Satire II, à Galasso Ariosto
l'avait louée à des bateliers, ou bien encore parce que la selle est brisée, la rue est interdite au malheureux. Il n’étudie ni Mare ni Mathieu : c'est bien un assez gros travail pour lui d'examiner jusqu'où il pourra tirer la corde sans rompre l'arc. Est-il enfin pourvu d'assez d’abbayes pour vivre heureux sans que les frais de son écurie ou de son tinel lui pèsent? Déjà son rang lui déplait : il aspire à celui qui vient immédiatement après le souverain pontificat. Parvient-il à réaliser son rêve? Aussitôt il convoite le siège élevé que le cardinal de Saint-Georges' se désespère d’avoir tant désiré en vain. A-t-il obtenu la bienheureuse chaire? Le voilà qui entreprend de retirer ses neveux et ses fils de la vie privée. Il ne songera pas à leur donner le gouvernement des Achéens, ni à leur tailler des royaumes chez l’Ottoman au grand profit de l’Europe. Il pensera seulement à briser la Colonne et à exterminer l'Ours?, pour leur enlever Palestrina ou Tagliacozzo. Il égorgera celui-ci dans les Marches, décapitera cet autre dans les Romagnes. Triom- phant du sang chrétien, remplissant des papiers d’excommunications, payant les fureurs de Mars par des indulgences plénières, il donnera l'Italie en proie à la France ou à l'Espagne, afin qu'en la bouleversant il en puisse laisser un morceau à son sang bâtard. Mais pour cela il lui faudra solder à grands frais le Suisse ou l'Allemand : évèques, cardinaux et papes n’ont jamais ni argent dans leurs coffres ni tranquillité d'esprit *.
Ce n'est plus ici la manière un peu grêle d’un du Bellay, c’est la large touche d’un Horace, dont le poète italien est d’ailleurs le meilleur disciple, et dont il est presque l’égal par la facilité, la grâce, l’enjouement du style, par l'ingéniosité des apologues dont il aime à semer ses causeries, par l’art avec lequel il les conte.
A. Francesco Orsini, cardinal du titre de Saint-Georges. 2. Les Orsini et les Colonna.