Voir Satires X, 180 et VI
5. Le tens leger s'enfuit sans m’en apercevoir (Desportes, Cléonice,
Sonnet XXI).
Et c’est aussi chez lui que les propositions complétives et interrogatives sont rattachées le moins étroitement aux propositions principales :
Je ne veux que mes vers s’honorent en la gloire De tes nobles ayeux. . . .
Ni moins comme ton free en France a combatu
Ces avares Oyseaux ";
c'est-à-dire « ni moins 7e ñne veux dire comme... ».
Si quelqu'un comme moy leurs ouvrages n’estime Il est lourd, ignorant, il n’ayme point la rime,.… Contraire en jugement au commun bruit de tous, Que leur gloire il desrobe avecq' ses artifices.
Les dames cependant se fondent en delices Lisant leurs beaux escrits. :
Que portez à l'Eglise ils valent des matinés 2
Si la plupart de ces anacoluthes sont chères à Regnier, c’est qu’elles lui permettent de réaliser à la fois ce double objet, que, poète instinctif plutôt que patient artiste, il'a poursuivi sans doute avec plus ou moins d’irréflexion : en accourcissant la proposition, il essaie de donner au vers qui l’enferme plus de fermeté et plus de relief; en se contentant pour enchaîner la proposition du plus lâche des liens, il essaie de faciliter la construction de la période. Or, faire des phrases en vers, qui fussent vraiment des phrases organiques, et dont les membres fussent vraiment des vers et non des lignes de douze syllabes : voilà où chaque poète tendait vainement depuis les origines de la Pléiade. Ni Ronsard, ni Desportes n’eurent à cet égard aucune idée arrêtée. Sauf que le premier, après avoir condamné l’'enjambement, finit par en abuser, et que le second au contraire s'en abstint presque systématiquement, ils se fièrent à l’inspiralion du moment. Plus réfléchi, Bertaut chercha
1. Satire VI, 15 et suiv. PSE 2. Satire II, 163 et suiv.; voir aussi LI, 439.
dans l’imitation de la phrase latine le secret de faire les propositions fermes et les phrases amples. Dans le même but, Malherbe s’imposa des entraves; Regnier multiplia les « licences », ellipses, variations et anacoluthes : qui des deux avait raison, c'est ce que nous allons voir en étudiant de près la construction des phrases de Regnier.
Avant Regnier on n’ignorait pas absolument, mais après lui on connaîtra parfaitement toutes les ressources que le discours peut tirer d’une phrase de quatre vers, j'entends de quatre bons vers'. Ronsard et Desportes en avaient sans doute donné plus d’une bonne esquisse. Ne se fait-elle pas pour ainsi dire toute seule en effet? Car n'est-elle pas, suivant la juste observation de M. Benoist, « un produit naturel de la loi de l'alternance des rimes, le besoin de symétrie n'étant complètement satisfait que lorsque deux rimes féminines sont suivies de deux rimes masculines qui leur font équilibre, ou réciproquemment »°? C’est cependant chez Regnier qu'elle acquiert pour la première fois toute sa perfection :
Prenez moy ces Abbez, ces fils de financiers, Dont depuis cinquante ans les peres usuriers Volans à toutes mains ont mis en leur famille Plus d'argent que le Roy n’en a dans la Bastille.
C’est chez lui qu’elle développe toute la variété, fort riche, malgré les apparences, de ses combinaisons*. Aussi en
1. Pour rédiger ce paragraphe, je me suis inspiré de l’article déjà cité: de M. Benoist : Des anacoluthes et de la phrase poétique de Regnier (Annales de la Faculté des Lettres de Bordeaux, 1879, p. 325-336).