CHAPITRE LXXXVIl
L'abbé Dampierre.
M. de Rochegune avait été assez maître de lui pour ne rien laisser pénétrer des émotions (jiii l'agitaient. Nous étions réunis après dîner dans le petit salon d'été, .M. l'abbé Dampierre, madame de Richeville, Emma et moi. L'abbé Dampierre élait un vieillard à cheveux blancs, d'une physionomie imposante; sa voix pleine, sonore, donnait un accenl de gravité à ses moindres fiaroles. Je vois encore celte scène Au fond du salon, madame de Richeville, assise sur un divan, avait l'abbé auprès d'elle; j'étais séparée d'Emma par la table sur laquelle on servait le calé. M. de Roclitguiie venait de sortir pour répondre à quelques lettres; la malle-poste de Tours à Paris passait à neuf heures du soir, on pouvait ainsi répondre courrier par courrier aux Ictires reçues le matin. Stolk, le vieux valet de chambre de M. de Rochegune, entra et dii à Eiiuiia eu lui prêsenlanl une lettre sur un plateau : — C'esl une Ictirc que M. le maripiis a reçue ce malin avec les siennes, et qu'il avait oublié de remetlie à madame la marquise.— Une lettre pour moi? dit Emma en riant, c'est la première que je reçois ici... une Ictire de Paris encore ! dit-elle en regardant l'enveloppe. Elle élait sans doute avec celles que j'ai apportées ce matin à .M. de Rochegune, je n'y aurai pas fait atteuliou. — Voyons vite votre correspondance, chère enfuit, dit en souriant madame "de Hiclievillc. — Vous permettez, monsieur l'abbé? dit Emma. L'abbé Dampierre s'inclina. Emiea décacheta la lettre, parcourut les premières ligues et nous dit : — C'est une demande de secours.— Lisez-la tout b.iiit, mon enfant, dit madame de Richeville. Nous nous associerons ainsi à voire bonne œuvre. Emma lui ce qui suit :
« Madame,
(( C'est une infortunée qui vient à vous avec espoir et confiance, bien sûre qui; vous accueillerez la prière dune malheureuse femme viciiiue de sa faiblesse et de son cœur, et qui n'a d'excuse que dans la force de la passion coupable qui l'a égarée. »
Emma s'inleriompit et regarda madame de Richeville el l'abbé. — Peut-on trouver une plus pauvre excuse! dit celui-ci en haussant les épaules ; aulant se plaindre des ravages du feu lorsque l'on a soi-même allumé l'inceiidie. N'est-ce pas, madame la duchesse?— Sans doute, monsieur l'abbé, répondit madame de Richeville un peu embarrassée; car, malgré son expiation, elle était restée d'une susccplibilité trèsdouldureiise à l'égard de toul ce qui pouvail faire allusion à sa conduilc passée. Puis s'adiessant à £mma : — Continuez, mon enfant. Emma continua.
« Mes parents m'iuii mariée très-jeune à un homme qui m'a rendu la
vie bien malhoiirpiise. Ses di^faiiis et ses mniivais trailemenls ont seuls causé mon alfreiise iiiconduile, madame, je puis vous le jurer devant Dieu. » ,
— Oli! s'(.'cria l'al)bé avec indignation, qnel sacrdege ! invoquer le nom de Dicn ponr atle>ler sa lionle! — C'est vrai, moiisicHr l'ahl)!;, dit ingéiiinneiit Ennna. Coiiinient ose-t-on laire nn t( I aveu? Et puis c-t-ce que qnchpie clio^e au inonde peut excuser riiiconiliiit(^'.' dcinaiida-l-elle à inadaiiie de lliclieville. Il nie seinlile ipie si mon mari av.it des torts envers moi, an lien de l'imiler je làelieiais de le iJinener à foice de résignation et de tendresse... Et puis an moins qiiulciu'ini pourrait prier Dieu de lui pardonner ses l'aules, si les prières des cœurs pnrsMinl toujours écoutées. — Ml ! madame, dit l'abhé avec éiiiotiim en s'adressant
à madame de niclicville et lui monlraiit Ei a, voilà votre ouvrage,
voilà le huit de l'éducation ipie vous avez donnée. Madame de Iticlieville rougit et ne répondit rien, mais son regard me disait combien cet entrelien lui devenait pénible, .le le sentais aussi, mais je ne savais comment rompre la conversation. Emma continua la lecture de cette
lettre : , , •
K Mon mari m'a abandonnée <lepuis quatre ans, madame, et depuis ce temps je ne sais pas ce (pi'il est devenu; pomlaiil, madame, j'ose à peine tracer ces mots, tant ma conriision est grande... C'est pour une mallieiircnse [lelite créature qui vient de naître, et qui n'est pas sa lille, que j'ose réclamer vos bontés. »
— Ali! c'est intàme! s'écria l'abbé. Emma ne prononça pas nn mot, mais elle lit nn geste de mépris et de douloureux dégortt si probind en jetant la lellre à ses pieils, que son silence et l'expression de sa physionomie l'urent aussi sigiiilicalil's que les paroles les plus acerbes, .lainais, mon Dieu ! jamais je n'oublierai l'émotion déeliirante ipie madame de Itidieville ne put eachei-, sa rougeur, sa honte. Ses yeux reuconirereut les miens... elle me montra Enuua du regard, ,1c la compris La malheureuse mère se voyait flétrie par sa (ille, an nom des excellents principes qu'elle lui avait donnés. Madame de nicbevilie ne put s'empèi her de vouloir dire indireclemeiit quelques mots pour sa défense. — Mou enfant, re|)rit-elle tristemenl, il faut avoir un peu de pillé pour les coupables... peul-élie celte pauvre mère... si blâmable (pi'elie soit, est elle à plaindre'? — Madame, dit l'abbé Dampierre d'une voix ferme, je suis piètre... je suis vieux... vous me iKtrmeltez de vous parler avec sincéi-ilyv Sans doute, monsieur lahbé, je vous en prie, dit madame de Richeville en sentant augmenter sa coninsion.— Eh bien! mad.uue, il esta regretter que des personnes comme vous, comme ces dames, (pii peuvent s'appuyer de l'autorité de leurs vertus et d'une vie exemidaire pour condamner sévèrement le vice, lui soient an contraire iiuliilgeiites par une pitié mal entendue! Vraiment, madame, est-il juste d'accorder à des malheuis honteux, mérités, presque autant dinlérèt qu'à de nobles et touchantes infortunes'.'
— M. l'abbé a raison, dis-je, efhayée de la tournure que prenait la conversation. Ilamasse/. cette lettre, Emma; nous ferons demander des renseignements sur cette fenime : c'est peul-êtrc une ruse poin- abuser de vos bontés. Ne parlons plus de cela. — Je vais toujours terminer de lire sa lettre, lepril naivement l'inina. Mais, je l'avoue, ce que M. l'abbe vient de me dire me désintéresse complètement de cette femme, qui ObC blâmer la conduile de son ri, loi^qn'elle se dégrade autant et peutêtre plus encore que lui. — V(nis êtes bien sévère, Emma, dit la malheureuse duchesse, en tâchant de cacher nue larme qui lin vint aux yeux. Emma léiMindit, en lui souriant avec une douceur extrême : — Cela est vrai; mais vous m'avez élevée dans des idées si géiiéicusi^s, vous m'avcï donné de tels exemples, que je ne puis m'empèeber de ressentir une horreur insiirmonlable pour tout ce (pii est b.is on erimmel... Combien de fois ne m'avez-vous pas dit que la vertu était aux femmes ce que le courage était aux hommes!... Et, je l'avoue... je déteste les lâchetés. . , .
Emma continua de lire : « Quoique dans 1 niforluue, je n ai pas mérité mon sort: mon éducation, ma naissance semblaient me présager une autre destinée, .l'ose croire que ces dernières considér;itions vous intéresseront en ma faveur ; et puis enlin, madame, mon enlaut, nia pauvre petite lille, ne doit p;is être, ne peut pas être responsable de la l'aute de sa mère. Si je mérite le hlàm(^.. mon enfant mente I intérêt ; si l'on a le droit de in'acciiser d'incouduile, moi j'aurai le droit d accuser d'insensibiliié ceux qui n'auraient pas piiié de mon enlaut .. »
L'abbé Dampierre ne put contenir nn nouveau mouvement de généreuse colère, il s'écria : — !\t;dheureusenient, cette misérable répète la tout ce que disent ses pareilles: el, comme ses pareilles, tout ce qii elle invoque pour elle doit èlie invoqué contre elle. — Sou éduc;\lion surtout ne la rend-elle pas impardonnable'.' dit Emma en s';idicss;inl a madame de Ilicheville.iNe pent-mi pas appliijuerà cette l'emineces piiroies vraies, que vous m'avez bien souvent rèpélées, el iiue je liai jamais (iiibllées'.' Un disait jadis : « INoblesse oblige... » inaiiileiinil, ou doit dire la même chose de I éducation... Le,s fautes augmentent de gravilé en raison de l:i ciillnre de l'esprit, ajonliez-vons ciuimc. — Madame la duchesse avait cent lois raison !... s'écria l'abbé; mais ce n'est pas tout : voyez comme le vice se trahit toujours par un langige stnpide, by|iocrile el cruel! Parce qu'elle s'écrie, dans sa lettre : « M;i lille ne doit pas être responsable de la faute de sa mère... » cette femme se croit ahs(nile d un des plus grands crimes ipii alUigent riinmanite : celui de marquer à tout jamais du sceau de la réprobation univereelle... nue
s'écria madame de
pauvre eré.tlure innocente. — Ah! c'est alTrenx ! Hicheville en me regaid;inl avec désespoir.
L'abbe llainpierre, croyant celte exclamation arrachée à la duchesse par rapprohalion qu'elle prélait à son discoins, reprit avec chaleur :
— El je IK! dis pas assez! non, madame... c.ir j'envelo| pe ihiiis le même analheme, et la mère qui tue sou entant, et celle qui le dévoue à une vie de boule el de douleur. — Ah ! monsieur!... s'écria madame de Hicheville. — Oui, madame... une reinnie eriminelle est encore une mauvaise mère ! Ne sait-elle pas que, ()ar nue leriible nécessiié morale et soeiale, sou enfant est respoiis.ihle du crime malernel ! Ne sait-elle pas ipi il est mis hors la loi eounuune! qu il n'a ni nom ni famille I que ses lèvres ne pronoiieerout jam;iis ce mot béni : « Ma mère! » ou bien que s'il coiiu:u"t le crime secret de sa naissanee... c'est pour être forcé de mépriser malgré lui ceux (pie Dieu veut qu'il respecte et qu'il chérisse!
— Oh! oui, s'écria Emma, c'est épouvaiilahle.. Une nieie qui expose son eiifaiit à la mépriser un jour... ne lui l;iil-elle pas iiiaiulire la naissance qu'elle lui a donnée par un crime'?... Etre obligée de niépri-er sa mère!... mépriser sa mère! mon Dieu !!!... mais, eu elîet, la mort est mille fois préléiable. — Oh! Emma! m'écriai-je.
Elle me regarda ;ivee étonneineut. — IJiie voulez-vous, mon amie?. . me dit-elle. Madame de Rirheville, qui avait élé sur le point de se trahir, parvint ,à suruiouler son émotion ; mais elle était pâle. — Eu vérité, ma chère enfaiii, dis-je à Emma, vous mettez une chaleur dans cetle discussion... Et puis, ces idées sont péuibbs. Tenez, parlons d'aiilre chose. Je trouve comme vous que la manière dont on implore v.iire pilié dans cetle lettre ne doit iinère vous intéresser ; la soirée est magiiiliqiie, je me sens un peu de migraine, ail ms faire un tour de promenade dans le parc. Emma, par une élr;mge fatalilé, s'opiniàlra à vouloir liuir de liri' celte lellre. Jecr;iiguis que mon insistance à vouloir l'en empêcher ne lui parût sin;jiilier'e; d'ailleurs, rassurée par im regard de madame de Hicheville, qui s'était tout à fait remise, je la laissai continuer.
— Il n'y a plus que quelques lignes, m'avail-clle dit, ce sera bientôt terminé.
Elle reprit donc ainsi qu'il suit : « Pins que personne, madame, vous devez d'ailleurs compatir à mou infortune... nu plutôt à celle de mon enfant. » — l'onnpioi donc moi... plus ipie toute antre, dois-je m'intéresser à celle malheureuse'? nous demanda Emma en nmis r<'^ard uit d'un air étonné. — Laissez cela... Je vous dis, mon enfant, que cette femme est folle, m'éei iai-je. Poussée par un inexprimable pressentiment, je me levai jioiir prendre celle lettre des mains d'Knmia. Il était trop lard : elle avait continué de lire. Ses yeux, toujours attachés sur cette lettre fatale, s'agrandirent d'une manière effrayante. Ses lèvres s agitèrent conviil-ivemeut; elle devint pâle cmnine une morle : puis, p;ir un monvemeut plus rapide ipie la pensée, elle se jeta aux pieds de mad.ima de Hieheville, en s'ècriant d'une voix déchirante : — Si vous êtes ma mère... oh! pardon... pardon... ne me maudissez pas!...
Peindre celte scène est impossible. La duchesse, Umdroyée par ces mots, resta innetle, immobile. L'abbé Dampierre se leva brusipienient, et joignit les mains avec une expressi(m douloureuse. Emma, sanglotant, Vacliail sa tête sur les geno.ix de sa mère.
Après quelques minutes d'un piofond silence, madame de Richeville, écartant doucement sa lille, la prit par la main, la lit se mettre debout, comme elle se mit elle-même, el dit à l'abbé Dampierre, avec un mé-. laugi' admirable de résignation et de dignité : — M(m père, j'ai mérilé les Vi'proches ipie vous adressez aux mères criminelles. . Emma est ma lille... Je tache, depuis longues années, d'expier ma faute... Le Seigneur a voulu, aujourd'hui, m'iulliger une punilio.i terrible... que sa volonté soit f.iile!... je ne désespi'ie pas de sa miséricorde iulinie...
L'abbé Dampierre répondit d'une voix profondément émue : — La vériié est nue pour tous, madame la duchesse ; le devoir d'un miiiislre du Seigneur est de la faire enleiidie à tous... ici-bas; mais Dieu seul condunne on pardonue... Vous l'avez dit, madame... sa miséricorde est inlinie... an jour du iiigemeiil, l'expiation nous est comptée.
Puis, salu;int respeclucusemenl, il sortit
1 e reste de cetle lettre inlêrnale cmilenait ces mots : « Pins que personne, madame, vous devez d'ailleurs compatir à mou iiiforliiue, ou plutôt à celle de mon enfant ; car vous êles la fille ualm elle de madame de Riehcville , je vous en donnerai des preuves si vous vcue/. à mon aide. Veuillez envoyer le secours que vous pourrez m'
r un mandat, sur la posie, à Paris, poste restante.
par I
iceorder, madame Jcnuy l'ierroii, mère de m;ulemoisille Albin, 'qui vous a élevée et qui sait le secret de voire iwiissanee. »
Celle lettre élail-elle réellement écrite par celte femme? Etail-ce une nouvelle el horrible maehiualiou de M. Lugarto '? C'est ce qu alors ni moi ni mailame de nicbevilie iimis ne pûmes di'inèler. Lorsque la rfillexiou me vint, je iiii' dis qu'après l'exclamation d'Emma j'aurais drt pent-êlre empêcher mad.mie de Riclieville^de laire son irréparable aven, eu allirmant ipie celle lettre mentait: mais le soupi^^on aurait toujours élé éveillé dans l'esprit d'Ianma, et pour elle ce doute aurait été probablement aussi cruel que la certitude.
Plus j'approche du déiioilmenl de ces tristes mémoires, plus les événements s'assombrissent. Je sens quelipielbis le courage me manquer. Ce (pii me reste à raconter est encore si réeeni, que je n'ai p;\s la birce de m'y appesantir comme sur des faits depuis longtemps passés. Je ii ai jamais reculé devant l'analyse de mes douleurs; j'y cherchais, j'y trou-
vais un cpriaiii cliarme amer. Pour moi, liieti souvent méconnue, pour moi, qui ne m'étais jamais plainte, ce récit était comme une explosion de larmes et de sanglots trop longienips comprimés. Mais lorsqu'il s'agit de peindre les angoisses déchirantes de ceux que j'ai tant aimés, mon ctrur se serre atrocement, je sens ma plume presciue s'arrêter
Le lendemain de celle scène fatale, Emma me dit ces mots, qui résuniaient la douloureuse position dans laquelle elle devait se iroiiver désormais à l'égard de madame de Riclieville : — Je ne me pardonnerai jamais d'avoir parlé de ma mère connnc j'en ai parlé devant elle. En m'enticienant des craintes que lui inspirait la découverte du secret de la naissance d'Emma, madame de lliclieville m'avait toujours dit : — La vie me serait horrible du moment où j'aurais à rougii' devant Emma. Maintenant que l'on songe aux tortures de celte mallitnireuse mère depuis qu'un l'unesle hasard avait amené cette conversation dans la'|uelle sa faute avail été si énergiquement llétrie devant sa lille et par sa fille elle-même. Maintenant, que l'on songe aux remords d'Emma qui se reprochait sans cesse d'avoir accusé sa mère, à la lulte qui s'éleva entre sou attachement pour madame de Richeville et l'inexorable sévérité des principes que celle-ci avait elle-même développés dans sa tille ! Sans douie la tendresse d'Emma pour sa mère l'eiJt einporié un jour, mais la pauvre enfant ne devait jamais se consoler des dures paroles qu'elle avail prononcées.
Hélas! je recevais les confidences de ces deux âmes mortellement atteintes. Quelquefois Emma me disait : — La boulé de ma mère me navre, son insistance môme à m'assurer qu'elle n'a conservé antuii souvenir de ce fatal entielien me prouve (pi'elle y pense sans cesse. Cela doit êlrc. .l'ai fait à son cœur une blessure incurable.
Madame de Richeville me disait à son tour; — Enniia (;iil loul au monde pour me convaincre qu'elle ne me méprise pas; mais sou caractère est iriqi élevé, l'inlluence de l'éducalion est trop inellaçable pour que, malgré sa tendresse, malgré son aveugle alléciion pour moi, elle ne so rappelle pas quelquefois le jugement inexorable, mais juste, qu'elle a porté sur ma conduite ; pour qu'elle oublie avec quelle indignalion l'abbé Dainpierre n'a que trop justement, hélas ! flétri mes jialeilles... Tous mes raisonnements étaient impuissants à rassurer ces deux infortunées, dune susceptibililé d'autant plus vive que leur délicatesse élait extrême.
Quelle contrainte , quelle défiance , quelle tristesse, quelle froideur involontaire de telles arrière-pensées ne devaient-elles pas jeter dans leurs relations jusque-là si douces et si tendres ! Que de lois les regrets poignants et silencieux de l'une ou de l'autre de ces deux victimes d'une atroce méchanceté furent mutuellement inlerprétés comme de tacites reproches ! Hélas ! lorsque les physionomies ont contracté une expression désolée, comment distinguer la nature des angoisses qu'elle trahit? Dans ces circonslances si difficiles, si pénibles, je pus apprécier la force du caractère de M. de liochegune, la bonté de son cœur : il trouva d'inépuisables ressoiMces dans sa haute raison et dans son esprit pour calmer, pour adoucir, pour tromper ces ombrageuses méfiances.
Il redoubla de tendresse, de soins pour Emma dès qu'il la vit sous l'inlluence de ces funestes préoccupations. A force d'élo(pience, de persévérance, il parvint à lui rendre la réaction de ce coup moins douloureuse, en ne cessant de répéter, de commenter ce qu'il avail dit à madame de Richeville et à Emma le soir même de celle fatale découverte. — La preuve, madame, que l'expiation de certaines fautes, si grandes qu'elles soient, peut être complète, c'est que mol, dont personne ne conteste les principes, c'est que moi qui ai autant que personne la religion de l'honneur, c'est que moi qui pousse jusqu'au scrupule l'observance de tous les devoirs, j'ai demandé avec empressement, j'ai reçu avec bonheur la main d'Eunna, que je savais votre fille. Au point de •vue de sou bonhem- et du vôtre, au point de vue du monde, vous n'a- \n donc maintenant pas plus de raison de regretter sa naissance qu'elle n'en aurait de vous la reprocher. Quant au reste, l'inllexible abbé Dampierre vous l'a dit lui-même : La miséricorde de Dieu est infinie, et au jour du jugement il lient compte des expiations.
L'automne approchait; Il était pluvieux, très-froid. Ma santé n'était pas rélablie: j'avais eu même une légère rechute. Je répugnais à quitter mes amis dans ce moment, malgré les avis pressants, presque iuqjérieux du docteur Gérard, qui s'intéressait véritablement à moi. Voyant ses conseils rester toujours inutiles, il écrivit à madame de Richeville que ma santé ne se remettrait jamais, que ma poitrine même pourrait être gravement attaquée, si je m'opiniàtrais à ne pas vouloir aller passer l'auiomme et l'hiver dans le Midi. Il fallut me rendre aux instances de mes amis et partir. Emma et son mari devaient s'établir pendant quelques mois à Rochegune; madame de Richeville voulait retourner à Paris. Malgré elle, malgré tous les raisonnements de M. de Rochegune, malgré toutes les assui ances d'Emma, celte malheureuse mère soulfrait toujours en présence de sa fille... de même qu'Emma ne pouvait vaincre sa sourde terreur d'avoir à jamais ulcéré le cœur de sa mère...
Lorsqu'elle me quitta, la duchesse me dit : — Je le savais bien, Mathilde... la justice du ciel ne pouvait pas être salisiaite... il fallait (lu'elle m'alteignîi par une terrible punition.... Eu pouvait-il eue une |>lus effrayante, plus providentielle !... l'eut-on imaginer une position plus poipnanle que celle d'une mère qui se voit inexorablement accuser et juger devant sa fille., par la voix d'un prêtre vénérable; d'uiie mère... qui
entend son enfaiii répéter les mêmes justes analhèmes ! Pourvu que la vengeance du ciel soil apaisée par ce que je souffrirai jusqu'à la fin de ma vie ! et qu'elle ne me réserve pas un dernier coup... plus affreux que tous les autres! Hélas! je la compris, ses sinistres pressentiments ne la lrom|iaienl pas. Mes amis me quillèrenl. J'embrassai Emma une dernière fois. . hélas! pour la dernière fois... Je ne devais la revoir... jamais... jamais
Je partis pour Hyèresavec Bloudeau et un valet de chambre. Je m'élablis dans ce village au ■commencement d'octobre. A peu près à celle épo(iue, je reçus celle lettre de M. de Lancry : elle était timbrée de Cadix. « On vous dil toujours souffrante ; rétablissez-vous donc pronq)tement. Je viendrai vous chercher lorsque vous serez en état de voyager. Vous ne savez pas la surprise que je vous ménage. Votre maladie a changé subitement mes proji'ls il y a un an, mais vous ne perdrez lien pour attendre. Je pieuds ualureliement tant d'intérêt à ce qui vous concerne, que je suis au courant de tout ce que vous faites: je sais que vous êles à Hyères, ou que vous y serez bientôt. Il se peut (|ue je vienne vous y l'cjoindre. Mon compagnon de voyage me charge de mille souvenirs pour vous, et de vous demander si l'on n'a pas reçu à Maraii, chez madame de Richeville (pour ne pas dire chez vous, car je sais maintenant que la duchesse n'est que votre prêle-nom)... si, le 12 aoiU, l'on n'a pas reçu à Marau mie lettre de Paris; le 12 août, fête de la Sainte- Claire, bienheureuse patronne de la belle duchesse repentie. Dans celle leltre, adressée à la marquise de Rochegune, une pauvre femme demandait un secours pour son enfant naturel Mon compagnon de voyage, qui est partout à la fois et (jui connaît la pauvre fennne, lui avait conseillé d'écrire ce jour-là, pensant qu'on fêlerait toujours un peu la Sainte- Claire, et que celte demande de secours arrivant dans cette occurrence, el peut-êlie au iiiilieii d'une très-bonne et trcs-iiombreuse compagnie, n'en serait que mieux accueillie et ferait beaucoup plus d'elièt à cause de la révélation qui la terminait ; c'était une chance de plus.
« Mon compagnon demande encore si le curé de Maran n'assistait pas à la lecli:rede la lellre, qui, par négligence, n'aurait été remise qu'après dîner à la pelite maicpiise de Rochegune? On vous lait ces questions, auxquelles on pourrait répondre aussi bien que vous, pour vous prouver qu'on est parfaitement instruit, et qu'on a autant de suite dans les idées que d'opiniâtreté dans l'exécution de certains projets. Nous menons ici une vie de Sardauapale. Vous seule... vous nous m.inquez beaucoup aussi je soupire ardennnenl après le jour où je vous reverrai belle, fraîche et bien portante. En attendant cet heureux moment, je làclie d'étourdir mes regrets. » Ce que j'avais soupçonné élait vrai. La découverte de la naissance d'Emma, celle prétendue demande de secours, élait une nouvelle perfidie de M. Lugarto. Il n'y avait pas à en <loiiter, pour être aussi bien instruit qu'il l'était, cet homme avait une créature à lui, soit chez moi, soil chez madame de Richeville, soit chez M. de Rochegune. Je passai l'hiver seule et bien Irislemeiit... recevant de lenips à autre (pielques lettres de madame de Richeville ou de M. de Itocliegime. Ce dernier ne me cachait pas que la réaction du coup imprévu qui avait frappé Enuna durait encore, qu'elle était souffrante, mais qu'à force de soins il espérait la rétablir complètement.