‹ MathildeChapitre 31 sur 35 · CHAPITRE LU · texte numérisé non relu

CHAPITRE LU

Au-DEVA^'T de Guillaume court Tagile renommée ; elle arrive avant lui à Gësare'e ; elle y dit la délivrance de Malek Adhel , et non la main a qui il la doit : ce secret demeure encore enseveli dans le sein de la charité. Au premier mot de cette nouvelle , Lusignan a pénétré tout le mystère ; il devine quel est cet homme qui a bravé ses ordres, cet homme qui , revêtu d'une puisssance supérieure à celle des rois , a pu seul t>'élever audessus de la sienne; mais il sait bien que ce même homme, ne faisant rien que pour le ciel ^ dédaigne de recevoir sur la terre le fruit de ses oeuvres , et le vetra recueillir par un autre sans daigner revendiquer ses droits. L'audacieux Lusignan ose s'attribuer les mérites de Guillaume ; il fait répandre dans l'armée que, comme souverain , sa prudence n'a pas dû lui permettre de rcRdre la liberté à xMalek

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Adhel ; maïs que , comme chevalier , sa ge'ne'rosite' a charge rarchevêque de le délivrer en secret. Tout le camp est surpris ; plnsieurs doutent de celte action; mais tous les chre'tiens , capables de la faire , s'effbï cent ày croire : et il y en a beaucoup. Cependant l'archevêque arrive, et apprend ce qu'on publie; il garde le silence , et se rend chez Lusignan ; celuici 5 arrogant et superbe jusqu'à cet instant, à la vue de Guillaume, s'alarme et se trouble ; il fait l'aveu de ses toits , non avec cet esprit de contrition qui indique le véritable repentir , mais avec cet esprit d'orgueil qui , des hauteurs où il domine sur les faibles, redescend tout à coup aî^x plus humbles supphcations devant celui qui aie pouvoir de l'humilier. Il avoue qu'une indomptable passion l'a entraîné dans de grands écarts , el il montre à Guillaume qu'il était perdu sans ressource dans l'estime des croisés, s'il n'avait saisi celte occasion de la reconquérir. Il cherche à prouver que , pour les intérêts de la foi , il fuudr&il faire taire les torts du moindre

chrétien , à plus forle raison ceux rlu chef de l'armée; il emploie enfin loule son éloquence à persuader à Guillaume que luimême est intéressé à confirmer aux troupes que c'est en effet au souverain qui les C9mmande que Malek Adhel doit sa liberté. Sur ce mol, l'archevêque l'arrête : «C'en est assez , Lusignan , dit-il , demeurez-en là; comme mon divin maître, je puis être l'avocat des pécheurs, je ne le serai jamais du péché.-Mon père, s'écrie Lusignan , ne puis-je pas effacer le mien ? » P:t alors avec une grande véhémence, il dit quels vastes projets il conçoit : a l'entendre, il n'est rien qu'on ne doive espérée de sa valeur ; tous les Sarrasins ne tiendront pas devant lui; il va faire sa proie de tous leurs royaumes; déjà il montre, comme expiation a ses fautes, toutes les provinces que son bras va remettre sous lemp.re du Christ, et s'étend sur tous ces détails avec une orgueilleuse complaisance. L'archevêque l'écoute jusqu'au bout «ans l'interrompre ; à la fin , quand il se tait, dune voix grave il lui répond : «Ce

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n'est donc pas assez , Lusignan , de Tidëe d'avoir perdu un royaume pour rabattre les enflures de votre cœur , en arrêter toutes les fougues , et vous contenir dans rhunailitë et une sage modestie? Au moindre succès , sans regarder même par quel moyen vous l'avez obtenu, votre orgueil se relève et croit pouvoir pre'tendre à tout. Quelle route avez-vous cboisie , ô roi cbi ëtien ! pour remonter sur votre troue? l'artifice et la trabison. Cependant je ne dévoilerai pas votre honte, mais j'aurai l'œil sur toutes vos de'marcbes : tout en respectant le sang dont vous sortez et la pourpre où vous êtes assis 5 je saurais replonger toutes ces grandeurs dans le néant , si vous vous en serviez pour nuire , et montrer Tbomme tout entier, si l'bomme e'tait encore criïninel. »

Lusiguan dévore le violent de'pit qu'il e'prouve. Tout en feignant de s'humilier, il cherche par quels moyens il pourra éloigner le témoin qui va le poursuivre, le juste qui peut le confondre ; c'est avec yne mortelle inquiétude qu'il voit Par-

clievêque entrer chez Malhilde, entretenir les princes croises ; il craint toujours que le secret n'échappe , et que sa honte ne soit connue. Bientôt , quand le duc de Bourgogne renire au canap, ses terreurs redoublent; de tous les princes qui l'entourent, il n'en est aucun dont le caraclère le gêne plus que celui-Ia : en effet en apprenant qu'on dit dans Cësare'e que c'est par un ordre secret de Lusignan que la liberté a été rendue à INJalek Adhel , le duc de Bourgogne , qui ne voit là qu'un nouveau mensonge , est prêt à s'élever contre lui ; cependant , quand on ajoute que Guillaume ne dément point cette assertion , il regarde comme un devoir de se taire aussi; car , si la chose est vraie, il doit respecter la conduite de Lusignan, ou respecter le silence de Guillaume si elle ne l'est pas.

Dans les plaines d'Ascalon , Richard ne tarde pas à savoir que Malck Adhel est revenu auprès de son frère , qu'il a repris le commandement des armées , et que les Sarrasins se préparent à demander le corn-

bat. Aussitôt iî mande à Lusignan de le venir joindre avec toutes ses forces ; il exprime la satisfaction que lui a causée sa conduite , et ajoute que Malhilde ne peut retourner dans un monastère d'où les Sarrasins peuvent l'arracher une seconde fois , ni rester dans une ville que Malek Adhel a jure de reprendre. Il faut que Lusignon la conduise dans le camp d'Ascalon , pour l'entourer de la protection de toutes les puissances chrétiennes.

Lusignan fait part à l'armée et à la princesse des ordres de Richard. L'armée obéit avec joie; Malhilde est resignée à tout: elle part; Tarchevêque ne la quitte point.

Richard reçoit son frère d'armes ai? te de vifs témoignages d'affection; il n'a pas douté un seul instant qu'il ne fût le Vv ritable libérateur de Malek Adhel , et il s'enorgueillit de pouvoir enfin, en vantant la valeur de son ami, vanter aussi ses vertus; il s'exprime ainsi devant sa sœur. Lusignan rougit; Mathilde se lait : elle s'est. promis de ne point révéler les vérités qu'elle sait et jamais sa bouche ne dira

que Lusignan a eu la pensée de donner la mort à un rival désarme'. D^un visage froid et sérieux elle écoule les discours de Richard; c'est en vain qu'il croit la toucher; c'est plus vainement encore qu'il espère refFiayer; car celle qui a connu tous les malheurs , et renoncé à tous les biens, ne peut plus s'efirayer de rien. Maintenant qu'elle a appris par Tarchevêque de Tyr que Malek Adhel est libre, que son àme est remplie de pensées de conversion , et qu'il lui permet de s'enchaîner à Dieu , rien ne la retient plus au monde, et elle n'aspire qu'à le quitter; elle le declaie à Richard. La nouvelle gloire de Lusignan lui avait donné d'autres espérances ; il s'irrite : elle baisse les yeux avec respect, mais sans émotion. Étonné de sa tranquillité , il lui demande si elle ne craint plus sa colère. « J'en crains les effets pour vous, sire, lui répond-elle; mais pour moi je ne crains plus rien : mon sort est arrêté; la mort seule peut le changer, et la mort ne me fait pas peur.» Richard est frappé d'une fermeté

qui se cache sous tant de douceur ; il commence à se sentir vaincu par un ascendant supe'rieur; et, en regardant la profonde résignation empreinte dans les traits de Mathilde , il est tenté de croire que Pâme qui anime ce beau visage a déjà pris son essor vers un autre monde , et que cette tendre vierge ne refuse d'être une reine sur la terre que parce qu'elle se sent appelée à être une sainte dans le ciel.

Lusîgnan n'ose plus exprimer les désirs qu'il éprouve ; il connaît mal les vertus chrétiennes qui distinguent si éminemment la princesse, et il craindrait, en la sollicitant avec trop de chaleur , de lui faire dire ce qu'il a tant d'intérêt à cacher. Maïs , en se taisant ainsi , il touche tous ceux qui ne sont pas dans le secret de son silence; on plaint son amour; on loue son respect ; on s'étonne que Mathilde demeure insensible à de si nobles procédés. Elle entend ces reproches ; ils ne Tétonnent ni ne l'affligent : contente de l'approbation de Tarchevêque, quia sondé toutes ses pen-

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sëes, elle ne s'offense point du blâme que Ton jette sur elle , et s'en inquiète encoie moins; car le monde n'est déjà plus à ses yeux; et toutes ses censures et ses éloges , périssables comme lui , ne peuvent plus toucher celle qui , dëgoûlëe de tout ce qui passe, a confie ses espérances et remis sa destinée à cette éternité qui ne passe point.

Depuis deux jours seulement l'armée était réunie , et Richard avait repris le commandement général, lorsqu'on apprit que les Sarrasins faisaient sortir leurs bataillons des portes d'Ascalon. On vit que c'était le signal de la bataille , et chacun se prépara au combat. Tous les chevaliers revêtissent leurs plus fortes armes | Mathilde , de ses mains tremblantes , attache la cuirasse de son frère : c'est peut-* être le dernier service qu'elle lui rendra^ et elle trouve encore des larmes pour cette crainte 5 après en avoir tant versé pour des craintes peut-être plus cruelles encore.

Le roi de Jérusalem, dans sa tente,

seul avec son ëcuyer, lui confie ses douleurs. Cet ëcuyer , jadis musulman , entraîne par une basse cupidité plutôt que par une foi ve'ritable , s'est attache depuis plusieurs anne'es au service de Lusignan; il est prêt à obéir à tout ce que celui-ci lui commandera , fut-ce un crime, et Lusignan en médite un. «Ecoute, lui dit-il , dans cette grande journée je n'ai qu'un esproir ; dans cette grande bataille je ne vois qu'un objet, c'est de combattre Malek Adbel : je veux bien qu'il me donne la mort, mais je ne veux pas qu'il me survive. Sois toujours près de moi : si je m'éloigne avec lui , tu nous suivras; si j'obtiens la victoire, tu resteras en paix; si je tombe, si je meurs, je compte sur ta fide'litë, et , je te le répète, ne permets pas qu'il me survive.»

L'e'cuyer le promit, et alors Lusignan fut tranquille et ne craignit plus le hasard d'un combat où il n'avait plus que la mort à craindre. Ce fut un mercredi , 4 octobre , que l'armëe entière des croises sortit du camp d'Acalon pour aller à la

rencontre de Saladin (i) ; elle s'elendit dans la plaine , depuis le fleuve Bëlus jusqu'à la mer. Le roi d'Angleterre , devant lequel on poitait le livre des ëvan*giles couvert d'une etotie de soie , soutenu dans les angles par quatre ofticiers , occupait la gauche Ters le fleuve avec les Anglais et les hospitaliers; le marquis de Montferrat commandait la droite , ayant sous lui les Ve'niliens et les Lombards ; Luisignan était au centre , avec le landgrave de Thuringe , les Français et les Pisans; Gérard de Biderford , grand* maître des templiers, le duc de Gueldre et les Catalans formaient le corps de réserve ; et on avait laissé pour la garde du camp GeofTioi de Lusignan, frère du roi , et Jacques d'Avesnes. Les archevêques de Pise, de Cantorbéry , de Ravennes ^ de Besançon, de Nazareth; les évêques de Beauvais , de Salisbury , de Ptolémaïs et

(1) La disposition de cette bataille est toute historique, et les paroles qui la terminent ont été véritablement dite* par Richard dans cette circonstance- là.

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de Bethléem, armés d'un casque et d^une cuirasse , combattaient aussi. Richard, admirant la force de cette grande armée ' s'écria dans son enthousiasme : « Quelle puissance humaine pourrait nous résister ? O Dieul soyez neutre, et la victoire est à nous. »

^Les deux armées s'avancent de part et d'autre avec une égale ardeur; elles sont en présence ; en peu d mstans on voit décroître l'intervalle qui les sépare encore ; bientôt il a disparu. Les visières s'abaissent, les lances sont en arrêt, les coursiers se précipitent : chrétiens, musulmans , tout s'ébranle; le bouclier heurte le bouclier, l'épée croise l'épée , le pied presse le pied, le javelot louche le javelot; les deux armées sont tellement serrées l'une contre l'autre, que Poeil ne distingue plus les Sarrasins des croisés, et que l'aigrette des casques de ceux-ci paraît attachée à ceux des Arabes. Du sein de ce choc tumultueux s'élève un épais tourbillon de poussière qui couvre les combattans , obscurcit les airs et monte jusqu'au ciel; et les pai-

sibles collines »'etentisspnt du bruit des armes , des éclats de la victoire et des gëmissemens de la mort.

L'epee de Lusigiian dévore les infidèles ; il en fait un carnage affreux; rien ne l'arrête , rien ne lui résiste , car il ne rencontre point Malek Adhel. Tandis qu'il triomphe au centre , Richard triomphe aussi à la gauche; mais a droite le marquis de Montferrât a ëtë repousse par Saladinj cependant, vainqueurs sur deux points , les chrétiens ont l'avantage 5 et poursuivent leur victoire avec une impétuosité sans pareille , lorsqu'un effroyable cri sorti de l'arrière-garde de leur armée, les arrête tout à coup, les fait regarder derrière eux, et leur apprend que Malek Adhel a paru. A l'instant ils reviennent sur leurs pas , et reconnaissent partout les traces de ce guerrier terrible; les cimiers brises, les cottes d'armes déchirées et sanglantes, les étendards roulant dans la poussière, les profondes et larges blessures des mourans, tout leur dit que l'épée ds Malek Adhel a passé par-là ; ils Tapereoivent bientôt parcourant le vaste champ de bataille,

portant sa valeur partout où les chrétiens sont vainqueurs ; les combats renaissent de tous côtes : il triomphe partout , et par Thabiletëdeses plans, les chrétiens se trouvent partout enveloppes d'ennemis. Lusignan furieux , désespère de voir une si belle victoire sur le point de lui échapper , se dévoue pour le salut des siens. Il appelle à grands cris son indomptable rival , il espère , en Téloignant du combat , donner t aux chrétiens le temps de reprendre l'avantage ; sans doute il prévoit bien qu'il périra dans cette lutte terrible , mais il est sûr que Malek Adhel périra aussi avec lui, et celte pensée lui fait presque aimer la mort. Le héros a entendu le défi de Lusignan ; il frémit de rage , mais il n'y répond point. Le roi de Jérusalem , étonnd de ce silence , presse les flancs de son coursier , joint Malek Adhel : celui-ci se détourne et s'éloigne du seul chrétien dont il verserait le sang avec plaisir; il s'est promis d'éviter toute querelle particulière , afin de ne point abandonner le champ de bataille avant la victoire ; et ,

quoi qu'il lui en coûte , il veut demeurer fidèle à ce devoir. Mais trop peu soigneux de défendre une vie qui lui est odieuse, en repoussant les chrétiens il ne se garantit pas de leurs coups , et espère bien en secret que sa mort expiera le mal qu'il ne peut pas s'empêcher de leur faire. Cependant Lusignan s'acharne à le poursuivre; toujours sur ses pas, il l'accable des termes les plus injur eux : le fier guerrier dévore long-temps ces outrages en silence ; mais a la fin il ne peut plus retenir sa colère; dans la fureur qui l'anime, il est bien sur qu'un instant lui suffira pour purger la terre d'un rival qu'il déteste , et il n'a pas Porgueil de croire qu'un instant d'absence puisse entraîner la défaite de l'ai mée. « Viens , dit-il à Lusignan , hàtons-nous d'éteindre dans notre sang la haine mutuelle qui nous dévore. » Le roi de Jérusalem le suit, mais il ne le suit pas seul , et son écuyer n'a pas oublié ses ordres.

Malek Adhel s'arrête à quelque distanee de l'armée , derrière une masse de rochers

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qui les dérobe à tous les regards; iî jette loin de lui son bouclier , et s'e'crie : « Crois-moi, Lusignan , n'usons point de ces vains moyens de défense qui relarderaient notre défaite , et pre'cipitons au contraire Tinstant où Tun de nous aura cesse' de haïr l'autre. :^ Lusignan l'imite ; il quitte son bouclier, tire l'ëpëe , et le combat commence. L'horrible mort entend les coups de ces guerriers intrépides ; elle vole , accourt j et sourit à la vue des grandes victimes qui vont tomber sous son empire. Jamais Lusignan n'a montre tant de valeur , jamais il n'eut tant d'espeVances , car Malek Adhel est blesse. Dans le champ de bataille, plusieurs chrétiens doivent à l'indifférence que ce he'ros mettait à défendre sa vie, l'honneur d'avoir versé son sang , et celui qu'il perd afïaibht la vigueur de son bras^ Mais son cour.ige supplée aux forces qui lui manquent et prenant son épée entre ses deux mains, il en décharge un si furieux coup sur la tête de son rival , que celui-ci en est ébraiilé j son casque , fendu par la

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moîtië, lombe à terre, et ses yeux se couvrent d'un nuage de sang. Malek Adhel, en voyant sa tête nue , jette aussi son cas» que, et attend , pour recommencer à frapper , que son adversaire soit en e'tat de se défendre ; mais à peine Lusignan a-t-il recouvre ses sens , qu'il s'élance sur le prince , et lui enfonce son épe'e au défaut de sa cuirasse , d'un mouvement si rapide , que le héros , qui ne s'y attendait pas , n'a pas eu le temps de parer le coup. Aussitôt de la large blessure son sang coule à gros bouillons : «He'Ias ! Matbilde , s'e'criet-il , si je le répandais pour vous venger, et si ma mort ne vous affligeait pas , qu'elle me serait chère 1 — L'affliger ! reprit Lusignan , sois sûr qu'elle s'en rejouira avec nous. » Il dit, et redouble ses coups; le prince n'en est point atteint , il reprend même ses avantages et perce le flanc de son rival. Alors Lusignan cherche moins à attaquer qu'à se défendre; il évite le prince, tourne autour de lui , le fatigue , l'e'puise, voyant bien que, blesse comme il l'est, il n'a besoin que de prolonger le combaS

pour être sûr de la victoire. Mais Malek Adhel , indigne que la lutte soit si e'gale , la défaite encore incertaine, et que l'honame qu'il hait le plus soit celui qui lui résiste davantage; Malek Adhel, voulant enfin terminer le combat ou mourir, quitte son ëpe'e , s'arme de son poignard et se précipite sur Lusignan pour le lui plonger dans le coeur. Ils se débattent, s'enlacent, s'attaquent , se repoussent ; à la fin le prince l'emporte ; il saisit son adversaire entre ses deux bras avec tant de force que Lusignan en perd la respiration et le mouvement , il chancelle et va mesurer Ja terre. Malek Adhel s'y jette avec lui ; il lève le poignard ; il va frapper... « O he'ros ! écoute- moi , lui dit Lusignan d'une voix expiranie.» Malek Adhel s'arrête pour l'ëcouter ; mais le roi de Jérusalem perd connaissance avant d'avoir achevé sa prière. Le prince hésite à frapper d'un coup inutile un ennemi presque mort. Tandis qu'il hésite , i'écuyer de Lusignan , qui vient de voir tomber son maître , le croit sans vie; Cl , fidèle à sa promesse , il se précipite aujc

le héros , et lui enfonce son e'pe'e dans la gorge. Malek Adhel , surpris, se retourne pour se venger, mais afTaibli , épuise' par ses nombreuses blessures , il succonabe enfin, ses yeux se ferment à la lumière, ses lèvres pâles et expirantes prononcent encore le nofn de Mathiide ; le mouvement et la chaleur l'abandonnent; il demeure étendu sur la poussière , qu'il baigne de

son sang.

L'écuver de Lusignan est effrayé luimême de ce spectacle ; il ne peut croire qu'un si fameux guerrier ait été sa victime 'y l'effroi s'empare de son âme , et si ce n'est plus le bras , c'est l'ombre de Malek Adhel qui le fait frémir : il voudrait s'éloigner de ce lieu effroyable, mais il voudrait emporter le corps de son maître ; ses forces n'y suifiNcnt pas. Il aperçoit dans l'escarpement des rochers un jeune pâtre qui s'y était réfugié avec effroi , tandis qu'autour de lui ses chèvres broutaient paisiblement l'herbe tendre et le feuillage des arbrisseaux; il l'appelle, il Toblige à venir lui prêter son appui pour transporter

le corps de Lusignan au camp. Dans leur roule ils rencontrent des chrétiens qui fuyaient : « La bataille est donc perdue ? s'ëcrie l'e'cujer. — Lusignan a disparu , repondent-ils , et Saladin et Malek Adhel sont vainqueurs. — Malek Adhel 1 reprend l'e'cujer , Malek Adhel est mort; il vient de succomber sous les coups de Lusignan , de mon maître , que voici couvert de blessures. > Les chre'tiens n'osent croire ce qu'ils entendent ; ils re'pètent ces mots extraordinaires : «Malek Adhel vient de succomber l» De bouche en bouche ils volent jusqu'au sein des arme'es : à l'instant , musulmans et chrétiens s'arrêtent interdits devant la terrible nouvelle ; les premiers se frappent la poitrine , se roulent à terre avec desespoir. Les chrétiens eux-mêmes ne peuvent s'em*pêcher d'être e'mus ; cependant ils reprennent courage et profitent de la terreur des infidèles pour les accabler. Saladin , vie* torieux jusqu'à cet instant, Saladin, toujours maître de lui-même dans les plus émî* nens dangers; Saladin , que les flèches les plus aiguës et les maux les plus cruels ne

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peuvent seulement faire changer de couleur , maintenant ne peut plus commander à la douleur qu'il éprouve; la mort de son frère l'a saisi avec tant de violence qu'il oublie un moment et son empire et sa gloire pour ne songer qu'à ce qu'il perd. Il est repoussé, vaincu; il se replie versAsca- Ion , et va enfermer dans les murs de cette ville son profond désespoir et les débris de sa puissante armée.

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