SON TEMPERAMENT
Mathurin Régnier est né dans un pays de traditions gauloises et populaires, en pleine Beauce. Rudes y sont les saisons, et les températures sont extrêmes sur ce plateau de terres franches et crasses. qu'on appelait jadis le grenier de la France : l'été, un soleil ardent s'appesantit sur l'étendue des vastes plaines où moutonne à perte de vue la vague des blés jaunis; les rivières et les sources sont rares, plus rares encore les bouquets de bois, dont les taches intermittentes marquent les oasis de ce désert fertile; seule, l'ombre ^i^antesquede la cathédrale de Chartres se détache à plusieurs lieues sur l'immensité des champs de blé. L'hiver, un vent âpi
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mordant souffle sur ce plateau dépouillé de ses récoltes ; une bise glaciale pénètre dans les rues de la vieille cité chartraine, y fait tourbillonner sur les places publiques la poussière ou la neige. Son souffle ne rappelle en rien le vent qui vient de la mer, dont il n'a ni la tiédeur, ni les puissants déchaînements. Non, mais c'est un souffle irritant, qui prend l'homme au visage, s'insinue en lui, lentement, douloureusement, avivant ses nerfs jusqu'à l'impatience, fouettant ses passions jusqu'à l'exaspération.
Régnier fut donc ce que le sol natal l'avait fait : un tempérament gaulois, un esprit mordant, un passionné dont les ardeurs ne connurent pas de frein.
Ce qu'il aime avant tout, c'est la nature, c'est le bon sens, et par là il est un des représentants les mieux établis de l'esprit français, entre Montaigne et Molière. Il tient même, de plus près qu'on ne le pense ordinairement, à l'un et à l'autre. Comme Montaigne, il ferait volontiers « de ce grand monde » le livre dans lequel on doit apprendre toutes choses :
Sçais-tu, pour sçavoir bien, ce qu'il nous faut sçavuir, C'est s'affiner le goût, de cognoistre et de voir, Apprendre dans le monde et lire dans la vie D'autres secrets plus fins que de philosophie...
Et pour montrer que, lui aussi, préfère une tète bien faite à une tête bien pleine, il a soin d'ajouter:
. ju'avecq' la science il faut un bon esprit.
M A I il i ÎR I N RE
Il a, de plus, le scepticisme aimable et enjoué de Montaigne : sa curiosité naturelle le porte, tout comme un autre, à sonder les grands problèmes; mais il n'a pas plus le de:sir que la prétention de s'y attarder :
Or, ignorant Je t<>ut, de tout je me veux rire.
Comme Molière, c'est un observateur profond et pénétrant des ridicules et des vices, dont il excelle à démasquer la laideur. A ce titre, « son poète, son pédant, son fat, son docteur, comme l'a fait remarquer Sainte-Beuve, ont trop de saillie pour s'oublier jamais une fois connus. La fameuse Macette, qui est la petite -fille de Pathelin et l'aïeule de Tartufe, montre jusqu'où le génie de Régnier eût pu atteindre, sj.ns sa lin prématurée. Dans ce chefd'œuvre, d'une ironie amère, d'une vertueuse indignation, les plus hautes qualités de poésie ressortent du cadre étroit et des circonstances les plus minutieusement décrites de la vie réelle. »
Ajoutons que ce grand rieur nous dit quelque part qu'il est mélancolique , que sa façon est rustique, et qu'il n'a pas même l'esprit d'être méchant. Espère-t-il donc par cette déclaration nous faire excuser le relâchement de sa morale? Il n'y paraît guère, car s'il est parfois cynique, il n'en a nulle conscience. et c'est là précisément ce qui l'absout. Nourri de Villon et de Rabelais, qui furent ses premiers maîtres, il n'a pas conçu d'idéal plus grand que leur franchise souvent rude et brutale. Il a suivi natu-