté d'exécuter en tremblant les désirs insensés de cette femme !!... Elle est morte I... Je n'entendrai plus sa voix altière et moqueuse, car celte horrible créature était la raillerie et l'insulte incarnées! Lorsque par ses outrages elle avait mis à vif et à sang toutes les plaies de mon amour-propre et de mon orgueil, lorsque seul je me débattais sous les douleurs atroces de celle torture morale, il me semblait entendre au loin son rire insolent répondre à mes imprécations. Elle est morte, enfin, elle est morte! Béni soit donc Dieu qui la renvoie aux enfers... car elle fait croire à Dieu en faisant croire au démon!!...

Je n'avais pas pu trouver uneparole.Moneffroi avait augmenté avec les éclats de joie sauvage et féroce qui transportaient M. de Lancry. Telle devait être la fin de son fatal amour. Tels étaient les regrets que celle malheureuse femme devait laisser après elle. Pendant quelque temps encore M. de Lancry marcha avec agitation, puis il s'arrêta devant moi.

— Et quel était le riche heureux.... ou l'heureux riche qui vivait avec elle lorsqu'elle est morte? — Elle est morte pauvre et abandonnée de tons, monsieur. — C'est qu'elle a voulu être pauvre, car l'argent ne me manquait pas quand elle m'a quitté. Pourquoi, depuis notre séparation,

m'a-t-elle écrit souvent pour me donner des rendez-vous auxquels

elle ne venait janwis? se dit mon mari en se parlant à lui-même. Puis il ajouta en s'adressant à moi, avec un sourire dédaigneux : — Vous voulez sans doute faire l'ennemie généreuse pour rester fidèle à votre rôle de femme supérieure, de femme sublime... Eh bien ! pour rendre votre générosité plus méritoire encore, je suis content de vous apprendre qu'Ursule vous haïssait si fort, que c'est à son instigation que je vous ai ordonné de revenir chez moi. — Le motif qui vous avait impoïé cette obligation n'existant plus, monsieur, vous me permettrez ^ans doute maintenant de vivre seule. Si odieuse qu'elle fût, vous aviez au moins une raison pour me retenir près de vous, tandis que maintenant.... — Mainlenant j'ai une autre raison de vous retenir, me dit-il brusquement avec un sourire méchant.

Je crus comprendre où il voulait en venir. Il m'avait plusieurs fois parlé de mes diamants. Bien décidée à les lui abandonner en partie s'il me rendait la liberté avec les garanties suffisantes, c'est-à-dire par une séparation légale, je crus pourtant prudent d'attendre cette demande de sa pari, au lieu de la provoquer. — Je ne comprends pas, monsieur, lui dis-je, pour quelle raison vous me garderiez plus longtemps près de vous. Tout à l'heure, en énuniérant vos griefs contre Ursule, vous n'avez pas dit que ce funeste amour vous avait rendu envers raoj d'une cruauté inouïe. Je ne vous f.iis pas un reproche, monsieur ; je préfère cette indifférence, elle me fait espérer que vous ne mettrez aucun obstacle sérieux à notre séparation. — Vous vous trompez, madame... je refuse justement de vous laisser libre à cause de mon indifférence à voire sujet... oui, de mou indifférence... pour ne pas dire plus. — La

haine sans doute, monsienr? — Eli bien! oui, niadamo, la liaine! Au point où nous en sommes, vous devez tout savoir. Oui, maintenant j'ai de la liaiiie conlie vous. (!ela vous l'ioiine?... litoutcz-moi... vous apprendrez te (jne je vous suis, ce que vous m'èles ; alors vous ne me ferez plus de demandes ridicules, alors vous ne vous bercerez plus d'espcrauces cliimériqiies. Résumons les faits. Vous m'avez apporté une belle iorliMie, vous étiez un ange de douceur, de lésignation ei de vertu... je vous ai épousée. . sans amour... Il s'agit à cette heure de parler avec fiancliise. — Il y a longtemps, monsieur, que vous ne dissimulez plus. Mais à quoi bon?

— Vous allez le savoir, me dit-il en m'interrompant. Je vous ai donc é|)ousée sans amour; vous étiez une riche héritière, j'ai joué mon rôle en vous débitant le phébus qu'on débite en pareil cas. Vous m'avez cru parce qu'il vous plaisait demi; croire; vous étiez charmante, notre lune de miel s'était levée et a duré ce qu'elle a pu durer. L'amour passé... il m'était resté pour vous une sorte de douce compassion., vous étiez bonne, soimiise, résignée : pour rien vous pleuriez, cela n'était pas gai... mais cela était attendrissant, et me touthailquelquelois si vivement, que, lors (les obsessions de Lugarto, j'ai tout risqué pour vous délivrer de cet... intidèle ami. Plus tard, lors de vos jalousies contre Ur.side, 1 étal toujours intéressant dans lequel vous voui êtes trouvée, vos larmes, voire profond chagrin, votre amour qui ne faiblissait pas... tout cela m'a encore apitoyé... Vous l'avez vu, j'ai eu quelques bons et honnêtes retoins, même quelques vertueuses résolutions ; mais alors vous étiez encore riche, mais alors vous étiez toujours humble, toujours tendre et aimante. — Vous avez tout fait, monsieur, pour anéantir celle richesse et cet amour.

— En effet, vous n'avez plus ni amour ni richesse. C'est là justement où je veux en venii'. Les temps ont donc changé : de votre lorlune, il ne reste rien; que ce soit de votre faule ou non, il n'importe, le fait existe; vous êtes ruinée. Ce n'est pas tout; non-seulement vous êles ruinée, mais vous ne m'aimez plus, et vous en aimez un autre ; non-seulement vous en aimez un autre, mais vous m'exécrez, mais vous avez ameuté contre moi toutes les prudes de votre connaissance ! Or, franchement, à cette heure, qu'êtes-vous donc pour moi ! Une fenmie pauvre, hostile, et d'une vertu au moins douteuse ; il vous reste votre beauté, c'est vrai.. . mais je ne vous ferai pas l'injure de la compter pour ([uelque chose. Aux termes où nous en sommes maintenant, madame, je vous demande ce que vous pouvez raisoimahlemenl attendre de moi, si, comme cela se doit et se fait... on mesure les égards à la valeur des gens? — Vous êtes parfaitement logique! monsieur ; je terminerai, si vous le voulez, l'exposé de votre situation envers moi. Si j'étais seulement pauvre, soumise et dévouée à vos moindres volontés, vous me feriez peut-être la grâce d'être seulement indifférent à mon égard : mais comme le hasard iTi'a appris vos bassesses, comme j'ai acquis le droit de voTis mépriser ouvertemeni, votre haine a remplacé l'indifférence.

— Vous déduisez et vous analys'ez à merveille, madame ; je n'aurais pas mieux dit. Oui, quoique ruinée, vous auriez pu ohienir de moi... peut-être de l'intérêt, probablement de la compassion... et assurément de l'indifférence... mais il fallait toujours rester aimante et résignée. — Vous êles généreux... monsieur... — iNon, madame... mais je suis fort original, .le ne vous aimais pas d'amour, soit, mais il me plaisait de me voir adoré par vous; aussi... platonique ou non, votre liaison avec Itochegune, et surtout le choix de cet homme, que j'ai toujours exécré, a fait à mon orgueil une blessure incurable; celte blessure s'est envenimée jusqu'à causer ma haine violente contre vous... Vous me direz que liocliegune s'est outnigeuscment moqué de vous. ..son mariage le prouve de reste ; niais cela ne me venge pas, moi, et il me reste un terrible compte à régler avec vous, madame. — .le vous sais gré de celte couliaure, monsieur; c'est me dire que je dois de votre part m'allendre à tout.— A peu piès, madame. — De la sorte, monsieur, les questions les plus délicates peuvent se poser nettement... Selon voire droit, vous avez l'ail vendre tout ce qui meublait le pavillon que j'occupais chez madame de Ilicheville, mon argenterie, mes tableaux ; vous avez dissipé CCI aigent, je le suppose, car jusqu'ici j'ai vécu de quelques économies qui me restaient, et qui sont épuisées. Puis-je savoir, monsieur, vos proji'l^ pour l'avenir?

— Non, madame. — Vous persistez à vouloir me garder près de vous?

— Oui, madame. — Malgré la mort d'Ursule? — Malgré la mort dUisule.— Et quels seront mes moyens d'existence, monsieur? — J'y pourvoirai.— Vous y pourvoirez I... Comment cela, monsieur? — Que vous importe, madame ! — Il m'importe beaucoup, monsieur ! Il y a des ressouices que je ne partagerais jamais avec vous... celles de la bassesse. ..

— Madame'.! !... mais je me contiens... Pour nie parler ainsi dans ce moment, il faut que vous soyez folle... — Je ne suis pas folle, monsieur ; je vais être forcée de vous dire à peu près ce que je vous ai déjà dit lors de noire première entrevue chez moi. — Si c'est une redite... à quoi bon, madame? — Je veux au moins essayer de me délivrer de l'iArrible chaîne qui pèse sur moi, monsieur... c'est bien naturel. Vous vous êtes souvent hiformé près de moi de ce qu'étaient devenus mes diamants?

— Oui, madame. — Mes diamants valent ?... — Cinquante mille éeus environ. — Eh bien ! monsieur, la moitié de celte somme est à vous si vous voulez consentir à une séparation légale... le reste me suflira... — Je vais, comme vous, madame, IouiIkm- dans les redites : je ne veux pas '^ la moitié du j>rix de vos diamants, el je veux vous garder avec moi.

— Mais, monsieur... je ne puis pourtant... vous offrir davantage... il faut bien que je vive, moi...— Vous m'offririez les cinquante mille éeus, que je refuserais.

Une idée cffrayaiile me traversa l'esprit. — Monsieur, vous avez comme moi de nombreuses preuves de la présence de M. Lugarto à Paris. — Après, madame?— Vous avez mille motifs de haïr cet homme, je le sais... mais vous aimez l'argent... presque autant que vous m'exécrez, monsieur. — Après, madame? — Cel homme est bien riche, monsieur... comme vous, il me hait !... comme vous, il a un terrible compte à régler avec moi. — Après, madame? — Réduit comme vous lêtes à la détresse, si vous refusez la somme que je vous offre, c'est que vous avez d'autres espérances. — Après, madame? Exaspérée par cet horrible sang-froid, par mon indignation, par mon effroi, je m'écriai : — Eh bien ! monsieur, je vous crois capable de tout envers moi, si M. Lugarto... vous paye pour me garder près de vous... plus cher que je ne puis vous payer pour me délivrer de vous! M. de Lancry me jeta un regard lent et cruel, mais sa physionomie ne trahit pas la moindre émotion.— Vous ne manquez pas dune certaine perspicacité, madame... et je vous plains... C'est un don funeste ; il nous donne la prévision des malheurs, et non le pouvoir de les éviter. Je vous l'avouerai donc, il se peut que vos craintes ne soient pas exagérées... Mais que pouvez-vous faire?... Pour vous donner une idée de l'obéissance passive à laquelle vous êtes réduite, supposez que demain matin vous voyiez arriver à votre porle une herline de voyage : je vous offre mon bras, je vous fais monter en voiture, en vous ordonnant de laisser ici votre éternelle Blondcau, bien entendu. — Je refuserais de partir, monsieur, et de me séparer d'une femme dont je connais la fidélité à toute épreuve...

— Vous refuseriez, soit; mais de par la loi, qui vous aurait bien obligée de me suivre ici, rue de Bourgogne, vous seriez obligée de me suivre partout où bon me semblera... Contiimons la supposition. Nous nous mettons en route : à cinq ou six relais d'ici, nous retrouvons un de mes plus anciens amis ou ennemis... peu importe... il me plail d'en faire mon compagnon de voyage... Qu avez-vous encore à dire?... La loi limite-l-elle le nombre et le choix de mes amis ? La loi m'interdiielle le pardon des injures ? Je vous dis cela dans le cas où, par exemple, il s'agirait de Lugarto... Vous êtes épouvantée... vous n'avez rien à répondre, c'est tout simple. Je continue ma supposition .. Nous sortons de France et nous allons habiter une magnifique villa que possède Lugarlo à Florence. Qu'avez-vous encore à objecter?... Rien... Il me plaîl de m'établir en pays étranger, vous devez me suivre, toujours me suivre... La loi tiendra-t-elle compte de vos antipathies?... Vous voyez donc que vous êtes folle en parlant de vos volontés. Il vous est défendu d'avoir des volontés ; vous ne pouvez qu'obéir aux miennes, qui sont votre deslinée, telle que l'a voulu la haine fle votre tante. Et, voyez le hasard... il se trouve juslement qu'au moment où mademoiselle de Maran, accablé(! par l'âge et les infirmités, ne pouvait plus vous poursuivre avec la même énergie, vous avez pris comme à tâche de m'irriter contre vous, et de tout faire pour m'exaspérer ! Vous dites que j'aime beaucoup l'argent, madame, et que je suis capable de toui, pourvu que l'on m(! paye... Vous avez raison : la prodigalité a cela de bon ou de fâcheux, que c'est un vice innnortel. J'aurais à cette heure autant de plaisir à mener de nouveau une vie splendide que si je ne faisais que d'entrer dans le monde. Le jeu, les chevaux, les femmes, la table, le luxe, j'aime encore tout cela avec l'ardeur d'un enfant de dix-huit ans, avec une ardeur d'autant plus dévorante, que mon inconcevable passion pour votre infernale cousine m'empêchait de jouir des prodigalités dont je l'entourais : c'était un festin que je donnais et auquel je ne prenais point pari : en un mot, celui qui à cette heure me mettrait à même de sacrifier largement à mes idoles chéries, non plus ici, mais ailleurs, car j'ai i'aris en horreur ; en un mot, celui-là qui, à sa générosité sans bornes, ne meltrait d'autre condition que celle de vous traîner à ma suite, à celui-là je dirais : Oui, oui, mille fois oui, celui-là fûl-il Lugarto ! Tout ceci vous étonne un peu... méditez ce langage à votre aise; consultez même vos gens de loi si vous le voulez, et vous verrez que, quel que soit l'avenir que le sort vous réserve, il faudra vous y soumettre aveuglément... Il est impossible, j'espère, d'agir plus franchement que je ne le fais... En un mot, et pour vous laisser sur une idée â^gréable, je vous préviens qu'il est fort possible que les susdits projets de voyage se réalisent très-prochainement... après-demain, peut-être...

En disant ces mots, M. de Lancry me laissa seule.

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