Lanson, op. laud., p
les convives, ni les valets. Avec quelle verve, au contraire, Regnier fait défiler devant nous tous ses personnages dans leurs attitudes successives : l’un émiettant du pain entre ses doigts, l’autre ayant pour saisir les bons morceaux dans le plat deux fois autant de mains que Briarée, ceux-là se faisant passer l'épaule de mouton qui glisse entre leurs mains comme la navelte entre les fils! Je ne méprise pas l’art de Boileau. Mais, comme un repas est sans doute plus facile à décrire que ceux qui le mangent, je ne pense pas qu'il faille mettre dans la hiérarchie des peintres un peintre de nature morte au rang d’un portraitiste, ni à plus forte raison d’un artiste qui peint l'homme dans l’action, ni par conséquent Boileau au rang de Regnier.
Ce serait d'autant plus injuste qu’abordant, quand il lui plaît, les sujets de Boileau, Regnier sait prêter une physionomie autrement puissante aux objets inanimés : à un tabouret de paille,
Qui s’estoit sur trois pieds sauvé de la bataille, à deux bouteilles,
Qui disoient sans goulet : « Nous avons trop vescu !! », au teint d'un visage ou à l'éclat d’un œil :
Son teint mortifié presche la continence.… Son œil tout penitent ne pleure qu'eau beniste 2.
Cette aptitude à animer les choses insensibles a permis au poète de renouveler le portrait du pédant italien en le copiant. Tout prend une vie intense dans le visage et le costume du cuistre de la Satire X ; tout agit et tout parle : et le nez « qui presche la vendange » et assure « en sa trongne »
Qu'un jeune Medecin vit moins qu'un vieux yvrongne;
1. Satire XT, 189-190, 191-192, éd. Courbet, p. 93-94. 2. Satire XIII, 18 et 30, éd. Courbet, p. 103-106.
LA PEINTURE DES MŒURS ET DES CARACTÈRES 293 et les yeux qui dirigent la jeunesse; et l’épaule qui fait la guerre à la tête; et les gants déchirés qui semblent crier en se moquant : « Vieux linge et vieux drapeaux! »; et le morceau tout entier est enlevé avec tant de verve qu'on pardonne à Regnier des exagérations fantaisistes qui chez Caporali ont paru excessives même aux Italiens.
Regnier n'avait cependant vu nulle part ce visage de pédant qu'il réussit à nous faire voir. Mais il avait le don souverain. En partie dénué de l'imagination créatrice particulière aux poètes dramatiques, il avait celle qui est le privilège des grands peintres : il pouvait se figurer un personnage sans l'avoir contemplé de ses propres yeux, reconstituer un spectacle sans y avoir assisté en personne. Il sait même donner:un corps à l'immatériel, à ce que personne n’a jamais vu, ni ne verra jamais. Il revêt d’une forme sensible nos idées et nos passions, nos désirs qui « blanchissent comme notre poil », l'ambition « qui nous üre l'oreille pendant la nuit », la vertu que « son habit décousu montre à demi nue », le vice
Qui va comme un bañquier en carosse et en housse !.
Et, comme un simple mot lu chez un modèle suffit à éveiller pleinement en lui la faculté de se représenter les choses invisibles, la tourmente qui emporte au gouffre du plaisir la barque d'Ovide devient pour lui un véritable orage : son regard perçoit nettement sa nef qui erre
A la triste mercy de la vague indomtée Sans cordes, sans timon, sans etoille ny jour,
pendant que l’amour « content de son mal et joyeux de sa perte », |
Se rit de voir de flots sa poitrine couverte,