‹ Mathurin RegnierChapitre 113 sur 168 · Salire IV · texte numérisé non relu

Salire IV

Barnier et de Mathelot, poètes satiriques vous donnera toute satisfaction :

Mathelot de qui la carcasse

Pese moins qu’un pied de poullet, Prend soudain Barnier en la face, Et, se jettant sur son collet,

Dessus ce grand corps il s'accroche Aïnsi qu’une anguille sous roche,

De fureur son ame bouillonne;

Ses yeux sont de feu tout ardents; A chaque gourmade qu'il donne, De dépit il grince les dents,

Comme un magot à qui l’on jette Un charbon pour une noisette.

Il poursuit toujours et le presse, Luy donnant des poings sur le nez; Et ceux qui voyent la foiblesse

De ce géant sont étonnez,

Pensant voir en ceste deffaite

Un corbeau sous une alouette.

Phœbus, dont les graces infuses Honorent ces divins cerveaux, Comment permets-tu que les muses Gourmandent ainsi leurs museaux, Et qu'un peuple ignorant se raille De voir tes enfants en bataille?

Voulez-vous enfin les suivre jusque dans la maison où ils passent la nuit? relisez la onzième Safire : rien ne manque au tableau. Vous sortirez de ce « mauvais gite », attristé sans doute, mais peut-être assez disposé à l’indulgence pour le poète qui s’y réfugie : à la naïveté de son immoralité, vous aurez compris que le mauvais goût des contemporains, en rejetant les hommes de lettres en dehors de la bonne société, fut pour eux le pire des corrupteurs.

Ce qu'il y a de plus triste, c’est qu’une seule voie s'ouvrait à ceux qui voulaient sortir de la misère : entrer au service d’un grand seigneur en qualité de « courtier de

Cypris », comme le dit un disciple de Regnier ", ou comme il le dit lui-même {mais nous ne nous servirons pas du mème mot que lui), rendre leur muse entremetleuse*. Et ce n’est point là une boutade de sa part. Tous les poètes de son temps finirent par consacrer leur plume à cette vilaine besogne. Quand Motin jeta à la tête de Sygognes les noms honteux de « trafiqueur de filles », de « maquignon du jeu d’amourettes », d’« artisan du vice étranger” », Sygognes se défendit en alléguant la coutume et l’usage :

Vous dictes que j'ai fait la poule Et des dames fendu la foule

De mon maistre le rnessager..… Si j'ay faict d'amour le message, Je n'ay point violé l'usage

Ny la coutume de: la cour #.

Il n'avait point en effet violé l’usage : Maynard regretta toujours dans sa retraite le temps où il chantait les amours de la reine Marguerile; Malherbe composa ses meilleurs vers d'amour pour le grand Alcandre, dans le but nullement dissimulé de séduire la belle Charlotte de Montmorency, princesse de Condé; la muse de Vauquelin des Yveleaux ne fit guère autre chose que célébrer successivement toutes les maïtresses du roi, qui récompensa le poète en le nommant précepteur du duc de Vendôme, puis du Dauphin : singuliér temps, où, pour avoir encouragé les vices du père, un homme recevait la mission d'élever les fils dans l'amour de la vertu! Regnier luimême, qui au début du siècle n'avait pas assez d’indignation pour flétrir ces poèles « débaucheurs de filles », ‘et vantait avec tant de fierté la chasteté et l'indépendance de

1. Le Banquet des Muses ou les divers satires du sieur Auvray, Rouen, David Ferrand, 1628 : {es Chevaliers sans reproche, p. 112.

2. Satire III, vers 153. ï - 3. Motin appelle ainsi Sygognes dans la Réponse au combat d'Ursine et de Perette, qu’on pourra lire dans Le Cabinet salyrique.

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