CHAPITRE LT
Dans ces jours de trouble et d'agitation 5 on eût dit que pour effacer le crime d'un chrétien , tous les autres avaient redouble' de gënerosilë ; tandis que Guillaume délivre Malek Adhel , offre Son sang pour lui , et ne songe qu'a sauver ia gloire de Liisignan , du camp d'Ascalon R-ichard e'crit à celui-ci : <? Des bruits injurieux se répandent sur ton compte; je ïi'en veux croire aucun : mon frère peut être accuse , mais il ne peut être coupable ; cependant comment a-t-il souffert qu'on donnât des chaînes au héros qui deux fois m'a sauve la vie ? Lusignan commande , et Malek Adhel n'est pas libre! Mon frère , je veux le croire, poursuivre ton devoir ta n'auras pas attendu ma je'ponse] et au moment où je parle , Malek Adhel marche vers son frère , et tu t'avances pour me rejoindre et le combattre. » Au seiû des forêts qu'il traverse en si-
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lence, Malek Adhel rencontre des guerriers ; il frémit, car il est sans armes , et ii a reconnu les chrétiens : oui , ce sont des chrétiens ; mais ce sont des Français, ce sont des amis. Le chef court au-devant de lui , la tête nue. Le prince Toit le duc de Bourgogne , et ne craint plus aucune trahison. « Héros malheureux , je te cherchais 5 s'écrie le duc; depuis qu'on t'a éloigné de Césarée , mille craintes agitaient mon coeur. Je voulais te suivre; mais Lusignan m'a fait défendre de sortir du camp, et malheureusement jusqu'au retour de Richard j'avais juré de lui ohéir ; mais hier la princesse Maihilde , surmontant sa réserve ordinaire , m'a pris a part , et m'a dit : Gardons-nous de soupçonner Lusignan ; mais le libérateur de mon fière est au milieu d'un peuple ennemi, et nul cbevaher ne veille sur ses jours. Ces mots m'ont semblé un ordre, et cet ordre devait l'emporter sur ceux de Lusignan; car tout chevalier doit ses premiers sermens à la beauté , et ses premiers secours à l'innocence. Accompagné de quelques-uiîS de mes braves Français, j'ai volé
à Ptolemaïs ; tu n'y étais plus : on parlai^ de prodige, de sédition; mais le nom de Guillaume j mêle' à foute cette histoire, m'a rassure sur ta vie. Cependant je voulais savoir en quel lieu tu portais tes pas , prote'ger ta fuite; j'ai suppose que tu marchais vers ton frère : c'était le chemin de l'honneur , ce devait être le tien. J'ai pris la route d'Ascalon , je t'ai trouve , je suis satisfait. Voici un cheval, voici des armes; va , noble guerrier , reprends ta place dans Tarmëe de Saladin : Je vais instruire la princesse Malhilde que ses volontés ont été exécutées , et je cours t'attendre dans les champs d'Ascalon. — Oui, je t'y rejoindrai, répond le prince avec un profond attendrissement ; mais puisque , tout vaincu que je suis , je ne te parais pas indigne de porter ton épée , donne-moi encore ton casque et daigne recevoir le mien ; en le voyant sur ta tête, je reconnaîtrai celui qui le porte , et au milieu des combats, de leur tumulte et de leur carnage, je pourrai respecter mon bienfaiteur. »11 dit, les deux héros s'embrassent
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avec une tendre et mnluelle estime, soupirent d'éfre ennemis , et se séparent pour toujours.
Malek Adhel arrive sous les murs d'Ascalon; il entre dans la ville; la consternation y règne; la prise de Cesarëe y a jeté rèpouvante et le deuil ; il traverse les rues silencieuses : ce peuple , si joyeux jadis à son aspect, le voit et reste muet; il enire dans le palais de son frère : en Tapercevant , Saladin s'écrie : « 0 Malek Abdel! quand je te confiai Césarée, ce n'est pas ainsi que je croyais le revoir. » Le héros debout , les yeux baissés , et dans l'altitude la plus humble , lui répondit ; « Saladin , je suis coupable ; j'ai déshonoré le nom glorieux des Ayoubites , je ne suis plus digne d'être appelé ton frère. J'ai tout trahi, mon devoir, mes sermens ; Lusignan commande à Cesarée ; il est maître des murs que tu avais confiés à ma foi , Lusignan !... x> Il s'arrêta comme n'ayant point de paroles pour exprimer ce qu'il éprouvait ; le visage sévère du sultan s'adoucit un peu. « Ra-
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conte-moi , lui dît-il , par quel e'(range prodige tu as permis à Liisignan de s'asseoir à ta place. » INIaick Auhel prend ia parole; il fait le récit de ses faiblesses , de ses fautes : loin de chercher à îi'excuser , le repentir qu'il éprouve ne lui permet d'y trouver aucune justification , et tel qu'il se voit à ses propies yeux, tel il se montre à ceux du sultan. Saiadin lui dit : <K Des témoins de ta conduite , des victimes de ton imprudence, m'avaient j déjà fait ce récit; mais ils t'avaient peint moins coupable. Mohamed etKaled, que voici, en pleurant sur tes erreurs, ne les croyaient point sans excuse. — Mohamed et Kaled sont ici? s'e'cria le prince; et les nuages de son front s'éclaircirent un moment : ils vivent .> ils sont libres? Ah! que bëni soit l'ange qui les a délivrés ! il vient de rouvrir à la joie un cœur qui y était fermé pour toujours. — Nous avons beaucoup souffert, prince, lui dirent les deux musidmans; mais nous serions ingrats si nous ne confessions pas hautement que, hors le seul Lusignan ^ tous les
chrétiens se sont montres humains et généreux. Chacun des princes cioise's a voulu délivrer son captif; et , quant à nous , quoique la main qui a brisé nos chaînes se soit cachée dans l'ombre , nous avons su que nous devions notre liberté aux prières de la princesse d'Angleterre. » Malek Adhel baisse les yeux ; pour expier ses toits , il voudrait défendre à son cœur de s'émouvoir à ce nom-là. Saladin le regarde , et lui dit : <?: Eh bien ! que résous-tu, et quelle réparation offres-tu à ta patrie 1 » Malek Adhel répond : « Appelle auprès de toi les th?fs de ton armée ; Mohamed fera devant eux le récit de nos malheurs et de mes fautes ; tu entendras leur jugement , Saladia , et tu prononceras mon arrêt. »
Le sultan y consent. Il monte sur son trône; les émirs, les chefs de l'armée se rangent autour de lui. Malek Adhel refuse de s'asseoir; il veut rester debout, et sur son front hinnilié il y a encore quelque chose de si fier , ci.'on eut dit que le jaalheur ne l'avait aUeint que pour
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monfrer qu'il ne pouvait l'abatfre. Cependant Mohamed commence son re'cit;.
il dit les deux assauts des chre'tiens et les deux victoires du prince ; il raconte les artifices de Pimposteur envoyé' par Lusignan , et le départ de Malek Adhel.
<i Oh! quelle fut ma surprise et ma douleur , quand, le lendemain de ce de'part fatal, je vis Césarëe menacée de toutes parts ! Les habitans appelaient Malek Adhel, et sous l'ombre de ce grand nom se sentaient invincibles; mais , en apprenant qu'il n'y était plus , leur courage s'abattit à l'instant; le désespoir les saisit, et la désolation générale fut portée à un excès que mes expressions rendraient faiblement. Les guerriers je'aient leurs armes efc couraient dans les mosquées implorer Mahomet; les femmes, les cheveux épars , et pressant leurs enfans contre leur sein , faisaient éclater de violens sanglots ; partout on entendait retentir des cris 5 des gémissemens ; partout les tristes musulmans répétaient , en se frappant la poitrine : Nous pouvons mourir à pré-
senï , car il nous a abandonnes; et nous^ sonnmes perdus , perdus à jamais. »
La fermeté de Malek Adhel ne re'siste point à la vue des maux qu'il a causée, deç pleurs qu'il a fait re'pandre; il cache sa tête entre ses deux mains ,' et du fond de sa poitrine s'échappent des ciis éfonffés qui font connaître les décbiremens de son âme.
Mohamed voit sa douleur et veut s'an éter ; il l'en empêche. <c Continue , lui dit-il , c'est à la ve'rite de me punir; peins mes torts avec les larmes des malheureux que j'ai faits , afin qu'ils soie nt ineffaçables , et que le souveLÎr en reste toujours aussi présent , aussi vif dans mon cœur. » Mohamed obéit , il continue , il dit comment il fut trompé par Lusignan , et comment les perfidies de ce roi l'empêchèrent de suivre l'intention où il était de s'ensevelir sous les murs de Césarée plutôt que de se rendre. « Après avoir interrogé l'esclave imposteur , continua-t-il , les émirs pensèrent comme moi , que , du moment que les chrétiens avaient réussi à faire tomber le prince dans leur piège , ils
avaient du s'emparer de leur proie. Alors je leur représentai quel amour attachait Saladin à son frère, et s'ils n'étaient pas certains que c'était lui obéir que de donner Césarée pour le sauver. Les émirs demeurèrent en silence; ils étaient irrités contre le prince , et ne lui pardonnaient pas de les avoir sacrifiés à son amour. Eh quoi! m'écriai-je, un moment de faiblesse doit-il vous faire oublier ses services passés et ses innombrables exploits? Ce mot, en leur rappelant votre gloire , prince , les décida en votre faveur ; ils consentirent à capituler; et, quand Lusignaa revint chercher ma léponse , j*^ lui remis les clefs de la ville , à condition que vous seriez libre , ainsi que tous les habitans de Césarée. Il le promif , le traître ! son premier soin fut de me faire jeter dans un cachot. Héias! sous les chaînes où je gémissais , j'appiis encore de nouveaux malheurs ; je sus que Lusignan , certain que vous reviendriez à Césarée , n'avait pas voulu risquer la vie de ses soldats en vous attaquant à force ouverte; je sus que,
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pour vous tromper , il avait fait allumer des feux dans le. camp quM quittait ; que sur nos murs il avait laissé tloller les drapeaux , et qu'il avait couvert ses sentinelles de rhabit de nos soldats.... Toutes ses ruses furent couronnées; vous vinles vous livrer vous-même.... Je ne sais cependant s'il a rempli une partie de ses promesses , et si c'est à lui que vous devez la liberté. » Saladin se leva ; alors il se fit un grand silence. <^ A qui que tu doives cette liberté , s'écria le sultan , il n'importe; les obligations qui te lient à ton pays n'en sont pas moins sacrées : parle maintenant, Malek Adbel, e^ dis-moi quel est ton dessein? — Ecoute , répondit soq frère, depuis cette fatale nuit où j'ai vu mes nïains cbargées de cbaines , la princesse d'Angleterre au pouvoir de Lusignan , Cé?arée abattue , ma gloire flétrie et mon frère trabi , certainement je rae serais donné la mort si Tespérance de te venger ne m'avait pas laissé un grand devoir a remplir. » — Ainsi , reprit le sultan , le béros va donc triompher d'ua lâche amour, remonter à
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la place d'où il est tombe , et conduire encore mes armées à la victoire ? — Saladin ^ re'pliqua le prince , ne m'accable pas ainsi de ta clémence; tes intérêts me sont si chers que je ne puis souffrir que tu ne te rendes pas justice à toi-même; et, dans la position où je me trouve, je sens que tes rigueurs me soulageraient bien plus que tes bontés ; laisse , laisse-moi cacher nia honte dans les derniers rangs de tes soldats : heureux encore qu'ils veuillent bien m'y souffrir, eux dont la fidélité n'a jamais été soupçonnée , et dont l'honneur est encore sans reproche. — Emirs , soldats , peuple , vous tous ici présens , s'écrie Saladin en s'adressant aux nombreux auditeurs qui l'entouraient , s'il s'élève parmi vous une seule voix qui condamne Malek Adhel et le juge indigne de reprendre le commandement de mes armées , je jure de faire taire l'amitié , de n'écouter que la joslice. » A ces mots l'assemblée répon-» pondit au sultan par une acclamation unanime : sur ces mâles et fiers visages des pleurs d'attendrissement coulaient de tou$
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côtes , et foutes ies bouches rëpe'laient ces mots : <ç Vive Milek Adhel, le glorieux fi ère de notre sultan ! aussi long-temps que la victoire marchera avec lui , que ramiùë Tunira à Saladin , qu'il sera Tobjet de Tiotre amour , il demeurera à notre tête , il V demeurera toujours ! »
Mrilek Adhel ne peut contenir son émotion ; il se précipite dans les bras de son fi ère. « Ah ! lui dii-il, je sens qu'il est dowx d'être aime ainsi , et je le sens quand de si touchans te'moignages d'amour me séparent à jamais de ce qui fut Fobjet de mes plus chères espérances. » Il s'arrête ; du fond de son âme il adresse a Md'hilde un éternel adieu. Alors relevant son fiont superbe 5 et sur lequel le feu de la gloire venait de commencer a briller , il t'écrie : « Mon fi ère , et vous , amis généreux , c'est au moment où je viens de vous trahir
que vous vous livrez encore a moi
J'accepte votre confiance , car maintenant j'en suis digne ; le sacrifice que je viens de vous faire dans mon cœur m'en répond. »
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Les deux fi ères se retirent; ils concertent ensemble le plan d'une bataille ; ils sont sûrs que dans l'ivresse de leur triomphe , les chrétiens ne la refuseront pas ; elle sera terrible , elle sera décisive. Encore quelques jours , et les destinées des combats auront appris au monde lequel des deux empires a succombe , et si c'est sous Tétendard du prophète ou sous les bannières de la croix que TOrient soumis doit fléchir.
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