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CHAPITRE LXXXVI

La Sainte-Claire.

Mon entretien avec M. de Lancry, l'effroi que me causèrent ses menaces, déterminèrent saus doute l'explosion d'une maladie dont le germe existait en moi. Depuis assez longtemps je souffrais d'une fièvre lente, toujours négligée ; les événements s'éiaienl tellement pressés, j'avais été forcée d'y prendre une part si active, toutes mes fiiculiés avaient élé si violemment surexcitées depuis la première maladie d'Emma jusqu'à son

MÂTH11J)E.

mariage et jusqu'à la mort d'Ursule, (lue je n'avais pour ainsi diie pas eu le Ipiiips d'elle malade. El puis eiiliii... par cela méiric ipie mou sacrilieiî avait été grand... (|ii'il me coiuplail peul-èlre aux yeux de Dieu, il n'eu avait élé... il u'eii éhiit (pie plus douloureux... Mou amour pour M. di; Rofliegiuie n'avait rien perdu de sa l'orée... ma seule coiisolatioi) élail dans les assuraiiecs qu'il me donnait que ce sentiment demeurait uniipie dans sou cœur. Je devais tel ou lard me ressentir de tant de cliagiins ; je sentais déjà sourdre en moi une grande indisposition ; je disais à ma pauvre Blondeaii, qui s'élonuait de mon courage : — Ne te réjouis pas encore ; dès que je n'aurai plus de vives préoccupalions, je crains une violente réaciion du physique sur le moral ; jusqu'à présent je me suis soutenue par mon énergie, j'ai pour que cette force factice ne me manque tout à coup. Je ne me trompais pas ; seulement cette secousse fut amenée, non par la cessation de mes inquiétudes, mais par ma dernière conversation avec M. de Lancry. Ainsi s'expliquait le sens d'un passage d'une des lettres de M. Lugaito, où il me disait qu'il créerail à mon mari d'impérieuses raisons de ne pas m'abandonuer, et que l'avenir devait ni'épouvaiiter.

M. de Lancry était sans ressources :M. Lugarlo lui offrait sans doute beaucoup d'argent pour le forcer à m'emniener avec lui ; je n'ose dire tontes mes frayeurs à celle pensée, connaissant la dégradation où était tombé M. de Lancry, £on amour de l'or, sa haine contre moi, et surtout l'atroce méchanceté de M. Lngarlo, qui, depuis si longtemps, me poursuivait de sa vengeance. Je n'en doute pas, ces nouvelles fiayenrs me causèienl une dernière commotion à laquelle je ne pus résister. A peine M. de Lancry in'eut-il quittée, que je tombai dans d'Iiorribles convulsions suivies d'une violente lièvre cérébrale. Je lus, à ce que me dirent Blundeaii et le bon docteur Gérard, pendant quinze jours dans un état désespéré. M. de Lancry disparut le surlendemain du jour où j'(!tais tombée malade, en laissant une lettre pour moi dans laquelle il m'annonçait brièvement que ma maladie changeait tous ses projets, et qu'il allait voyager en Italie. Cette preuve de cruelle insensibilité ne m'élonna ni ne m'affecla. Hla pauvre lilondeau avait écrit à madame de IViclieville l'état alarmant dans lequel je me trouvais. Cette excellente amie était aussitôt revenue à Paris avec Emma et iM. de Roi hegiine. On ne pouvait songer à me transporter hors de mon petit appartement de la rue de Bourgogne. Madame de Richeville s'y établit, et ne me quitta que lorsque je pus aller avec elle passer à Maran le lemps de ma convalescence. Chaque jour Emma resta plusieurs heures auprès de moi, ju^qu'à ma complète guérison. Je n'ai pas besoin de dire de quelles tendies allenlions je fus entourée, et par quel admirable dévouement Emma rue prouva sa reconnaissance de ce que j'avais fait autrelois pour elle. i\la lièvre cérébrale s'était compliquée d'une fièvre pernicieuse, dont la guérison dura environ quatre mois. Je ne pus partir pour Maran qu'à la fin de Ihiver.

Vers le milieu de l'été de 1837, j'habitais donc cette terre ; j'étais sinon coinplélemenl rélablie, du moins liors de convalescence. Il me restait une grande pâleur, beaucoup de faiblesse, el une extrême sensibilité nerveuse. Le docteur Gérard avait regardé eoiiinie absolument indispensable que j'allasse passer l'automne et l'hiver suivants dans le Midi. J'étais revenue à Maïaii avec de bien tristes ressouvenirs. j'y avais tant sonrièill Mais, depuis ma convalescence, madaiiit' de Richeville y habitait avec moi. M. de Rochegune el Emma vinrent nous y rejoindre plus tard, et ces teiuhes attentions suffirent pour adoiu ir l'amerlume des peu?éi's qui de temps en temps venaient m'assaillir. Il me fillul pourtant du courage, de la force, de la résignation, pour comprimer la lii^le iinpressi'ii que me cau-^ait quelquefois malgré moi l'allèctueux allachemeiit de M. de Rochegune (lonr Eiinna. Ce mariage avail élé le but de lous mes désirs, j'aurais élé la plus malheureiibi' des leiimies de ne pas le voir s'accomplir, et je ne pouvais m'empécher d'éprouvir de cruels, d'amers regrets. Hélas! aigrie par tant de chagrins, je perd.iis sans doute mon élévation première ; la vue du bonheur d'Emma, de inadaine de llicheville, auquel j'avais tant contribué, me ravissait toujours, mais il me faisait augsi songer à la vie malheureuse à laquelle j'étais réilnite. Je ne pouvais m'empécher de faire souvent un douloureux relour sur moi-mrme, en contrmplaiil les gens heureux, non pour les jaloubcr, grand Dieu! mais pour [iliHirer ma misère, liél.is!... oui... ma misère, car pour être radiée, pour être morte à tous les yeux, ma passion n'en était pas moins profonde... J'aimais, j'aimais toujours M. de Rochegune ,

Nous devions célébrer entre nous, à Maran. la SainleClaire, fête de madaini'de lîiebeville, le V2 août 1837. On verra par quel motif je ne puis oublier ni cette date ni cette journée. Il était onze heures du matin, il faisait nu soleil radieux ; je me promenais dans une des allées du parc les plus touffues ; elle aboutissait à l'aile du clialean où se trouvait i'appartenieiil de madame de Richeville. La duchesse se levait ordinairement assez tard ; j'attendais Emma, qui devait venir me prendre pour aller souhaiter la fête à sa mère, et lui porter un gros bou(|iiel de roses et de pervenches, ses deux lleurs de prédilection, que nous devions cueillir nous-mêmes. Je vis venir M de Rochegune, je lui tendis la main. — (Juel beau jour pour la (êtc de notre amie! lui divje en souriant ; puis, lui montrant les llenrs que je tenais à la main, j'ajoutai : — Le bouquet d'Emma est-il au^si beau ipie celui-ci'? — Elle linil le sien en mettant au pillage une des corbeilles du petit parterre... Il n'y a rien de pli::.- ctT'.rmant que de la voir s'escrimer ainsi au milieu de ce massif de

rosiers du roi tout trenqx's de rosée. — J'espère que vous lui avez fait à ce propos un délicieux madrigal.' Et encore non. lui di>-je, l'incarnat de ses joues c.^t si lin, que ce scrail faire injure à Emma que de la comparer à une rose du roi. Ce serait dire rougeur an lieu de délicate fraîcheur; une rose thé du Bengale... à la bonne heure, telle est la seule comparaison qu'elle puisse accepter. — El vous, ma pauvre Mathilde, dit-il en me regardant avec intérêt, quand poiirra-t-on vous comparer à autre cIiom; qu'à un beau lis'.' quand votre pâleur se nnancera-l-clle d'un peu de ca nii:i .' — M. (Jérard compte beaucoup sur mon séjour dans le Midi pijiir me remettre' loul à fiit, el j'y compte aussi, mon ami.

Il me regarda avec attention, et me dit en secouant tristement la tête : — Serez-vous donc la seule parmi nous qui ne soyez pas heureuse, vous à qui nous devons la lëlicité dont nous jouissons? — Mon ami, quelle idée ! Ma pâleur n'esl-elle pas naturelle après une longue maladie'.'... — Mathilde, vous ne pouvez pas en convenir... votre mari vous tourmente... Jamais vous ne recevez de ses nouvelles. — Il écrit généralement très-peu... et puis le service des postes d'Italie se fait mal dit-on... — Ah! Malliilde... Mathilde... ajoiila-t-il en soupirant. J'en reviens toujours là... comment a-t-il pu vous quitter au moment où vous étiez londjée si gravement malade? Il n'y a pas d'afl'aires d'intérêt qui puissent motiver une pareille conduite! — Mon ami, je vous le répète, il s'agissait, m'a-t-il dit, d'une créance considérable sur laquelle il ne comptait plus, et qui, dans notre position actuelle, devient fori importante : je dis notre position, puisque, suivant l'avis de madame de Richeville et le vôtre, j'ai caché à M. de Lancry la conservation de cette terre, dans la crainte que ses idées de prodigalité ne lui reprennent; une fois que je le verrai corrigé par l'ailversité, je lui avouerai que nous avons celle ressource. A celte heure, il ignore que nous la possédions ; il est donc tout simple qu'il se soit occupé de cette afiàiie.

M. de Rochegune secoua la tête d'un air incrédule. Je mcnlais mal, sans doute, mais je n'avais pas pu imaginer d'autre prétexte au départ de M. de Lancry. Laisser pénélrer à M. de Rochegune dans quels termes j'en étais avec mon mari pouvait éveiller ses soupçons et le nieitrc sur la voie de mon dévouement pour Emma, ce que je voulais éviter à tout prix depuisque j'avais sagement renoncé à mou dessein de tout révéler à M. de llochegunc. — 11 faut bien vous croire, reprit .M. de Rochegune avec nu soupir, vous me répondez toujours ainsi quand je vous parle de M. de Lancry ; mais je ne sais pourquoi il me semble quesa conduite envers vous caclie quelque mystère!... Je crains que vous ne soyez pas heureuse... non, vous n'êtes pas heureuse... vous avez été dupe de votre noble ca'iir, comme votre mari peut-êlie a été dupe de ses bonnes résolutions... Pendant quelque temps j'admets qu'il se soit sincèrement repenti, mais ses anciennes habitudes auionl repris le dessus, et il aura mieux aimé sans doute mener je ne sais quelle existence aventureuse que de vivre obscurément auprès de vous... El puis... Mais, lenez, .Mathilde... ne pailons plus de cela... je ne veux pas dire tout ce que je pense... je me trompe sans doute, el je vous afiligcrais. -^ Vous avez raison, mou ami. ne parlons plus de cela... n'."»jez aucune inquiétude... Ouelipielois seulement, bien que je connaisse la paresse liabitnelle de M. de Lancry, je m'inipiiele de ne pas avoir de ses nouvelles... voilà ce qui m'allrisle. Pour chasser ces vilaines idées, parlons de vous et d'Emma, de vos projets. -- Tarions de nous, c'est encore parler de vous, nous vous devons tant 1... (.luaiit à moi, jamais ma vie n'a été plus calme, plus douce, plus sereine ; el puis Emma est si heuiense... de si peul!! Onelquel'ois, pauvre enfant... je me reproche de ne pas assez iaire pour elle... je suis presque confus de la voir si salislaite et conlenie.

— En parlant si modestement du bonheur que vous donnez, mon ami, vous êtes comme les grands poêles, qui trouvenl tout simple de faire très-facilement des œuvres magnifiques, et ipii s'étonnent de voir l'admirable iniluenee de ces ouvrages qui leur coulent si peu. — Non, je vous assure, Mathilde : j'ai l'air de tout donner, et je reçois beaucoup plus que je ne donne. Je suis très-heureux ; je ne me sens pas vivre. Si je sors par hasard de ce délicieux élat de calme et de confiante sécurité pour faire quelque projet, c'est pour y revenir bientôt avec un nouveau plaisir. (Jue vous dirai-je ! cette vie n'a peut-être pas le grandiose, l'cuthousiasme, les sublimes élauceiuents de la passion, mais elle est |iaisible et riante. Après la vie (|ue j'avais rêvé de partager avec vous, je n'en sais pas de plus agréable que celle-ci... Dans les premiers temps de mon mariage je désirais qu'un sentiment plus vif se développât en moi, maintenant je le regretterais ; il ôterait à rattachement que j'ai pour Emma ce caractère qui fait qu'il ne ressemble à aucun autre. — Vous avez raison, mon ami ; l'espèce de culte profond (piEmma ressent pour vous exclut pour ainsi dire de votre part tout retour galant, tjne votre modestie ne s'alarme pas de cette comparaison; mais les dieux, si bons qu'ils soient, n'aiment pas de la même manière qu'ils sont aimés. — Ah ! Mathilde ! me dit-il en riant, je sens la griffe de mademoiselle de Maran sous cette divinisation moqueuse. — Je vous estime trop pour exagérer vos louanges... Avouez qu'il y a -du vrai dans ce que je vous dis, et que ma comparaison est aussi juste que peul l'être une comparaison.

— Je ne nie pas la folle idolâtrie d'Emma pour moi, il faudrait être aussi aveugle qu'ingrat ; je nie seulement que je la mérite... Ou plutôt... tenez, je vais bien vousétonner, j'accepte votre comparaison loutentiere surtout à cause de ma divinisation .. — C'est très-heureux, lui dis-je en

som'iant. — Jn l'acccple iinn comme iino louange, n);ii5 comme un lilamc rciii|ili do jiisIcsm' el tie raison. — Voyons, mon ami, eNpli(iMezmoi ee Ijlàmc, (|iii était bien loin de ma |>enséc, je voti> assure. M. de Rocliegime reprit d'mi ton sérieux : — Vous jnge/, de njon cijenr mieux que moi-même... Ces vagues reproches que je nie faisai-, de ne pas faire assez pour limman'ont pas d'autre cause que cette espèce de divinisation fioul vous me parlez el à laquelle je me suis prêté. Je me laisse aimer... je vis trop en sultan... je suis comme ces faux dieux, ijui. à force d'être adorés, finissent par croire à leiu' puissance, et se persuadent qu'ils font beaucoup pour les pauvres humains en leur permettant de les idolâtrer. Sérieusement, ftlathilde, vous m'éclairez, vous épargnez peut-être bien des larmes à Emma... Un jour, elle aurait pu voir dans l'indolence de mon bonheur, ou de l'égoisme, ou de la froideur, et jamais un remords élcrnel de causer le moindre chagi in à cet ange de bonté. — C'est maintenant moi ipii pourrais vous reprocher d'être aussi méchant que mademoiselle de fvlaran, dis-je en souriant ; je vous dis non un coinplinienl, mais mie chose vraie, et vous en faites une êpigraminc contre vous. — A propos de mademoiselle de Maran, vous savez que sa paralysie est complète maintenant ? me dit .M. de Roelieguue ; mon vieux valet di' chambre Stolk a été, je ne sais plus à (piel propos, voir Servien, le maiire d'Iiolel de votre tante. Il parait (pie lui et tous ses gens la traitent indignement ; ce qu'elle est obligée de supporter en enrageant, personne ne s'intéressaul à elle...

Noire ciMiversation fut interrompue par Einnia. Elle tenait un bouquet de roses d'une main, et de l'autre plusieurs lettres (ju'elle remit à son mari en lui disant : — l.c courrier vient d'arriver. Voici v<is lettres, mon ami. M. de Rochegunc lui dit, en mettant les lettres dans sa poche : — Madame de Rieheville peut-elle nous recevoir, ma ehere Eniiiia .' — Sans doulc, voilà plus dune demi-houre (pi'elle cause avec le bon abbé Dampierre. — Votre curé, dame châtelaine, me dit M. de fîochegune. — Et c'est bien le meilleur et le plus pauvre des curés de campagne, lui dis-je; vous ne pouvez vous faire une idée de cette charité, de te caractère vraiment évangéliques. — Et comme il parle simplement et noblement I dit Emma. L'autre dimanche, à l'église, j'étais dans l'admiration. Tout ce qu'il disait était à la portée de ses paroissiens, et pourtant ce sermon aurait pu être tout aussi bien prononcé devant un roi et sa cour. — C'est qu'il n'y a en effet rien de plus digne que la simplicité, dit iM. de Rochegune. Je ne sais pas un honmie d une raison plus saine, d'un jugement plus sur que ce bon abbé Dampierre. Ce que dit Emma est très-vrai : son langage serait partout remarquable, el il ne s'en doute pas; il s'ignore complètement... C'est l'un des hommes dont je fais le plus de cas... Cela est si rare, la grandeur dans la modestie !... C'est comme la grâce el la beauté dans la candeur... Bien entendu que je ne dis pas ceci pour vous, Emma ; noire sœur Matbildc ne me le pardonnerait pas; elle est jalouse de loutes les louanges qu'on vous adresse... quand elles ne sonl pas d'elle.

Pendant que M. de Rochegunc parlait, Emma ne le quittait pas des yeux: ce n'était pas de l'amour, c'était une adoralion passionnée de tous les moments. Elle ne vivait pas en elle, elle vivait en lui. Presque toujours après ces moments d'extase contemplative, peudanl lesquels elle semblait aspirer le bonheur à longs traits, elle me jetait un rigaid de reeounaissanee ineffable. Lorsque M. de Rochegune eut parlé, elle lui jirit la main, et lui dit avec un accent encbanteur : — Notre sœur Mathilde a raison... il n'y a qu'elle qui puisse me llatter d'une manière ravissante. — Vraiment... mieux que moi? — Hais sans doute... Vous, mon ami... vous me parlez de moi... Elle au contraire me parle de vous... el me dit que vous m'aimez... n'est-ce pas me louer au delà de toute expression...?— J'accepte ceci en ce sens que lorsque Malhilde me dit que vous m'aimez... elle me loue aussi au delà de toute expression... Emma secoua sa jolie tète blonde, et dit en souriant : — Oh ! ce n'est pas la même chose... rien n'est plus simple que de vivre... on ne vous félicite de vivre que lorsqu'on vit heureuse.

Nous passâmes une heureuse matinée avec madame de Richeville. Je priai M. l'abbé Dampierre de venir dîner avec nous pour célébrer cette petite fête de famille. Vers les trois heures, M. de Rochegune vint frapper à ma porte. Je fus surprise de sa pâleur et de la sombre expression de sa physionomie; il tenait une lettre ouverte à la main. — Malhilde... on m'écrit d'Italie... je vous en prie, me dit-il, lisez ceci... Et il m'indiqua un passage de sa lettre qu'il me présentait. Voici ce que je lus...

« ... A mon arrivée à Naples on ne s'enlrelenail que du luxe effréné que Lugarto avait déployé dans cette ville, de ses débauches et de (|uelques abominables méchancetés dont le relentissement avait été tel, que le roi l'avait chassé de ses Etats quelques jours avant mou arrivée, sans que le chargé d'affaires du Brésil eùl l'ait la moindre réclamation, sachant parfaitement ce que valait, ce que méritait son indigne compatriote, qui est, du reste, généralement exécré et justement méprisé de ses nationaux. Ceci ne m'étonna pas du tout, car je connaissais Lugarto de longue date; mais ce qui me renversa... mais ce que je n aurais pu croire, si notre ambassadeur ne me l'avait certifié, c'est que l'ami iutiiiie, le compagnon de débauche de Lugarto était le vicomte de Lancry, qui s'était aulrefois battu pour un inolil Irès-sèriiMix (pie l'on m'a raconté, car je n'étais pas à l'aris à cette époque. On dit M. de Lancry ( omplétement ruiné el absolument dans l.i dépcmlaiice de son ancien ciiiKiui. Ils ont quitté Naples sur un bateau à vapeur alfrélé par Lugarto. Il n'y avait, dit-on, qu'une voix dans toute la ville pour leur

souhaiter la réuniim de lous les accidents qui peuvent rendre une iiaversée ^unest(^ »

Je laissai tomber la lettre sur mes gi noux sans oser regarder M. de Rochegune. — Ah ! Matliilde !.. vous m'avez trompé, me dit-il avec un accenl de profond reproi lie. L'intimité de M. de Lancry avec ce monstre m'en dit plus que je ne voudrais en penser. — Eh bien !... oui... je voulais vous le cacher... Ainsi que vous l'avez deviné, les bonnes résolulionsdemonmari n'mit pas duré. Sou retour avait été sincère, mais il s'est la^sé de celte vie obscure el paisible... Je cioisinaintenanl, comme vous, que la raison qu'il m'avait donnée pour s'en aller en Italie él.iil un prétexte. — El sa liaison avec ce monslre qui autrefois vous a lani poursuivie de sa haine, s'écria-l-il, commenl la qualifierez-vous? Hélas I je n'osais, je ne pouvais lui dire les preuves récentes que j'avais encore eues de la haine (q)iniàtre de M. Lngarlo, tant ces évéueiucnls élaienl liés à mon sacrilice pour Emma. Je ne répondis rien. — Ainsi, s'écria M. de llochegime avec une explosion de douloureuse indignation, voilà pour ipiel hoimne vous m'avez sacrifié... Voilà pour quel homme vous avez renoncé au bonheur que je vous offrais, en in'engageant... à...

Je l'interrompis. — Pas un mot de plus à ce sujet, lui dis-je avec une fermeté qui lui imposa. Ce n'est pas vous, vous qui oseriez mainlenant exprimer un seul regret sur le passé. Ce serait horrible pour Emma, qui vous rend si heureux, ce serait outrageant pour moi... Que mon mari se conduise désormais bien ou mal envers moi, ce n'est pas la question. L'allachemeiit que j'ai en pour lui s'évanouirait demain, que je mourrais mille fois plutôt que d'oublier mes devoirs... je vous le jure par la mémoire de ma mère... Quant à vous... vous êtes incapable de laisser jamais supposer à cette malheureuse enfant que vous regrettez de l'avoir épousée. Vous connaissez son caraclère... Songez-y, vous la tueriez... elle mourrait de désespoir... — Ah ! c'est afùeux, dit-il en cachant sa tête dans ses mains. Et il sortit violeiiimeiit. Je fus iiKiins épouvanlée en apprenant la réunion de M. de Lauciy (^Ide M. de f ngaito que de rimprcssion que cette nouvelle devait fiire sur M. de Rochegune. Je le croyais incapable de laisser penser à Emma (|u'il regrellait peut-être de l'avoir épousée, mais je tremblai, qu il ne se trahit maigre lui... Celle journée, si heureusemeni commencée, s'aimonçail d'une manière fatale. Quelle triste lin elle devait avoir!

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