Satire XV, 1-4, éd. Courbet, p
pourrait apprendre par l'exemple de Regnier que c’est à la
rareté des œuvres, au décousu de la composition, à la
pauvreté du vocabulaire, mais surtout à la répétition des procédés. Entre tous les écrivains, en effet, celui qu'imite le plus souvent ce grand imitateur, c'est encore lui-même. A-til réussi un jour l’exorde ex abrupto par voie d'inter-
rogation ou d'exclamation? il n’en connaîtra désormais :
presque plus d’autres :
Motin, la Muse est morte ou la faveur pour elle! Charles, de mes pechez j'ay bien fait penitence !.…
Bertaut, c’est un grand cas! quoi que l’on puisse faire, Il n’est moyen qu'un homme à chacun puisse plaire!
Non, non! j’ay trop de cœur pour laschement me rendre!
Sotte et facheuse humeur de la plupart des hommes, Qui, suyvant ce qu'ils sont, jugent ce que nous sommes !!
‘A-t-1l un mot dans la mémoire, un tour dans l’oreille, une cheville sous la main? On peut être sûr qu'il va les répéter deux, trois et quelquefois même cinq ou six fois de suite :
Tout depend du Destin, qui sans avoir esgard
Les faveurs et les biens en ce monde depart...
La liberté par songe en la terre est cherie :
Rien n'est libre en ce monde et chaque homme depend Comtes, Princes, Sultans de quelque autre plus grand. Tous les hommes vivans sont icy bas esclaves...
Au joug nous sommes nez, et n’a jamais esté
Homme qu’on ayt vu vivre en plaine liberté...
C’est l’arrest de nature et personne en ce monde
Ne sçauroit controler sa sagesse profonde.
Puis, que peut il servir aux mortels icy bas,
Marquis, d’estre sçavant ou de ne l’estre pas ??
1. Satires IV, VIIT, V, XVII, VII. Voir aussi le 4* vers des Satires III et XV.
2. Satire III, vers 21-52; voir plus loin, 104-120 : avecq” l'honneur, avecq mespris, avecques un bon jour; 129-153 : par discours, par vives raisons, par escrit, par leurs vers; 221-244 : le loup qui l’advise (cela), le long qui l’aperçoit; Satire I, la transition aussi que (Sans compter que) se
VIE ET CARACTÈRE DE REGNIER Sy
Je doute que Boileau ait jamais rongé ses ongles en faisant la chasse aux transitions, ni Malherbe en construisant une strophe, autant que cet infortuné Mathurin peinait et suait pour « prendre ses vers à la pipée », et surtout pour les assembler.
Encore n était-il pas soutenu, comme eux, contre les mauvais conseils de la paresse, je ne dis pas par l’amour de la poésie, qu'il a si vaillamment défendue contre ceux qui lui semblaient la déshonorer, mais par le sentiment de l’art et le goût de la perfection. Il lui plaît de dire que les nonchalances sont les plus beaux des artifices : la vérité est qu'il n’était pas homme à être choqué par l’impropriété d'un mot, la cacophonie d’un vers, l’incohérence d'une pièce. Et quand son œuvre ne serait pas là pour l’attester, la vie que nous avons essayé de conter ne prouve-t-elle pas tout entière qu'il demeura presque étranger à l'impression des choses les plus vraiment poétiques? N’est-il pas significatif, par exemple, que de cette Rome, dont du Bellay, malgré ses préventions, avait fini par tant goûter les ruines mélancoliques et les fêtes joyeuses, Regnier n'ait rapporté d’autres souvenirs que . celui des Juifs qui lui volèrent son argent?
Ainsi, trop dénué du sentiment de l’art pour sentir, comme Malherbe, par où péchait la poétique de ses devanciers et de ses contemporains, ayant le travail trop difficile pour aimer à sortir des routes tracées, naturellement ennemi de la nouveauté, Regnier fit bien de naître dans un temps où tout favorisait l’éclosion de la satire des mœurs. S'il eût vécu trente ans plus tôt, il n’eût pas fait autre chose que des élégies ovidiennes, des plaintes pétrarquistes et des discours pindariques; et personne aujourd'hui ne connaîtrait son nom. Mais comme on doit regretter que, au
trouve aux vers 112 et 123; Salire XIV, à 7 vers d'intervalle on trouve deux fois une proposition relative employée dans le sens d’une suppositive (111-120), etc.
au lieu d’être le neveu de Desportes, il n’ait pas été celui de Malherbe! Car il eût sans doute juré aussi docilement Par Sa parole qu’il jura par celle de Ronsard; et son œuvre eût atteint ce point de perfection classique qui lui manque, et qui lui manque Surlout, parce que cet avocat de lPaudace «n'osa, peu hardi », se dégager suffisamment de l'influence de son milieu, de ses modèles et de ses antécédents.