Salire I
dans cette œuvre aimable. Non pas qu'il ait étudié en luimême, comme l'auteur des Æssais, « l'homme en général », dont il n'était pas un type aussi réussi que Montaigne et dont la connaissance était le dernier objet de ses soucis. Mais, en fixant sur la toile ses propres traits, il nous a laissé en même temps un admirable portrait du bourgeois lettré italien du xvi° siècle. Francesco de Sanctis l’a excellemment expliqué : « En un siècle si artificiel, où, soit par une passion excessive d'imitation, soit pour obtenir certains effets artistiques, on perdait de vue la réalité de la vie, Budovico, qui, en écrivant des comédies, des chansons ou des sonnets 'pétrarquistes, se place dans un monde de convention, mis ici en présence de lui-même, crée un caractère comique des plus intéressants, parce que ce n'est pas seulement son portrait à lui tout seul, mais celui de l'Italien lettré du xvi° siècle *. » Le bourgeois cultivé de ce temps-là, continue en substance l’éminent critique, ayant pour sa famille une touchante affection, mais négligent, paresseux, tranquille, n’aspirant qu’à vivre retiré chez lui ou dans les joyeuses compagnies au moment où le pays était sillonné de barbares; qui, pendant que sa patrie râlait, n’avait pas d'autre préoccupation que sa santé, ses soucis domestiques, ses petits dédains, ses amours, ses relations littéraires; qui, dans un temps où Français, Allemands et Espagnols se ruaient chez leurs voisins, passaient les océans, franchissaient les monts, avides de spectacles et de conquêtes, s’estimait fort satisfait d’avoir vu Rome, la Lombardie et la Toscane, les monts qui divisent et ceux qui ferment l'Italie, les deux mers qui la baignent”?; qui, pour les avoir vus, n’en continuait pas moins de placer le centre de l'Italie et du monde entier dans sa petite patrie locale, dans sa modeste ville de
1. Storia della letteratura italiana (Napoli, 1890, Morano), 4* édit,
LA ep1S, 2. Arioste, Satire III, à Annibale Maleguccio.
Ferrare ou dans sa bourgade d'Urbin; ce bourgeois revit tout entier dans les Sutires de l’Arioste avec son amour du repos et son éternelle devise : f'uge rumores. On a dit avec raison que souvent, dans un seul portrait de Tintoret ou de Frans Hals, se révélait soudain à nous toute l’histoire d'une race de doges magnifiques ou de glorieux bourgeois et, avec cette histoire, celle même de la République de Venise ou des États de Hollande ‘. L'intérèt est le même ici. À mesure que nous avançons dans la lecture des confessions de Ludovico, nous voyons se lever devant nous toute une génération d'Italiens aussi cultivés qu'égoiïstes, et aussitôt s’éclaire à nos yeux d’un singulier jour l’histoire de l’agonie politique d’un grand pays dans la première moitié du xvr° siècle.
Et cela d'autant mieux que, si l’auteur remplit de sa personne le premier plan de tous ses tableaux, son crayon ne laisse pas de dessiner çà et là d’un trait juste et spirituel, habituellement fin et délicat, quelquefois au contraire un peu trop appuyé, la silhouette de quelque contemporain, homme d'Église ou homme de cour, moine, lettré ou . soldat : comme celle de ce Médicis, nouvellement‘élu pape, qui, recevant pour la première fois son vieil ami Ludo- “vico depuis qu’il a revêtu le plus beau des manteaux, se penche aussitôt vers lui du haut de la bienheureuse chaire, le prend par la main, le relève, lui imprime un saïnt baiser
sur les deux joues et... le renvoie, les poches pleines d’espérances et de promesses, le dos humide et les pieds crottés, souper le soir à l'auberge du Mouton?; ou celle de Fra Ciurla, qui déguste du vin grec pendant que le peuple à jeun attend qu'il vienne lui expliquer l'Évangile et qui monte ensuite en chaire, rouge comme une écrevisse cuite, menaçant et tempêtant à épouvanter chacun, poursuivant de ses anathèmes les religieux qui font monter le prix du
à Brunetière, l'Évolution de la poésie lyrique au XIX° siècle, t. I, pe 9 2. Satire III, à Annibale Maleguccio.
vin muscat et s’en vont manger des chapons gras et des: pigeons dodus à l'auberge du More, choses qu’il se contente, lui, Ciurla, de faire dans sa cellule, en sortant du réfectoire *. Par la malice ou l’âpreté du mot de la fin, par l'exiguité du cadre, par la précision de la ligne, par la discrétion du coloris auquel on peut reprocher parfois d'être un peu terne, comme par la méchanceté avec laquelle y sont exagérés les vices du clergé romain, d’ailleurs peu estimable, de cette époque, rien ne ressemble plus aux peintures satiriques de Joachim du Bellay que ces miniatures. Ne voilà-t-il pas un sonnet presque tout fait?
« Bien fou qui veut contredire son seigneur, quand même il dirait qu'il a vu le jour plein d'étoiles et le soleil au milieu de la nuit. Que le seigneur loue ou raille autrui : aussitôt on entend un concert de voix variées se mettre à l'unisson; ce sont celles de tous ceux qui sont autour de lui. Et si quelqu'un n’a pas assez de hardiesse pour ouvrir la bouche, il applaudit avec tout le visage; à sa physionomie on voit bien qu'il veut dire : Et moi aussi, je suis de cet avis ?. »
Serait-il difficile d'enfermer dans l’étroite enceinte des. quatorze vers réglementaires cette petite scène de la vie romaine et serait-elle déplacée dans les Regrets?
« A l'heure où les prélats demandent à leur huissier de ne laisser entrer personne (comme font également à tierce les moines, que ne dérange jamais le son de leur cloche quand ils se sont mis à table), Signor, dis-je au portier (on ne se sert plus du mot de fratello depuis que la vile adulation espagnole a introduit la seigneurie jusque dans les mauvais lieux), Signor, lui dis-je donc (fül-il le mousse de la navette *), faites, je vous prie, que Monseigneur le Révérendissime entende un mot. — Agora non se puede,