‹ Mathurin RegnierChapitre 143 sur 168 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

I. Le texte. — II. Le vocabulaire et la syntaxe. — III. La phrase. IV. La versification.

Une étude sur la langue de Regnier ne saurait être faite dans cet ouvrage comme elle devrait l'être dans une édition du poète. Il s’agit ici de définir, si on le peut, l'originalité de son œuvre et d'en déterminer l'influence, non d’en faciliter la lecture. Notre objet n'est donc pas de traduire les mots, ni d'expliquer les tours par où sa langue se distingue de la nôtre, mais de rechercher les caractères généraux par où elle ressemble ou non à celle de ses devanciers et de ses contemporains; et notre plan ne consistera pas à passer de l’article au substantif et des temps aux modes en suivant les divisions traditionnelles de la grammaire, mais à grouper ensemble, sans qu'il soit nécessaire d'en épuiser la liste, les faits qui nous paraitront manifester une même tendance d'esprit chez notre écrivain.

Une question s'impose tout d’abord à notre examen. Deux exemples en montreront clairement l'intérêt. Au vers 298 de la Satire X, Regnier parle d’un « grand

potage », qu'il rappelle neuf vers plus bas par un pronom féminin, comme s’il eût employé le mot soupe au lieu du mot potage :

Je la comparerois au golphe de Patrasse.

Or, pour faire disparaître cette incorrection, il suffirait de supposer, avec M. Courbet, que Regnier s’est servi du verbe composé accomparer, plus but que le verbe simple” chez Desportes et chez Ronsard :

J'accompare ma dame au serpent furieux.

(DesPorTES, Diane, Sonnet LXVIT.) !

et par conséquent qu'il a écrit :

Je l'accomparerois au golphe de Patrasse.

Au vers 113 de la Satire IT, Regnier metun pronom de la troisième personne avec un verbe à la première :

Je ne puis deguiser la vertu ny le vice,

Offrir tout de la bouche, et, d’un propos menteur, Dire : « pardieu, Monsieur, je vous suis serviteur », Pour cent bonadies s’arrester en la rue, etc.

Pour faire disparaitre cette étonnante anacoluthe, il suffirait de supposer, avec M. Dezeimeris, que Regnier n'a pas fait pronominal un verbe qui ne l'était pas toujours de son temps, ni même du temps de La Fontaine :

Car pour moi j'ai certaine affaire Qui ne me permet pas d’arréter en chemin; (Le Renard et le Bouc.)

que le pronom se à été introduit dans le texte par la liaison (bonadies-arrester), et qu'il faut lire, par conséquent :

Pour cent bonadies arrester en la rue,

4. Éd. Michiels p. 40; autre exemple, p. 390. Voir Ronsard, Préface de la Franciade : « I1 y a autant de difference entre un poete et un versificateur qu'entre un bidet et un généreux coursier de Naples, et, pour mieux les accomparer, entre un venerable prophete et un charlatan », éd. Blanchemain, t. III, p. 19.

La question qui se pose est dès lors celle-ci : les libertés que l’on accuse Regnier d’avoir prises avec la grammaire ne seraient-elles pas, au moins quelquefois, des libertés que ses éditeurs ont prises avec son texte ?

Les éditions de 1608, 1609, 1612 et 1613, qui ont publié chacune pour la première fois des pièces nouvelles, et sont les seules qui aient été faites d’après les manuscrits, n’ont pas été également soignées. Autant le texte primitif des premières Satires et celui de la Macette est satisfaisant (1608, 1612), autant celui du Repas ridicule et du Mauvais gîte (1609) est émaillé de fautes grossières; et, dans l'édition de 1613, autant certaines pièces sont habituellement correctes, autant la Safire XV et l'Impuissance le sont habituellement peu. Ne serait-il pas puéril d’avoir un respect superstitieux pour la version première de la Satire XV, qui, aux vers 6, 40, 48, 105, 168, 177, 180, porte ef, se pleigent, qu'il faut, devoient, des petits maux, informans, n’est, quand il faut évidemment lire que, se pleignent, il faut, devroient, les petits maux, informons, s'est? Ou pour celle de l’Impuissance dans laquelle il a fallu substituer enuieux, c'est-à-dire envieux, à ennuyeux aux vers 13 et 69, fureur à faveur au vers 122, dieux benins à dieux venins au vers 165? Parce qu'il a été moins négligent, aurons-nous une entière confiance envers l'éditeur de 1608, qui a laissé passer des étourderies comme celles-ci :

Chaque fat à son sens ;.… (Satire V, vers 5)

D'un ris de sainct Medard il me fallut repondre : Je poursuyt; mais, amy, laissons-le discourir ; (Satire VIIL, 39)

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. L’avare d'autre part n'ayme que la richesse : C'est son roy, sa faveur, la cour et sa maistresse. (Satire IX, 206.)

Et que penserons-nous des remèdes apportés au texte primitif par les éditeurs de 1609, 1612, 1613, sinon qu'ils ont élé de pures conjectures d’un imprimeur ignorant, sans que Regnier ait même été consulté, quand nous aurons constaté de quelle façon ont été corrigées les fautes que nous venons de signaler?

Au vers 5 de la Satire V, l'éditeur de 1612 a écrit :

Chaque fait à son sens;

celui de 1613 :

Chasqu'un fait à son sens.

Il fallait tout simplement effacer l'accent sur l’à : Chaque fat a son sens.

C’est ce que fit l'éditeur de 1875, et il eut raison. Car Regnier cite ici un proverbe que je trouve également dans le Baron de Fœneste : « Il y a force mazures que je ne voudrois pas changer à la gallerie du Loubre. Bous riez, et ye bous dis que cade fad a son sens » (liv. IV, chap. 1v, vers la fin).

Au vers 39 de la Satire NIIL, il fallait mettre ou le pronom à la troisième personne ou le verbe à la première, je poursuyt étant certainement fautif. L'éditeur de 1609 a corrigé le verbe : je poursuis. Le contexte exige au contraire, comme M. Courbet l’a bien vu, qu'on corrige le pronom :

Il poursuyt; mais, amy, laissons-le discourir.

Le vers 206 de la Satire IX est devenu dans les éditions de 1613 à 1642 :

C'est son roy, sa faveur ; la cour est sa maistresse.

L'éditeur de 1642 a justement adopté le texte suivant :

C’est son roy, sa faveur, sa cour ef sa maistresse,

A l'appui de sa correction, il aurait dû citer ce vers de du Bellay, dont celui-ci n’est qu'une imitation :

O qu’heureux est celuy qui peult us son age

Entre pareils à soy!

Il est sa court, son roy, sa faveur et son | maistre. (Regrets, Sonnet, xxxvI.)

Faut-il citer encore deux exemples de l’impéritie avec laquelle, du vivant même du poète, ou immédiatement après sa mort, son texte a été revisé? Le vers 217 du Discours au Roi :

Plus haute s’élevant dans le vague des cieux est devenu dans les éditions de 1609 et de 1612 :

Plus haute s’élevant dans la vague des cieux.

Le vers 223 de la Satire X est inintelligible dans les éditions de 1609 et de 1612 :

Que sa robe il a veu la matiere premiere; il est devenu dans l’édition de 1612 :

Qu’en son globe il à veu la matiere premiere;

texte superstitieusement conservé par tous les éditeurs jusqu’à M. Courbet, qui, ayant eu l’idée de recourir au texte de Caporali :

Et qui si stima

Hagen ere |

Veduta 1GNuDA la materia pr ie, |

a tout naturellement écrit :

Que sans robe il a vu la matiere premiere.

de

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