IV, 67; Prologue du IV° livre: IV
236 à LYS MATHURIN REGNIER
et qui mettra tout à l'heure « ainsi qu’un pot les mains sur les rognons »; ou Regnier lui-même, un jour allongeant l’échine «. comme un asne restif », laissant choir la tête « comme un bœuf qu'on assomme », devenant « aussi fier qu'un chat amadoué », et un autre jour, « dispos du talon, allant comme un chat maigre » ou
Resvant comme un oyson qu'on mene à la pature !.
Parfois Regnier nous emporte dans le monde de la pure fantaisie. Il arrive alors que son imagination outre les ridicules des choses avec une telle extravagance qu'elles en deviennent méconnaissables, et je ne suis pas de ceux qui approuvent ces écarts ; mais, le plus souvent, le peintre garde instinctivement dans son audace un {el sentiment de la réalilé que l’exagération des traits ne réussit pas à la déformer. N'est-il pas certain, par exemple, qu’à travers l’énormité de la caricature suivante on aperçoit la vraie figure des personnages?
En tout, elles n’avoient seulement que deux yeux, Encore bien flétris, rouges et chassieux,
Que la moitié d'un nez, que quatre dents en bouche,
Qui durant qu'il fait vent branlent sans qu’on les touche.
Pour le reste, il estoit comme il plaisoit à Dieu;
En elles la santé n’avoit ny feu, ny lieu ?.
Avant Regnier ce mélange audacieux d'imagination et de réalité dans la peinture des hommes et des choses ne s'était rencontré chez nous que dans le Pantagruel; après lui, si l'on excepte l'Étourdi et les Folies amoureuses, il faudra attendre deux siècles pour qu'il reparaisse.
Je ne veux pas dire que notre liltérature classique ne compte aucun peintre égal à Regnier. Pleinement doué comme lui du sens de la vie, capable à la fois, comme lui,
rie Satires NIIL, 25, 92, 88, 102, 36; XI,.327; II, 220; éd. Courbet, p. 59, 61:59 9720.
D. Sabre XI, 71-78, éd. Courbet, p. 90.
de peindre l'homme dans l’action et d'animer les êtres insensibles, le vent et le soleil, l’eau et les arbres, La Fontaine a sur Mathurin l’éclatante supériorité de savoir tout rendre : la grâce exquise d’une princesse « que l'herbe auroit portée », si bien
Qu'une fleur n’auroit pas Reçu l'empreinte de ses pas,
comme la laideur pittoresque d’un jupon « crasseux et détestable ». Mais, pas plus que Boileau, La Fontaine n’a les procédés de Regnier. Il peint sans comparaisons ni figures, par la propriété et l’ordre des mots, par l'incroyable justesse du rythme :
Un-pauvre bûcheron, tout couvert de ramée,
Sous le faix du fagot aussi bien que des ans
Gémissant et courbé, marchoit à pas pesans Et tâchoit de gagner sa chaumine enfumée,
C’est, par exception qu'il use d’une comparaison imprévue et neuve à la Regnier :
On lui lia les pieds; on vous le suspendit;
Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre. Plus souvent, par un art différent de celui du satirique, plus difficile d’ailleurs et plus puissant, il condense toute une comparaison dans un mot, appliquant au besoin de dormir le mot qui désigne le besoin de manger :
: . . . et couroit droit au lit
Où de tout leur sommeil, de tout leur appétit, Dormoient les deux pauvres servantes;
ou désignant le ventre d’une belette engraissée par les mots qui s’appliquent aux joues trop grosses :
La voilà pour conclusion Grässe, mafflue et rebondie !.
1. Mafflu signifie « qui a de grosses joues ». Furetière donne aussi le sens de « qui a le corps replet » : mais il est évident qu’il a en vue le vers de La Fontaine. É :
Alfred de Musset a dit de Regnier qu'il était « l’immortel devancier de l’immortel Molière ». En tant qu’observateur des mœurs, Regnier est en effet l’ancêtre de Molière et de La Fontaine. Mais, comme peintre, c'est, plus encore qu'à Boileau et au fabuliste, à Alfred de Musset lui-même qu'il fait songer; car avec plus de goût, plus de facilité, plus de grâce, mais moins d'imagination peut-être, rien ne rappelle mieux les tableaux des Satires que ceux de Don Paez :
Connaïtriez vous point, frère, dans une rue Déserte, une maison sans porte, à moitié nue, Près des barrières, triste; on n'y voit jamais rien, Sinon un pauvre enfant fouettant un maigre chien, Des lucarnes sans vitre et par le vent cognées
Qui pendent comme font des toiles d'araignées... Ainsi qu’on voit souvent sur le bord des marnières, S'accroupir vers le soir de vieilles filandières,
Qui d'une main calleuse agitant leur coton, Faibles sur le genou laissent choir leur menton; De même l'on dirait que par l'âge lassée,
Cette pauvre maison, honteuse et fracassée,
S'est accroupie un soir au bord de ce chemin... Point de lit au dedans. Une fumée étrange
Seule dans ce taudis attesté qu’on y mange... Des pots; mille haïllons; et sur la cheminée,
Où chantent les grillons la nuit et la journée, Quatre méchants portraits pendus, représentant Des faces qui feraient fuir en enfer Satan !.
IT
Regnier était né peintre : sa première Satire (Satire I), si diffuse, si mal composée, où les idées se suivent si
1, Comparer la Satire XI de Regnier. Ces lignes étaient écrites quand a paru lAlfred de Musset de la Collection des Grands Écrivains. On y lit à la p. 43 : « Musset nommait Regnier son premier maître, et il y a en effet du
Regnier dans plus d’un passage, par exemple dans la comparaison des fileuses :
« Ainsi qu’on voit souvent, etc. »
Je suis heureux de m'être rencontré avec M. Arvède Barine.
mal, contient une série d'excellents croquis; il n’a jamais mieux peint. Il n'était pas né conteur comme Rabelais, dont les récits, surchargés cependant de parenthèses et d'incidentes, marchent admirablement à leur dénouement. C’est que Rabelais savait se représenter les actions imaginaires telles qu’elles avaient dû être et les voir tout entières par l'esprit dans leur mouvement continu. Regnier ne possédait cette qualité qu ‘à demi.
Ce qu'il fait le mieux, c'est, comme l’autre, « son commencement ». De même qu'il excelle à poser une question ou à entamer une discussion, il excelle à introduire ses personnages :
Un de ces jours derniers, par des lieux destournez
Je m'en allois resvant, le manteau sur le nez,
L'âme bizarément de vappeurs occupee,
Comme un Poëte qui prend les vers à la pippee.
En ces songes profonds où flottoit mon esprit,
Un homme par la main hazardement me prit,
Ainsi qu’on pourroit prendre un dormeur par l'oreille, Quand on veut qu’à minuict en sursaut il s’esveille !.
Certaines parties de la narration sont chez lui très vivement enlevées :
Je descends doucement, pied chaussé l’autre nu,
Et me tapis d’aguet derriere une muraille.
On ouvre, et brusquement entra ceste quenaille
En humeur de nous faire un assez mauvais tour.
Et moy, qui ne leur dist ny bon soir, ny bon jour, Les voyant tous passez, je me sentis alaigre :
Lors, dispos du talon, je vais comme un chat maigre, J'enfile la venelle et, tout leger d’effroy,
Je cours un fort long-temps sans voir derriere moy, Jusqu’à tans que trouvant du mortier, de la terre, Du bois, des estançons, mains plâtras, mainte pierre, Je me sentis plustost au mortier embourbé,
Que je ne m'aperçeus que je fusse tombé ?.
‘1, Satire X, vers 33-40, éd. Courbet, p.15. ‘ 2. Satire XI, vers 320- 333, éd. Courbet, p. 91. DRE
On peut même dire qu’en général il évoque parfaitement l’image des faits qu'il a vus de ses propres yeux. Aussi son meilleur récit est-il peut-être sa onzième Satire, qui, faite presque tout entière d'après ses souvenirs, est composée de morceaux bien venus. Mais celui-là seul a le génie d’un conteur qui peut dans la narration d’un événement fictif subordonner les parties au tout comme un homme qui en. saisit l’enchaînement par une vision intérieure. Deux exemples nous prouveront que Regnier fut en. partie dépourvu de cette sorte de génie, et je ne le prendrai pas en traître : je choisirai hardiment les deux récits que ses admirateurs fanatiques considèrent comme les meilleurs, la fable du Loup, de la Lionne et du Mulet, et la Satire de
l'Importun.
On a dit, au moins une fois ‘, que cette fable était le chef-d'œuvre de Regnier. Elle est assez courte pour qu’on puisse la citer entièrement :
Jadis un loup, que la fain epoinconne,
Sortant hors de son fort, rencontre une lionne, Rugissante à l’abord, et qui montroit aux dens L'insatiable fain qu'elle avoit au dedans.
Furieuse elle aproche, et le loup, qui l’avise, D'un langage flateur luy parle et la courtise.
Car ce fut de tout tans que ployant sous l’effort Le pelit cede au grand et le foible au plus fort. Luy, dis-je, qui craignoit que, faute d’autre proye, La beste l’attaquast, ses ruses il employe.
Mais en fin le hazard si bien le secourut
Qu'un mulet gros et gras à leurs yeux aparut. Ils cheminent dispos croyant la table preste
Et s’'aprochent tous deux assez pres de la beste. Le loup, qui la congnoist, malin et deffiant
Luy regardant aux pieds luy parloit en riant :
« D'où es-tu? qui es-tu ? quelle est ta nouriture ? Ta race, ta maison, ton maistre, ta nature? »
1. James de Rothschild, Essai sur les Satires de Mathurin Regnier (Paris, 1863, Aubry), p. 28.
Le mulet, estonné de ce nouveau discours, De peur ingenieux, aux ruses eut recours, Et comme les Normans sans luy repondre : « voire! » « Compere, ce dit-il, je n’ay point de memoire, Et comme sans esprit ma grand mere me vit Sans m'en dire autre chose au pied me l’escrivit. Lors, il leve la jambe au jaret ramassée Et d’un œil innocent il couvroit sa pensée, Se tenant suspendu sur les pieds en avant.
Le loup, qui l’aperçoit, se leve de devant, S'excusant de ne lire avecq’ ceste parolle Que les loups de son tans n’alloient point à l'ecolle : Quand la chaude Jionne à qui l’ardante fain Alloit precipitant la rage et le dessein, S’aproche plus sçavante en volonté de lire.
Le mulet prend le tans, et du grand coup qu’il tire Luy enfonce la teste, et d’une autre façon Qu'elle ne scavoit point luy aprit sa lecon.
Alors le loup s’enfuit, voyant la beste morte, se de son ignorance ainsi se reconforte :
N'en desplaise aux Docteurs Cordeliers, Jacopins, Pardieu ! les plus grands clercs ne sont pas les plus fins. »
Ne nous laissons pas séduire par les mots spirituels et les tableaux pittoresques qui font le charme de cet apologue, et voyons seulement si, dans son ensemble, le récit est vraisemblable et bien conduit.
Les personnages de la fable italienne, qui a servi de modèle à Regnier, étaient un loup, un renard etun mulet’. Le poète substitue une lionne au loup et un loup au renard. Changements justifiables à la rigueur, si l’on considère uniquement l'idée générale de la Satire à laquelle ce récit sert de conclusion. Regnier refuse de se remettre à l'étude et de s’enrôler dans le savant bataillon des poètes de cour, préférant vivre pauvre, ignorant et libre. La lionne, furieuse, ardente, et sotte malgré sa science, représente assez bien, si l’on veut, l'homme de cour. Fier, indépendant, peu sociable, ennemi de toute
1. Ménage cite trois versions italiennes de sen fable : Egidio Menagio, Modi di dire italiani (Genève, 1685, in-f°), p
Or) MATHURIN REGNIER
gène, le loup est tout le portrait d'un poèle qui aime mieux faire maigre chère à la Pomme de Pin et courir ensuite où il voudra, que recevoir force reliefs à la table du roi. Mais si, oubliant le fond de la Satire IIT, nous ne songeons. qu'à la fable même, trouverons-nous que les personnages en sont bien choisis? Ils le sont si mal, qu'il n’en est pas un seul qui n’agisse constamment contre ses mœurs et ses instincts. Sans compter en effet que, lorsque le « hasard » ne se mêle pas de les « secourir », les lionnes, les loups et les mulets ne se rencontrent guère dans les mêmes parages, on ne s'attendait pas qu'un mulet déployât tant de finesse, ni qu'une lionne donnât aussi niaisement dans un piège; l’on est surtout choqué de voir que la nature ayant créé, semble-t-il, le loup brutal et sombre, le poète l'ait rendu rusé, spiriluel, flatteur et gai. Faut-il après cela s'étonner que, n'ayant pas tenu compte des mœurs vérilables de ses animaux, il n'ait pas su leur donner un caractère bien défini, et par suite que beaucoup de leurs actes, ou ne s'expliquent pas, ou s'expliquent mal? Est-il naturel que les deux carnassiers ne se jettent pas immédiatement sur un ennemi plus faible qu'eux ? Est-il vraisemblable que la lionne affamée n'ait pas dévoré le loup? Est-il vrai que la peur rende ingénieux les mulets, c’est-à-dire les sots? Pourquoi le mulet appelle-t-il le loup « compère »? Pourquoi ces animaux se tutoient-ils? Et, si ce n'est peut-être que Regnier remplissait ses vers comme il pouvait, que signifie ce long discours :
D'où es-lu? qui es-tu? quelle est ta nouriture? Ta race? ta maison? ton maistre? ta nature?
Est-ce sur ce ton inquisitorial qu’un être « malin et deffiant » s'adresse à quelqu'un qu'il veut amadouer? Bref, prenez l'action à quelque moment que ce soit et prèlez aux animaux des actes conformes à leurs instincts
naturels : ou vous supprimez la fable, ou vous changez le dénouement.
Et puis, que de lenteur dans le récit! que de détails inutiles !
Is s'aprochent tous deux assez pres de la beste..…
Puisqu'ils lui parlent, n'est-il pas clair qu'ils s’en sont approchés?
ue la chaude lionne.
S'aproche plus scavante en volonté de lire.
. À quoi bon ces derniers mots? car, à ce moment de l'action, pour quelle autre cause s’approcherait-elle, sinon pour lire? Enfin, quelle gaucherie dans ce début où le poète, probablement afin de définir le caractère des deux principaux personnages, prend le récit avant que l’action se dessine, nous engage sur une fausse piste et semble préparer une tout autre fable que celle qu'il va nous conter!
Jadis un loup... que la fain époinçonne
Sortant hors de son fort, rencontre une lionne, Rugissante à l’abord, et qui montroit aux dens L’insatiable fair qu’elle avoit au dedans.
Furieuse elle aproche et Le loup, qui l’avise, D'un langage flateur luy parle et la courtise. Car ce fut de tout tans que ployant sous l’effort Le petit cede au grand et le foible au plus fort.
Aussi le pire compliment qu'on puisse adresser à La Fontaine est-il de le féliciter, comme on fait souvent, de ce qu’en reprenant ce sujet après Regnier, il n’ait pas été au-dessous de son modèle :
Un Renard, jeune encore, quoique des plus madrés, Vit le premier cheval qu’il eût vu de sa vie. Il dit à certain Loup, franc novice : « Accourez! Un animal pait dans nos prés, Beau, grand ; j'en ai la vue encor toulé ravie.
= Est-il plus fort que nous? dit le Loup en riant : Fais moi son portrait, je te prie.
— Si j'étois quelque peintre ou quelque étudiant, Repartit le Renard, j'avancerois la joie Que vous aurez en le voyant.
Mais venez. Que sait-on ? peut-être est-ce une proie Que la Fortune nous envoie. »
Ils vont; et le Cheval qu’à l'herbe on avoit mis, Assez peu curieux de semblables amis Fut presque sur le point d’enfiler la venelle. « Seigneur, dit le Renard, vos humbles serviteurs Apprendroient volontiers comment on vous appelle. » Le Cheval, qui n’étoit dépourvu de cervelle, Leur dit : « Lisez mon nom; vous le pouvez, Messieurs; Mon cordonnier l'a mis autour de ma semelle. » . Le Renard s’excusa sur son peu de savoir. «Mes parents, reprit-il, ne m'ont point fait instruire; Ils sont pauvres, et n’ont qu'un trou pour tout avoir. Ceux du Loup, gros messieurs, l’ont fait apprendre à lire. » Le Loup, par ce discours flatté, S'approcha. Mais sa vanité Lui coûta quatre dents : le Cheval lui desserre Un coup; et haut le pied. Voilà mon Loup par terre, : Mal en point, sanglant et gâté.
« Frère, dit le Renard, ceci nous justifie Ce que m'ont dit des gens d’esprit :
Cet animal vous a sur la mâchoire écrit Que de tout inconnu le sage se méfie: »
Ni quand il a composé son récit, ni quand il a choisi ses personnages ou conçu leur caractère, La Fontaine n’a perdu l’action de vue. Il fallait que des deux animaux qui méditent de diner aux dépens du mulet, l’un fût madré, l’autre sot et vaniteux. Le poète s’est dit que le premier rôle serait mieux rempli par le renard que par le loup, et le second par le loup que par la lionne. Mais ce premier changement ne lui à pas suffi : car puisque le loup et le renard attaquent leur adversaire par la ruse et non par la violence, il faut donc que ce mulet soit assez fort pour leur tenir tête, et qu’il ait de l'esprit, puisqu'il les joue : est-ce possible cependant? Non, songe La Fontaine, et au mulet il substitue le cheval, + fort et moins sot. Puis,
comme les chevaux ne passent pas pour être eux-mêmes des animaux très fins, il nous avertit que, par exception à la règle, le sien « n’est pas dépourvu de cervelle ». Enfin, pour éviter jusqu'à la moindre invraisemblance, il ajoute que ce cheval a été « mis au vert » : son maître est donc loin, et il n'y a plus lieu d’être surpris que les deux rôdeurs aient pu aborder cet animal domestique.
Bien choisis, les personnages ont pu avoir un caractère bien défini. Le loup est sot et orgueilleux, défauts qui s'associent loin de s’exclure. Non moins vaniteux que M. Jourdain, si flatté d'entendre dire qu’il a eu pour père un fort bon gentilhomme, il est bien aise qu’on appelle ses parents de « gros messieurs » : que ne ferait-il pas pour prouver qu'il est de bonne maison ? Et, comme l’orgueil a pour compagne habituelle l’insolence, il tutoie le renard qui lui dit humblement « vous ».
Celui-ci est des plus jeunes : je m'explique donc son étonnement à la vue du cheval. Il est des plus madrés : je comprends donc qu'il ne veuille pas aborder tout seul l’animal inconnu, et qu'afin de piquer la curiosité du loup, il laisse éclater son enthousiasme dans ce beau discours :
Accourez!
Un animal pait dans nos prés, Beau, grand : j’en ai encor la vue toute ravie.
Aux paroles du loup, notre perspicace renard a deviné le faible du personnage, la vanité; c'est par là qu'il le prendra :
Mes parents ne m'ont point fait instruire :
Ceux du Loup, gros messieurs, l’ont fait apprendre à lire.
Enfin, le pauvre loup une fois « sanglant et gâté », il se moquera de lui : il tiendra à lui faire sentir qu'il s'était défié dès le début, et ne sera pas fâché de se dédommager
par une bonne raillerie de la déférence à laquelle il s’était condamné tout à l’heure. CIE
La conduite du récit vaut la conception des caractères. Dès le troisième vers, nous connaissons le sujet de la comédie, le nom des trois personnages, le caractère des deux principaux; dès le quatrième, l’action commence et se précipite vers son dénouement, sans qu'aucune digression en détourne le cours, sans qu'aucune longueur en retarde la marche. Le poète néglige de rapporter les circonstances que chacun devine : il se garde d'expliquer ce que tout le monde comprend. Tout est vif dans son récit, tout est enlevé, mais surtout tout est si bien subordonné à l’ensemble, qu'il n’est pas jusqu’à la morale de la fable si ingénieusement appliquée à l'un des héros par l’autre, qui ne contribue pour sa part au développement de l’action et à la peinture des caractères.
Le style a les mêmes qualités que le récit. La Fontaine ne vise ni au trait, ni à la couleur. Il ne cherche pas à forger, comme Regnier, des vers « pleins, relevés et harmonieux à l'oreille », mais à mettre en relief les diverses circonstances de l’action, à rendre sensibles les gestes et jusqu’au ton des personnages :
Le Loup par ce discours flatté S’approcha; mais sa vanité Lui coûta quatre dents : le cheval lui desserre Un coup; et haut le pied.
Il dit à certain Loup, franc novice : « Accourez! Un animal paït dans nos prés. »
« Seigneur, dit le Renard, vos humbles serviteurs SPRHRARIenL volontiers comment on vous ape »
« Frère, dit : Renard; cie
Quand le renard appelle le loup, dont il est éloigné, il jette à pleine voix le mot accourez! puis se tait un moment;
quand il salue le cheval du titre de seigneur, quand il se moque du loup en le qualifiant de frère, il souligne d’un court silence chacun de ces mots : voilà pourquoi le poète place accourez à la fin du vers et la petite parenthèse dit le renard, qui interrompt le discours commencé, après les vocalifs qu'il s’agit de mettre en lumière. Aussi suffit-il de bien lire les vers de La Fontaine pour voir les mouvements de ses personnages et se figurer l'accent de leurs paroles : tant il est vrai que la versilication, comme le style, comme la conduite de l’action et la conception des caractères, concourent dans cette fable à l’effet d'ensemble! Admirable harmonie, qui donne au récit de cet événement imaginaire toute l'apparence de la réalité, mais qui suppose que le poète a su se donner intérieurement la vision de ce qu'il racontait!
Comme la fable le Loup, la Lionne et le Mulet, la Satire VIIT, l’œuvre préférée de Regnier', contient de grandes beautés : mais peut-on la comparer à la Satire d’'Horace qui commence par les mots Zbam forte via sacra??
Le récit de Regnier manque non seulement d’aisance, de sobriété, de clarté, mais même de vérité dans l’ensemble, sinon dans les détails.
Il manque d’aisance, et l’on est bientôt las de ces éternels infinitifs de narration : « et moi de lui dire » — « et lui de m'offrir la croupe » — « moi de dire que si ».
Il manque de sobriété : car, persuadé sans doute qu’on
Lfe Macette me revient; l'Importun lui plaisoit; C’est ce qu’en devisant un jour il me disoit.
(Les Satyres de M.'du Lorens, à Paris, chez Anthoine de Sommawille, 1646, : 158.
4 2. « cu qui prendront la patience de voir ceste satire jusques au bout,
diront que jamais la langue et l'esprit des Romains n’est parvenu jusques
à ceste naïveté, etc, » (Les Recherches des Recherches. de M. Étienne Pas-
quier, Paris, Sébastien Chappelet, 1622, p. 525-528; l’ouvrage est du
P. Garasse.)
dit d'autant plus de choses qu'on emploie un plus grand nombré dé mots, le conteur énerve son modèle en l'allongeant :
J'oyois un de ces jours la messe à deux genoux, Faisant mainte oraison, l'œil au Ciel, les mains jointes, Le cœur ouvert aux pleurs et tout percé des pointes Qu'un devot repentir élançoit dedans moy,
Tremblant des peurs d’Enfer et tout bruslant de foy.
Horace a été plus expressif en trois mots que Regnier en cinq vers :
Nescio quid meditans nugarum, TOTUS IN ILLIS.
Ce récit manque de clarté, du moins au début. Est-ce un ami qui aborde notre satirique? est-ce un inconnu? On ne l’apprend qu’au quarante-septième vers, et comme, par suite, on ignore jusque-là quelles sont les relations de Regnier avec le nouveau venu, il est difficile de comprendre jusqu’à quel point ce jeune bellâtre se montre indiscret. Horace nous avertit au contraire dès son troisième vers qu’il connait à peine l'individu qui accourt à sa rencontre :
Accurrit quidam, notus mihi nomine tantum.
Nous n'avons donc pas plus tôt vu le personnage saisir la main du poète et l'accabler de politesses que nous devinons en lui un importun. Un mot adroitement placé a suffi pour éviter toute obscurité : souvent c’est à la présence ou à l'absence d’un mot de ce genre qu’on reconnaît ceux qui savent conter et ceux qui ne le savent pas.
Enfin le récit de Regnier manque en partie de vérité. Horace a-t-il été effectivement victime de l'aventure qu'il rapporte? Il a donné à la scène une telle apparence de vie qu'il n'est pas un lecteur qui ne se pose la question. Nul doute au contraire que Regnier n'ait composé sa petite comédie à tête reposée sans en avoir jamais été le héros.
Qu'il ait vu quelque part ce beau courtisan « pinçotant sa barbe, relevant ses cheveux, faisant la belle main, mordant un bout de ses gants », j'en conviens; mais, si vivant que soit le portrait, le cadre me paraît conventionnel, et malgré l'incontestable vérité de quelques épisodes, le récit, pris dans son ensemble, ne parvient pas à me donner l’illusion de la réalité.
C'est qu'il ne me semble pas progresser d’une manière naturelle. Ce qu'Horace nous montre admirablement, c’est par quelle gradation de politesses maladroites il a rivé lui-même le fâcheux à ses flancs, c'est par quelle série de pelites abdications il s’est dépouillé de toute force de résistance. Un inconnu l’aborde avec toutes les marques de la plus chaude affection. C’est sans doute, se dit-il, un indiscret ou un sot qu'il faudrait congédier sèchement. Mais, subissant malgré lui l’ascendant de cet effronté, il le traite en ami : « Un homme que je connaissais seulement de nom accourt à moi et me saisissant la main : Comment allez-vous, mon bien cher ami? me dit-il. — Fort bien pour le moment, répondis-je, et je suis à votre service. » Voilà une première concession : le poète est déjà prisonnier ; car l’autre ne se laissera plus renvoyer par une simple formule de congé : « Comme il s’attachait à mes pas, j@& voulus prendre congé de lui par ces mots : Atlendez-vous quelque chose de moi? Mais lui : Vous me connaissez; je suis un homme de lettres. » Un compliment intempestif va donner à l'importun une nouvelle prise sur sa victime : « Je vous en estimerai davantage », réplique en effet Horace, et dès lors, perdant peu à peu ce qui lui reste de volonté, il se contente de manifester silencieusement son impatience, «en s’arrètant, en pressant le pas, en parlant bas à son valet », tandis que le fâcheux, devenu insolent, impose sa compagnie : « Vous désirez étrangement vous en aller. N'y comptez pas; je vous tiens; je vous accompagne où vous avez à faire. » Désormais,
c'en est à peu près fait du courage d'Horace : il est devenu semblable à « l’âne chargé d’un fardeau »; il se laisserait tuer par l'ennui plutôt que de s’esquiver. Il ne faudra plus qu'une dernière maladresse pour le livrer pieds et poings liés à son bourreau. Par hasard cet indiscret était cité en justice. En passant près du temple de Vesta, il se demande s’il renoncera à la société d'Horace ou à son affaire. « A moi, s’il vous plaît », répond le poète avec une politesse bien déplacée. « Je n’en ferai rien », réplique l’autre et v/ se met à marcher le premier. Se sentant « incapable de résister à son vainqueur », Horace le suit passivement et répond à toutes ses questions. Rien ne le sauvera plus, non, pas même l’arrivée inattendue d’un ami : il faudra qu'Apollon lui-même, prenant en pitié son nourrisson, envoie sur son chemin l'adversaire du fâcheux.
On chercherait en vain dans la Satire de Regnier cette progression si naturelle. Glorieux d’abord des compliments que lui adresse son hobereau, il se sent presque immédiatement après, sans qu’on sache comment s'est faite la transilion d’un sentiment à l’autre, « l'âme grevée d’un pesant fardeau » ; il allonge l’échine, courbe la tête, et se laisse traîner partout où on le mène : évidemment il a perdu toute sa volonté. En effet. Mais voilà que la recouvrant tout à coup, sans qu’on s’en explique la raison, il prend le parti de s'enfuir : il ne l’exécute pas, parce qu'on le tient par la main; mais du moins il « sonde tous moyens pour voir si d'aventure quelques accidents ne pourront le tirer de là ». Or, chose bizarre! pendant qu'il est plongé dans cette méditation, il entend tout ce que le fâcheux lui dit :
Il vint à reparler de sus le bruit qui court
De la Royne, du Roy, des Princes, de la Court,
Que Paris est bien grand, que le Pont neuf s'achéve, Si plus en paix qu’en guerre un Empire s’éleve,
Il vint à definir que c’estoit qu'Amitié
Et tant d’autres Vertus que c’en estoit pitié...
Tandis que ses discours me donnoient la torture Je sonde tous moyens pour voir si d'avanture Quelque bon accident eust peu m'en retirer !.
Quand Horace songeait aux moyens de s’esquiver, il ne prètait aucune attention aux discours qui lui étaient débités; il n'a entendu que des sons; il a retenu seulement un mot ou deux :
O te, Bolone, cerebri
Phone led tacitus, Cum QUIDLIBET ille Garriret, VICOS, URBEM ere
Regnier a beau protester que « les discours de son jeune frisé lui ont donné la torture », encore a-t-il pu les écouter puisqu'il en connaît le sujet. Mais comment a-t-il si bien prêté l'oreille s’il était uniquement absorbé, ainsi qu'il le prétend, par le souci de trouver un moyen de salut? D'autre part, lorsque je l’entends s’écrier vers la fin de la Satire
Lors bien peu s’en falut, sans plus longtans attendre Que.de rage au gibet je ne m'’allasse pendre,
puis-je oublier qu’au début du récit il m'avait dit à peu près la même chose?
et bien s’en falut Que jen 'alasse lors la teste la premiere Me jetter du pont neuf à bas en la riviere ?
Pour moi, je ne crois pas à cette impatience qui se trahit toujours par les mêmes mots et ne suit aucune gradation, qui passe et repasse par les mêmes phases sans qu'on en soupçonne la raison. Ni Regnier n’a eu l’aventure qu'il raconte, ni il n'a su se faire une idée juste des émotions qu'il aurait traversées en pareil cas. Sans oublier
1. Satire VIII, 159, et suiv., éd. Courbet, p. 63. 2, Satire VIIL, 201 et 104, éd. Courbet, p. 64 et 61.
qu'il n’y avait pas alors dans notre littérature un conte en vers de cette importance, je n’eslime donc pas qu’on puisse mettre l’auteur de la Satire VIIT au rang des grands narrateurs. Sa place est marquée au-dessus de Boileau, dont les récits sont de simples suites de croquis, au-dessous de La Fontaine et de Rabelais, qui, avec des qualités très différentes du reste, sont peut-être nos deux meilleurs conteurs.
Il n'occuperait pas une place beaucoup plus élevée parmi les poètes dramatiques, s’il n’avait pas composé une comédie parfaite, sa treizième Satire.
Les douze premières sont assurément pleines d’ heureux débuts de dialogue ‘. Il arrive mème que le style de Regnier, devenant éminemment dramalique, comme celui de La Fontaine ou de Rabelais, dessine jusqu'aux attitudes du personnage en scène et rend sensible jusqu'à l’accent de ses discours :
Madame, à vostre avis, ce jourd’huy, suis-je bien ? Suis-je pas bien chaussé? ma jambe est-elle belle? Voyez ce tafetas : la mode en est nouvelle;
C’est œuvre de la Chine. :
Madame, baisez moy : n’ay-je pas re grace?
Que vous estes facheuse! A la fin on verra, Rosete, le premier qui s’en repentira ?.
Mais l'effort ne se soutient pas. Regnier évite le style direct avec presque autant de soin que La Fontaine le recherche ; on dirait qu'il a ses héros sous les yeux, qu'il
1. Voir Satire IV, 151-160, éd. Courbet p. 60, et dans le présent ouvrage, p. 195.