‹ Mathurin RegnierChapitre 23 sur 168 · Voir dans les Muses qaillardes de · texte numérisé non relu

Voir dans les Muses qaillardes de

Vostre logis est une foire, etc.

et dans le Cabinet satyrique (éd. de 1632, p. 48) l'Épigramme qui commence ainsi :

Jamais Fredegonde ne cesse De me dire que sa grandeur Luy fait tenir rang de princesse.

Si Motin était un écrivain précis, ces trois vers seraient embarrassants. Ils semblent désigner une maitresse toute-puissante, comme Henriette d’Entraigues, et non une princesse authentique, comme Marguerite. Qui mieux que la marquise de Verneuil eùt d’ailleurs mérité d’être appelée Frédégonde? Est-ce qu'elle n’essaya pas, en effet, comme Frédégonde, d’assassiner la reine légitime pour se faire épouser par son royal amant? Mais il ne me paraît pas possible de lui appliquer tout ce qui est dit de Frédégonde dans les pièces satiriques dont je parle. Les trois vers cités signifient donc sans doute tout simplement que Frédégonde est une prin-

cesse de haut rang.

+ 2. Éd. de la Librairie des Bibliophiles, t. VIII, p. 187.

Donc, vers la fin de 1605, peu avant la mort de Desportes, comme l’attestent les Satires IV et V, c’est-à-dire après sept voyages en Italie, Regnier commença à se plaindre amèrement de sa destinée. Il avait compté sans doute sur l'appui de son cardinal pour obtenir un des bénéfices de son oncle : ils furent tous donnés au fils du roi et de Catherine de Balzac, sauf Josaphat, qu'obtint M. de Loménie; de cet immense héritage, le neveu de Desportes récueillit uniquement, à la prière du marquis de Cœuvres, une pension de deux mille francs sur les revenus de l’abbaye des Vaux de Cernay. De ses longues pérégrinations à travers le Languedoc, la Provence, la Toscane, la Savoie, les États pontificaux, il n’avait rapporté que des amitiés et des protections : à Venise, il avait rencontré Rapin, auquel il dédia la neuvième Satire; à Toulouse, le comte de Caramain, auquel il dédia la deuxième; à Rome, le comte de Béthune, à qui il dédia la sixième, et sans doute Charles de Beaumanoir, nommé à l'évêché du Mans, à qui il dédia la huitième ‘. Il ÿ connut probablement aussi l’ancien secrétaire du cardinal Aldobrandini, vice-protecteur des affaires de France, le vieux poète César Caporali, dont il imita le Pédant et la Cour. C'étaient là de précieuses relations. Mais elles paraissent avoir été le seul bénéfice de ces longues années passées au service de l'illustrissime cardinal duc de Joyeuse, archevêque de Toulouse, puis de Rouen, réservataire des fruits de l’archevêché de Narbonne, abbé d’Aurillac et de beaucoup de riches monastères, et qui était d’ailleurs, au témoignage de Montereul et de d’Ossat, le plus libéral des maîtres et le plus généreux des amis.

On s’est demandé quel mauvais génie avait desservi Mathurin Regnier. Dans la Satire à Bertaut, où il s’em-

1. D’Ossat signale sa présence à Rome dans une lettre à la reine Louise du 18 mars 1600. -

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porte si aigrement contre ses ennemis, le poète a clairement désigné celui qui lui fit le plus de tort :

Les Critiques du tans m’appellent debauché,

Que je suis jour et nuict aux plaisirs ataché,

Que j'y pers mon esprit, mon ame et ma jeunesse... SO Tout le mal que leur discours m’objeite C'est que mon humeur libre à l'amour est sugette, Que j’ayme mes plaisirs et que les passetans

Des amours m'ont rendu grison avant le tans !.

«S'il arrivoit aux gens d'Église de se devoyer tant soit peu », écrit dans sa notice sur le cardinal de Joyeuse, leur commun maitre, un des compagnons de voyage de Regnier, « il les redressoit tanlôt par la douceur de l'exortalion, tantôt par la rigueur de la correction * ». Le rapprochement de ces deux textes se passe de tout commentaire. Après avoir donné trop souvent sans doute à son protecteur l’occasion de le redresser « par la douceur de l’exortation », Regnier, qui était d'Église sans toutefois avoir jamais été prêtre, finit par éprouver « la rigueur de la correction ». Mais « cette humeur libre trop sujette à l'amour », qui avait entravé sa carrière tant que sa fortune avait dépendu d’un pieux archevèque, allait devenir son meilleur titre de recommandation auprès de quelques personnages aussi influents que libertins.

La deuxième partie de sa vie est mal connue. On sait toutefois qu'il vécut dans l'intimité de Sygognes, de Motin, de Berthelot, du marquis de Cœuvres, du baron de Fourquevaux, du président Maynard et de Philippe Hurault de Chiverny, tous personnages fort dignes de se connaitre.

Sans être obligé de croire à toutes les infamies que Tallemant des Réaux attribue au marquis de Cœuvres, on

1. Satire V, vers 11-13, 71-80, éd. Courbet, p. 36 et 38. 2, Montereul, op. laud., p. 52.

ne peut nier qu'il fut toujours très reconnaissant au roi de l'honneur qu'il avait bien voulu faire à sa sœur Gabrielle.

Le baron de Fourquevaux et le président Maynard ne se montrèrent pas moins fiers de l'estime que la reine Margot témoigna à leur caractère et à leur talent en les attachant à sa personne et en leur demandant de chanter ses amours.

Gouverneur du château et de la ville de Dieppe, le sire de Sygognes prouva, en 1572, qu'il avait du cœur et qu'il avait lu Tacite. Aussitôt qu'il reçut l’ordre d'exécuter le massacre de la Saint-Barthélemy, il se rappela que l’empereur Vitellius avait sauvé la vie à l’un de ses généraux en le chargeant de fers et fit enfermer à la Citadelle une trentaine de protestants qui craignaient pour leur vie. Quand la fureur populaire fut calmée, il relâcha ses prisonniers. Je crois bien que c’est la seule bonne action qu’il ait faite dans sa vie‘. Lié, je ne sais comment, avec la famille d'Entraigues, il devint le messager habituel de la marquise | de Verneuil auprès du roi et déploya dans ce joli métier toutes les qualités d’un parfait Pétrolin *. Il entra dans la grande conspiration de 160%, dont la marquise fut l'âme, dont son frère, le comte d'Auvergne, et son père, le comte d'Entraigues, furent les principaux agents. On ignore quel rôle il y joua d’abord. Ce qui est bien établi, c’est qu'il dénonça le complot. Mais les perquisitions faites au château de Verneuil tournèrent à sa confusion : car en guise de papiers d'État on ne découvrit dans la chambre de la marquise qu'une liasse de billets doux, la plupart signés du nom de Sygognes, et desquels il semblait résulter que

1. Voir Comte H. de Laferrière, le XVI° siècle et les Valois (Paris, 1879, Imprimerie Nationale), p. 324; id., la Saint-Barlhélemy (Paris, 1892, C. Lévy), p. 129.

2. Une pièce satirique, intitulée les Comédiens de la Cour, reproduite par L’Estoile dans son Journal en octobre 1603, prétend qu’il serait facile de trouver à la cour tous les personnages de la comédie italienne. Sygognes jouerait le rôle de Pétrolin (éd. de la Librairie des Bibliophiles, 1. NII, p. 104). Voir aussi, dans le Cabinet satyrique (éd. de 1632, p. 560), la pièce de Motin intitulée Response au Combat d'Ursine et de Perette.

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du roi et de la favorite, c'était encore le premier qui avait le plus à se plaindre de leur commun secrétaire. Henri IV se contenta de le renvoyer à Dieppe en son gouvernement, où, d'après un contemporain, il se vengea de sa disgrâce, qui fut courte, en pillant les greniers publics et en se faisant haïr de tous les gens de bien !.

Philippe Hurault de Chiverny, évêque de Chartres, était abbé de Royaumont, monastère où Louis IX, comme Regnier le rappelle dans sa quinzième Satire, aimait à venir se reposer et prier Dieu ?. Une tout autre préoccupation que celle de louer le Seigneur ne rendit pas ce « séjour » moins « cher » à l’arrière-petit-fils de ce grand saint. L'abbaye de Royaumont était située entre le château du Louvre et le château de Verneuil. La première fois que le carrosse royal se rendit de l’un à l’autre, l'abbé fut avisé que deux augustes voyageurs viendraient lui demander à

diner. Ils’empressa de répondre qu'il serait très flatté qu’un aussi vaillant roi et une aussi belle dame voulussent bien partager son repas à chacune de leurs excursions. L'invitation fut acceptée. Après cela, étonnez-vous que cet évêque ait eu l’idée de faire Regnier chanoine de sa cathédrale!

Tels furent les amis de Mathurin Regnier. On voit qu'il passa la dernière partie de sa vie dans la compagnie de

1. Mémoires de Claude Groulart, Voyage en cour en 1604: « Il arriva pendant tout ce ménage que S. M. découvrist que le sieur de Sigongnes qui faisoit l’entremetteur des amours devint luy mesme amoureux; il “’eust aucune honte qui le peust retenir qu’il n’escrivit plusieurs lettres à la marquise, la sollicitant de l’aymer avec des hardiesses intolérables et pleines de mépris du Roy, qui fut si bon neantmoins qu’il se contenta de chasser le dit Sigongnes hors de sa présence, le renvoyant en son gouvernement à Dieppe, où il pille, exige et consomme toutes les denrées de la ville par sa prodigalité insatiable. » (Collection des Mémoires relatifs à l'Histoire de France, t. XLIX.) Voir aussi le Journal de L'Estoile, décembre 1604, les pièces du Cabinet satyrique imprimées aux pages 197 et 582 de l'édition de 1632; enfin H. de la Ferrière, Henri IV, le roi, l'amoureux (Paris, 1890, C. Lévy), p. 262-279.

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