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chefs de l’école, du Bellay en tête, avaient largement ouvert sa voie à Mathurin Regnier. Seulement, dérogeant à leurs principes, au lieu de s'adresser à Horace ou à Juvénal, c’est à une poésie satirique plus moderne, toute contemporaine même, ayant encore en 1560 les attraits de la nouveauté, qu’ils avaient demandé le plus souvent leur inspiration. Aussi ne saurait-on comprendre les origines de la satire en France sans jeter d’abord un coup d'œil sur la satire italienne.
L'Italie offrait à limitation des poètes français du xvi® siècle deux sortes de satires, les unes plus spécialement connues sous le nom de Satires, les autres désignées tour à tour par les titres de Satire alla berniesca, de C'apitoli, ou tout simplement d’Opere piacevole. Elles sont écrites les unes et les autres en tercets. Elles ont à peu près toutes la forme d’une épitre familière. Mais, en dépit de ces ressemblances extérieures, elles se distinguent habituellement par des caractères bien tranchés et n’eurent pas la mème vogue. Fruit de limitation des anciens, la satire proprement dite ne compta qu'un nombre restreint de représentants, Arioste, Bentivoglio, Alamanni, Vinciguerra, Sansovino, dont toutes les satires réunies composent un seul petit volume. Plus vivace, parce qu’elle avait de plus profondes racines dans Je sol italien, la satire plaisante, dont les Buveurs de Laurent de Médicis peuvent passer pour la première manifestalion, fournit une longue et brillante earrière. Après avoir illustré les noms de Berni, de Mauro, de Molza, du Lasca, d’Annibal Caro, de Varchi, de Firenzuola, de della Casa, combien d’autres noms encore! dans la première moitié du xvi° siècle, elle florissait de nouveau dans la seconde avec César Caporali.
Les satires proprement dites furent réunies par F. Sansovino en un seul recueil, qui parut en 1560 ‘. IL est divisé en sept livres, précédés d’un Discours sur la matière de la satire. Le premier livre est composé des sept Satires de l’Arioste, le second des six Satires de Bentivoglio, le troisième des douze Satires de Luigi Alamanni, le quatrième des huit Satires de Pietro Nelli, le cinquième des huit Satires d'Antonio Vinciguerra, le sixième des trois Satires de l'éditeur, le septième de sept Satires de divers auteurs. Les Satires de Bentivoglio, depuis longtemps composées, étaient imprimées alors pour la première fois. Celles de Vinciguerra l'avaient déjà été en 1527*, celles d'Alamanni en 1532 °, celles de l’Arioste en 1534, puis en 1537, et de nombreuses copies en avaient circulé auparavant. Ces détails ne sont point inutiles. Nous devions constater que les Satires de l'Arioste étaient à Rome entre toutes les
“mains quand Joachim du Bellay y écrivit ses Regrets. I] n'était pas hors de propos de décrire le recueil de Sansovino, peu connu en France aujourd'hui, mais grâce auquel nous verrons qu'un de nos poètes du xvi° siècle s’est fait à bon marché une réputation tout usurpée de poète satirique.
De toutes les satires réunies dans ce volume, celles de l’Arioste sont les seules qui méritent qu'on les lise aujourd’hui, les seules qui pouvaient avoir et eurent, en effet, une influence sérieuse sur la littérature italienne et sur la nôtre. Il faut répéter à leur sujet ce qu’on a dit avec tant
4. Selle libri di Satire di Ludovico Ariosto, Hercole Bentivoglio, Luigi Alamanni, Pielro Nelli, Antonio Vinciguerra, Francesco Sansovino et d’altri Scrittori, raccolti per F. Sansovino, Venetia. La date de 1560 est donnée par Brunet. L’exemplaire que possède la Bibliothèque de l’Arsenal porte la date de 1563. C’est peut-être une deuxiéme édition.
2. Opera nova de Messer Antonio Vinciguerra, 1521. Ce volume est à la Bibliothèque de l’Arsenal.
3. Opere Toscane di Luigi Alamanni al christlianissimo Re Francesco primo, Firenze, 1532. Ce volume est à la Bibliothèque nationale.
de vérité des Regrets de du Bellay : elles ont créé dans la patrie de l’auteur la poésie personnelle. Ce sont comme des lettres intimes adressées à ses frères Alessandro et Galasso, à ses cousins germains Annibale et Sismondo Maleguccio, à ses amis Pistofilo et Bembo : les Satires de l'Arioste ne sont pas autre chose en fait que ses confessions. Bien qu'elles rappellent de plus près qu'aucune autre œuvre satirique des temps modernes la manière d'Horace, leur auteur s'élève rarement, comme son: modèle, à la satire des travers généraux. Il se préoccupe moins encore de discuter, comme lui, certaines questions éternellement actuelles de morale ou de littérature. Il ne prétend nullement laisser après lui à l'humanité un manuel complet de philosophie pratique ni un code du bon goût. Il ne parle guère que de lui-même, de son caraclère, de sa famille, de ses relations, de ses déceptions, de ses chagrins. Et il n’entretient pas seulement ses correspondants de son patrimoine, de la dot de sa sœur, des efforts qu'il lui faut faire pour obtenir après un vieux prêtre un certain bénéfice de Sainte-Agathe; il leur révèle qu'il redoute les rudes hivers, exècre les boissons fumeuses, déteste la cuisine au poivre, qu’il mêle à son eau juste assez de vin pour la couper et qu'il l’achète au détail chez le cabaretier du coin. Telle Satire est pour la moilié pleine de ces détails infimes. Montaigne n’attache pas plus d'importance à tout ce qui regarde sa précieuse personne. Il ne convient pas de ses défauts avec plus de franchise. Car l’Arioste nous fait les honneurs de son âme avec autant de bonne foi que de complaisance, Il ne songe pas à dissimuler cette faiblesse de caractère ou cet égoïsme qui ne lui permit pas d'opter une fois pour toutes entre le sacerdoce et le mariage, ni de secouer résolument le joug de ses protecteurs.
C'est surtoutsur les relations qu’il eut avec ceux-ci qu’il est intarissable. Il n’avait pas un de ces dos auxquels le bât s'adapte tout seul. Il n’était pas un de ces oiseaux auxquels
conviennent les cages dorées. Plus semblable, sinon à l'hirondelle, qui y meurt de rage, du moins au rossignol, qui y traine une vie misérable, qu’au chardonneret, qui y chante volontiers, il eût mieux aimé manger chez lui des raves cuites sous la cendre que des perdrix à la table d'autrui '. Si pour prévenir le malheur d'être l’ainé de dix frères et sœurs avec ‘qui il fut obligé de partager un modeste patrimoine, il avait fait à son père, dès le lendemain de sa naissance, la mauvaise plaisanterie que Jupiter se permit contre le sien, il n’aurait donc jamais imité la folie des grenouilles : il n'aurait: pas cherché quelqu'un devant qui il eût à se découvrir la tête et à plier les genoux *. Moins par ambition, s’il faut l’en croire, que par affection pour une vieille mère qu'il fallait nourrir, pour des sœurs et des frères qu'il fallait doter ou aider, cet homme, si peu souple d’échine, se résigna à faire des courbettes devant le duc de Ferrare; cet homme sobre se condamna à manger des perdrix chez le cardinal d'Este. Pour comble d’infortune, on lui demanda de les découper. Et le malheureux se plaignît amèrement que, transformant un poète en valet de chambre, les petits-fils de Roger l’employassent à autre chose qu'à célébrer en vers la gloire de leur ancêtre. Et il exhala sa colère contre Apollon qui ne lui avait pas donné de quoi se faire un manteau. Et il maudit cette cour où on lui préférait ceux qui mettaient le vin au frais pour le soir ou veillaient dans l’antichambre jusqu'au chant du coq. Le pis, c'était qu’on le faisait voyager, qu'on l’enlevait à ses habitudes, qu'on le troublait dans sa paresse; c'était que le duc l’envoyait gouverner au milieu des montagnes le troupeau de Castelnuovo * ou le dépêchait à Rome en ambassadeur pour apaiser les ter-
4. Pour tracer le portrait de l’Arioste, je me sers de ses propres expressions.