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CHAPITRE LUI

Tandis que les chrétiens , maîtres du champ de bataille , chantaient Thymne de la victoire , le corps de Lusignan venait d'arriver au camp. On le transporta dans sa lente ; et son ëcuyer , plus pâle , plus défiguré que lui , car le crime donne aux traits un caractère plus hideux que la mort même , le suivait en tremblant. Geoffroy de Lusignan , à la vue de son frère sans mouvement et sans couleur, appelle autour de lui tous les secours de la médecine et de l'église. L'archevêque de Tyr vient s'asseoir auprès du lit du mourant, afin de profiter du premier moment de connaissance pour le rendre du moins au ciel si on ne peut le rendre à la vie. Mathilde , surmontant toutes ses répugnances , est entrée aussi sous sa tente; ses mains délicates s'occupent sans cesse d'exprimer le suc des herbes , et de choisir les simples dont se compose Tappareil des blessures.

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Les chirurgiens de l'Europe , appelés auprès de Lusignan , s'étonnent de la profondeur des siennes. « On reconnaît les coups de Malek Adhel , s'écrie Técuyer. » A ces mots , la princesse suspend son ouvrage , regarde l'écuyer , et lui dit d'une voixtrèsémue : « Est-ce donc Malek Adhel qui a blessé votre maîtreP — Oui , madame , répond-il ; mais c'est mon maître qui a tue Malek Adhel. -Il a tué Malek Adhel! reprend la vierge en laissant tomber les herbes qu'elle tenait. » Elle n'en peut dire davantage ; ses nerfs se raidissent , son sang s'arrête, ses yeux se troublent, elle ne remue point , elle reste debout , pâle , immobile , comme si la vis Peut abandonnée. L'archevêque , frappé de la nouvelle qu'il apprend et des funestes conséquences qui y bont attachées , accourt au pi es de Mathilde. Il s'efîbrce de lui dire quelques mots 5 c'est en vain, car lui-même est accablé de douleur. Mathilde ne sent plus rien ; ses yeux secs et fixes ne versent aucune larme, et ses lèvres bleues et glacées semblent ne deroir plus s'ouvrir. Cei;en-

dant 5 en la voyant dans cet e'tat , l'archevêque retrouve des forces pour la consoler ; mais ses paroles , loin d'aller au cœur de la princesse , paraissent ne pas même frapper ses oreilles ; elle demeure dans la même altitude. Guillaume, plein d'alarmes pour elle , en éprouve de plus vives encore pour le prince ; il dit à l'ëcuyer : «N'y a-t-il aucune ressource PMalekAdhel est-il entièrement perdu?— Perdu pour loujours, toujours, toujours 1» s'écrie la vierge d'une voix sourde et déchirante , et avec un regard qui semble plonger dans les profondeurs immenses de l'éternité'. L'archevêque est d'autant plus touché de ces paroles qu'il en comprend le sens , et qu'il voit bien que ce n'est pas la mort de Malek Adhel qui fait le désespoir de sa douleur. « Ami , reprend très-vivement l'archevêque, répondez-moi avec vérité, Pavez-vous laissé sans espoir ? » L'écuyer , interdit devant l'archevêque, frappé de l'état de la princesse , croit sentir dans son sein des serpens qui le dévorent, et sa bouche ne peut proférer un seul mot. Le pé-

nëtranl Guillaume, accoutume à lire dans les consciences , a reconnu sur ce front pâle l'empreinte des remords; ils pressent un mystère affreux , et veut Tëclaircir à Tinstant. «Viens, suis-moi, lui dit-il.» Le coupable n'ose résister à cet ordre. L'archevêque le conduit sous une tente voisine; il y fait transporter la princesse. A peine sont-ils seuls tous les trois , qu'il s'adresse ainsi au pe'cheur qui tremble à ses pieds : « Parle , dévoile ce que tu sais , quel ténébreux secret caclies-tu ? — Grâce , grâce, s'ëcrie l'ëcujer , comme s'il eut cru que Guillaume avait pëne'trë le crime dont le ciel était dëja instruit. — Tu nous as trompes, reprend l'archevêque, Malek Adhel vit encore. » Voilà les premiers mots que la princesse a entendus ; elle tressaille , jette autour d'elle des regards égares; et, se précipitant aux genoux de l'ëcuyer , elle les presse contre son sein , les embrasse de ses mains tremblantes , en s'ëcriant avec des sanglots : « Ah ! dis donc, bâtetoi de dire que Malek Adhel vit encore. ^ Misërable que je suis y répond l'ëcuyer

éperdu 5 que ne piiis-je, au prix de tout mon sang, racheter mon crime et rendie la vie à ce prince ! » Mathilde fre'mit , ses terreurs l'éclairent et lui révèlent quel sang couvre les mains qu'elle touche ; avec un cri lamentable elle repousse le meurtrier, en disant : c< C'est toi, c'est loi qui lui as donne la mort ! » Le coupable tombe la face contre terre , et avoue son forfait. Guillaume l'e'coute avec épouvante; il pleure sur un attentat si noir; mais bientôt , rappelé' à d'autes pensées par l'ëtat de la princesse , dont les aveux de l'e'cuyer semblent avoir aliène' la raison, il s'approche d'elle, la soulève dans ses bras , et lui dit : «Prends courage , ma fille, tout n'est pas fini peut-être encore; le bras des assassins est toujours tremblant , leurs coups mal assures : rarement ils trouvent le cœur des he'ros. « Oh ! qu'il j reste une ombre de vie , s'e'crie Mathilde, et je saurai bien l'y découvrir.^ Et , à cet espoir , son sang ranime porte une légère rougeur sur son front abattu. <^ Si Makk Adhel n'était plus , ajoute-l-elle ,

9Î tant de vertus devaient être punies , 6 Éternel ! où serait votre justice ? où serait votie vérité? — Ma fille j interrompt vivement l'archevêque , mourez de votre douleur , mais ne blasphémez pas. — Partons , mon père, lui dit la princesse, parlons sans différer : l'assassin nous guidera sur les traces sanglantes où il a marche. — Partons , reprend l'archevêque , auisi enflamme par la charité que Mathilde elle-même peut l'être par l'amour. »

La nuit ne les arrête point ; la lune biille au haut des cieux et les éclaire. Guillaume se munit de baume et de simples propres aux blessures ; malgré sa vieillesse , il suit de près la course rapide de la princesse : le remords semble avoir donné des ailes au meurtrier; et, malgré les détours qu'ils sont obligés de faire pour éviter la rencontre des chrétiens qui reviennent au camp, la charité, l'amour et le repentir les poussent d'une telle vitesse qu'ils arrivent bientôt vers la masse de rochers qui couvre de son ir. II

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ombre le corps de Malek Adhel. Eq Pa-^ percevant , le meurtrier frissonne ; il ne peut aller plus loin ; il détourne la tête de ce sang qui s'élève contre lui ; ses membres se raidissent , et sa langue e'paissie ne peut prononcer aucun mot. Mathilde jette les yeux autour d'elle ; ils sont frappe's de l'éclat que les rayons de la lune font jaillir des armes d'un guerrier ; elle se pre'cipite à genoux près de lui, e'carte ses cheveux, le reconnaît, se penche sur ce front souillé de sang et de poussière , pose une main tremblante sur son cœur , et demeure quelques minutes dans cet état terrible d'émotion , où l'on se sent comme suspendu entre l'iminortelle félicité et l'éternel désespoir. Un mouvement , un souffle, vont décider son sort ; elle attend ; ses yeux sont fixes , sa respiration même est suspendue : on dirait qu'elle ne veut recommencer à vivre qu'avec son époux. Tout à coup un éclair de joie a parcouru , pénétré tout son pire; d'une voix éclatante d'espérance elle

s'ëcrie , en voyant arriver l'archevêque : <ç Mon père son cœur bat encore , le ciel est justifie. i> Aussitôt elle déchire ses voiles pour elancher toutes les blessures du prince; ses raains se multiplient; jamais tant de secours ne furent apportes avec plus de vivacité', jamais tant de force n'appartint à un corps si délicat; elle soulève la tête du héros , la presse contre son sein , la couvre de larmes , et réchauffe de sa pure haleine les lèvres pâles et glacées que la mort allait fermer pour toujours. Un faible soupir s'échappe de la poitrine du héros : «Mon Dieu! s'écrie Maihilde avec une ferveur exaltée, ce n'est pas pour Tamour que je vous implore ; je ne vous demande rien pour moi, emparez-vous seul de son cœur, qu'il ne revoie la lumière que pour vous connaître ; soyez , soyez son unique pensée, » Tandis qu'elle prie, l'archevêque applique sur les profondes blessures du prince un appareil dont il ne Voit que trop l'inutilité : ce soin rempli , il songe à en rem-

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pîir un plas grand ; au pied des rochers , il a enlendu Je murmure d'une fontaine, et va remplir le casque ensanglante d^me onde salutaire. « O ve'ne'rable saint ! lui dit la princesse , priez , priez , Dieu ne vous ne refusera pas le salut de cette âme. » Guillaume arrose le front du héros de cette eau à laquelle la miséricorde du ciel lui a permis de communiquer une vertu divine : en cet instant , les rayons de la lune tombent à plomb sur le visage de Mulek Adhel; Math'dde voit ses yeux s'ouvrir a demi et ses lèvres essayer quelques mots : « Mou père , dit-elle à l'archevêque en étendant la main vers lui , approchez 5 parlez-lui; ce n'est pas moi qu'il doit entendre. » Guillaume se courbe vers le prince. «Mon fils, lui dit-il , Dieu vous attend, Dieu vous appelle.» A cet accent , Malek Adhel entr'ouvre ses paupières , et d'une voix si faible que , sans le silence de la nuit et l'attention de ceux qui l'écoutent , on n'aurait pas pu l'entendre, il dit : « Mon père, vous êles donc revenu ? vous n'avez point aban-

donne votre enfant? » Avec une vlvacué passionnée, la vierge s'écrie : « Mon Dieul mon Dieu! je vous bénis. -O quelle voix, dit-il, ensVfîorçant dese soulever, quelle voix vient entourer ma mort de délices ? ^ Mon fils , répond le pieux Guillaume , donnez à d'autres pensées le peu d^instans qui vous restent, car ils peuvent vous obtenir une vie et une félicité sans terme. ^ Avec elle , mon père ? dit-il en pressant la main de Mathilde de sa main languissante. » En ce moment, Guillaume n'a pas le courage d'être sévère , et il espère qu'un Dieu tout d'amour acceptera une conversion opérée par l'amour. « Oni, mon fils, avec elle , répond-il , si vos derniers sentimens sont pour Dieu. » Alors il se baie de répandre sur le prince l'eau sainte du baptême ; il prononce les paroles sacrées , et lui faisant embrasser le signe de la rédemption: « Adorez, lui dit-il, les rayons de ce soleil qui s'est éteiat sur la croix pour vous éclairer, et ayez d'autant plus d'espérance de salut , que ce

Sauveur a beaucoup plus de puissance pour vous le procurer que toutes vos erreurs pour vous le ravir. » A ces mots , le prince quitte la main de Mathilde pour embrasser la croix; aussitôt la lumière divine et l'abondante vie qui la suit descendent par torrens dans son âme; il aime et il croit : <ç Célestes clartés, dit-il, je vous ai vues, je ne peux plus vous perdre : foi , espérance , amour, je me livre à vous

Matlulde reçois mes adieux ; je vais t'attendre. » La vierge baigne de larmes le visage de son époux , mais ce sont des larmes de douceur ; elle est sûre a présent de le retrouver; et quand l'Eternité bienheureuse est tout entière devant elle , la mort qui va les séparer n'est plus qu'une absence de peu de jours. <ç Ami, s'écrie-t-elle dans une sorte de délire extatique , sois heureux le premier ; je t'aime trop pour m'en plaindre. » L'archevêque réunit leurs mains, et , d'une voix tendre et grave , il leur dit : « Epoux chrétiens , pour toujours l'un à l'autre : Malek Adhel , va recevoir le prix

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de ton baptême ; monte au ciel préparer la félicité de ton épouse, tandis que seq larmes expieront ici-bas tes erreurs. » Le héros n'a plus de force que pour élever ses yeux vers ce ciel qu on lui montre; il les referme aiissiiôt , et son âme s'envole dans le sein du Dieu qui vient de la conquérir.

Maihilde contemple avec une muette douleur cette tête pâle et superbe qui retombe pour jamais sur la terre: mais elle n'espère plus , elle ne prie plus : quand elle espérait , qu'elle implorait un miracle , c'était pour le salut de sou époux; maintenant qu'elle l'a obtenu, elle n'ose attendre un autre miracle , ni damander à Dieu que, pour un bonheur périssable , il interrompe une seconde fois le cours de ses lois. Guillaume est ému de tristesse , et sent qu'il doit Pêire plus encore de reconnaisance ; ses lèvres essaient des bénédictions , et laissent échapper des soupirs : « O Dieu î s'écrie-til, sanctifiez la douleur de celte vierge, qu'elle se réjouisse du bien que voi^iui

avez fait, sans regretiei le bien que vous Jui ôfez.... Fille du Christ, c'est par vas doulears que Dieu achève la pénitence de votre ëpoux , c'est par vos larmes qu'il accepte son repentir; ne vous plaignez donc ni de vos douleurs ni de vos larmes : ne voulez-vous pas souffrir pour lui? » Après un îong silence, il ajoute: ^ Elevez vos regards vers cet espace immense, c'est là qu'est votre ëpoux. — O mon pèrel il est là aussi , rëpondit-elle en lui montrant le corps froid et livide qu'elle entourait de ses deux bras.— Ma fiile, il faut rendre cette dépouille mortelle a la terre qui la réclame. —Non, s'ècria-t-elle , je ne la lui rendrai jamais ; non , je ne m'en séparerai plus. O mon époux ! je jure de ne point te quitter : ne m'ont-ils pas assez éloignée de toi pendant ta vie ? Que craignent-ils maintenant? M'envient-ils encore le plaisir que je goûte à voir tes yeux éteints , tes lèvres glacées , à m'envelopper avec (oi des ombres de la mort ? Ce bien est le seul qui me reste , pour-

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quoi leur cruauté veul-clle me le ravir ? — Ma fille , reprit Guillaume , vous disiez , il y a quelques heures , qu'il soit sauve , et je ne me plaindrai pas ; il est sauve , et vous murmurez encore.— Non , je ne murmure pas , dit-elle en inondant de larmes le coi ps inanimé qu'elle pressait contre sa poitrine, je me réjouis eu contraire ; j'adore les miséricordes de Dieu, je les bénis; mais jamais, non jamais je ne me séparerai de Malek Adhel ; partout je le suivrai : c'est moi seule qui poserai le voile funèbre sur ce front décoloré. Malheureuse! ne Tas-tu pas déjà fait une fois?.... » Elle ne peut achever, trop de sanglots se pressent et l'étouffenl; elle laisse tomber sa tête sur C3 sein qui ne palpite plus , et semble partager sa mort, Guillaume se sent trop faible'^pour soutenir ce spectacle , la pitié est le seul sentiment par lequel il tient à la terre, et les maux d'aulrui ont abûtta quelquefois son courage. Il se détourne, il s'éloigne , il s'appuie couîïe le tronc

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