CHAPITRE XXVir
Le sentiment que Mathilde avait inspire, celui qu'elle éprouvait , avaient éclaire son innocence sur les divers langages de l'amour; et, quoique celui de iMontmo^ rency ne s'exprimât que par son silence , elle ne pouvait s'empêcher de l'entendre , mais elle ne pouvait s'empêcher aussi d'admirer la force avec laquelle il le contenait dans les bornes du plus profond respect. A quelque distance de sa litière il marchait triste et pensif; et , si elle l'interrogeait , il lui répondait le le plus brièvement possible : une fois seulement , comme elle lui parlait de Bérengère et de la joie qu'elle avait du éprou-^ ver en revoyant son époux , il répondit : <^ Ah ! madame, pour qui vous connaît et vous aime, peut-il y avoir quelque joie loin de vous !i> Après ce peu de mots, qui firent rougir la princesse , et qu'elle laissa sans réponse , il se tut ; et , craignant d'en avoir
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trop dit, il expia sa faute en lui parlant moins encore.
Cependant ils approchaient de la Palestine, Ascalon et Rama fuyaient derrière eux , et bientôt les hautes collines qui entourent Ptolémaïs allaient se montrer à leur vue , lorsqu'un fort détachement de soldats musulmans s'aperçut dans le lointain. L'avantage du nombre devait lui donner une grande confiance ; mais , s'ils avaient su que Montmorency commandait les chre'tiens , peut-être qu'avec le double de forces ils ne se fussent pas crus encore assez forts. Josselin , en voyant les ennemis fondre sur lui à bride abattue, he'site sur le parti qu'il prendra : il voudrait, selon son usage, s'e'lancer au-devant d'eux ; mais il ne veut point quitter la princesse , car c'est elle surtout qu'il doit défendre ; ainsi ce héros qui , jusqu'à ce jour, ne se vit jamais attaque' le premier , et ne calculait le nombre de ses ennemis qu'après les avoir vaincus , pour la première fois de sa vie les compte , les attend , et tout l'effort de son cou-
rage est employé à retenir sa valeur; les autres chevaliers imitent son exemple : range's autour de la princesse , ils se contentent de prendre une attitude de'fensive. En les voyant immobiles et disposes à éviter le combat , les musulmans , ëton* ne's 5 se demandent si ce sont bien des chre'tiens : s'ils les croient tels à leurs arômes , ils en doutent à leur action : car , depuis les longues et furieuses guerres qu'occasione entre ces deux peuples la possession de l'aride territoire de Juda , on n'a pas vu encore les nobles défenseurs du Christ s'arrêter devant les lions de rislamisme. Cette sorte de frayeur dont les musulmans les supposent atteints leur inspire une conGance te'mëraire ; ils s'avancent avec précipitation, persuadés qu'il ne faut pas de grands efforts pour vaincre un ennemi qui a l'air de les craindre ; mais tout à coup leur première ligue est renversée par le bras de Montmorency j il enfonce la seconde , rompt la troisième : ses coups sont si surs qu'ils portent tous , et si rapides , que les musulmans tombent sans
avoir reconnu la main qui les frappe. Cependant , à sa raine allière , à sa haute valeur, le nom de Montmorency vole de rang en rang , et ce nom formidable y jette tant d'épouvante , que celui de Malek Adhel pourrait seul y ramener le courage : tout se disperse, tout fuit, un «eul guerrier résiste et combat encore ; il ne songe point à se défendre ni à attaquer, toute sa fureur semble se diriger contre la litière qui renfeime la princesse ; il parvient à en approcher et pousse son javelot : le trait part , traverse le .bois de la lilière et vient mourir sur le bras de la princesse. Le sang coule : à cette vue, Montmorency fiémit de rage, et se précipite sur le guerrier sacrilège; celui-ci , que la foule des chrétiens n'avait point efTiajë, tremble devant le regard de Montmorency, car il sent que la mort va le suivre; il presse les flancs de «on coursier; mais ni la vitesse des vents, ni la profondeur des abîmes ne le dëroberaifnt au courroux du héros. Cependant il l'entraîne par mille détours , et
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ne ralentit la rapidiîë de sa course que quand ils sont bien loin des chrétiens. Jos>elin s'élance, frappe d'un bras vigoureux : la valeur de son adversaire Tëtonne, raais il en triomphe bienîôf. Jamais la victoire n'a fait attendre Montmorencv ; son ennemi est renversé, il lève le bras: il va lui ôter la vie. «Frappe, Montmorency , s'écrie d'une voix sourde le "uerrier Tgincu ; enfonce ton poignard dans le seia d'une femme. » A ce nom , hj héros français s'arrête; il doute de ce qu'il entend, car la force qu'on vient de lui opposer est celle d'un soldat ; mais en coupant les liens qui attachent le casque, il reconnaît les traits délicats et la longue chevelure d'une femme ; et , quoiqu'il aperçoive les musulmans qui se rallient et reviennent sur lui, l'honneur ne lui permet pas de s'éloigner avant d'avoir offert ses secours à celle qu'il vient d'abattre. Mais à peine Agnès est-elle debout , qu'elle ressaisit sa lance , reprend son bouclier et recommence le combat.
Montmorency pare ses coups et n'en porte