‹ MathildeChapitre 34 sur 35 · ET DERNIER · texte numérisé non relu

ET DERNIER

La grande bataille d'Ascalon n'avait donne que la victoire aux chrétiens; la joie ne l'avait pas accompagnée; et, en rentrant sous leurs tentes, Guillaume fut surpris d'y trouver , au lieu des éclats du triomphe, le silence de la consternation. Certains mots échappés au coupable écuyer avaient éveillé des soupçons sur la conduite du roi de Jérusalem , et sur la manière dont Malek Adhel avait été frappé. Rîcbard seul refusait d'y croire; les autres* chefs , que la même prévention n'aveuglait pas , n'apercevaient que trop bien toutes les preuves qui confirmaient celte accusation ; et , humiliés de la honte dont un si odieux assassinat allait couvrir leurs noms et leurs exploits , ils ne songeaient qu'en frémissant au bruit que leur victoire allait faire dans l'univers , parce qu'il ne pourrait y retentir qu'avec celui d'un crime.

z6o MATHILDE.

Il y avait d'ailleurs parmi les croises de trop grandes âmes et de trop nobles cheTaliers pour que Malek Adhei n'y eût pas beaucoup d'admirateurs et d'amis. Ils avaient besoin de pleurer sa mort ; ils ne l'osaient pas : la religion se fût peutêtre offense'e qu'ils eussent montre publL/ quement leur douleur; mais, en la cacbanl , leur visage ne pouvait la taire, et ceux dont la tristesse était moins vive, se sentaient néanmoins troublés de la cbute de Mabk Adbel. Il tombait , ce redoutable ennemi de la foi , et la foi devait se réjouir sans doute ; mais l'orgueil àe l'borame pleurait celui dont les grandes vertus avaient élevé si baut la dignité de rhomme ; et , en le voyant suivre Montmorency dans la tombe , il semblait aux cbrétiens , comme aux musulmans , que maintenant l'univers , vide de béi os , ne méritait plus qu'on cbeicbàt à s'y distinguer par des exploits que Testime de ces deux grands bommes ne pouvait plus payer.

Le retour de Guillaume rompt le morne

silence du camp. Maintenant qu'on sait que Malek Adhei est mort chrétien , toutes les muettes tri£tesses osent éclater; maintenant que c'est un chrëlien qu'on pleure, ce n'est plus des pleurs qu'on se contente de verser , mais des ge'missemens qu'on fait retentir de toutes parts. Les musulmans eux-mêmes monlrent une peine moins vive, car, s'ils s'ailligent de ce qu'ils ont perdu, les chrétiens regretlent ce qu'ils auraient pu gagner. Les premiers souffrent du mal qu'ils ont reçu , les seconds de celui qu'ils ont fait. «Ah! s'écrient les croisés, en se disant l'un à l'autre la douleur qu'ils éprouvent, quel aveugle empressement nous poursuit à détruire celui qui devait nous sauver ? Hélas ! quelques jours de patience encore, et la parole s'accomplissait, et Sion se relevait de ses ruines , et Malek Adhel lui-même eiit posé la première pierre du nouveau temple : soutenu par ce bras invincible, le bras de l'enfer même ne l'eût pas ébranlé. Maintenant quelles seront nos espérances ? le sang innocent a souillé notre cause, L'îSîgnan l'a versé, Lusignan est

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coupable: oh! élevons nos voîx; pleurons sur le pêche' commis par un de nos frères. Et toi 5 Eternel ! châtie-nous ; mais jiisque dans ta colère souviens-toi que tu cbâlies tes enfans ; car qui pourrait résister à ta colère ? »

Telles sont les plaintes qui e'clatent dans tout le camp; le nom de Lusignan n'y est re'pètë qu'avec horreur. Guillaume entend ces cris et ne les réprime point. Richard étonne' le prend à part, et lui dit : « Mon père 5 on accuse Lusignan du plus noir forfait, et vous gardez le silence; si votre charité ne Pa point défendu, vous l'avez donc jugé coupable ? O mon père 1 se pourrait-il que Lusignan, que mon ami... —Ne le nommez plus votre ami, interrompit l'archevêque 5 il n'est plus digne de Têtre. — Que dites-vous? s'écria Richard en frémissant, Lusignan serait un assassin? — Malek Adhel est mort assassiné , reprit l'apôtre du Christ avec une profonde douleur , et c'est Lusignan qui a ordonné le crime. » A ces mots , le roi d'Angleterre j pâle 5 égaré , tomba sans force sur

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son siège. #: Forfait inoui ! s'ëcria-t-il; celui que j'appelais mon frère , celui que je pressais sur mon sein.... il a trahi rhon^neur, ei il vit encore! — Oui, reparlit l'archevêque, il vit encore pour son plus grand supplice; car du moins il espérait ne pas survivre à son crime , et voulait précéder son rival dans la tombe. j> Alors il explique quels furent les ordres de Lusignan , et sa charité y cherche des motifs de le trouver moins coupable : mais Pinflexible honneur ne le permet pas , et Richard est prêt à s'indigner de Tindulgence de Guillaume. «Mon père, s'ècriet-il, point de pardon, point de pardon; le meurtrier n'en mérite point: poursuivi en tous lieux par la vengeance divine, il doit l'être aussi par les hommes, et nous ne devons point de miséricorde à des crimes pour lesquels j'espère que le ciel n'en a pas.... Je romps et j'abjure à jamais tous les noeuds qui m'attachèrent à Lusignan ; je vais proclamer ma haine aussi hautement que je proclamai jadis mon amiiié, car Richard ne supporterait

pas qu'on lui supposât seulement un reste de pilie' pour un assassin. » Il dit , et va dans tout le camp répandre l'amertume de son âme indignée; tous les chiéhens la parlagent; il ne s'en trouve pas un qui excuse Lusignan , pas un qui ne le condamne. Ces clameurs courent, volent d'un bout du camp à l'autre , et Lusignan ne se réveillera que pour les entendre. La perte de son sang le laisse encore sans mouvement , mais on a répondu de sa vie; il vivra donc, tandis que la terre a bu le sang de Tinnocent; il vivra , et Malek Adhel n^est plus! mais celui-ci, mort en paix avec Dieu , a déjà reçu l'immortelle couronne , et Lusignan ne rouvrira ses yeux au jour que pour apprendre son crime , pour le voir connu du monde entier , pour en sentir la honte et le remords, pour perdre tout à la fois Wathilde , Thonneur , l'amitië de Richard , le tiôae de Jérusalem et l'estime de Punivers. Il ne retrouvera donc la vie que pour être puni et pour se repentir peutéîrc : ear iî n'appartient pas à Thomme

de mettre des bornes aux miséricordes

du ciel.

Cependant du haut de Cesarée les cloches funèbres ont retenti; Plolëmais aussi sonne les paroles de la mort ; et Conrad lui-même a voulu que sa superbe Tyr rendît un pareil hommage au héros chrétien : tout est deuil et tristesse le long des côtes dont les croises disposent ; tout aussi est deuil et tristesse le long des côtes dont Sdladin est maître encore; et les deux mondes , réunis un moment , gémissent ensemble sous le poids du même malheur.

Non loin d'Ascalon , à l'entrée d'un chemin qui va droit au Carmel , les chrétiens sont venus attendre les précieux restes que Saladin a promis de leur rendre : ils y élèvent une croix ; c'est sous son ombre sacrée qu'ils veulent recevoir les cendres de Malek Adhel.

Bientôt , sorti des portes d'Ascalon , le convoi funéraire approche: deux chars fermés, tendus de noir, roulent lentement sur le sable ; le premier contient IV. i^

ce qui reste des plus grands hommes sur la terre quand Dieu leur a retire' son souffle; dans Je second une victime volontaire , morte au monde comme l'époux qu'elle suit , va achever sa course en ce jour , et ces deux cercueils marchant vers le même tomheau , également muets , cachés et recouverts aux yeux des hommes, ne leur permettent pas même de savoir quel est celui où l'on pleure encore.

Saladin à pied , le visage pâle , la contenance austère et les habits dëchire's , s'avance vers les chrétiens, et leur dit : «Je vous donne celui qui s'est donné â vous ; mais il faut que son meurtrier me soit livre'. » Richard, portant la parole pour tous les chrétiens , répond : « Nous abhorrons comme toi l'assassin de ton frère, de notre fière; mais il n'appartient qu'à Dieu de mettre la main sur la tête des rois ; ces grandes puissances ne relèvent que de ce grand tribunal : cependant sois tranquille, le forfait sera puni , et le sang du juste ne restera point sans vengeance : car Lusignan , en horreur aux hommes, abandonne

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des siens , sera plus que prive de vie , il vivra sans honneur.... — Semblable à Pes^ prit invnonde qui est sorti de l homme , ajouta Tarclievéque , se promenant par les lieux arides , cherchant du repos et nen trowJa?it point (i). » Après un court silence le suhan re'pondit : « S'ii est ainsi , je suis satisfaif. >> Ensuite il ajouta avec un long et sourd gémissement , en montrant un des deux chars : «Le voilà; rrenez-le, puisque c'est parmi vos morts q Til a choisi sa demeure. i> Il dit , et sa grande âme , prête à être accahlëe par la dcaleur, se relève pourtant avec courage. 11 fait signe à son peuple d'abandonner aux chrétiens le cercueil de M(dek Adhel. Les Sarrasins ne peuvent s'y résoudre ; ils se jettent sous les roues du char, se roulent dans la poussière , embrassent les restes de leur he'ros en poussant des cris lamentables ; mais Saladin fait un second signe et il est obe'i. Les musulmans se reculent , le cer* cueil reste seul , les chrèliens s'avancent et

(1) Saint Maiihieu, ch. 12, v. 4^-

Pentoiirent; il est à eux; ils le de'posent an pied de la croix qui l'a conquis , et aussitôt les prêtres célèbrent cette grande victoire en commençant les hymnes de la raorN

Ce devoir rempli , les deux chars, guif]e's par les chrétiens , vont recommencer à rouler vers leur dernière demeure; cependant Parchevêque de Tyr s'avance vers Saladin , et lui dit : « INe vicndras-tu pas voir quels honneurs tous ces rois et tous ces peuples vont rendre à ton frère ? — Non , repartit le sultan , je ne puis bssister à vos cère'monies , ma foi est ailleurs; mais ceux de mes sujets qui voudront les voir, peuvent vous suivre; ils viendront me redire si vos pompes ont ële' dignes de la plus grande conquête que vous ayez jamais faite sur moi. >; Ayant parlé ainsi , il se retire. Quelques musulmans le suivent ; un beaucoup plus grand nombre veut être témoin de la sépulture de leur prince; ils entendent leurs chants funèbres ; les airs en retentissent ; de toutes parts les peuples accourent j élèvent la voix; les piièiCS

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sacrées raonlenl jusqu'au ciel, et ces cOorls, ces vœux de TEglise , repelés de colline en colline , arrivent jusqu'à Saladin , et lui font entendre les derniers cris par lesquels cette sainte mère achève le bonheur et la conquête de ses enfans.

L'archevêque de Tyr lui seul ose soulever le voile funéraire qui couvre la vierge sans tache , Pagneau qui va s'iaimoler; nul autre que lui ne contemple celte douleur au£;uste et rësianèe , et n'entend les accens dé ses lèvres pieuses, qui, pour toute plainte , pour tout murmure , ne laissent échapper que ces paroles ; « Mon âme est triste jus qu'' à la mort ; veillez et priez as^eo moi (i). — O fille du Christ , répond Guillaume en mêlant des larmes avec ses discours , répétez aussi ces autres paroles df? votre divin maître : Dans le monde vous aurez de ï affliction ; mais ayez bon cou^ rage , fai vaincu le monde (2). »

Quand le lugubre convoi eut atteint le

(1) Sdnt Matthieu, ch. 26, v. 38.

(3) Saint Jean , ch. 16, v. 35.

sommet du Carrael , de ce lieu i ëverc où le plus grand des prophètes , enlevé dans un cbar fîaniboyant , fut poifé dans le sein des anges, et passa de ia vie a Teleriiite sans avoir connu les te'nèbres de la mort , les rois, nn cieî.^e à la main , la îéle decouverre, les pieds nus, enh èrent avec respect dans Tenceinte sacrée. Les chiëiiens les suivent; on ariéle les rnusulmans , ilî demeurent en arrière ; rarehevêqae de Tyr les voit et pleure sur eux ; il se souvient que , jadis au désert , Jésus , ayant vu une grande muhiiude autour de lui , fut ému de pitié ^ parce quils étaient comine des brebis qui n^'ont point de pasteur (t),

«Oh! s'ècrie-t-ii avec enihousiasme , toute chair verra aujourd'hui le salut de Dieu (2 ) . Venez , venez aussi. — Mon père 5 que faites-vous ? lui dit-on : des infidèles marcheraient ici 1 » Guillaume re'pond , avec un accent plein de véhémence et d'inspiration , en raonlrant le cercueil

(1) SaintMarc, cb. 6, v. 84.

(2) Saial Luc , ch. 3 , v. G.

du héros : <t Un grand miracle s'est fait ^ et Dieu a visité son peuple {i) ; laissez.-le donc s'achever , car celui gui est assez puissant pour faire naitre de ces pierres mêmes des enfans à Abraham (2) , pourra bien appeler ceux-ci jusqu'à lui. » Il dit , i'espërance, la charité et la foi parlent avec lui, et les musulmans ont passé.

Les vierges du Garmel , préviennes par Giiiliaume , ont orné Thumble simplicité de leur église de toute la pompe dont les rois de la terre aiment à s'enlourer. Elles savent que le héros qui viola leur asile, touché par Dieu , va venir reposer parmi elles et demander, après sa mort, les prières de celles qu'il offensa pendant sa vie. Ces âmes nourries de l'esprit de leur maître célesîe, d'amour et de miséricorde, avaient déjà oublié leur injure; elles ne se la rappellent en ce moment que pour en oblenir le pardon; et, grâce à leur intercession , les cendres de Malek

(i) Siiut Luc, cil. 7. V. 16. (2) Saint Luc , ch. 3 , y. 8.

Adhel en entrant sous les voûtes de ce temple qu'il profana , y entrent en paix avec Dieu.

Cependant , hors Parchevêque de Tyr et les ëvêques de Bethléem et de Ptolëmais , nul regard mortel n'a pénétre dans l'intérieur du cloître , et n'a seulement aperçu l'omhre du chaste habit des vierges qui l'habitent. Retirées au fond du sanctuaire, dans le vaste chœur où seules elles ont le droit d'entrer , deux épais rideaux , abattus à quelque distance l'un de l'autre , les séparent des hommes et les dérobent à tous les yeux. Ainsi la piété, anticipant sur les droits de la mort, semble , de cette terre misérable où elles soiit encore , les avoir déjà transportées vers un meilleur monde , invisible , inconnu au reste des humains, et où Dieu seul habite avec elles.

La royale vierge qu'elles ont reçu dans l'intérieur d'une des cours du monastère, n'a pas encore acquis le droit de s'asseoir à leurs côtés : cachée cependant, mais moins cachée qu'elles, elles ont marqué sa place

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dans l'intervalle des deux rideaux , entre leur sanctuaire et les hommes, et, pour ainsi dire , sur la limite qui les sépare du monde.

La voûte du temple est e'clairee de la pâle lueur des ciei ges funèbres ; des branches de pins et de cvpiès jonchent le pave; sur chaque coionne , une inscription parle de mort; des figures de marbre disent les expressions muettes de douleur , et du cœur de tous les assistans s'échappent les sanglots et les douleurs bruyantes. Au milieu de ces signes du deuil et du trépas . Tautel seul conserve son éclat et sa magnificence , comme pour dire aux hommes que seul il ne participe point à la mort : la mjijestë d'un Dieu y réside tout entière ; elle s'élance des rayons du sacré soleil , et les anges , tenant l'encensoir, répandent le parfum des saints.

Les rois entourent la chaire évangélique où Guillaume vient de monter ; Béren^ère la désolée Bérengère , vêtue de noir , prosternée au pied d'un autel écarté, son

jeune enfant entre ses bras , prie , au nom de l'innocence, pour l'âme de son bieafaiieur, et demande à la cha>Ie reine des "vierges du repos pour l'afïligëe , la destituée de consolations , pour celle dont la iem lête. a surpris et brisé le coeur. Les cil! e'iiens , la face humil'ëe vers la terre , attendent dans un saint recueiiiement les paroles et la présence de Dieu; et plus loin 5 vers la porte de l'église, les musulmans , réunis et pressés ensemble , s'étonnent de ce qu'ils voient, et se demandent €Ù ils sont ; mais ils s'éfonnent bien plus quand l'archevêque de Tyr , faisant lever le lileau qui séparait Maihilde de l'augus'e assemblée , ils aperçoivent ceUe tendre vierge , la veuve de Malek Adhel , la fille des rois , couchée sur la cendre auprès du cercueil de leur muiue, et recouverte du drap naoi tuaire : déjà l'or de sa chevelure n'orne plus sa lête dépouillée , et ses blondes tresses éparses autour d'elle attestent que la cérémonie de sa mort a déjà commencé.

4l cette vue, tous les cœurs se fecdent^

cl des ruisseaux de larmes s'échappent de tous les yeux.

L'archevêque de Tyr e'Iè\ e les mains; et d'unevoix majestueuse répond à loulcs ces douleurs par ces mois : « L Eternel règne ; terre ^ sois joyeuse, i> Il dit, et déjà les divines espérances descendues du ciel avec ces paroles , s'emparent de toutes lei âmes, et commencent a en bannir les humaiues tristesses ; l'archevêque reprend alors avec le prophète, en montrant le cercueil de Malek Adhel.

<^ Je t'ai pris par la main pour te ramener des extrémités de la terre ; je t'ai appelé des lieux les plus ëloigne's; je t'ai choisi , ne crains plus rien , parce que je suis maintenant avec toi (r).

«Voila, ajouta-t-il avec une grande ve'he'mence , voilà le sort du prince qui gémissait, il y a peu de jours encore, sous les chaînes de l'enfer , et vous pleurez ! Voilà le miracle que Dieu a fait pour son peuple et à la vue de ses ennemis , et vous

(i) Isaie , cli, 9 , Y. 10,

pleurez 1 Jamais , non jamais rîen de si grand ne s'est montre' à Israël : un prince impie naît tout à coup en Orient , et de'jà il menace notre culte ; semblable à la foudre, il dévore les fidèles et leurs arme'es ; en vain PEurope vomit contre lui des milliers de soldats , le bras de Ma- Ick Adhel s'élève et va tout détruire ; encore quelques jours et l'empire du Cbrist sera efface , et les portes de l'enfer auront pre'valu. Mais Dieu voit nos misères , et il en a pitié ; il enchaîne ce bras que le monde entier ne pouvait enchaîner; il parle , et le he'ros est â lui. Voilà ce qu'il a fait, ce que vous avez vu, chrétiens, et vous pleurez ! Et celte vierge , continua-t-il en montrant Mathilde , pourquoi ge'mit-elle? Quels biens reproche-t-elle à Dieu de ne lui avoir pas accordes ? Auraitelle voulu vivre sans épreuves pour mourir sans mérites aux yeux de son Créateur ? O vierge 1 bienheureuse vierge ! quel sort fut jamais plus beau que le tien ? En vain les hommes et leurs intrigues , le monde et ses tentations , se sont ligués contre loi;

la religion a etë plus forte pour te soutenir qu'ils ne Tont etë pour t'accabler ; Tenfer même s'est joint a eux : versant dans ton cœur les poisons de l'amour , il a voulu l'entraîner dans ses gouffres , en te livrant à un infidèle ; mais , aidée de Dieu , tu as vaincu l'enfer ; et des poisons qu'il avait préparés pour ta perte, tu as fait des germes de salut pour le héros que tu aimais. Maintenant 5 Mathilde, pourquoi donc ces lai mes, si ce ne sont des larmes de reconnaissance pour ce Dieu qui , pendant seize années de paix et de retraite, se plut a t'instruire dans sa loi , afin de t'élever à sa gloire; pour ce Dieu qui, au bout d'une seule année d'affliction, terme si court qu'd n'est rien même aux yeux des hommes, et qu'il est déjà passé pour toi , t'amène ici triomphante de tous les périls dont il t'a sauvée , et victorieuse de tous les pièges qu'il a fermés sous tes pas; pour ce Dieu qui, satisfait de ta docilité à l'entendre , de ta soumission à ses ordres , t'ouvre le port, te reçoit dans son sein, et bien avant le terme de ta course;

et, encore dans l'âge des erreurs, l'assure la paînae immortelle dont il couronne le front du juste? O Malhilde de quoi te plains-tu? JNe sais-tu pas ce qui t'attend? Pour des épreuves de peu de jours , des aiiliciions de quelques heures , des misères qui passent , ne sais-tu pas ce que Dieu t'a promis? Ecoute, et des voùies de ce temple , du sein de cet autel, du fond de ces tombeaux , n'entends-tu pas toutes ces voix qui s'élèvent et qui s'écrient : L'éternité ! l éternité 1 »

La vierge relève sa tête, et, montrant encore une fois au monde ce visage ravissant qu'd ne devait plus revoir, elle étend la main vers la tombe de son époux, et dit : « Et pour la conversion de cet homme-là quel est le prix que Dieu a promis ? »

A ces mots , c'est Tiramortelle armée des saVits qui vient de descendre tout entière; les harpes d'or des chérubins ont frémi , et les choeurs d'anges retentissent de toutes les parties de TégUse, et xé-

MATHÎLDE. z'ji^

pètent en se mêlant à la voix. Jes hommes : ^L'éternité l f éternité l »

Non , ce n'est plus une cre'ature raortelie que cette vierge qui se lève tout a coup cJu milieu de ces onabies de la mort où elle ëlait ensevelie ; ses regards sont enflammes , son visage rayonnant , une sorte de divine joie ëlincelie dans toute sa personne , son œd a vu la be'aiitude infinie : par-delà tous les cieux , Pe'poux qu'elle pleure lui est apparu couché dans le sein de l'Eternel, et a présent elle ne pleure plus ; d'un© voix éclatante elle s'écrie : « Gloire! gloire suprême! inexprimables félicités!... »

Elle retombe , la céleste vision a disparu, mais le sentiment en demeure à jamais dans son coeur; et maintenant , monde olïre-lui tes pompes, tes joies, même tes amours , et jusqu'au bonheur qu'elle a si long-temps déliré, elle te rejettera; tu n'es plus assez riche pour la tenter , et tes biens périssables ne la touchent plus; car Dieu vieat de lui donner l'ayant-goiU de ceux qui ralteadent, et que

ses sacrifices et sa vertu lui ont mérites. En ce moment suprême on croit, dans ce temple auguste, sentir partout la présence de Dieu : oui , elie est partout , même dans le cœur des musulmans : jamais leurs yeux n'avaient vu , jamais leurs oreilles n'avaient entendu ce qu'ils viennent de voir et d'entendre. Les paroles de Guillaume , les éclairs de gloire et de bonheur qui sortent des yeux de la vierge , ces bruits célestes qui résonnent dans les airs , ces chrétiens qui osent appeler Dieu parmi eux 5 et celte charité divine qui consent à s'y rendre: tout frappe, étonne, subjugue les infidèles ; éperdus , oppressés et poussés par une main invisible , ils se précipitent à travers les chrétiens , jettent de grands cris ; et , se prosternant autour de la chaire de Guillaume, ils frappent la terre de leurs fronts , en répétant : «Père! ô père I nous croyons. »

Et maintenant qu'on demande ce qu'est le bonheur du juste! Regardez dans le cœur de Guillaume, dans ce cœur consommé de chaiilé , et qui ressent la

joîe qui procède de Taraour de Dieu par autant de cœurs qu'il a de frères qui la partagent : son visage est couvert de biûlantes larmes; d'une voix émue, d'une voix où il a mis toute son âme , il s'ëcrie en tirant un crucifix de sa poitrine , et l'élevant au-dessus de sa tête : « Le voilà , mortels, le voila, chrétiens, celui qui est descendu sur la terre pour faire du jour de la mort le Jour du triomphe. »

Les musulmans répètent , en frappant encore leurs têtes : <^ Père! ô père! nous l'adorons. »

Ce n'est plus q'i'un seul peuple , ce n'est plus qu'un seul cœur , les chrétiens embrassent leurs frères , et auprès d'eux se prosternent et adorent.

« Cendres de Malek Adhel , réveillezvous , continue l'archevêque; noble héros, secoue la poudre où tu dors ; lèvetoi , viens assister à ta plus belle victoire; du sein de la mort tu as parlé à leur cœur; car les voix qui sortent du fond des tombeaux sont celles qui persuadent le mieux. Père de ton peuple, tu leur ou-

âS2 MATHILDE.

vres le ciel , et leur salut est le prix de ton sang. O Christ I conservez par votre nom ceux que vous venez de lui donner , afin gui/s ne fassent quun ai^ec lui , ef que , là , où il est , ils y soient aussi pour contempler la gloire que vous lui avez réservée (i). i>

Ij'arclievêque descend! de la çjiaire sacrée ; ii be'iiit ses nouveaux enfans ; mais , avant de leur conférer ie bapréme , ii va consommer le sacrifice de la vierge • ceWQ jeune beauté se lève , revêt la bure grossière des filles du Carmel , prononce d'une voix satisfaite le vœu qui la sépare à jamais du monde ; puis , tendant la main vers les néopbites qui furent les sujets de Malek Adhel : « Adieu , mes frères , leur dit-elle, nous le retrouverons. » Elle baisse les yeux avec émotion à l'aspect de Richard, de ce roi, de ce frère qu'elle ne doit plus revoir, et essuie quelques larmes en passant devant Bérengère. Tous les regards sont attachés sur elle : objet d'admi-

(i) Saint Jean, di. 17 et 18.

ration et craKendi isseraent, bien plus qiie de pitié, en elle tout est grand, élevé', 8ul)lime, comme la religion sur laquelle elle s'appuie et la foi qui la soutient; elle fait quelques pas en ariière, elle approche du dernier rideau ; Guillaunif^ le soulève et s'écrie : «^ oici une fille d'Elie qui s'appréie aujourd'hui à monter dans le chariot de son père. » II dit, la vierge? se courbe, elle a disparu ; et le monde , ai* quel elle e'chanpe sans retour ,♦ frappé €ie se> derniers regards et des divins accens qui s'élèvent derrière le voile oui la cache , se d^ïiande si ce n'e^t pas dans le ciel qu'elle vient d'entrer , et si réternllé qui lui fut promise n'a pas déjà commencé pour elle»

^H MATHÏLDË.

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