Éd. Courbet, p
6. Voir notamment dans l’édition Courbet, p. 207, l'Élégie qui commence par ce vers :
L’homme s'oppose en vain contre sa destinée.
Regnier partagea les dernières années de sa vie entre la débauche et la poésie. Rien ne démontre qu'il ait été plus libertin que la majorité des poètes de son temps. Tout prouve que, s’il ne le fut pas moins, il racheta un peu son inconduite par des qualités qui leur manquèrent. Ils lui reprochèrent sa bonté. Il les étonna par sa franchise. Peutêtre mème est-ce parce qu'il avoua ses fautes avec plus de bonne foi qu'un autre qu’on lui fit la réputation d’en avoir commis davantage. Encore faudrait-il être sûr qu'il ne se soit pas un peu chargé Ja conscience, sinon par fanfaronnade, du moins par esprit d'imitation : qui saura jamais jusqu'à quel point les Satires VIT, XI, XIII, XVI, inspirées par Ovide, Pétrone, Berni, l’Arétin et Ronsard, sont de véritables confessions? Quant aux pièces ordurières, plus ou moins apocryphes, que lui attribuent si généreusement après sa mort les recueils de vers obscènes, il suffit d'observer que le nombre s’en accroît à chacune des rééditions de ces livres infâmes pour comprendre la tactique dont il fut victime : mettre sur le compte d’un mort illustre toutes les malpropretés qu'ils voulaient débiter, c'était pour les éditeurs un excellent moyen de désarmer la censure et d’allécher le client, comme faire allusion à l’immoralité de leur maître, c'était pour les disciples de Regnier une manière d’excuser la leur.
Nullement pires que celles de ses confrères en poésie, les mœurs de Regnier ne furent cependant pas meilleures et ses vers l’occupèrent moins que ses plaisirs. Il donna une première édition de ses Satires en 1608 ‘. Elle contenait, indépendamment des Satires IE, IE, IV, V, VI, dont nous avons parlé, la Satire VII, dont il est impossible de fixer la date; la Satire I au Roi et la Satire XII à Fréminet, qui, servant l’une d'introduction et l’autre d'épilogue au recueil, doivent avoir été composées peu de temps avant la
A. Les premières Œuvres de M. Regnier à Paris, chez Toussaincts du Bray, MDCOVIII. Le privilège est du 23 avril 1608.
publication; le Discours au Roi, postérieur à la naissance du Dauphin, sans qu’on puisse lui assigner une date plus précise; enfin les Satires VIII et IX.
La Satire IX, nécessairement postérieure au mois d'août 1605 (date de l’arrivée de Malherbe à Paris), est sans doute antérieure à la mort de Desportes, c’est-à-dire au 6 octobre 1606; car Racan semble dire qu’elle fut une réponse immédiate au fameux jugement du « régenteur des mots » sur le potage et les Psaumes du vieux poète : « Il avoit été ami de Regnier le satirique et l’estimoit en son genre à l’égal des latins ; mais la cause de leur divorce arriva de ce qu’étant allés diner ensemble chez M. Desportes, oncle de Regnier, ils trouvèrent qu'on avoit déjà servi. les potages. M. Desportes reçut M. de Malherbe avec une grande civilité, et offrant de lui donner un exemplaire de ses Psaumes qu’il avoit nouvellement faits, il se mit en devoir de monter dans sa chambre pour l'aller quérir. M. de Malherbe lui dit qu’il les avoit déjà vus, que cela ne valoit pas qu'il prit la peine de remonter, et que son potage valoit mieux que ses Psaumes. Il ne laissa pas de diner avec M. Desportes, sans se dire mot, et aussitôt qu’ils furent sortis de table, ils se séparèrent et ne se sont jamais vus depuis. Cela donna lieu à Regnier de faire la Satire contre Malherbe ‘. »
La Satire VIIT suppose l'oncle de Regnier vivant; elle fait allusion à l'achèvement du Pont Neuf et à un édit du roi contre les clinquants :
= he lee Je m'en vais icy pres
Chez mon oncle disner.
Il vint à reparler desus je bruit qui court
Que Paris est bien grand, que le Pont neuf s’achéve. RE À propos on m'a dit
Que contre les clinquants le Roy fait un edit ?.
1. Vie de Malherbe, par Racan; Malherbe, éd. Lalanne, t. I, D'LExISS ; 2. Vers 100-101, 159-160, 60, éd. Courbet, p. 61, 63, 60.
Henri IV fit trois édits contre les clinquants : le premier est du 24 mars 1600, le deuxième de 1601, le troisième de novembre 1606 ‘. Le public s’entretint à trois reprises de l'achèvement du Pont Neuf, pendant l'été de 1601, pendant l'été de 1603, vers la fin de 1606 : en 1604, parce que l’un des bras étant terminé, il s'agissait de trouver des fonds pour commencer l'autre *; en 1603, parce que l’on commença à s'y risquer, comme le prouvent plusieurs textes de L’Estoile et notamment celui-ci : « Le vendredy 20 de ce mois (juin 1603), le roi passa du quay des Augustins au Louvre par dessus le Pont Neuf qui n’étoit pas encore assuré * »; en 1606, parce qu'alors seulement furent achevés tous les
- travaux, ce qui résulte de cet autre texte de L’Estoile :
« Le mardi 6 du mois de février 1606, notre Roy voyant que le Pont Neuf étoit parachevé sur lequel lui-même étoit déjà passé plusieurs fois *... ». C’est à l'achèvement définitif du pont que s'applique certainement le mieux le mot de Regnier. Pour admettre que la Satire NII est de l’été ou de l'automne de 1606, il nous faut supposer dès lors qu'on parla de l’édit de novembre 1606, postérieur à la mort de Desportes, plus d'un mois avant qu’il füt signé. Mais celte hypothèse n’a rien d’invraisemblable. Le personnage de la Satire de Regnier ne dit-il pas expressément qu’au moment où il parle l’édit n’est pas encore fait, mais qu'il « se fait »?
Les Satires du Repas ridicule et du Mauvais gite parurent pour la première fois dans l'édition de 1609 *; elles circulaient déjà en manuscrit le 15 janvier 1609 ‘; elles
1. Enregistrés le 4 mai 1600, le 6 août 1601, le 9 janvier 1607; Voir Isambert, Recueil des anciennes lois, Henri IV, n° 140, 152, 183.
2. Voir E. Fournier, Histoire du Pont Neuf, Paris, 1862, Dentu.