CHAPITRE L
Lorsque Maîek Adhel avait quitté Cesarëe , Lusignan en avait été instruit aussitôt; une flèche lancée à un but marqua par rimposteur, dont les artifices venaient d'élcigner le prince , avait appris au roi de Jérusalem que le succès ayant couronné son espoir, il pouvait tenter de nouvelles entreprises. Alors il assemble Tarmée ; il lui dit que Malek Adhel n'est plus dans la ville , et propose de donner Passaut. A cette nouvelle, toutes les troupes s'ébranlent , on veut profiter de l'absence d'un héros \ on transporte autour des murailles des machines d'une invention aussi nouvelle qu'etfr ayante : la ville n'a jamais été menacée par tant de forces , et Malek Adhel ne la défend plus. Cependant, avant de commencer le combat , Lusignan envoie un héraut sous les murs demander une entrevue à Mohamed : Mohamed Tacceple.
Le roi lui dit : «Mohamed , je suis venu te déclarer moi-même qu'il ne te reste d'autre parti à prendre que de remettre surle-champ la ville entre mes mai,,s; sur Ion refus, je ferai trancher la tête de ton rafiître : apprends que Malek Adhel est dans mes fers ; je l'ai surpris cette nuit comme .1 sortait de ces murs. Je te deoîande Ces rée pour sa rançon , et je „e te donne qu'une heure pour te décider. » H du , et se relire. xMohamed éperdu fait paraître devant le conseil des émirs l'imposteurquiatrompële prince; ,1 reçoit de sa bouche la confirmation de ce que Lusignan vient de lui dire : il sait que les chrefens, instruits de la démarche du prince , l'auront surpris sans doute : il ne doute plus de son malaeur; et, pour sauver la vie de son maître, il ouvre les portes de la Tiile aux ennemis. Les chréliens étonnes d'une si facile victoire , en demandent la cause a Lusignan ; il feint de l'ignorer ou bien il l'allribue a la lâcheté des musulmans. Cependant son premier soin, en entrant dans la ville, est de faire jeter Mo-
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baraed au fond d'un noir cachot : il ordonne ensuite que tout, demeure calme et tranquille , que les bannières du croissant rei>tent au haut des mosquées , et que lei sentinelles des i ♦ mparts prennent l'habit musulman. Des précautions si étranges , un ti iomphe si peu acheté , étonnent les chrétiens : le fier duc de Bourgogne , ne pouvant souffrir l'apparence d'une trahison , exige que Lusignan ex[)lique sa conduite ; celui-ci le refuse avec hauteur. « De quel droit , ditil , interrogez-vous votre chef? I^avezvous pas jui é de ra'obéir ? iS'est-ce pas moi qui vous commande ? De quoi vous plaignez-vous ? Ai-je trahi notre cause? Césarée n'est elle pas à nous? Et en a-t-il coûté le sang d'un chrétien ? i> Ces paroles imposent silence au duc; il sait, en effet qu'il a promis de regarder Lusignan comme le chef de l'ai mée ; et , quand Cesarée est à eux , le seul soupçon que cette conquête a été obtenue par une fraude n'est pas un motif suffisant pour le délier de son serment ; mais il déclare qu'il n'entrera dans
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la ville que quand Lusignan aura rentla compte à l'armée des moyens qui l'en ont rendu maître; et, suivi de ses Français, il se retire dans le camp, et refuse de quitter ses tentes. Cependant, il apprend bientôt que , dëçu par de trompeuses apparences , Malek Adhel , croyant revenir au milieu des siens , est rentre' dans la ville , et que Lusignan Ta fait arrêter et charger de honteuses chaînes. Aussitôt le loyal guerrier vole au secours d'un he'ros; il entre dans Ce'sarëe , il parle au duc de Bavière, à Albert d'Autriche , à tous les princes croise's ; il leur demande s'ils ne forceront pas Lusignan à s'expliquer sur le sort qu'il destine à Malek Adhel; tous le veulent comme lui > ils marchent au palais du roi , et cV^st devant eux que Lusignan paraît en sortant de chez Mathilde. D'un air audacieux et superbe il entre dans la sa-lle où ils sont assembles. Il leur demande quelle cause les réunit, et quelles explications ils exigent. Le duc de Bourgogne prend la parole; il lui reproche d'avoir fait arrêter un guerrier sans
ucTense. « Il fallait , lui dit-il , le combattre , et non pas le surpiendre. — llicliard , de qui je tiens l'autorilë dont je dispose, répondit Lusignan avec tranquillité, Richard saura mes motifs à son retour; je n"*en rendrai compte qu'à lui. — Sire, repartit vivement le duc , nous sommes tous chrétiens ; la honte de Tun rejaillit sur tous les autres , et Thonneur me prescrit de vous interroger sur tout ce qui pourrait Tatleindre : repondez donc , que voulez-vous faire de Malek Adhel?— Et vous, répliqua Lusignan plus vivement encore , qu'en feriez-vous si je vous laissais Tarbitre de son sort ? — A l'instant sa prison serait ouverte, et sa liberté lui serait rendue. — Ceci peut être le dëair d'un chevalier , répliqua froidement Lusignan; mais ce n'est pas le devoir d'un chef. » Alors, se tournant vers les princes croise's , dans un discours étudie, mais éloquent et persuasif, il leur fit aisément comprendre de (|uel intérêt il était pour eux que Malek Adhel ne combattit pas jusqu'à la fin de la guerre. « A DiCu ne plaise , dit-il , que j'aie la pcnséo
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cl'alfenter à ses jours : si quelque ennemi osait TaUaquer, je verserais mon sang pour le défendre; mais celui des chrétiens m'est trop cher pour rendre la liberté' au vainqueur de Jérusalem. » Il s'appuie alors de raisons si fortes , de considérations si puissantes, il rappelle avec des couleurs si vives tout le mal que Malek Adliei a fait aux chrétiens , et la terreur que son nom seul leur inspire; il fait si bien sentir qu'en ne l'ayant plus à la tète de ses armées 5 Saladin perdrait la moitié de ses forces; il prouve si invinciblement que, loin de ce héros , les croisés ont toujours remporte la victoire; qu'ils n'ont jamais été vaincus que par lui, et qu'enfin, de son éioignement de l'armée dépend peut-être tout le succès de leur grande entreprise, que le duc de Bourgogne commence à douter lui-même si la générosité dont il aurait voulu user ne serait pas contraire à l'intérêt général.
Quand Lusignan se fut aperçu que tous les esprits étaient ébranlés, et que son opinion était approuvée , il ajouta
d'une voix phas modeste : « Quelle que soit l'iinpoitance des motifs que je viens de vous exposer , princes , ma résolution est loin d'être irrévocable : quand Richard sera venu reprendre le commandement , quand je ne serai plus responsable du sot t de Parmée , peut-être mon coeur demandera-t-ii aussi la grâce de Malek j\(îhel ; mais Richard seul peut décider de son sort. Je viens d'envoyer au camp d'Asca- Ion pour faire part à ce grand monarque de la prise de Gésarée et de la situation où nous nous trouvons; sa réponse sera notre loi : en l'atieiidaiit , Malek Adhel sera conduit à Ploiémaïs; Gésarée est trop près du théâtre de la guerre; Ptolémaïs, plus tranquille , plus sûie, veillera mieux sur sa vie , je n'en répondrais pas ici. » L'avis de Lusignan prévalut; toutes les défiances s'évanouirent ; on trouva même que, disposant de l'autorité suprême, il avait mis de la déférence dans ses réponses au duc de Bourgogne , et on lui eu sut gré ; et, comme chacun savait que ^JaleL Adhtl elail son rival , on applaudit
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à la manière dont il venait de pailer de lui; cette modeVation dissipa les préventions défavorables que sa conduite équivoque avait élevées contre lui dansFesprit des princes croises.
La nuit même Malek Adhel, accompagne' d'une forte escorte , parlit pour Ptolëmaïs.
Le lendemain , Mathilde apprît ce départ • elle se souvint du regard sinistre, de Lusignan , d'horribles pressentimens la troublèrent , et dans sa douleur elle appelle à son aide l'archevêque de Tvr. Helas ! où est«il ce cœur compatissant , dans leqiifci elle aurait pu verser toutes ses craintes ? où est-il cet homme pieux que Lusignan n'aurait pas ose éloigner d'elle î Où il est! il la sauve; il fait plus encore, il sauve Malck Adhel.
S'il n'avait point suivi les ravisseurs de Mathilde le jour qu'elle avait éle enlevée du monastère , c'est qu'il devait ses premiers soins , ses soins paternels aux pieuses filles que cet événement venait de jeter dans la confusio^n et i'efïroi '. il s'ac-
cuva a'abord de les calmer , de prier avec elles ; et quand la paix fut revenue dans leur asile , le bâlon à la main , il se mit en marcbe pour aller au secours de Mathilde. Au bas du Carrael , dans Tépaisseur de la forêt, il trouve des guerriers cbre'tiens qui marchaient vers Cesarée ; il les arrête; il leur demande où ils vont , ee que fait Tarmëe , et si l'on sait dans quel lieu Malek Adhel a emmené la princesse d'Angleterre ? «Mon père , lui répond un des soldats , les chrétiens sont maîtres de Cesarée, Lusignan y commande; la princesse d'Angleterre est dans son palais, et nous venons de conduire Malek Adhel dans les cachots de Plolémaïs. » Le vénérable Guillaume est ému , ses genoux tremblent , il s'assied sur le tronc d'un vieux pin; les guerriers poursuivent leur route; il reste seul. « 3Ion Dieu! s'écriet-il , je vous rends grâces, Cesarée est au pouvoir des chrétiens , et la princesse est en sûreté ! y Mais Malek Adhel ccmit dans un cachot. A cette pensée le bon archevêque ne peut retenir ses lar-
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mes : Malek Afîhel est malheureux ! il oublie ses forts, ses erreurs , son sacriiëge ; il ne se souvient que de ses bienfaits. Il ne réfléchit pas davantage; il ne se demande pas ce qu'il doit faire ; mais il reprend son bâton et marche vers Ptolemaïs.
Aux portes do la ville, il apprend qu'une populace aveugle et furieuse veut se porter contre la prison pour ôter la vie à llalek Adhel ; un peu plus loin , il entend dire qfie cette émeute est excitée par des émissaires secrets de Lusignan ; il tremble qu'on n'ait dit vrai. «Mon Dieu! *'ëcrie-t-il , ne permettez pas qu'une pensée si coupable soit entrée dans l'âme d'un chrétien. >^ Il se hâte; il s'avance vers la prison ; des ordres sévères en interdisent l'entrée à tout le monde; à ces hommes de paix et d'amour qui ne sont sur la terre que pour soulager les maux de leurs frères , les portes de la douleur sont toujours ouvertes , et partout où un infortuné gémit et se meurt , ils ont toujours le droit d'entrer. Conduit pac
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le geôlier même , Tarchevêque descend dans le fond d'un cachot ; il y règne une sombre obscurité ; il entend des soupirs e'toufies... Il reconnaît la voix... Son cœur se serre. « Mon Dieu ! dit-il , est-ce vous qui l'avez conduit la? Avez» TOUS chargé le malheur de lui révéler TOtre nom? » A ces accens , le prince se relève brusquement ; ses chaînes se choquent avec un fracas horrible; Tarchevêque en frémit. Mali k Adhel s'écrie : «Giiillaumel est-ce Guillaume que j'entends? — O mon fils ! lui répond-il en se précipitant dans ses bras et en couvrant de larmes le visage du prince , mon fils , Dieu vous délivrera. — îlne merendra pas l'honneur, interrompt jVJalek Adhel avec un cri déchirant ; j'ai perdu l'honneur , mon père ; il y avait donc sur la terre un malheur plus grand que celui de perdre Mathilde! — Mon fils, reprit Guillaume , Dieu peut vous rendre plus que vous n'avez perdu; nos biens sont fort pauvres en comparaison de ses richesses...— ]S'on , non , iuleriompt encore le priace , il n'y a plus pour moi un mo-
menf de paix ni d'espoir; j'ai train mon fière : j'ai abandonne la ville qu'il m'avait confiée ; j'ai ëfe surpris par un traître , charge de chaînes comme un vil esclave; j'ai elë traîne' dans ce cachot, sur celte paille où je vais mourir. — Vous n'y mourrez point , vous n'y mourrez point , s'e'ciie Tarchevêque avec force; le temps est venu d'acquitler mes délies : vous allez sortir d'ici. — Mon père, que prëtendez-vous ? et que dira Lusignan quand il ne trouvera plus sa proie , quand son esclave lui aura échappe? — Que vous importe ? vous allez sortir d'ici. — Mais savez-vous que , si j'en sors, ce sera podr rejoindre Saladin, le venger 5 lui rendre Gësarëe. — Jeune homme , pourquoi me le dire? s'ëcria vivement i'archevêque , je ne vous l'avais pas demande.— Mon père , répliqua le prince en lui serrant les mains entre les siennes , j'aime mieux mourir ici que vous tromper ; et maintenant que c'est un ennemi que vous délivreriez , voulez-vous que je sois libre encore ? — Mon Dieu ! s'écria l'archevêque 5 n'est-ce pas lui qui m'a sauve la
vie à Damas , à JafTa ? n'est-ce pa^ lui qui a brisé mes fers a Damietle ? n'est-ce pas lui qui m'a louiours renvoyé parmi les chiéliens , où je parlais toujours contre lui et son peuple? Voudriez-vous que vos ennemis fussent plus généreux que vos enfans ? Non, je ne nuis point à votre cause par cet acte de charité; car votre foi divine s'est bien plus établie par les vertus que par les conquêtes , et vous avez touché et converli bien plus de cœurs par Tamour que par la colère; c'est lui , c'est ce maître, tout indulgence, tout tendresse, qui m'ordonne de vous sauver; ce n'est pas moi, Maîek Adhel , c'est lui qui vous délivre : cette pensée peut-être arrêtera vos coups.» Alors il détache ses chaînes , lui prend la main , et lui dit : <? Viens , mon fils , viens , je connais tous les détours de ces tristes denieuiCb ; Dieu a permis que je les eusse déjà visitées, afin de connaître un moyen de te «auver. » Alors ils marchent ensemble par des routes étroites , ténébreuses ; malgré robscuiilé qui y règne , ces lieux d'af- IV. 9
fliclion sont trop bien connus de Guillaume pour qu'il puisse s'y e'garer ; le prince le suit, le cœur trouble' par une puissance inconnue ; ce qu'il entend , ce qu'il éprouve l'agite de pense'es nouvelles , et les paroles de l'archevêque lui semblent pleines de vëritë; mais, avant de les croire, avant même de les e'couter , il veut effacer l'affront qu'il a reçu , reprendre Ce'sarëe , combattre Lusignan; et, pour soumettre l'ors'ueil , et haïr la vengeance , il n'est pas encore assez chrétien.
« Mon fils , dit l'archevêque en s'arrêtant devant une grande trappe hërisse'e de barres de fer , à travers laquelle quelques faibles rayons de jour se glissent avec peine , je serais venu à vous par ici , mais mon bras était trop faible pour soulever ce poids énorme ; peut-êîre le vôtre le pourra-t-il. » Malek Adhel secoue la porte immense , et les verroux et les chaînes tombent en éclats, « Mon Dieu ! s'écrie l'archevêque, la force de ce bras va-t-elle se tourner contre vous ?— Monpèie, répondit
le prince en tombant à ses pieds, prenez pitié de moi , et laissez-moi partir ; il y a en vous quelque chose qui m'ëtoniie , qui me fait he>iler sur mes devoirs , qui
parle ph s haut (jue Thonneur Ne me
retenez plus bientôt je vous rappellerai
peut-être, bientôt j'aurai besoin de toutes
vos mise'ricorJes La vie m'est odieuse ;
je suis à jimais sépare' de iNlathilde : ah I ne pouvant vivre pour elle , il me sera doux de mourir près de vous. » L'archevêque sent couler ses larmes ; il pose ses mains sur la tête du prince prosterne' devant lui : « Je te bénis , mon fils , lui ditil , puisse TEternel te bénir comme moi! puisse-t-il te créer une nouvelle intelligence , un nouvel esprit ! puissent les erreurs du passé être oubliées et ne plus le revenir au cœur 1 puisses-tu reconnaître celui dont la main a fondé la terre et mesuré les cieux; car ton salut s'avance , et sa justice le sera révélée ! »
Il se fit un long silence. Guillaume reprit la parole le premier, et dit au prince :
« Celte porte donne sous les remparts de Pîoiemaïs ; tu vas te trouver hors de la viîie ; enfonce-toi dans le bois de syco^ mores qui Tenioure , demeures-y jusque la nuit] alors profite de l'obscurité pour traverser la plaine; échappe à tes ennemis; mais en quelque lieu que tu ailles, fu n'échapperas pas à Dieu : son œil est sur toi 5 et sa providence ne t'oubliera pas. — Mon père , lui dit le prince , ne venezvous point aussi ? Restez-vous dans cette prison? est-ce que vous voudriez prendi-e iaes chaînes? est-ce que les chrétiens oseraient vous punir de ma fuite ? — ]Non , mon fils, non; ne le craignez pas , répondit Guillaume : un excès de prudence a pu les engager à vous tenir captif pour vous ôter les moyens de combattre ; mais aux nobles eiifans du Christ la générosité plaît encore plus que la prudence; il n'y en a pas un qui ne se réjouisse de vous savoir en liberté, pas un qui ne me remercie d'avoir osé vous la lendr^^.-^-O mon père ! quel peuple que ce-
lui-là , s'il était tel que vous le diîes; mai* quel Dieu que celui qui a forme une âme coixirae la vôtre et celle de MalhiUe... Maihilde, ajouta-t-il en fondant en larmes, mon père , je ne la reverrai plus! » L'archevêque repondit d'un ton sévère : «Téméraire , vous avez cru pouvoir l'arracher à Dieu ; vous avez cru que la force de votre bras pouvait lutter contre l'Éternel; voyez comme il s'est joué de votre audace... Maihilda va revenir à lui, mon fils ; elle est son bien ; il n'y faut plus penser, — Bientôt je n'y penserai plus , mon père, ajouta-t-il; bientôt elle pourra quitter le monde , Malek Adhel n'y sera plus pouila pleurer... Dites-lui que je lui rends ses promesses , que moi-même je la prie de se donner au ciel ; elle entendra cette prière , elle saura que c'est mon dernier adieu....» Alors, surmontant toutes les e'motions que cette pensée lui causait, il se leva, serra la main de l'archevêque contre son cœur , et lui dit : « Adieu , mon père ; si je meurs sans vous revoir , promettez-moi de
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Tenir pleurer sur ma cendre el de prier votre Dieu pour moi. » Et , sans attendre sa re'ponse , il franchit le seuil de la porte et s'enfonça dans les bois. Guillaume reste encore quelques instans à sa place; il suit de Toeil celui que ses espérances comptent déjà au nombre de ses enfans ; et, quand il a disparu , il élève ses mains au ciel , et lui adresse ces paroles d'Isaie : « O Eternel ! sers d'ombre au milieu du jour , cache ceux que le fer poursuit , et ne décèle point ceux qui sont errans. » Ayant dit cela , il se lève , pousse Tènorme porte, et revient tranquillement sur ses pas. En rentrant dans le cachot , il s'assied à la place de Malek Adhel , soulève avec effroi les chaînes dont on l'avait charge' , demande à Dieu de pardonner ceux qui accablent leurs ennemis , et attend en silence le sort qui lui est re'servé.
Tout àcoup des cris tumultueux frappent son oreille ; la porte s'ouvre avec un grand fracas j il voit une populace armée de flambeaux et d'épèes , et le geôlier qui ac-
court en avant, et s'e'crie : « Ils ont rompu raes verroLix , me'prise' mes paroles ; ils clemandent le sans; du Sarrasin. i> La for.le se pre'cipite ; le sombre cachot est éclaire; on cherche le he'ros ; il n'v est plus , il a disparu ; l'homme de Dieu est seul à sa place , tranquille , serein comme l'ange des infortunes. Saisis de surprise et de respect les furieux s'arrêtent. « Que voulez-vous ? que demandez-vous ? leur dit Guillaume. — Le Sarrasin , s'ëcrie-t-on de toutes parts, celui qui a massacre nos femmes , nos fières , nos enfans , qui nous a chasse's de Jérusalem. — Eh bien , il n'est plus ici , re'pondit Tarchevêque ; j'ai pris son pêche' sur ma tête , et je me suis charge de son iniquité. Voyez donc s'il vous faut du sang pour cela , vous pouvez prendre le mien. » A ces mots , l'émotion succède à la colère; les mains de ce peuple emporté commencent à trembler ; les épées tombent aux pieds de l'augu^îe vieillard : cependant une voix s'élève encore, et s'écrie : « Qui l'a délivré ? qui a rompu sa
chaîne ? — Qui ? repart Guillaume avec enthousiasme : Celui gui iria envoyé pour guérir la plaie de l infortune , pour pU" hlier aux captifs la liberté et aux prison-' nier 3 V ouverture de laprison (i). » Il dit , et la foule croit que Dieu vient de parler par «a bouche , nul ne connaît la secrète issue par où le prince est sorti , le geôh'er luimême l'ignore : il faut donc que l'Eternel ait prêté sa force à un bras mortel , et que , dans tout ceci , l'archevêque ait été conduit par lui. Pourquoi donc en douteraient-ils ? Et quand le saint est devant leurs yeux , comment s'étonneraientils du miracle ?
De tous ces cœurs furieux , Guillaume fait bientôt des cœurs repentans. Après avoir apaisé leur rage , il les en fait rougir , et verse Pamour et la charité où respiraient le sang et la vengeance. On veut le porter en triomphe hors de la prison ; il ne le permet pas ; il ordonne le silence : il ne veut point qu'on sache à quels ex-
(i) Isaie, ch. Gi, v. i.
MATHILDE. soi
ces clés chrétiens ont pn se porîcr, nî qu'on remonte à la main qui les a Fiit agir; et, S'il se hâte de sortir de Ptolëma'is et d'aller à Cësare'e , c'est pour prévenir Lusignan de tout ce quM a fait; c*est pour exciter ses remords , lui pardonner , et , après lui avoir épargne un crime , lui éviter encore la honte de le voir connu.