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CHAPITRE XIV

Lu justification.

En voyant M. de Lancry, je ne pus m'empêcher de rougir encore d'indignation en soiigeant aux calomnies dont je le croyais la victime. — Je vous fais descendre, Mathilde, parce que voilà Contran qui m'obsède de questions à propos de la corbeille. Il me demande quel est votre goût, quelles sont les parures que vous désirez. Il vaut beaucoup mieux que vous lui disiez cela que moi... Airaiigez-vous ensemble... faites ce beau ti'avail. Voilà de quoi écrir-e.

Et elle me montra son bureau, car nous étions dans sa bibliothèque. Scrvien entra au même instant, et dit à sa maîtresse : — Mademoiselle, M. Bisson est dans le salon. — Et vous le laissiz seul ! il va tout briser! s'écria mademoiselle de Maran en sor tairt précipitarrrrrrenl pour s'opposer aux nouveaux méfaits du savant, qiri, après quelque temps d'ewl,

clait rentré en g àce auprès d'elle. Je tue trouvai seule avec (iontian. Uésilaut il lui racuiiler lu visile de luadaiiic de Richcville, je gardais le silence.

Gonlran me dit : — Je suis irès-conleiit du départ de mademoiselle de iMaran, car j'ai à vons parler liien sérieusement. — De la corbeille ? lui dis-je en souriant. — Non, repril-il d'un air grave, pres<|ue triste, qui rae serra le cœur. Hier, je vous ai parlé de l'avenir, de mes |)rojets, de mes scnlinieuls... Vous m'avez cru, vous avez bien voulu me confier le soin de votre bonheur, vous m'avez généreusement donné votre parole. Hier, tout au ravissement que me causait ce succès inespéré, je n'avais pas songé à vous parler du passé... et toujours le passé... est une bonne ou mauvaise garantie pour l'avenir. Tout à l'heure, un scrupule m'est venu. Vous êtes orplieline ; votre tiinte est amie intime de mon oncle, M. de Versac; elle est remplie des préveniicms les plus favorables à mon égard. Si j'avais quelques défauts, quelques vices, ce n'est pas elle, ce n'est pas H. de Versac qui vous en averliraii'ot, n'estce pas? Vous vous êtes montrée envers moi si loyale, si conliante... que la noblesse de votre conduite m'impose des devoirs... Vous êtes seule... vons êtes entourée de persoinies qui m'aiment, qui m'ont sans doute présenté à vos yeux sous le jour le plus avantageux possible. C'est donc à moi de vons éclairer avec franchise sur mes défauts, sur ce (|u'il peut y avoir eu de blâmable, de coupable même, dans ma vie passée. Je le ferai sans exagérer le mal, mais avec une sévère sincérité... Après cela, vous jugerez si je suis toujours digne de vous... Au moins, si le malheur veut que ces révélations me soient défavorables... si je perds le plus cher espoir de ma vie... j'aurai la consolation d'avoir agi en honnête homme.

A mesure que M. de Lancry parlait, je me sentais émue de surprise et d'attendrissement. Contran, par un hasard presque prodigieux, venait au-devant des pensées que l'entretien de madame de Iticbeville avait soulevées en moi.

L'instinct de son cœur le poussait à se justifier, comme s'il avait pu prévoir qu'on l'avait attaqué. Sa franchise me charmait ; j'attendais ses aveux avec plus de curiosité que d'inquiéiude. Je me sentais si complètement rassurée, que je lui dis en sonnant : — Je vous écoute ; mais, si c'est une confession, prenez garde, je ne puis pas tout entendre. — Je vous jure que rien n'est plus sérieux, reprit Contran. Maintenant que je jette un regard sur le passé, maintenant que je vous ai vue, maiiilenanl surtout que j'ai pu comparer mes impressions d'autrefois et mes impressions d'aujourd'hui, ma vie m'apparatl sous un tout autre jour ; oui, certaines pensées jusqu'ici confuses s'expliquent très-clairement à cette heure. Je comprends l'espèce de malaise, d'impatience chagrine qui venait toujours llétrir ou briser ces liaisons passagères qui me paraissaient d'abord si séduisantes...

Plus j'avançais dans la vie, plus je reconnaissais le néant, l'amertume de ces affections. Je cherchais le bonheur, le calme, le repos du cœur, je ne tromais qu'agilalions douloureuses. Les femmes qui m'avaient sacrifié leurs devoirs, après une longue lutte, éprouvaient des remords qui me faisaient souvent maudire mon bonheur... tandis que je me révoltais bientôt de l'assurance de celles qui ne rougissaient plus... Et pourtant, me disais-je, il y a d'autres félicités que telles-ci. Dans mou désespoir d'atteindre le but impérieux vers leijiiel tendaient toutes les facultés de mon àme, je brisais bientôt l'idole que j'avais encensée ; j'éprouvais une sorte de joie méchante à lui faire partager l'ainertunic diuit mon âme était abreuvée; je poussais ce sentiment jusqu'à la cruauté peut-être; faut-il m'accuser? je ne sais... Il faudrait peut-être plutôt accuser l'idéal que je rêvais. Oui... car c'était lui qui me rendait si injuste, si sévère, pour tout ce qui ne lui resseinbiail pas. Si vous interrogiez le monde sur moi. Matliilde, il vous dirait que, dans quelques ruptures, je me suis montré égoïste, dédaigiitu-i et dur... Cela est encore vrai... J'étais inrcontent de moi ; j'étais impahent d'échapper aux liens d'un faux bonheur; je cherchais une félicité qui me fuyait toujours... Les idées les plus simples sont celles qui ne nous viennent jamais à la pensée : j'étais bien loin de songer que ce but inconnu que je poursuivais avec une si ardente inquiétude était « l'amour dans le mariage. » On m'eût alors expli(pié ainsi ces aspirations (pii m'entraînaient à mon insu, que j'aurais souri d'un air de doute... Lorsque je vous ai vue, Matliilde, un bandeau est tombé de mes yeux ; oui, le présent m'a révélé le passé; lorsque je vous ai vue, enlin... ce ipie j'avais vaguement désiré m'a distinctement apparu ! En dédaignant tant de sentiments coupabli's, je rendais pour ainsi dire hommage au sentiment pur et sacré que iiioii cœur appelait de tous mes instincts, et que vous seule deviez me faire connaître...

Je restai stupéfaite d'admiration en entendant Gonlrnn m'expliquer ainsi le passé, l'ar une coincidence singulière, il se défendait à laide des mêmes sophisnies que j'avais opposés aux dénonciations de madame de Rieheville. Les raisonnements de Ciuitran devaient m'iuipressioniuT (u of()nd(''ment. (Jiielie femme aimant déjà avec passion ne croirait pas aveuglc'ineiit I luiuime qui lui dit : — Je vous aime, je vous aimerai d'autant plus que j'ai (lêdaigni\ que j'ai outragé davantage tout ce qui ii était pas vous'.' Dites, mon ami, est-il un paradoxe plus dangereux '.' N'est-ce pas avec une fatale adresse, ou plutôt avec une prof uide connaissante du cœur humain, faire une sorte de piédestal de toutes les trahisons dont on s'est rendu coupable, pour y placer la nouvelle divinité qu'on adore'? Le paradoxe enlin n'estil pas plus dangereux encore lorsque la

femme qu'on exalte ainsi a la conscience de ne ressembler en rien aux fenunes (|u'on lui a sacrifiées ? N'étais-je pas dans celle condition à l'égard de llonlran? Hélas! était-ce un si méchant orgueil ipie de croire mon dérouement, mon amour pour lui, supérieurs à tous les autres amours, à tous les dévouemenls qu'il avait rencontrés?

Contran me paraissait si complètement disculpé des accusations de madame de Richcville, que je ne crus pas devoir parler de mon entrevue avec la duchesse. Je pensai qu'elle pouvait d ailleurs être venue ^ moi guidée par un véritable intérêt, elle était l'amie de M. de Morlagne ; cette dernière raison seule eût suffi pour m'engager à garder le silence. Contran me regardait d'un air inquiet, ne sachant pas IcITet que ses paroles avaient produit sur moi. Je lui tendis la m liii en sooiiaiit : — Parlons maintenant de nos projets d'avenir. H secoua trislemciit la tête, et me dit : — (.lue vous êtes généreuse et bonne ! Mais je ne puis encore dire nous, en parlant de vous et de moi ; il me reste d'anires aveux à vous faire. — V.U bien! vite, avouez-moi tout. Voyons, de quoi s'agil-il? Vous avez été joueur, prodigue, votre fortune est obérée? Sonl-ee bien là les terribles aveux que vous avez à me fdre '' Pois, j'.ijoutai en souriant : N'oyez si je ne vous parle pas comme un grand parent iniluïgint? — De grâce, ne [ilaisaiilez pas, Malliilde, répiindil Contran. Eh bien ! oui, j'ai joué! j'ai joué pendant quelque temps avec fureur; oui!... là j'ai cherché des émotions que je ne trouvais plus ailleurs... Indigné de l'effronterie de certains amours, effrayé des remords dont j'étais cause... n'ayant rien qui m'attachât à la vie... n'ayant d'autre avenir que le lendemain, sentant mon cœur engourdi, rougissant de moi et des autres, désespérant de jamais rencontrer le bonheur que je rêvais, n'aimant rien, ne regrettant rien, je me jetai dans le gonlfre du hasard... Mais les ;igitations stériles du jeu, ses angoisses cl ses espérances sordides, me lassèrent bientôt... Jouant pour m'étourdir, et non pas pour gagner, je perdis beaucoup... et ma fortune s'en ressentit... elle était déjà obérée par d'assez grandes dépenses ipie j'avais été obligé de taire pour tenir dignement mon rang à l'ambassade où j'avais été attaché ; néanmoins je possède encore à celle heure...

— Ah ! pas un mot de plus! m'écriai-je d'un ton de reproche. Piuivez-vons parler ainsi ? Croyez-vous que je me sois un instant préoccupée de ce que vous pouviez ou non posséder ? Vous-même, avez-vous un instant [lensé que la donation que je voulais faire à ma cousine, et que son sacrilice rend maintenant inutile, réduisait ma fortune de moitié? — Mais enlin, Matliilde... — Parlons de la corbeille, dis-je en souriant, ou plutôt de choses plus graves; parlons de nos pmjeis d'avenir. Eu sortant de chez ma tante, où irons-nous.' Voyons, monsieur, avezvous seulement songé à me demander le quartier que je voudrais habiter ? à vous informer de mon goût pour 1 arrangement de notre demeure? — Matliilde, je voudrais vous voir plus sérieuse pour les affaires d'intérêt.

— Vons voulez me voir sérieuse! Eh bien ! lui dis-je avec l'expression de la toucli;inte gratitude que je ressentais, ch bien ! laissez-moi vous dire combien j'ai été sérieusement heureuse, en voyant hier, chez moi, cette corbeille de jasmins et d'héliotropes... Oh ! tenez, cela est plus sérieux, croyez-moi, que les afiàiies d'intérêt... il y a là plus que des cbil'fies... il y a là un sentiment, un présage, que dis-je, un présage? une certitude de bonheur pour l'avenir... Oui... le cœur se révèle dans les plus petites choses... et l'homme qui a montré tant de prévenances, tant de délicatesse dans une occasion, ne saurait jamais se démentir... Ces fleurs, qui ont été la première marque de vos sentiments, resteront toujours pour moi le symbole de mon bonheur, tlh ! d'abord, je serai très-exigeanle ! Chaque matin je veux avoir une corbeille de ces fleurs ; mais je vous préviens ipie mon C(Pur s'éveille de très-bonne heure, et qu'une pensée pour vous aura di'jà prévenu l'arrivée de Ce beau bouquet ! — C'est à genoux, à genoux qu'il faut vous adorer... Matliilde. Comment ne pas vouer sa vie entière à votre bonheur? Il faudrait être le plus misérable des hommes pour ne pas répondre devant Dieu de vous rendre la plus heureuse des femmes. — Oh! je vous crois, Contran! J'ai trop de confiance dans mon amour pour ne pas avoir une croyance aveugle d.ins le vôtre.

Pounpioi me tromperiez-vous? Doué comme vous l'êtes, ne troiiveriez-voiis pas mille autres jeunes filles qui ne vous aimeraient pas mieux que moi sans doute... je les en délierais... mais qui, plus que mi i, auraient de quoi vous charmer? Je crois donc ce que vous me dites, Contran, parce que je vons sais loyal et généreux, "fout ce que vous venez de m'apprendre de votre vie passée, au risque de me di plaire, de me perdre, peut-être, m'est une preuve déplus de votre sincériié. Le reste de notre conversation avec M. de Lancry fut employé à taire des projets charmants. Notre mariage devait être célébré aussitôt que les formalités nécessaires seraient reiii|ilics. Le roi devait y signer, Gonlran devait prendre les ordres de Sa Majesté à ce sujet. Nous causâmes avec un plaisir extrême de nos arrangemenls futurs, de notre maison, des saisons que nous passerions :i Paris, en voyage ou dajis nos k'rres. Contran me parla pour notre établissement d un cliarnïïint hôtel situé dans le laubourg Saiiit-llonoré, et donnant sur les Cli:iiiips-Elysées. Nous convinmcs de l'aller voir avec mademoiselle de Maran.

Il me pria aussi d'apprendre à monter à cheval, afin que nous pussions plus tard faire de longues promenades à la campagne, et que je fusse en ('tat de l'accompagner à la chasse, qu'il aimait passionnément. Nous ri"laoK^si approximativement nos dépenses. Contran, qui avait

MATHILDR.

toujours clé prodigue, nie parla très-sérieusement d'une économie raisoiiniLilu. Tant qu'il avait été garçon, jamais ces idéi's d'ordre no lui étaient venues; mais mainlenanl il en cimiprenait, disait-il, toute la nécessité. Il n'y avait rien de plus charmant que ces projets, que ces pensées d'avenir à la fois riantes et sérieuses. Ma première jeunesse s'était si tristement écoulée chez mademoiselle de Maran, j'avais vécu jusqu'alors tellement en petite fille, que je ne pouvais croire au bonheur qui

m'attendait .■ • •

Deux ou trois jours après cet entretien, Contran vint un matin nous chercher, mademoiselle de Maran et moi, afin de nous faire voir l'hôtel du faubourg Saint-llonoré dont il nous avait parlé. Après quelques moments de conversation, mademoiselle de Maran dit en parlant de la maison dont M. de Lancry avait envie : — Mais attendez donc, est-ce que ce ne serait pas l'hôtel de Uochegune doi* il sérail question ? — Oui, madame, dit Gontran, c'est une occasion magnifique. Le vieux marquis de Rochegune est mort l'an passé. Son fils, Abel de Rochegune, au retour de ses voyages, y avait l'ait faire de très-grands embellissements, comptant l'habiter; mais, comme il est Irès-fentasque, il atout :'i coup changé d'avis, et maintenant il désire s'en défaire. — Il chasse de race, dit mademoiselle de Maran, car il n'y avait pas d homme plus original et plus insupportable que mmsicur sou père. — Mais on ne parlait de lui qu'avec vénération, madan)o ! dit Goniran d'un air étonné. — Allons donc! s'écria mademoiselle de Maran en riant d un airsardonique, c'était une espèce de vieil imbécile, une manière de philosophe, un rèvasseur, par-dessus cela philanthrope enragé, et toujours fourré dans les prisons et dans les bagnes, où il se faisait dévaliser par messieurs les voleurs et messieurt les assassins, qu'il embrassait de toutes ses forces, et les appelait ses frères, s'il vous plaît! ce qui était bien agréable pour sa famille. Joignez à cela que ce vilain homme, en sortant de ces baisers de Judas, avait l'inconvénient de vouloir toujours vous embrasser sous le moindre prétexte d'amitié ou de parenté, ni plus ni moins que si vous aviez été un de ses chers frères les galéiiens.

— Mais, madame, il a fondé, dit-on, dans l'une de ses terres, un hospice pour les pauvres! — Eh ! je le sais bien; c'élait une abomination de plus! — Comment cela, madame? dit Gontran. — Il avait fondé cela pour avoir le droit de tyranniser un tas de vieux vagabonds qui ainsi dépendaient complètement de lui On n'a pas l'idée des imaginations de ce vilain homme pour torturer ces pauvres gens. Pour se divertir, il leur faisait manger des loups, des rats et des chauves-souris; il les battait comme plâtre et les faisait travailler dix huit heures par jour à toutes sortes d'ouvrages, dont il lirait profit, bien entendu; de façon que ce soi-disant hospice était une manière de ferme qui lui rappoiiail beaucoup, sans compter la réputation de charité qui lui servait de manteau pour cacher toutes sortes d'actions véreuses.

Quoique je n'eusse aucune raison pour ni'intéresser à la mémoire de M. de liochcgune, je fus indignée de la méchanceté de ma tante. D'un renard je le fis comprendre à Goniran, qui me semblait aussi choqué que moi. — Je crois, madame, dit-il à ma tante, que vous avez été mal informée, et que... — Pas du tout, je sais ce que je dis. C'élait un homme désagréable, quand je ne devrais en juger que par ses amitiés;

il avait pour disciple un de nos parents du côté de ma belle-sœur

Dieu merci... qui ne valait pas mieux que lui, un M. de Moriagne. — M. de Moriagne ! cel ancien soldat de l'empire! ce voyageur aussi original qu'infatigable! dit Gontran ; mais je ne savais pas qu'il eût l'honneur de vous appartenir. — Si vraiment, nous avons cet honneur-là... du moins nous l'avions. — Comment! madame, est-ce que M. de Moriagne serait mort? demanda Goniran. — Morl! grand Dieu! m'écriai-je en prenant avec anxiété la main de mademoiselle de Maran.

Celle-ci me regarda d'un air dur et ironique, et dit en riant de son rire aigu et slriderit : — Ah ! ah ! ah ! voyez donc l'émoiion de M.ithilde. Eh bien ! oui, il est mort... on en dnutail il y a quelques jours, mais maintenant il pnraît que c'est certain. — Ah ! madame, puissiez-vous vous tromper! dis-je avec amertume.

— Me tromper! eh bien ! où serait donc le grand mal qu'il fûi mort, ce beau héros de caserne? un jacobin ! un de ces brouillons dangereux qui, pour faire marcher l'hunianiié, comme ils disent, s'inquiètent peu qu'elle marche dans le sang jusqu'aux genoux ! — Madame ! m'écriai-je, je ne suis qu'une femme, je tiens peu compte des opinions politiques; mais tant que je n'aurai pas la preuve du malheur doni vous parlez, ce sera toujours avec l'impatience d'un cœur reconnaissant que j'atlendrai M. de Moriagne; il fut l'ami de ma mère, madame... (Juand malheureusement je ne pourrai plus douter de sa morl, je conserverai de sa mémoire un pieux respect. — Eh bien 1 ma chère, vous pouvez commencer celle belle conservaiion-là, vous dis-je ; mais ne parlons plus de cel homme-là; mort ou vif, je l'exècre, dil mademoiselle de Maian d'un ton impérieux ; et s'adressanl à Goniran : — El le fils du vieux Rochegune, qu'est-ce que c'esi?

— C'est un homme dont on ne sait trop que dire, madame; il est arrivé depuis peu; il a parlé une fois à la chambre des pairs d'uni? nianière fort remarquable, dil-on, quoique dans un assez niauv;iis cspi il. Je l'ai rencontré quelquefois dans le monde, où il va raremenl. Il a eu en Espagne une très-grmde aventure à I;) fois terrible et rom;inesque, qui a fait beaueonp de bruit, et dans laipielle il s'est, à la vérilé, conduit avec la discrétion chevaleresque el I héroïque dévouement des anciens Maures de Grenade; il a été laissé pour morl, percé de je ne sais

combien de coups de poignard. Il s'agissait pour lui de sauver la réputalioii d'une femme; el... Mais, dil Goniran en soiiiiant, je ne puis vous conler cela devant mademoiselle Matbilde; je le conterai plus tard à madame de Lanery. — Ah ! mon Dieu ! reprit mademoiselle de .Maran, c'est donc un héros de roman que nous allons voir? — A peu jjrès, mademoiselle ; mais je doute que nous le voyions... il s'était d'abord offert avec beaucoup d'empressement à se mettre à nos ordres pour nous montrer sa maison ; puis tout à coup il s'est ravisé, disant que peut-être il ne pourrait nous en faire lui-même les honneurs; il m'a donc prié de l'excuser auprès de vous.

CUAPITRE XV.

La visite.

En apprenant que nous allions chez M. de Rochegune, je fus vivement conirarii'e des relations qui allaient peut-être s'établir cuire lui et nous. C'élait de lui que madame de Hicheville m'avait parlé, vu me disant que M. de Moriagne aurait voulu me le présenter dans l'espoir de me le faire épouser. Je me reprochai mon premier manque de confiance envers Gontran. Si je lui avais rapporté la conversation de madame de Richeville, j'aurais pu lui dire l'espèce d éloiguemeul que j'éprouvais à rencontrer M. de Rochegune. Nous arrivâmes ; je fus tres-conienie d'apprendre que M. de Rochegune était sorti... sa vue m'aurait sans doule embarrassée. Son intendant nous fit voir la maison ; elle p^rut parfaitement convenir à M. de Lancry. Le rez-de-chaussée, destiné aux pièces de réception, était d'un goût parfait, d une rare élégance. Nous remarquâmes un appartement d'une charmante position, mais dont les murs étaient nus, sans tenlures ni boiseries. Il s'ouvrait en partie sur le jardin el en parlie sur une serre chaude. — Pourquoi cel appartement estil le seul qui ne soii pas décoré? dit Goniran. — Parce que M. le marquis desliiiant cel appartement à sa fulure, il voulait sans doule qu'elle pût le (aire arranger à son goût, reprit l'inlcndant. — M. de Roebegune devait donc se marier? demanda M. de Lancry. — C'est probable, niousieiir le comte ; car c'est la raison que m'a donnée l'archileele, quand je lui ai demandé pourquoi cel apparlenienl restait ainsi. — Mais voyez donc, M. de Rochegune, sans le vouloir, a été rempli de prévoyance, me dil Goniran; ne trouvez-vous pas? Je serais ravi que cet appartement vous convînt comme distrilmiion, alors nous l'arrangerions à voire goût. — Sans doute, il est cbarmaul, répondis-je à M. de Lancry, sans pouvoir m'empèclier de rougir.

Pendant que Goniran examinait loules les pièces avec ailenlion, ce que m'avait dit madame de Richeville me revint à l'espril; lorsipie l'intendant de M. de Rochegune parla du mari;ige que son mailre avait dil faire, je pensai qu'il s'élail peut-être agi de moi. Je Irouvai singulier qu'il fût dans ma destinée que celle maison m'apparlînl. Nous moulâmes au premier étage. Arrivés dans un salon d'attenle. l'inlemlant s'aperçut qu'il avait oublié la clef d'une salle formant bibliothèque el descendit la chercher. Cédant à un simple mouvemenl de curiosilé, nous entrâmes avec Goniran dans une pelile galerie de lableaux modernes; au boni de celle galeiie élait une double porte de velours rouge. Un de ses ballants ouverts laissait voir une auire porte fermée. En examinant des lableaux, nous nous étions insensiblement rapprochés de celte porle. Gontran fil un mouvemenl, el dit d'un ;iir élonné : — Il y a quelqu'un là ; on parle haui. Je croyais M. de Rochegune sorti. A peine .M. de Lancry avait prononcé ces mots, que ([uelqu'un dit, dans la pièce à côté, d'un ton presque suppliant : — Je vous en conjure, monsieur, silence ! on pourrait nous entendre! ! ! Il y a quelques personnes ici, el j'ai fait dire que je n'y étais pas. — Mais c'est la voix de M. de liochegune I dit Goniran. — Ça devient fort piquant, reprit mademoiselle de Maran, nous allons voir quelque affreuse découverte ; je suis sûre (pie le fils vaut le père. — Relirons-nous, dis-je vivement à M. de Lancry.

Nous n'en eûmes pas le lenips. Une autre voix s'écria, en répondant à M. de Rochegune : — Il y a quelqu'un là?... Eh bien! tant mieux, monsieur; tout ce que je demande, c'est qu'on m'entende... Béni soit le hasard qui m'envoie des témoins. — Vous allez voir qu'il s';ij;it de quelque Somme confiée au vieux Rocheginic en sa i|ualilé de pbilanthrupe, el que monsieur son fils nie le dépôt comme un enragé, dit mademoiselle (le Maran en se rapprochant de la porle. — Monsieur... encore une fois... je vous en supplie, dil M. de Itoehegune, qu'allez-vous faire?... A ce moment, la porte s'ouvrit violemment. Un homme sortit, et s'écria en nous voyant : — Dieu soit loué! il y a quelqu'iui la...

Quel fut mon étoiuiemcnt ! Je reconnus M. Duval, que Goulnin nous avait monlré à l'Opéra, en nous racont;inl l;i touchante conduite de ce jeune honmie envers une vieille mère aveugle à laquelle il ;iv:iil caché sa ruine à force de travail. L'autre personne élait M, de Uocheisime, que j'avais vu ce même jom- dans la loge de madame de Richeville : il était grand et très-basané. Ce (pu me frappa dans sa pbysionomiiî fui l'expression triste el sévère de ses grands yeux gris. Goniran fil à M. de Itoehegune mille excuses de notre indiscrélion involontaire. — Ah ! monsieur, ah ! mesdames, s'écria M. Duval avec exaltation en s'adressanl à mms, c'est le ciel qui vous envoie ; au moins je pourrai témolgnei' toute ma recou-

ii.'iissnnce à mon bicnf^tileiir. — Monsieur, je vous en supplie, dil M. de i'.ocliegiiiK^ avec eiiiljiirras.

Je regardai ma laiile. Ses Irails avaient jusqu'alors exprimé une sorte de triomphe moqueui'. A ces mois elle seinbla dépitée, et s'assit brusquement sur un laulcnil, en soui iant d'un air ironique. — Monsieur, re- ](iit M. de llochegune en s'adressant à M. Duval, je vous demande instamment, Ibiniellemcnl le silence. — Le silenc(!! s'éeria M. Uuval avec une explosion de reconnaissance pour ainsi dire furieuse. Le silence ! ail ! parbleu ! vdi.s vous adressez bien! Non... non... monsieur, ces Iraits-là sont trop rares ; ils honorent troii l'espèce hmuaine pour qu'on ne les publit^ pas à haute voix, et plutôt cent fois (pi'inie. — Mad.ime, dil M. de Ho( hegune à ma tante, je suis en vérité confus... J'avais fait défendre ma poilc... excepté pour vous. Je com|ilais rester dans mon cabinet pour ne pas vous gêner dans la visite de celle maison, et... — Kl moi j'ai forcé la consigne ! s'écria M. Duval. — Un secret pressentiment me disait (juc vous étiez... chez vous, monsieur ! j'avais appris (pie d'un moment à l'autre vous deviez partir pour un voyage ; c'est seulement depuis hier que je sais à qui je dois presque la vie de ma pauvre vieille mère, et il fallait à tout prix que je vous visse... — Monsieur... nionsicMu-... dit encore M. de Rochegune. — Oh ! monsieur, monsieur... il ne s'agit pas de lairc le bien en sournois et de vouloir se cacher après... Oui, monsieur, en sournois! s'écria M. Duval dans sa généreuse colère. Heureusement ces daines sont là, elles vont en être luges. Une banqueroute m'avait ruiné. Jusqu'alors j'avais vécu dans l'aisance; ce coup m'avait élé terrible, moins pour moi, moins pour ma femme peut-être que pour ma mère, qui était vieille et aveugle. Il fallait avant tout, madame, lui cacher eu malheur. A force de travail, moi et ma femme nous y parvînmes jiendant quelque temps; mais eidin nos foices s'épuisaient; ma pauvre fenune tomba malade. Nous allions peutêtre mourir à la peine, lorsqu'un jour je reçus sous enveloppe cent mille francs, madame; cent mille francs, avec une lettre qui me prévenait que c'était une restitution que me faisait le banqueroutier qui m'avait emporté quatre cent mille francs. Vous comprenez ma joie, mon bonheur ; ma mère, ma femme, étaient désormais à l'abri du besoin, l'our nous, maintenani habitués au travail, que nous n'avons pas interrompu pour cela, c'élait presque de la richesse. Je racontai partout que je devais ce secours inespéré au remords du misérable qui nous avait tout enlevé. Des personnes qui connaissaient cet homme en doutèrent ; elles avaient bien raison, car M. le marquis de Piochegune, que voici, était le seul auteur de celle généreuse action.

— Mais encore une fois, monsieur, je vous en supplie, vous abusez des moments de ces dames, dit M. de Rochegune avec impatience. — Au moins arrivez au fait, monsieur, dit mademoiselle de Marau d'une voix aigre, en s'agilant avec dépit siu' son fuilcuil. — Monsieur, s'écria gaienieut Goulran en prenant la main de M. Duval, nous nous liguons tons contre M. de Rochegune, quoi qu'il dise. Quoique nous soyons chez lui, nous ne sortirons pas que vous ne nous ayez tout raconté... — A la bonne heure, monsieur, dit M. Duval, je vois que vous êtes digne d'apprécier ces choses-là... Inquiet de savoir d'où me venait alors un secours aussi généreux, je relus la lettre, je ne connaissais pas cette écriture; voyez si la Providence ne m'est pas venue en aide! Un de mes amis qui habile la province, et qui arrive bientôt à Paris... M. Eloi Séclierin... me prie de lui chercher un domestique de bonne maison. — Le mari d'Ursule? m'éeriai-je. — Madame connaît M. Sécheiin'? me dit M. Duval d'un air étonné. — Pour l'amour du ciel! continuez, mon cher monsieur, dit mademoiselle de Maran. — Hier donc, dit M. Duval, un domestique se présente chez moi. Je lui demande ses certilicats, il m'en montre plusieurs; le dernier lui avait été donné par M. le marquis de Hocheguiie ; en l'ouvrant, l'écriture me frappe, je cours chercher ma leltre; pins de doute! monsieur, l'écrilurc était semblable, absolument semblable, impossible de s'y tromper. Dire ma joie, mon émotion, serait impossible. Je demandai au domestique (piehiues renseignements sur son maître. — Ah ! monsieur, me dit-il, il n'y en a pas de meilleur, de plus charilable, tout le portrait de son père, ipii a fait tant de bien. — Et pourqiKii quiuez-vous son service'.' lui demandai-je. — Hélas! monsieur, M. le marquis va partir pour un long voyage, il ne garde que deux anciens serviteurs qui raccompagnent. Je ne pouvais plus conserver le moindre doute. Je dis tout à ma femme. Je pars hier, et j'arrive ici. M. de Rochegune était sorli; je reviens dans la soirée, il n'était pas eneoie rentré. Enlin, ce malin, après avoir encore en vain tenté de le voir, et craignant qu'il ne partil, je suis moulé ici malgré le porlier, et j'ai pu presser les mains de mon bienfaiteur. Oh ! d'abord il a voulu nier, mais il sait trop mal mentir pour cela...

— Monsieur, dil M. de Roehegune avec un embarras croissant... — Oui, monsieur, s'éeria M. Duval, vous ne savez pas mentir... je vous dis que vous meniez d'une manière pitoyable! et lorsque je vous ai proposé, pour vous confondre, de m'écrirc absolument la même letlre que celle que j'avais reçue avec les cent mille francs, vous n'avez pas osé, monsieur, vous n'avez pas osé! répondez à cela... Voilà, madame, ce que monsieur a fait pour moi. Voilà ce que je suis glorieux d'accepter, non comme don, mais comme prêt; car je coinple sur mon travail pour m'iicquitlcr... Voilà la bonne et généreuse aclion que je racoulerai partout ; mais je n'en suis pas moins heureux d'avoir pu une biiiiiie fois convaincre monsieur de son bienfait devant léuuiius ; niaiiilenant il n'osera plus le nier peut-être! — Si, monsieur... je le nierai, dit .M. de

Roehegune, car il m'importe que le véritable bienfaileur soit connu. Quelque douce que me soit votre reconnaissance, je ne puis l'accepter; je n'ai fait, en agissant ainsi, qu'obéir aux derniers vœux de mon père, dit M. de Roehegune d'un ton triste et péiiélré. — Votre père, monsieur'/ s'écria M. Duval. — Oui, monsieur ! encore une fois, je n'ai fait qu'exécuter ses dernières volontés. — Mais je n'avais pas l'Iiomieur dêire connu de lui, monsieur. Mais vous l'avez perdu bien avant l'époque où vous êtes si généreusement venu à mon secours.

— Quelques mots vous expliqueront, monsieur, ce que je viens de vous dire. Mon père avait, dans sa jeunesse, placé une faible somme dans une de ces sociétés fondées au prolit du dernier survivant. H avait compléiement oublié ce placement. Peu de temps avant sa mort, il reçut environ trois cent mille francs provenant de cette source. Un scrupule, dont j'apprécie toute la délicatesse, l'empêcha de profiler d'une somme duc à la mort successive de plusieurs personnes. Celte somme fut, par lui, destinée à de bonnes œuvres. Pendant sa vie, il en employa une pariie. Lorsque je le perdis, il me recommanda d'user du reste de cet argent dans le même but. J'ai appris, monsieur, avec quelle pieuse énergie vous aviez, pendant deux années, lutté contre le son. J'ai appris combien votre conduite envers votre mère avait été admirable : je n'ai donc fait, monsieur, vous le voyez bien, qu'obéir aux ordres de mon père. J'avais cru que ceci demeurerait secret, comme tant d'autres généreuses actions de mon père. Le hasard a voulu qu'il n'en (ùt pas ainsi, monsieur. Je vous avoue que maintenant j'en ai moins de regret, puisque je connais personnellement celui dont le courageux dévouement m'avait si vivement frappé; et M. de Rochegune tendit cordialement la main à M. Duval.

J'étais délicieusement émue; je me rappelais avec quelle grâce touchante M. de Lancry m'avait raconté à I Opéra 1 histoire de M. Duval ; aussi le souvenir de Contran se mêlait d'une manière charmante à toutes les grandes et généreuses pensées que celte scène soulevait en moi. Je regardai tiontran avec émolion. 11 me sembla partager l'admiration que m'inspiraient le bienfaiteur et l'obligé. Mademoiselle de Maran avait plusieurs lois souri d'un air ironique. Je reconnus sa méchaucelé habituelle au portrait qu'elle avait fait du père de M. de Rochegune, l'uu des hommes les plus remarquables , les plus justement véuéi es de son temps, et qui s'était illustré par une foule d'actes d'une pliilaulbropie éclairée et par de beaux et grands travaux d'intelligence.

— Monsieur, dit Contran à M. de Rochegune avec une amabilité parfaite, je suis bien heureux du hasard qui m'a mis à même de reconuaiire ce que je savais déjà par le bruit du monde, c'est que dans certaines familles privilégiées, et la vôtre est de ce nombre, monsieur, les plus nobles qualités sont héréditaires. Puis, s'adressant à M. Duval, ii ajouta : — Il y a deux mois, monsieur, qu'à l'Opéra j'avais l'honneur de raconter à ces dames votre belle conduite avec l'enthousiasme qu'elle m'inspirait; je n'espérais pas être un jour assez heureux pour vous témoigner à vous-même, monsieur, l'admiration que vous méritez. — C'était au Siège de Corinthe, n'est-ce pas, monsieur? dit uaivemeul M. Duval. Un jour où madame la duchesse de Beny assistait au spectacle... c'est bien cela. C'était la première fois que ma femme et moi nous allions au spectacle depuis deux ans ; nous nous en étions fait une vraie fêle. — Nous avons même remarqué, monsieur, le béret de madame Duval, qui lui allait à merveille, dit mademoiselle de Maran; elle était jolie comme un ange et n'avait pas du tout l'air, je vous l'assure, d'être réduite à travailler pour vivre. — Peut-être trouvez-vous, madame, que ma femme était mise avec trop d'élégance pour notre position'? dit M. Duval avec une fierté douloureuse. C'est qu'alors, madame, je croyais que cet argent était une restitution. Depuis que je sais que c'est un prêt, je nie refuserai toutsuperHu, croyez-le bien.

Cnnlran. désolé comme moi de la méchante remarque de mademoiselle de Maran, dit à M. de Rochegune, pour détourner sans doute la conversation : — Mais j'ai eu aussi le plaisir de vous voir à celte représeniaiion, monsieur de Rochegune, et j'étais bien loin de me douter que vous fussiez le bienfaiteur mystérieux dont j'entretenais ces dames. — Oui, je crois en effet que ce jour... j'étais à l'Opéra avec madame la duchesse de Richeville, reprit M. de Rochegune d'un air embarrassé.

Je levai par hasard les yeux sur lui; je rencontrai son regard, qu'il délourna aussiiôt en rougissant. — Monsieur, dit mademoiselle de Jlalan à M. de Rochegune en prenant un air de bonhomie qui me présagea quelque perlidie, rien de ce que nous voyons ou de ce que nous entendons là ne peut nous étonner; monsieur voire père avait habitué tout le monde à l'admiration de ses bonnes œuvres. — Madame, dit M. de Rochegune en s'ineliiiant avec une sorte d'impatience pénible, suit qu'il n'aimât pas mademoiselle de Maran, soit que sa modestie souffrit de la prolongalion de celle scène. — P.irdomiez-moi, monsieur, c'était uu homme admirable, reprit mademoiselle de Maran. Je disais encore tout à l'heure à ma nièce que rien n'est plus touchant que ses visites dans les priions. . que la bouté avec laquelle il irailait les pauvres de son Iiospicc, c'élait comme une manière de s;iintTinccnl de Paul ou quelque chose d'appro( haut. — C'était simplement un homme de bien. 1! n'a jamais préiendu auire chose, madame, dit M. de Rochegune d'un ton icrme et sévère (pii prouvait qu'il n'était pas dupe des louanges iroui(pies de madi'moisclle de Marau.

Je vis avec plaisir, à la pliysionomie chagrine de Contran, qu'il souffrait eouinie moi d'enleodre ma lanle parler ainsi. Mais le caraclcre dq

mademoiselle de Maran était trop altier pour jamais céder. Elle voulait toujours, comme on dit vulgairement, avoir le dernier mot. OITrant donc son bras à M. de Lancry, elle dit à M. de Rocliogune : — Adieu, monsieur. C'est égal, quoi que vous en disiez, un simple homme de bien n'aurait j;imais fait le trait mirifique de la tontine (I)! Oui, mousieur, ce scrupule de lontine-là sufllrait pour illustrer une Camille... Cent mille écus d'aumônes!... mais c'est-à-dire qu'anlrcfois il n'y avait que les grands coupables qui se permissent de faire de ces espèces d'amendes honorables. — Pardon, monsieur, dit Contran, en interrompant vivement mademoiselle de Maran. Ces dames ont quelques vigiles à faire ; je reviendrai voir cette maison si vous le permettez. — Elle est toute à vos ordres, monsieur, dit M. de Uochegune en saluant d'mi air froid, et contenant à peine l'indignation que les dernières paroles de ma tante lui avaient causée.

Lorsque nous fûmes remontés en voiture, je ne pus m'empêcher de dire à mademoiselle de Maran : — Ah ! madame, vous avez été bien cruelle ! — Comment, bien crtielle?... s'écria-t-elle en éclatant de rire. Laissez-moi donc tranquille... Est-ce que vous croyez que je donne dans ces comédies-là? — Quelles comédies? — Comment, quelles comédies ! Mais tout cela était convenu, arrangé; on nous attendait ! Il est évident qu'on avait fait dire à ce .M. Duval de venir et de se tenir tout prêt à pousser ses cris reconnaissants ; aussi s'est-il mis à crier comme une arche-pie quand il nous a su près de la porte. Ce vieux drôle d'intendant avait sans doute été l'avertir, sous le prétexte de chercher la clef de la hibliollièque. — Ah ! madame... quelle supposition ! dit Contran ; et dans quel but, madame? — Eh ! mon pauvre garçon, c'est un calcul tout simple : d'abord, si M. de Rocliegune vous surfait sa maison de 20 ou 30,000 fr., vous n'oserez pas marchander avec un homme capable de si beaux traits, sans compter qu'habiter un iiôtel témoin de si vertueuses actions, ça porte bonheur, et ça se paye. Je parie que le vieux llochegune en a fait bien d'autres pour s'arranger sa belle réputation de philanthrope, alin de pouvoir, sous cet abri, tripoter, j'en suis sûre, dans toutes sortes d'abominables agiots. On dit qu'il prêtait à la petite semaine; je le croirais fort, car il est mort riche à millions! La preuve de ce que je dis, c'est qu'on ne fait pas des aumônes de cent mille écus quand on a la conscience nette. « Il n'y a que les gros péchems qui donnent gros aux pauvres », répétait toujours le desservant de ma paroisse de Glatigny, qui n'était pas bête... l'esté! cent mille écus en bonnes œuvres! c'est la part du diable, comme disent les bonnes gens, ou, si vous l'aimez mieux, c'est l'intérêt d'un capital de toutes sortes de vilenies... — Mais, madame, dit Contran avec impatience, vous avouerez du moins qu'on ne pouvait mieux placer ce bienfait, quelle que soit la source de cet argent. — Certainement, certainement ; cette petite Duval était très-gentille, ma foi, avec son béret rose. Ça aura été l'avis de H. de Rocliegune, et le benêt de mari qui vient encore le remercier!... — Ah! madame! quelle indignité! s'écria Contran. D'ailleurs, M. de Rochcgune part dans quehiucs jours... — Eh bien ! quoi?... il part? ça prouverait tout an plus <]u'il est las de cette petite bourgeoise, dit mademoiselle de Maran en éclatant de rire. — Madame, madame ! dit M. de Lancry en me regardant, pour faire sentir à ma tante l'inconvenance de ce propos.

Je ne pourrais vous peindre, nmn ami, l'impression désolante que je ressentis en entendant mademoiselle de .Maran llétrir aussi méchamment tout ce que mon cœur venait d'admirer; jamais son horreur, jamais sa haine du beau, qu'il fût physique ou moral, ne s'étaient plus odieusement manifestées. A cette nouvelle preuve de son impitoyable méchanceté, je fis un retour sur moi-même et sur ma position. Mes défiances revinrent plus vives que jamais contre mademoiselle de Maran, sans que pourtant mon aveugle confiance pour Contran diminuât en rien. .le ne pus m'empêcher de me souvenir de ce que m'avait dit madame de Richeville : « Défiez-vous de ce mariage. Votre tante le protège, il doit vous être fatal.» Je reconnaissais aussi que la duchesse ne m'avait pas trompée sur les qualilés qu'elle accordait à M. de Rochcgune, que M. do Mortagne aurait voulu me voir épouser. Je l'avoue, un moment je fus inquiète de l'apparente gravité de ces réilexions. Mon cœur trembla, pour ainsi dire, de voir mon esprit embarrassé pour y répondre. Par instinct, je jetai les yeux sur Contran... La vue de sa physionomie si noble, si douce, si loyale, me rassura. Ce n'est pas mademoiselle de .Maran, c'est mon cœur qui a fiiit ce mariage, me dis-je; et enfin, parce que M. de Rocliegune a de généreuses qualilés, est-ce une raison pour que Contran n'en ait pas? N'est-ce pas lui qui, le premier, m'a raconté celte touchante action si noblement récompensée? Tout à l'heure encore n'at-il pas partagé mon émotion? Ces réilexions chassèrent les impressions pénibles que les paroles perfides de ma tante avaient fait naître. Lorsque nous descendîmes de voilure, un des gens de mademoiselle de Maran lui dit que mademoiselle Ursule, c'est-à-dire madame Sécherin, ajouta-t-il en se reprenant, allendait dans le salon avec son mari. Ma cousine était arrivée; oubliant (lontran, ma tante, je montai rapidement l'escalier; j'ouvris vivement la porte du salon. En effet, c'était elle... c'était Ursule et son mari.

(1) On appelle iiinsi lo."; sociélc^s p.ireilles à celles où M. de Rocliesurie avait ili'i la somme qu'il voul;iit eniployer en bonnes œuvres.

CHAPlTi^E XVI.

Monsieur et madame SécUerln.

— Ursule! — Mathilde! Nous nous embrassâmes avec clTusion. Je m':ittendais à trouver ma pauvre cousine alficusement changée : (|ucl fut mon élonncnieiit de la voir plus fridche, plus jolie que jamais' quoique son regard fût toujours mélancolique, quoi(|iie son sourire fût toujours triste. Elle mcpiésenla M. Eloi Sécherin : c'était un jeune homme d'une taille moyenne, très-blond, d'une ligure assez régulière, pleine, colorée, et d'une expression riante et ouverte. Au premier .abord, il me parut être un de ces hommes qui se font pardonner la vulgarité de leur tournure et de leur langage par la franchise et par la bonhomie de leurs manières. Néanmoins, je n'eusse jamais cru que ma cousine, avec nos idées de jeunes filles, aurait pu se décidera un pareil mariage. En voyant M. Sécherin, le sacrifice qu'Ursule disait m'avoir fait me parut encore plus grand. Je la plaignais profondéniont d'.ivoir dû subir limiérieuse volonté de son père. En embrassant Ursule, je lui serrai la main ; elle me comprit, et serra la mienne en levant les yeux au ciel. Mademoiselle de Maran entra avec M. de Lancry. Ursule me jeta un regard qui me navra : elle comparait son mari à Contran,

Ma cousine présenta son mari à ma tante ; je crus que celle-ci allait donner carrière à son esprit ironique. A mon grand étonnement, il n'en fut pas d'abord ainsi; mademoiselle de Maran lit la bonne femme, et dit à M. Sécherin avec la plus grande aflabililé, afin, sans doule, de le mettre en confiance : — Eh bien ! monsieur, vous voulez dune rendre Ursule la plus heureuse des femmes? Vous voulez doue nous taire oublier, nous tous, qui l'aimons tant? Savez-vous bien que; je vais devenir trèsjalouse de vous, au moins, monsieur Sécherin ! Oui sans doule, et, d'abord, je dois vous prévenir d'une chose, c'est qu'ici nous avons l'habitude de parler en toute franchise, nous vivons bonnement en famille; dans une demi-heure vous nous connaîtrez comme si nous avions passé notre vie ensemble. Moi, je suis nue vieille bonne femme qui rabàclie toujours la même chose... que j'adore ces deux enlants, Malhildeet Ursule ; ainsi, tenez-vous bien pour averti que je ne taris pas, quand il .s'agit d'elles; aussi j'aime ceux qui les aiment presque autant que je les aime, elles ; après cela je suis grondeuse, boudeuse, quinteuse et ràcliouneuse, parce que c'est le privilège de la vieillesse. Eh bien ! pourtant, malgré tout ça, monsieur Sécherin, je ne sais pas comment ça se fait... mais on finit toujours par m'aimer un peu.

M. Sécherin fut complètement dupi; de cette feinte bonhomie. J'observais sur sa physionomie franche et cordiale la confiance croissante que lui inspirait ma tante; son embarras, sa gêne, disparurent; il s'écria joyeusement : — .Ma foi, tenez, madame, je ne crois pas qu'on doive vous aimer un peu, moi, je crois qu'on doit vous aimer beaucoup. Et. puisqu'il faut vous parler francliemcut, je vous avoue (pie vous me faisiez une peur diabolique. Eh bien ! votre accueil m'a tout de suite rassuré. — Comment ! vous aviez peur de moi, mon cher monsieur Sécherin ? Et pourquoi donc cela, s'il vous plaît ? En vain Ursule lit signes sur signes à son mari, il ne les aperçut pas. — Certes, madame, j'avais peur de vous, reprit M. Sécherin de plus en plus confiant, et il y avait bien de quoi. — Ah ! mon Dieu ! mais vous m'interloquez, monsieur Sécherin. — Eh! sans doule, madame ; mon beau-père, M. le baron d'Orbeval, me cornait toujours aux oreilles : Prenez bien garde, mon gendre, mademoiselle de Maran est une grande dame! Si vous aviez le malheur de lui déplaire, vous sci iez perdu, car elle a de l'esprit vingt fois gros comme vous, et elle sait s'en servir de son esprit, je vous en réponds! Eh bien ! maintenLUiI, madame, savez-vous ce que je lui répondrais au beau-père? car il ne me faut pas beaucoup de temps à moi, pour loiser mes pratiques...

Ursule rougit jusqu'au front en entcnd.int ces expressions vulgaires: Contran dissimula son sourire, tnademoiselle de Maran dit au mari d'Ursule avec un ton de bonhomie incroyable : — Monsieur Sécherin, permettez, nous nous sommes promi, d'être francs, n'est-ce pas? — Oui. madame. — Eh bien! on ne dit pas, même en parlant d'une vieille femme comme moi, loiser mes pratiques. C'est de mauvais goûl. Oli ! je ne vous passerai rien, d'abord ! je vous en préviens. Voilà comme je suis; d'ailleurs nous sommes convenus d'être francs. — Tenez, madame, s'écria M. Sécherin avec une expression de reconnaissance vraiment louchante, ce que vous faites là est généreux et bon, voyez-vous ! je vous en remercie de tout cœur ! D'autres se seraient moqués de moi, vous, au contraire, vous avez la bonté de me repreiidie. (Jne voulezvous, madame, je ne suis qu'un provincial, peu fait aux belles manières de la capitale. — De Paris, monsieur Siklierin, de Paris ! On ne dit pas de la capitale, reprit mademoiselle de Maran avec un très-grand séi ieux. — Vraiment, madame? Tiens, c'est drôle ! Pourtant notre procureur du roi et notre sons-prélct disent toujours la capitale. — C'est possible ; ça se dit en adminislrafioii et en géographie, continua mademoiselle de Maran, mais ça ne se dit pas ailleurs. Vous voyez que je suis implacable, mon pauvre moiisienr Sécherin. — Allez, allez, madame, allez toujours, je n'oublie jamais ce qu'on m'a dit une bonne fois. Eli bien donc,

iiiadame, si j'MV;\is iniiiiitriiniil à Hiiro voire porlrait à mon bcaii-piTe, je lui (lirais; M;i(leiiioisclle de Maraii est sans doute iiiic trcs-graiide dame par sa jiosilioii. niais au fond c'est une brave petite darne, franche cl unie coinnie bonjour, qui a le cœur sur la main, et (pii a peutêtre encore plus de bons sentiments que de bon esprit. Kh bien ! n'estce pas que je ne me trompe pas? — Mais, c'est-à-dire, mon cher monsieur Sécherin, que Lavater n'était rien du tout auprès de vous ; vous êtes un Moslradamus, un Cagliostro pour la prévision et pour la préitielion ! Tenez, je suis si contente du porlrait que vous avez fait de moi, que ji; ne relèverai pas certains mots.

— Ah bien ! si, madame, si, relevez-les, ou sans cela je me ficherai, je vous en avertis. — lih bien ! non, monsieur Séchei in, je vous en prie... —Non, madame, je vous dis que je me fâcherai, et je me fâcherai si vous ne me reprenez pas. — Eh bien! puisque vous le voulez absolument, et pour conserver la boime harmonie entre nous, je vous ferai observer que « unie comme bonjour » et « le cœur sur la main », c'est un peu bien vulgaire. — Bon, bon, je ne le dirai plus. Mais, mon Dieu, madame, conune vous êtes bonne! C'est qu'après tout, voyezvous, il n'y a pas de méchanceté dans mon fait ; vous avez deviné ça tout de suite ! — Certainement, je vous ai tout de suite deviné, mon bon monsieur Séciierin ; vous me paraissez le meilleur des honunes, et certes je ne vous crois pas le moindre fiel. — Du fiel ! moi I... pas plus qu'un pigeon ; ce qui me manque, je le sens bien, c'est l'éducation ; mais, que voulez-vous? j'ai été élevé en province, mon père était un petit : marchand, il a commencé sa fortune en achetant des biens d'émigrés. — Avec un début comme celui-là, il ne pouvait manquer de prospérer, dit mademoiselle de Maran. Cerlaiuenienl ces biens d'émigrés devaient lui porter bonheur, à M. votre père.— C'est ce qui est en elfel arrivé, madame.— Je le crois bien; continuez, monsieur Sécherin. — Quant à ma mère, reprit la malheureuse victime de la perfidie de ma tante, quanta ma mère, c'est la meilleure des femmes, mais elle a toujours voulu conserver son bonnet rond et son casaquin d'autrefois ; c'est une boniie ménagère dans toute l'acception du mol ; vous voyez donc bien que je n'ai pas été élevé comme un duc et pair. J'ai faitcouci couci mes études au collège de Tours ; à la mort de mon père, j'ai pris la direction de sa fortune, et j'ai trouvé dans son vieux bureau de sapin noir un inventaire de soixante-trois mille sept cents livres de rentes en terres et en propriétés, et cela net d'impôts, madame, sans compter le matériel de deux fabriques où j'emploie cinq cents ouvriers qui ne peuvent pas suffire aux commandes. Voilà où j'en suis, madame.

— Mais vous êtes dans une position magnifique, monsieur Sécherm ! C'est tout simple, les honnêtes gens prospèrent toujours, et je suis sûre que se sont ces biens d'émigrés dont nous parlions qui ont valu cette prospérité croissante à M. votre père. — Madame, dit Ursule, qui était au supplice, je crains que ces détails... — Allons donc. Ursule, ils m'intéressent au contraire beaucoup, ma chère enfant.— Sans doute, chère bcllotte, mes petites affaires d'intérêt ne peuvent qu intéresser infiniment notre bonne tanie.— Monsieur Sécherin, toujours fidèle à mon système de franchise, dit mademoiselle de Maran , je vous ferai observer que « chère bellotte » doit être réservé pour lapins douce et I a plus secrète intimilé; vous profanez le charme mystérieux de ces adorables expressions en les podiguaut ainsi. — Pourtant, madame, mon père appelait toujours ma mère chère bellotte, et ma mère l'appelait petit père ou gros loup.— Mais rem rquez, mon bon monsieur Sécherin, que je n'incrimine pas en elles-mêmes les tendres et naïves expressions de chère bellotte, petit père, et même de gros loup; au contraire ! j'cspere bien qu'Usnle, pieusement fidèle à ces touchantes traditions de votre famille, vous prodigue en secret ces noms si doux.— Ah çà ! mais tu as donc dit à madame qu.; tu m'appelais ton gros loup, toi ? s'écria M. Sécherin en se retournant vers Ursule et en frappant dans ses manis avec étonnement. — Vraiment ! Ursule vous appelle déjà sou gros loup, mon bon monsieur Sécheriu ? s'écria ma tante.— Mais, oui, madame, et elle ne met pas de mitaines pour cela, continua M. Sécherin avec nue orgueilleuse satisfaction. — Ab I madame, pouvez-vous croire 1... s'ecria Ursule, lit des larmes de honte et de confusion lui vinrent aux yeux.— Comment ! reprit M. Sécherin, comment ! tu ne te souviens pas que le surlendemain de notre mariage, lorsque je t'ai fait voir l'inventaire de notre fortune, je t'ai dit en l'embrassant : Tout cela est à toi et à ton gros loup, et que lu m'as répondu en m'embrassant aussi : Oui, tout ça c'est à moi et à mon gros loup? Mais rappelle-toi donc bien, c'était dans la petite chambre verte qui me sert de cabinet.

Il est impossible de se figuier la douleur, l'accablement d'Ursule en entendant ces mots. J'étais navrée pour elle. Goutran souriait malgré lui, madciiioiselle de Maran triomjihait. l'ourlant elle ne voulut pas trop prolonger celle scène, et reprit aussitôt :— Voulez-vous bien vous taire, monsieur Sécherin, vilain indiscret! Est-ce qu'on dit ces choses-là? On garde ces friands petits bonheurs-là pour soi tout seul; ce sont de ces petites félicités coquettes et mysticoquenlieuses dont on se chafriole en secret et qu'on n'avoue pas ! Ursule vous aurait mille et mille fois appelé son gros loup qu'elle se ferait plutôt tuer que de l'avouer, et elle aurait raison. Je vous répète que vous êtes un vilain indiscret. Ah ! les hommes! les hommes!... nous ne pouvons pas leur laisser lire dans noire cœur nos plus charmantes préférences, nous ne pouvons pas les leur témoigner par les noms les plus doux, sans qu'ils aillent tout de suite se vanter de cela de toutes leurs forces ! — Eh bien ! c'est viai,

madame, dit M. Séiberin, j'ai eu tort, vous avez raison, toujours raison ; encore une leçon dont je profiterai. Je garderai bellotte et gros loup |iour nous deux ma femme. — Et vous ferez bien. Mais parlez-moi donc de ces biens d'émigrés que M. votre père avail achetés lorsqu'il él;iit petit marchand. Vous ne savez pas comme ça m'intéresse. Est-ce qu'ils étaient considérables, ces biens? — Oui, madame, ils avaient appartenu en partie à la famille de Hoehegune avant la révolution; mais, à la restauration, mon père les a revendus au vieux marquis.

A ce nom, qui revenait si singulièrement et si souvent dans cette journée, ma tante fronça le sour( il. — Est-ce que M. de lloehegune a encore beaucoup de propriétés dans cette province, monsieur ' demanda Contran. — Certainement, monsieur; il a toutes les propriétés de son père comme il en a toutes les qualités. L"hos|>ice des vieillards fondé par feu M. le marquis est à deux lieues de chez moi. Ah ! madame, ajouta M. Sécherin avec exaltation en se retouruaul vers ma tante, quel bien feu M. le marquis faisait dans le pays! et avec cela si peu fier ! Enfin, madame, figurez-vous que, tant qu il restait à son château de lloehegune, il allait tous les dimanches à la messe de l'hospice des vieillards; après la messe il dînail à leur table, allait avec eux à vêpres, soupait encore avec eux et couchait dans leur dortoir ; il faisait toujours cela une fois par semaine. Ce n'est pas tout, il suivait jusqu'au cimetière le cercueil des pauvres qui mouraient. Voilà, madame, ce qui s'appelle faire du bien avec bonté, n'est-ce pas? — Oui, sans doute, répondit ironiquement mademoiselle de Maran. Aller manger dans la gamelle de ces vieux vagabonds, mais je trouve cette idée-là tout à fait réjouissante. — Ah ! vous avez bien raison, madame, reprit naivement M. Sécherin ; ça leur réjouissait le cœur, à ces pauvres gens. Mais ce n'est encore rien que cela, madame. — Ah ! mon Dieu ! il y a quelque chose de plus pharamineux encore que cette communion de gamelle? — Oui, madame. Comme j'étais le plus fort manufacturier du pays, M. le marquis m'avait prié de commander de petits ouvrages à ces malheureux : ils les faisaient, mais Dieu sait comme! cela ne servait à rien, c'était de la matière première perdue que feu M. le marquis payait ; non content de cela, il me remboursait les petites sommes que je donnais à ces pauvres vieux, censément pour prix de leurs ouvrages, de façon qu'ils croyaient gagner par leur travailles douceurs qu'ils se procuraient ainsi. — Mais c'est que c'est en eflet d'une superlative délicatesse, s'écria mademoiselle de Maran, et c'est bien raisonné surtout ! car enfin, jugez donc ! si ces messieurs les vagabonds étaient venus à s'a|iei'cevoir que ce M. de Rochegune se permettait de leur faire lairmûne en tout et pour tout, c'est qu'ils airraient pu se révolter au moins ! joliment rabrouer cet impertiuent marquis, et profiter d'une nuit où il serait venu coucher dans leur dortoir pour lui donner une bonne iraversinade qu'il n'aurait pas volée.

L'amertume avec laqrrelle mademoiselle de Maran raillait urre action d'une délicatesse peut-être outrée, mais qui révélaii du moins la plus touchairte bonté, prouvait combien elle était piquée de voir donner à ses calomnies un si éclatant déinenli. Contran partageait mou émolion. Ursule, les yeux fixes, semblait profondément et douloureusement absorbée. M. de Lancry dit à M. Sécherin : — Je trouve aussi qire la conduite de M. de Rochegune est admir'able, monsieur; et l'hospice e«t-rî toujours entretenu? — Toujours, monsieur, et M. le marquis de Rochegune maintenant fait comme faisait son père. Au retour de ses voyages, il est venu passer six mois à son château, et il a été une fois par semaine druer cl coucher à l'hospice tout comme son père ; aussi est-il adoré dans le pays tout comnreson père. — Et il le mérite bien, assurément .. tout comme son père... dit mademoiselle de Marau avec aigreur. Est-ce qu'il met aussi le bonnet cl la casaque ces beaux jours-là? — Non, madame ; il reste habillé comme il est. Oh ! il fail cela comme tout ce qu U fait, simplement, sans ostentation. C'est naturel chez lui. Il tient ça de son père. C'est comme le courage ; il est brave comme un lion. Tenez, il y a sept ou huit ans, il n'avait alors que vingt ans, lui cl un drôle d'horimie, M. le comte de Mortagne, qui était l'ami intime de son père, ont fait nu coup devant lequel les plus intrépides auraient peut-être reculé. En culendant le nom de M. de Mortagne, la mauvaise humeur de niademoi^elle de Maran atrgmenta. — Vous avez cormu M. de Mortagne ? dis-je vivement à M. Sécherin. — Oui, mademoiselle; c'était un urigir> il qui avail été au bout du monde, un ancien troupier de la grande arurée, rare barbe comme un sapeirr ; il venait bien souvent nous voir à 11 l'ahr i(iuc ; mon pauvre pèi'e l'aim.tit bien aussi, l'our en revenir à mon histoire, un jour, lui et le jeune M. de Rochegune chassaient nu lièvre à cheval et aux chiens coui'airts; ils n'avaient donc pas de fusils, et ne possédaient pour toute arme qu'un fouet ; le lièvre débouche de la forêt de llocliesiuue et prend la plaine. C'était en plein hiver : ils trouvent dans un champ nu berger couvert de sang et à moitié mort. — Bon... bon... je vois d'ici ce que c'est, dit mademoiselle de Maran avec impatience, quelque chien. . quelque loup enragé (jui aura mordu les moutorrs et le berger, et que ces deux paladins auront mis à mort. Allons, c'est superbe... N'en parlons plus. — Non, madame, c'était... — Bien, bien, mon cher monsieur Sécherin, faites-nous grâce de ces histoireslà, elles doivent être d'une terrible beauté, et cette nuit leur ressouvenir me (lormerait le cauchemar. Mais tenez, je vois dans les yeux d Ursule qu'elle irrerrrl d'euvie d'allir causer avec M.ilhilde. Je nre levai, je pris ma cousine par la iiiuirr. et je l'emmenai chez moi, laissant M. Sécherin avec ma tante et Contran.

CnAPITRE XVII.

L'aveu.

L'huniilialion d'Ursule fut profonde et ciuelle; non-seulement elle avait souffert de h\ vulgarité de son mari, mais aussi de la révélation des expressions ridituleiuent familiéies qu'il avait empliiyées à son égard quelques jours après son mariage. Mademoiselle de Maran avait été servie au delà de ses souhaits; sa bonhomie perfide, en mettant d'aliord le mari d'Ursule eu conhance, avait montré ee dernier suus un jour presque grotesque ; le hasard avait fait le reste. Je pejise maintenant que, sans trop autieiper sur les événements, je puis vous faire remarquer que dès mou enfaiiee mademoisille de Maran n'avait eu qu'une pensée, Celle d'exciter la jalousie, l'envie d Ursule contre moi ; elle voulait me faire tôt ou tard une ennemie implacable de celle que j'aimais de la tendresse la plus bincère. Loi que j'étais enfant, elle avait mis mon inielligence, mon esprit au-dessus de celui d Ursule ; jeune fille, c'était ma beauté, c'était ma fortune qui devaient complètement éclipser ma cousine : enfin, elle s'était ellui cée de faii e indirectement ressortir la distincliou, léléijance, la position, la naissance de Contran, que j'allais épouser, en provoquant avec une infernale méclianceté les épanehemrnts candides de M. Séclierin, le mari d'Ursule. Hélas ! je le crois, sans l'incessante obsession de ma tante, ma cousine n'eût pas si souvent comparé avec amertume ma position à la sienne . elle ne m'eût pas envié (|nelques avantages, et nous aurions vécu sans rivalité, sans jalousie. Je croirai toujours que le cœur d'Ursule éiail primitivement bon et généreux ; les insinuations de ma tante ont causé le mal qu'elle m'a fait plus tard...

Je montai dans ma chambre avec Ursule. J'avais la plus entière, la plus aveugle créance dans sa franchise ; je voyais en elle une victinie; je me souvenais de la lettre si lugubre, si gémissante, qu'elle m'avait écrite : aussi je cherchais eu vain à m'expli(pier la singulière familiarité de ses expressions envers son mari, deux ou trois joins après ce mariage désespérant cpii lui avait donné des idées de suicide. Si j'avais un seul instant soupçonné Ursule de fausseté, si je l'avais ciue c.ipable d'avoir contracté une union, sinon avec plaisir, du moins par calcul, j'aurais conq)ris l'élrange contradiction de-, paroles de la hilre de ma cousine ; mais, je le répète, j'avais une foi profonde en elle, j'attendais avec anxiété l'explication de ce mystère. En entrant chez moi, Ursule tomba dans un fauteuil : elle cacha sa tète d.ins ses deux mains, sans me dire un mot. — Ursule, mou amie, ma sœur, lui dis je en me mettant à ses genoux, en prenant ses deux mains dans les miennes. — Laisse-moi... laisse-moi, dit-elle en cherchant à se dégager et en souriant avec ameiturrie à travers ses larmes. Pourquoi ces paroles de tendresse ? tu ne les penses pas... tu ne peux plus lus penser. — Ah ! Ursule... c'est cruel... que l'ai-je fait? que t'ai je dit? pourquoi m'accueillir ainsi, mon Dieu I après uire si lr)irgue absence ? — Matliilde, je n'accrrse pas ton cœur ; il est bon et généreux ! mais c'est parce qu'il est généreux, qu'il a en horreur loirs ce qui est mensonge et fausseté. Ainsi, laisse-moi... laissemoi ! ne te crois pas obligée de paraiire m'aiiiiei- encore. — Ursule... que dis-tu? — Est-ce que je ne sais pas que tu me méprises !... ajouta la malheur euse femme en fondant en larmes. Puis elle se leva, et alla près de la fenêtre essuyer ses pleurs.

J'étais restée stupéfaite, ne comprenant rien à ce que me disait Ursule. Je courus à elle. — Mais, au nom du ciel, explique-toi; que veuxtu dire? pourquoi veux-lu donc que ji; te méprise? — Pourquoi, Mathilde? peux-tu nre le demander? Cornmint! il y a quinze jours, je t'écris une lettre désolée, nue lettre qui le peignait l'idlreux bouleversement de mon cœur. Tu t'émeus démon désespoir, lu plains ton amie. . tu pleures sur son sacrifice, sur ses illusions perdues, et tout à l'heure tu entends dire que cette femme, qui, un moment, n'avait vu d'autre refuge que la mort pour échappera cet odieux avenir'; que cette feiiiiire, trois jorrrs après ce mar iage détesté, prodigue à son mari les uoius les plus ridiculement familiers... Encoi'e une l'ois, Malhilde, je le dis que tu me méprises... ou bien tu caches ce sentiment, et je te fais pitié... Mais la pitié... je n'en veux pas... j'aime mieux le dédain... j'aime mieux la haine... j'aime mieux l'iudifféience ; mais la pitié... oh ! jamais, jamais! Et, mettant son mouchoir sur sa bouche, Ursule éloiilf.i les s.inglots qu'elle ne pouvait contenir.— Mars tir es folle, Uisuk! tu ne penses pas ce que tu dis... Souviens-toi donc de ma lettre? Est-ce que je ne sens pas tes larmes couler sur mes joues? lui dis-je en l'embrassant, est-ce que je ne vois pas, hélas! que tu es bien malheureuse? Que me fait, après tout, un mensonge de ton mari? — Un mensonge?... non, ce n'est pas un mensonge, Malhilde... non. Ces mots, si ridiculemenl familiers, je les al dits... entends-tu... je les ai dits... — Tu les as diis... Ursule?... — Oui, oui... Ainsi, laisse-moi... tu le vois bien... je suis la plus dissimulée... la plus fausse des créatures... Je feins le dése-poir pour me faire plaindre, tandis qu'au fond ji' suis ravie de ce mariage... Mon mari est si riche... après tout! 0 honte ! ô iirl.iiiiie!

rt Ursule appuya avec force ses deux niaiiis sur son front... — Non... il n'y a pas de honte, il n'y a pas d'infamie, m'écriai-je. H y a

là un mystère que je ne comprends pas. Eh ! que m'importe après tout quelques paroles passées? lu soulfies, tu pleures : eh bien!

je veux suufliir, je veux pleurer avec toi Vois mes larmes

ma sœur, sens mon cœur, comme il bat... Dis... maintenant, dis... crois-tu que ce soit là du mépris... de la pitié? — Eh bien ! non, non; je te crois, Malhilde. Pardon! oh! pardon d'avoir un instant pu douter de ton cœur... Mais c'est qu'aussi j'avais... je dois avoir tant de préventions à détruire dans ton esprit! — Mais aucune, te dis-je. — Alors, écoute-moi, ma sœur, ma tendre sœur. Tes larmes, ton aldiction, m'arrachent mon secret. Tout à l'heure je ne voulais rien te dire... Je voulais ne plus te revoir, c.ir vivre près de toi, soupçoirnée par toi de fausseté, oh ! cela me sembliit impossible. — Pauvre Ursule! eh bien! voyons, nemérité-je pas ta confiance'/ — Si, oh! si mon Dieu' toi seule... écoule donc... Ce mariage me causait un tel désespoir, que jusqu'au dernier moment, malgré moi, je crus qn un évémnicnl imprévu l'enipècherail... Oui... j'étais comme ces condamnés qui savent qu'ils doivent mourir, qu'il n'y a pas de grâce pour eux, et qui pourtant ne peuvent s'errrpècher d espérer cette grâce impossible. C'était un dernier instinct de bonheur qui se révoltait eu moi ! — Ursule... Ursule... et ce que tu t dis là est affreux. Combien tu as dû soulfrir, mon Dieu! — J'ohéis à mon père... je voulus te mettre dans l'impossibilité de consommer le généreux sacrifice que lu m'avais proposé. Ce mariage se fit... mon sort irrévocablemeirt fixé, je n'avais que deux alternatives... la mort... — Ursule... Ursule, ne parle pas ainsi... tu m'épouvantes. — La mort, ou une vie à tout jamais inalliemeiise. Un moment je restai accablée sous le coup de ce funeste avenir! Pourtant, avant que de me désespérer tout à fait, je nre demandai ce qr.i causait l'éloigneruenl que m'inspirait mon mari ; je me dis que c'était la vulgarité de ses manières, son éducation commune, car son cœirr est bon, je crois... — Oh! sans doute, Ursule, crois-le, crois-le; il est généreux, il est bon. N'as-tu pas vu avec quelle sensibilité il parlait des bi'iifaits de .M. de Hoi hegune? Mon Dieu ! son lairgage, ses manières, se façonneront au moirde.

— Eh bien ! donc, je me suis dit : Ce langage coirrmun me choque, ces familiarités, presque grossières, me révolteiil... Ma vie, désorirrais, doit se passer dans la compagnie de cet homme; il faut renoncer à toutes mes idées de jeune fille. Désormais je dois vivre d'une vie tout autre... Du courage... loirt est fini, tout!!! El les larmes corrvrireirl la voix d'Ursule. — V. est la délicatesse naturelle de mes habitudes, leprilelle, de mes penchants, qui me rend si malheureuse. Eh bien! puisqrreje ne puis pas élever mon mari jusqu'à moi... je m'abaisserai jusqu'à lui... Oui, ce langiige qui me révolte, je le parlerai... ces manières qui me lout frissonner' de répugnance, je les imiterai... Malhilde ! .Malliihle! cela, je l'ai fait ; j'ai Malte cet hurrrrue coirrme il voulait être llatté. J'ai feint de l'airrrer comme il voulait être aimé... Ses expressions ridiculement familiei'es, je les ai répétées en rougissant d humilialiorr et de honte... Uh ! irru sœur, ma sœur... tu ne sauras janrais ce que j'ai souffert pendant les hrrit jours d'épreuves qrre je m'étais imposés... Tu ne sauras jamais ce qir il y a d'alheux dans celle profanation de soi-même, dans ce mensonge des lèvres, dont le ca'ur se révolte. Oh ! que de larmes dévorées en secret, pend;int que je jouais cette triste et amère comédie! Mais, vois-tu, maintenant je ne puis plus, je souffre... non, je ne puis plus ! Ah ! plutôt que de continuer à m'abaisser à mentir ainsi... ohl oui... la n)orl! mille l'ois la mort!...

L'accent d Ursule était si déchirant, si désespéré, son air si égaré, ses traits si bouleversés, qu'elle mefl'raya. Alors je comprenais sa conduite; alors j'étais frappée du couragi^ qu'il lui avait fallu pour tenter seulement ce (juclle avait essayé. — lîassure-toi, rassure-toi, ma sœur, lui dis-je, écoute seulement mes conseils. Tu le trompes, je pense, en croyant nécessaire de l'abaisser au niveau de ton mari. Son cœur est générerrx, il t'aime avec idolâtrie; essaye au contraire de l'élever jusqu'à toi .. Toul à l'heure, u'as-tu pas vu avec quel empressement il accueillait les observations de madenroiselle de Marau ? Juge donc de quelle autorité seraient les liennes sur lui? Ursule, ma sœur, songe à ci'la.. Sans doute, je l'aurais désiré une antre union; nrais enfin celleci est accoiiiplie. Ne repousse donc pas les chances de bunhcrrr (pielle l'oflie. — Du bonheur, .Malhilde? à rrroi du borilrerrr?... oh ! jarrrais. — Si, si du boirheur... Ton mari est bon, franc, loyal... 11 est riche, il t'aime. 11 n'est pas d'une très-jolie ligirre ; ses manières, son laiigtge manquent d'élégaiici', soit; mais cela est-il dorrc irréparable? ,Mori Dieu 1 cela s'apprend si vite, l'exemple esl toul ! El lu seras pour lui un si charmant exenrple à étudier! El jjuis, enfin, veux-lu que nous l'aidions?... Oui, pour te rendre cette éducnlion plus facile, liri disje eu souriant, veux-lu que nroi cl Gonlran nous allions passer cet ele qirelqire temps chez toi? Si tu ne veux pas encore prendre de nraisoii à Paris, lu \ icndias chez nous. Aujoiird'iiui noirs avons vu une maison assez grande pour que nous puissions t'olfrir un apparlcment. Eh bien ! mon projet, qu'en dis-tii? — Je dis que tu es lorijours la meilleure des amies, la plus tendre des sœurs ! me dit Ursule en m'embrassant avec elfusioii. Je dis que près de toi j'oublie mon malheur, et que m as toujours le j don de me laire espérer. Mais, hélas ! maintenant, .Malhilde, il nre ser'a difficile de me faire illusion. — Je ne le demande pas de le faire illusion : je ne ti^ denrairde que de croire aux réaliti's... lu verras ton nciri dans un au ! Coiiiliim ton amour pour lui l'aura Iransforiiré ! — Mais vois courbieii le ch.igrin r end égoisle ! me dit Ursule ; je ne le parle pas de ton bonheur; lu dois être si heureuse, toi! — Oh L oui, niainteuaut

surtout qiift (n os li'i pour pnrtagcr ce IxuiliiMir... Tiens, Ursulo, si je te savais sans chajjriii, je ne C(iiinailiai> pas de lélitilé égale à la niieiuie : Goiilraii est si bon, si ih'Voiié ' c'est un si noble cœur, un esprit si élevé ! et puis, il me coiii|iren(l si bien ! Dli 1 je le sens là... à la sécurité de mon cieur, c'est un bonheur de toute la vie. Il m'inspire une coiiliance inaltérable; la mort seule pourrait la troubler. Et encore ! ÎVon, non, ipiand on s'aime ainsi, ipiand on est aussi heureuse rpie je le suis, l'on ne survit pas; on nieiirt la première... Non, rien an monde ne pourrait m'ôler celle conviction, que je serai la plus lienreuse des femmes, cl que ce bonheur dînera toute ma vie, ou plutôt toute la vie de Contran !

Maiulcnant encore, quoique ces prévisions de mon cœur aient été bien crnilli-mcnt déçues, mon ami, je me souviens que celte créance à un avenir heureux éiait absolue, aveugle

Unit jours après l'arrivée d'Ursule, toute noire famille devait se rassembler le soiipour la signature de mon contrat de mariage avec M. de LaLicry. Mademoiselle de Maran avait obtenu du maire de notre arrondissement de nous marier le soir après cette cérémonie, afin d'éviter les curieux.

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