‹ MathildeChapitre 70 sur 207 · CHAPITRE LXXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXVIII

Le coffret.

Le printemps de 1838 arriva. J'étais restée environ six semaines sans recevoir de nouvelles de mi^s amis. Je commençais à m'impiiéler sélieusement, lorsque M. de Rochegune m'écrivit ces mots : « Emma est morte... Je suis son meurlrier. Voici ses dernièies paroles... « — Vous « aimiez Malhilde; vous m'avez épousée par pillé... Pardonnez-moi... le « bonheur que je vous ai dû... » Ce ne sont pas des regrels... qu'elle me laisse pour toute ma vie... ce sont des remords, d'alfreux remords. Oui... je suis son meurlrier... oui, je n'aurai pas eu pour elle toute la tendresse qu'elle méi liait : j'aurai, malgré moi, laissé pénétrer mes pensées. Un jour elle aura deviné l'amom' que j'avais eu pour vous ! la pauvre enfant aura cru que mon mariage avec elle ne me rendait p.is heureux. Cette fatale erreur l'aura tuée... il n'y a pas à en douter. Le chagrin que lui avait causé la révélation de sa naissance était presque apaisé: je la voyais renaître, lorsqu'une rechute alfieuse s'est déclarée. En un mois cet auge a été cmporlé I! J'ai la tête perdue... Je suis fou de désespoir... »

On comprend ma poignante, mou horrible douleur en apprenant celte nouvelle. Je ne pouvais m'expliquer comment Emma avait pu savoir l'amour de M. de Rochegune pour moi, comment elle avail pu supposer qu'il l'avait épousée jiar pillé, comment enfin lui... lui s'accusait de sa nioil. Ce mystère dcv.ùt m'êlre dévoilé un jour. Je quillai Hyères. En arrivant à Paris, je courus chez madame de Richeville. Je m'allcndais à la trouver éploréc, géiiiissanle ■. elle était ferme, résignée, pieu-enient résignée. Elle acceptait cette perte affreuse comme une punilioii un'i'itée. \'A\e me dil avec un sang-froid plus effrayant que les convulsions de la douleur : — Dieu est jusle : il mo frappe dans mon enfant, la preuve

vivante (le mon crime. Madame de Hiclievilie était d'une pâleur de marbre, l'ar un de ces pliénoinrncs si peu rares dans les grandes douleins, ses ciieveux étaient devenus s;ris en un mois. Elle (il ses dei nieies dispositions pour se retirei' au Sacié-CdMir 1 1 y vivre dans la pénitence jusqu'à la lin de ses jours, bille ne voulait voir absolument (|ue moi et la

f)rincesse d'Uéricourt. M. de ltocliet;nne était parti peu de temps après a mort d'iimma ; on ne savait pas on il était allé. Madame de liiclieville continuait d'attribuer la perte de sa lille à l'cl'frojable secousse que lui avait fait éprouver la découverte du secret de sa naissance. Depuis cette époque, elle avait changé beaucoup, me dit-elle. Sa santé, fortement ébranlée, s'était pourtant améliorée malgré un état de langueur, lorsque, environ un mois avant sa mort, elle avait été tout à coup saisie de convulsions violentes et d'un redoublement de tristesse qu'on ne savait à quelle cause attribuer. Depuis ce moment, sa vie n'avait plus été qu'une sorte de lente agonie, et elle s'était éteinte.

Pendant ce triste récit, madame de Ilichevillo ne me dit pas un mot qui pût me faire soupçonner qu'Emma eût été instruite de l'amoin de son mari pour moi ou qu'elle eût été persuadée qu'il ne l'avait épousée que par |)itié. Environ un mois après ce funeste événement, niadame de lliclieville se retira au Sacié-Cœur, après avoir employé en fondations charitables ce qu'il lui restait de fortune, à l'exccplion d'une modi(|ne pension viagère qu'elle payait aux dames du couvent. Grâce à l'air du Midi, j'étais presque com|)lélement rétablie; je ne voulais pas d ailleurs quitter l'aris et laisser madame de liicheville absolument seule pendant les premiers temps de l'austère retraite à laquelle elle s'était vouée. Elle fut heureuse de la résolution que je pris de rester encore quelque temps auprès d'elle, l'our m'évitcr l'embarras d'un établissement nouveau, elle me proposa d'habiter sa maison, dont elle avait encore, je crois, la jouissance pendant une année. Je dirai ponniuoi j'entre dans ce détail. J'acceptai cette offre. Ses gens d'alfaires ne lui avaient pas suffi pour régler ses derniers arrangements de fortune; son neveu, M. Gaston deSenneville, avait avec elle quelques intérêts connnuns dans une succession vacante; il lui ofirit très-obligeamment ses services pour certaines transactions, il devait la représenter dans plusieurs conseils de famille. Madame de Richeville, incapable de s'occuper d'affaires, accepta ; ne voulant voir ni recevoir personne autre que moi et M. et madame d'Uéricourt, elle me pria instamment d'être son intermédiaire lorsque M. de Senneville aurait quelques renseignements à prendre ou quelques signatures à donner.

Je reçus ainsi M. de Senneville quelquefois le matin. 11 conservait toujours le dépôt que je lui avais confié. Deux ou trois fois j'envoyai Blondeau chez lui pour ajouter quelques lettres à celles que renfermait la cassette dont je lui domiais chaque fois la clef ; plus que jamais je redoutais les perfidies de M. Lugarto. Vers le mois» de décembre, M. de Rocliegune m'écrivit qu'aprèsavoir longtemps voyagé à l'aventure, pour s'étourdir, il était revenu à Paris, mais il ne se sentait pas même le courage de voir ni moi ni madame de Richeville ; il avait loué une maison isolée au Marais sous un nom supposé, alin d'être absolument ignoré, et me donnait son adresse dans le cas où madame de Richeville on moi nous aurions absolument besoin de lui. Je respectai sa solitude et sa douleur. Je n'osai pas même lui répondre. J'appris par madame de Richeville qu'il avait obtenu la permission spéciale d'entrer la nuit au cimetière du Père-Lachaise, oii étaient déposés les restes d iimma dans le caveau mortuaire de la famille de Rocbegnne. J'envoyai quelquefois Blondeau s'informer de la santé de M. de Rochegune auprès de Stolk, son hounne de confiance. Son désespoir était toujours aus^i profond ; une seule fois il était sorti dans le jour pour acconq)lir un engagement pris autrefois avec les officiers qui avaient, comme lui, combattu pour l'imlépendance de la Grèce, à la tête des troupes qu'ils avaient équipées. Il s'était, selon leurs conventions, rendu en uniforme à celte réunion solennelle ; là, il avait dit qu'il arrivait de sa terre et qu'il allait y retourner à l'instant.

L'un des derniers jours de l'année, j'allai voir madame de Richeville : elle était plus triste que d'habitude. — Je suis la cause involontaire d'une ignoble calomnie, me dit-elle. Mon neveu Gaston est un misérable que je ne reverrai de ma vie. Hier, la princesse d'Uéricourt est vernie me voir ; elle a appris par hasard que M. de Senneville iiuerprélait d'une manière odieuse les relations que vous aviez bien voulu avoir quelquefois avec lui pour mes affaires ; il prétend que la vie retirée que vous menez lui est depuis longtemps consacrée tout entière, qu il a été vous rejoindre dans le Midi. Il ose affirmer que madame Blondeau lui porte vos lettres et reçoit les siennes ; il prétend (|u'il l'a montrée à plusieurs de ses amis, qui l'ont vue maintes fois venir chez lui de votre part, et (lue c'est à cause de vous qu'il hésite a accepter un très-riche mariage qu'un de ses amis lui propose. Je n'eus pas besoin d'aflirmer à madame de Richeville que je n'avais pas entendu parler de M. de Senneville pendant mon séjour àUyères;je lui expliquai une partie des raisons qui m'avaient autrefois obligée à confier un dépôt important à l'obligeance de M. de Senneville, et comment Blondeau avait quehpiefois dû aller chez lui. Comme moi, plus que moi encore, la duchesse s'indigna de cet ignoble abus de confiance.

Mon parti fut bientôt pris. J'envoyai le lendemain matin Blondeau chez M. de Senneville avec l'ordre de me rapporter le colîret. Si .M. de Senneville était absent, elle devait prier son valet de cliaiid)re de lui remettre ce dépôt. Cet homme, qui la connaissait, ne fit aucune diflicidté, et le lui rendit. Je montai en voiture avec Blondeau pour porter moi-

même cette cassette chez M. de Bochcgune, réiléchissant malheureusement trop tard que je n'avais plus à ci aindie <iue le hasard lui découvrît le contenu de ces lettres. En route je pensai ([ue, M. de Rochegune voulant garder le secret de sa demeure, il serait plus prudent d'y aller eu li.icre, de peur d'indiscrétion de mes gens, i|ui pourraient recunnaitrc Slolk. Je pris un fiacre, et je renvoyai ma voiture. Nous arrivâmes au Marais. Je me faisais un triste plaisir de voir au moins la maison qu'habit.iit M. de Rochegune. Nous laissâmes le fiacre près de la rue Saint- Louis, et je descendis avec Blondeau, qui alla remettre le colfrel à Slolk. Pendant qu'elle s'acquittait de cette commission, j'examinais avec angoisse les dehors de cette demeure ; son aspect désert, désolé, me navra, je fus épouvantée en songeant aux heures de désespoir qui devaient si lentement s'écouler |iour lui dans celte demeure abandonnée. Blondeau remit le coRrel à Stolk, me donna des nouvelles de M. de Rucliei;une, et n(jns revînmes chez moi. J'allai faire mes adieux à madame de Richeville. Malgré le chagrin que lui causait notre séparation, elle m'avait engagée et j'étais décidée à partir le soir même pour .Mai an alin de faire cesser, par mon absence, les bruits odieux que la misérable fatuité de M. de Senneville avait fait naitre

(juelques jours après nmn arrivée, madame de Richeville m'apprit un événement dont les suites auraient pu être bien douloureuses pour n)oi.

Voici le passage de celle lettre : « Mon neveu Gaston a été en si

grand danger, que, malgré mon indignation, je n'ai pu refuser d'aller le voir, car il avait, me disait il, un aveu important à me faire. Je le trouvai très-gravement blessé d un coup d'épée ipi'il a reçu de M. de Rochegune, et dont il se ressentira peut-être toute sa vie. Il m'a avoué franchement, d'ailleurs, que, cédant à un odieux sentiment d'orgueil et de vanité, il avait indignement abusé de vos relations confidentielles pour vous compromettre, et que son séjour dans le Midi était une lable comme le reste. Il me suppliait, dans le cas où sa blessure serait mortelle, de vous demander grâce pour lui et de vous dire qu'il avait reconnu la lâcheté de ses mensonges; il a enfin lâché de faire valoir, connne un litre à votre indulgence, sa discrétion profonde au sujet de M. de Rochegune. Voici à peu près comment il m'a raconté cette scène, qui aurait pu avoir, hélas ! des suites plus funestes encore :

« J'appris, me dit Gaston, en rentrant chez moi, que mon valet de chambre avait remis à madame Blondeau le dépôt que sa maîtresse m'avait confié. Je fus étonné, presque blessé de cette manière d'agir ; je courus chez madame de Lancry; elle étail sortie. Je revenais chez moi, lorsque je la vis par hasard descendre de sa voiture avec madame Blondeau et prendre un fiacre. Cette apparence de mystère piqua ma curiosilé; j'allais la suivre, lorsque je rencontre M. de Raudricourt, un de mes amis, arrivé récemment des Ktats-Unis, où il étail resté forl longtemps. Comme beaucoup de personnes, il avait ajouté foi à mes calomnies sur madame de Lancry. Je lui déguisai une partie de la vérité, et il m'acconq)agna pour m'aider à retrouver les traces de madame de Lancry, que j avais perdues. Plusieurs circonstances bizirres, qu'il est inutile (le vous raconter, me donnèrenl la certitude que le cofiret avaii été déposé rue Saint-Louis au Marais, chez un certain colonel Uliik. Je vous l'avoue, aigri par la conscience de ma mauvaise action, vaguement jaloux de l'inconnu auquel madame de Lancry accordait la confiance qu'elle me retirait, craignant enfin de passer pour un homme faible aux yeux de M. de Raudricourt, qui me croyait des droits sur madame de Lancry, je me.décidai à exiger du colonel Ulrik la restitution du coffret. J'obtins à grand peine une entrevue avec lui; j'y vins accompagné de M. de Bandricourt.

« Jugez de ma surprise en reconnaissant M. de Rochegune dans le colonel Ulrik. Mon aminé l'avait jamais vu. J'agis alors, je crois, en gentilhomme. M. de Rochegune savait parfaitement qui j'étais; il ne parut pas vouloir me reconnaître. Mon premier élumiement dissipé, j'agis de même à son égard. 11 se donnait pour le colonel Ulrik, je cius de bon goût de l'accepter pour le colonel Ulrik. M. de Rochegune refusa de rendre les lettres. L'entretien finit par un rendez-vous à Vinccnncs. Voulant, autant que possible, ménager le mystère dont s'entourait M. de Rochegune, j'eus raitcntion de prendre pour mon second témoin le général-major llartman, tout récemment arrivé de Vienne. .M. de Rocliegune avait envoyé chercher deux soldats à une caserne pour hii servir de témoins. .Vinsi, avant, pendant et après le duel, il resta doue aux yeux de tous le colonel Ulrik, et son secret fut respecté. » « Voici ce que m'a raconté mon neveu, ma chère .Mathilde, en me suppliant d'intercéder pour lui aiquès de vous et de finre valoir sa profonde discrciion. Sons ce rapport, je suis obligée de convenir que mou neveu Gaston a agi en galant homme : rien de plus, rien de moins. Mais ceci n'atiéinie en rien lindigniié de sa conduile envers vous, et de ma vie je ne le reverrai. Je vous donne ces détails pour vous rassurer, dans le cas où par hasard vous entendriez parler de ce duel. »

Je viens de relire cette longue histoire depuis mon mariage jusqn'aujoiird liiii 10 avril 1839. .le suis maintenant indécise : cnverrai-je ces paL'es si tristes à celui pour qui je les ai écrites? L'heure de ma réhabilitation auprès de lui est-elle enfin venue'.' Est-il temps de lui avouer combien je l'aimais... combien je l'aime encore'' Cet aveu n'est-il pas une faute'.' Une faute.' Non. (Qu'importe qu'il sache (|ue je l'aime... que je n'ai jamais aimé que lui.'... Je suis sûre maintenant de n'être jamais indigne ni de moi, ni de lui... Et puis, je uu sais eu que l'uveaii' lUC ré-

serve. Avant-hier j'ai reçu quelques' lignes de M. de Lancry; il m'annonce son procliain retour... Il peut me Ibrcer à le suivre... à quitter pour jamais la France... que sais-je! J':ii consulté plusieurs avocats-, il ne me reste aucun moyen de me soustraire au pouvoir de M. de Lancry, s'il veut l'employer. Si je suis réduite à cette extrémité, au moins l'homme que j'aime, que j'estime le plus au monde, connaîtra mes secrètes pensées. Il saura que je n'ai jamais démérité de lui... Il saura que je me suis vaillauunent sacrifiée au bonheur di; ceux que j'aimais... Ouel que soit le sort qui m'attende, au moins je serai sincèrement jugée par mes amis Sans les sinistres pressentiments que me cause la menace de l'arrivée de M. de Lancry, je me trouverais presque heureuse d'avoir eu la lorce d'achever ces pages.

Ce long coup d'ueil sur le passé m'a calmée, m'a donné, sinon de l'orgueil, du moins de la confiance dans mon caractère et dans mon

énergie. Je me suis rendu compte de mes luttes, de mes souffrances ; je ne me suis pas dissimulé ce que j'ai fait de mal, je ne me suis pas exagéré ce que j'ai fait de hien. Cette analyse sévère, ce jugement impartial de ma vie, ont réveillé en moi de hien navrants souvenirs, ntaisils m'ont laissé une conscience d'une sérénité profonde. Ce sera ma seule consolation, ce sera mon unique lefuge si de nouveaux malheurs viennent m'accabler. Telle a été ma vie jusqu'ici. (>n voit que les détestables prévisions de mademoiselle de Maran ne l'ont jamais trompée. Elle avait chargé Ursule et M. de Lancry de poursuivre son œuvre de vengeance... tous mes malheurs ont gravité autour de ces deux êtres. En accordant ma main à M. de Rochegune (|ui la demandait, en suivant en cela les avis de M. de Hortagiie... miidrmoiselle de Maran assurait le bonheur de ma vie... Ce mariage lut écarté... et ma tante me rendit complice involontaire de ta haine en m'ameiiant a cpouserM.de Lancry.

FIN DES MÉMOIRES d'uNE JEUNE FEMME.

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