‹ Mathurin RegnierChapitre 19 sur 168 · Lafont, op. laud., p. 95-96; Bénévent, op. laud · texte numérisé non relu

Lafont, op. laud., p. 95-96; Bénévent, op. laud

vernement du Languedoc; le cardinal accepte cette charge; mais, comme il refuse de commander les armées, il obtient du pape que son frère soit transféré de l'ordre de Saint- François dans celui de Malte. Il fit à cette occasion un voyage en Italie au début de l’année 1594*. Ce voyage fut court, puisque à la fin de l’année il était de nouveau dans son diocèse. Le 8 janvier 1595, d'Ossat signale sa présence à Gênes, le 14 avril, son arrivée à Rome *. Peu de temps après, d'Ossat et du Perron négocient officiellement avec Clément VIII l’absolution de Henri IV. Joyeuse, qui avait longtemps tenu pour la Ligue, plaide chaleureusement auprès du pape la cause du roi, applaudit au succès des négociateurs, fait chanter un 7e Deum à Saint-Louis en leur présence, dresse sur la porte de son palais les armes de France, allume des feux de joie, et, après avoir donné ces marques éclatantes du désir qu’il a de conserver la protection des affaires de France, il s’embarque pour porter au rôi l'hommage de sa fidélité. Il quitte Rome, le 2 janvier 1596, va trouver Henri IV au siège de La Fère”, et, comme l'indiquent les derniers vers de la Satire II de Regnier, accorde un congé à son jeune secrétaire. Depuis plus de neuf ans Mathurin n’avait probablement pas revu la vieille France; il avait fait quatre fois le voyage de France en Italie ; il avait séjourné à Rome, à Venise, en Toscane, à Gênes, en Piémont, à Toulouse et à Barcelone : rappelons-nous qu'à cette date les ports étaient ravagés par la peste, la Méditerranée écumée par les corsaires, le Languedoc désolé par la guerre civile, la campagne romaine infestée par les brigands, et nous conviendrons que le jeune poète n’exagérait rien en parlant des « mille dangers » auxquels l’exposa un maître d'humeur si voyageuse.

1. Aubery, p. 35, cite une lettre du cardinal écrite à Rome et datée du 15 février 1594.

2. Leltres à Villeroy du 8 janvier et du 14 avril 1395. 3. D'Ossat, Lettres à Villeroy du 22 octobre et du 31 octobre 1595, du 16 et du 17 janvier 1596; Lafont, op. laud., p. 99.

Rentré en France au commencement de 1596, le cardinal de Joyeuse ne repartit pour l'Italie qu’en octobre 1598. C'est dans cet intervalle que fut écrite la Satire II de Regnier. Dans la Satire à Fréminet, qui sert d’épilogue à son édition de 1608, le poète nous dit formellement qu'il « s’expose » alors « au vulgaire », c’est-à-dire qu'il fait imprimer ses Satires, pour la première fois. Un passage de la deuxième Satire semble indiquer que celle-ci avait déjà paru sans nom d'auteur :

Ignorez donc l’auteur de ces vers incertains..… Ce n’est pas que je croye en ces tans effrontez Que mes vers soient sans pere et ne soient adoptez, Et que ces rimasseurs, pour faindre une abondance, N'approuvent impuissans une fauce semance, etc. !.

Elle ne figure dans aucun recueil de cette époque. Si elle fut imprimée, Regnier en fit une plaquette, dont nous n'avons trouvé aucune trace. Elle est dédiée au comte de Caramain. Pour se rapprocher des terres de sa femme, Jeanne de Foix, et de son gouvernement de Foix, Adrien de Montluc, comte de Caramain, petit-fils du maréchal, s'était fixé à Toulouse, et, comme il se piquait de littérature, il y avait formé un petit cénacle de beaux esprits, dont le poète languedocien Goudelin fut plus tard le plus bel ornement. Difficilement explicables à cette date, si l’on cherche à Regnier un autre maître que l’archevèque de Toulouse, les relations du poète avec le comte de Caramain deviennent dans cette hypothèse extrêmement naturelles. C’est peut-être aussi à Toulouse qu'il vit pour la première fois Francois de Beccaria de Pavie de Rover, baron de Fourquevaux, à qui est dédiée une Satire. Ce personnage était le fils de Raymond de Beccaria, ambassadeur de France auprès de Philippe IT, qui eut des relations suivies avec les Joyeuse.

4, Salire II, vers 21-28, éd. Courbet, p. 15

Aux termes de cette Satire IT, Regnier ne parait pas avoir regretté ses voyages en Italie. Il a bu chaud, mangé froid, couché sur la dure; il a donné sa liberté, reconnu

Que la fidelité n’est pas grand revenu,

et, de dix ans déjà passés, ne rapporte pas d'autre récompense,

Sinon que sans regret il les a despensez;

mais il compte sur « l’âme royale » de son maître et il a.

une aveugle confiance en la Fortune, cette femme capricieuse,

Qui sans chois s'abandonne au plus laid qu’elle trouve, Qui releve un pedant, de nouveau baptisé, Et qui par ses larcins se rend authorisé f.

L’allusion est transparente : n'est-il pas étrange qu'avant M. Tricotel personne ne l'ait entendue *? Pendant le dernier voyage de Regnier à Rome, en 1596 justement, la Fortune ou plutôt une rare adresse venait de « relever »un homme, que n'avait pas cependant désigné à la recommandation du roi et du pape une fidélité de la première heure : fils de ministre, on disait qu'il s'était converti par ambiton; et avant de se rallier au Béarnais il avait comploté avec Desportes et le cardinal de Bourbon la formation de je ne sais quel « tiers parti ». Huguenot converti, et par conséquent ayant reçu deux fois le baptème; nullement docte, au témoignage de ses contemporains, mais devant sa réputation de théologien aux « larcins » qu'il faisait à saint Thomas; qualifié de « pédant » par de Thou, par Scaliger et par Guy Patin; auteur d’un livre sur le Pesant

1. Satire 11, vers 84-86, éd. Courbet, p. 16. 2. Voir éd. Courbet, p. 278, note de la p. 241; et p. 259, note du vers 31 de la p. 16.

et le Léger, sur lequel nous avons une épigramme attribuée à Regnier; aimant à entretenir les femmes du flux et du reflux de la mer, de l'être métaphysique et du principe de l'individuation, Jacques Davi du Perron, pourvu en 1596 par le pape de l’évèché d'Évreux, est évidemment le personnage auquel Regnier donne ici en passant une atteinte assez légère. Je crois qu'il revint à la charge. Dans une de ses dernières Satires, où il attaque, sous des pseudonymes, quelques contemporains, un Jan qui vend Ia justice,

Un Lopet qui partis dessus partis propose,

c'est-à-dire Paulet, l'inventeur de la Paulette, il adresse un sanglant reproche à un hypocrite :

Je t’excuse, Pierrot; de mesme excuse moy :

Ton vice est de n'avoir ny Dieu, ny foy, ny loy : Tu couvres tes plaisirs avec l'hypocrisie ?.

Or, c’est là précisément le reproche que d'Aubigné, Guy Patin et d’autres adressent le plus souvent à du Perron *. J'hésiterais d’autant moins à reconnaître le pédant de la Satire IL dans l'hypocrite de la Satire XV, que, s’il suffit

4. Voir Regnier, éd. Courbet, p. 241: Thuana, p. 48 de l'édition de 1740 ; Secunda Scaligerana : « Ce cardinal d’Evreux à une grande ambition; il n’est pas docte; il plaist aux dames. Lorsque j’estois à Paris, du Perron estoit mon ombre, il me suivoit toujours lorsque j’allois chez les femmes: il ne le niera pas. Il a lu estant jeune son Thomas; mais cela s’oublie si l’on n’a point d'autre fondement »; Guy Patin, Lettres, èd. Réveillé- Parise (Paris, 1844), t. IT, p. 11 : « Tout cela est bon à la cour, parmi les courtisans et les femmes, comme disoit J. Scaliger du cardinal du Perron, qui, pour y paroitre savant, entrelenoit les dames du flux et du reflux de la mer, de l'être métaphysique et du principe d’individuation »; id., p. 345: « J. Scaliger a nommé quelque part un certain glorieux pédant, qui par plusieurs artifices avoit trouvé le moyen de changer la couleur noire de son bonnet en rouge, le charlatan de la cour de France. C’étoit le cardinal du Perron qu’il entendoit ». .

2, Satire XV, vers 139-141, éd. Courbet, p. 124.

3. Voir, par exemple, Guy Patin, Lettres, éd. citée, t. I, p. 493 : « Le cardinal du Perron était un grand fourbe »;t. III, p. 545 : « Il a jadis été un terrible compagnon ».

d'intervertir quelques lettres pour changer Paulet en Lopet, il n'y a pas loin non plus de Perron à Pierre, ni par conséquent à Pierrot.

Le début de la troisième Satire, adressée au marquis de Cœuvres, atteste que Regnier finit par se lasser de suivre son infatigable maître :

Marquis, que doy-je faire en ceste incertitude? Doy-je las de courir me remettre à l’estude?... Ou si, continuant à courtiser mon maistre,

Je me doy jusqu’au bout d’esperance repaistre.

Cette Satire fut évidemment composée à l’annonce d’un nouveau départ pour l'Italie. Comme le cardinal de Joyeuse y séjourna du mois d'octobre 1598 au mois d'août 1599, du mois d'août 1603 au mois de mai 1604 ‘, du mois de novembre 1604 au mois de mai 1605 *, et qu'en outre il projeta à la fin de 1601 un voyage qui n'eut pas lieu *, il est difficile de savoir si la Satire de Regnier est de 1598, de 1601 ou de 1603. J’incline à croire qu'elle est de 1598. Le poèle fait, en effet, allusion, dans cette Satire, au « sort cuisant » qui empêche son maître de le récompenser par

1. 11 se rendit alors à Rome en passant par Vienne en Autriche et par Venise (Aubery, op. laud., p.49).

2, 11 est à Gênes le 31 octobre 1598, à Rome le 13 février 1599; il eu repart le 25 août 1599 (Lettres de d’'Ossat à Villeroy du 31 octobre 1598, du 17 février 1599, du 25 août 1599). Ilarrive à Rome le 31 octobre 1603 (Lettre de d’Ossat à Villeroy du 20 octobre), en France après le mois de mai 1604 (Berger de Xivrey, Lettres missives de Henri IV, t. V, p. 249). Il est à Rome le 29 novembre 1604 (Lettres de Henri IV, t. V, p. 335); il en part en mai 1605 (Auberÿ, p. 107).

3. A la fin de 1601, le roi, prévoyant la mort de Clément VII, ordonna à Joyeuse de partir pour Rome. Le 20 septembre 1601, le cardinal écrit de Narbonne au duc de Montmorency qu’il vient d'arriver à Narbonne « pour d'icy en avant poursuivre le voyage que le roi lui a commandé de faire en Italie » (Bibliothèque nationale, Fonds français, 3561, f° 4). Le 17 octobre 1601, Henri IV écrivant à Béthune, son nouvel ambassadeur à Rome, pour lui témoigner le.désir que le pape se fasse représenter au baptême du Dauphin par le cardinal Aldobrandini, l’engage à prendre couseil des cardinaux d'Ossat et de Joyeuse (Lettres de Henri IV, t. V,

p. 501). Ce voyage de 1601 était donc absolument décidé. Toutefois il ne se fit pas.

un « honnête présent »‘. Or, nous savons par d’Ossat que le cardinal éprouva à cette date toutes les rigueurs de créanciers intraitables. Le cardinal de Joyeuse, écrit-il à Villeroy, le 24 mai 1599, demande à quitter Rome. « D'ici peu de temps, il ne pourra disposer d'un écu de ses revenus ; tous ses biens et revenus vont être saisis. » Et d'Ossat éprouve une grande compassion, « voyant une si bonne et si honorable maison prète à tomber sans espérance de se pouvoir onques relever, et un si grand prélat, portant titre de duc séculier et de tant de dignités ecclésiastiques, ne pouvoir faire état de rien pour s'établir convenablement selon sa dignité en quelque lieu que ce soit, ni tant s’en faut qu'à Rome ».

La suite de la Satire IIT prouve que le poète était décidé

à ne pas changer son esclavage contre un autre :

En vain me retirant enclos en une estude

Penseroy-je laisser le joug de servitude :

Estant serf du desir d’aprendre et de sçavoir, Je ne ferois sinon que changer de devoir.

Il reprit donc la route de Rome, et fit sans doute les trois voyages de 1598-1599, de 1603-1604 et de 1604-1605. Pendant l’un des deux derniers il composa sa sixième Satire, écrite, comme le texte l'indique, au pied du Palatin et dédiée au comte Philippe de Béthune, frère de Sully, qui fut ambassadeur à Rome de 1601 à 1605 ?. Brossette a conjecturé que Regnier l'avait suivi comme secrétaire. Tous les biographes du poète, à l'exception de M. Courbet, ont accepté cette hypothèse faite à l’étourdie : il résulte des derniers vers de la Satire que Regnier vivait alors à Rome auprès d’un maître qui n’était pas le comte de Béthune et devait être par conséquent son cardinal de Joyeuse *.

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