Salire à Galasso Ariosto
L'étude de ces charmantes épîtres, où limitation est si originale, ne pouvait être que fort salutaire à nos poètes du xvie siècle. Composer des œuvres qui missent à chaque instant le lecteur dans le cas de se demander : « Ceci n'est-il pas d’une grâce virgilienne? N’ai-je pas lu cela chez Horace? », sans cependant jamais traduire ni Virgile ni Horace : voilà ce qu'ils surent d'abord le moins faire. Le danger était que, en un temps où nos écrivains se pâmaient devant la moindre ligne partie d’une plume ilalienne, leur admiration ne s’étendit mal à propos des Satires de l’Arioste à celles qui étaient réunies avec elles dans le recueil de Sansovino. Or, il ne serait pas difficile sans doute de relever nombre de traits agréables dans les Satires de Bentivoglio, quelques gracieuses comparaisons dans celles d'Alamanni, de vigoureuses tirades dans celles de Sansovino. Mais, sans compter que ces qualités ne compensent pas d’insupportables défauts, que rien ne rachète, par exemple, la futilité des sujets chez Bentivoglio, l’affectation du style et la monotonie du tour chez Alamanni, la crudilé, la vulgarité, l’obscénité du mot chez Sansovino, la froideur des personnifications et la banalité des allégories chez Vinciguerra, ils méritent tous en commun le reproche de n’avoir pas sérieusement étudié la vie ailleurs que dans les livres de l'antiquité. Déclamant sans aucune sincérité contre des travers inconnus de leur génération ou s'emportant à froid contre des vices imaginaires, exécutant des variations sur la misère des gens de lettres d’après la sepième Satire de Juvénal, ou sur le bonheur de la vie champêtre d’après l'Epode : Beatus ille qui procul negotiis, ils ne pouvaient que détourner notre poésie salirique de l'observation féconde de la réalité pour l’engager dans la voie détestable du pastiche et de la paraphrase.
Pour d’autres raisons, ce ne devait pas être une entreprise moins dangereuse que de vouloir transporter chez
nous la satire bernesque. Car entre toutes les productions d'une littérature exclusivement artiste, il n’en était peutêtre pas qui fût plus caractéristique du génie italien ni qui fût par suite moins susceptible de s’acclimater sur un sol étranger. Tout l'intérêt y est dans la forme. Il est tellement peu dans le fond qu’on pourrait dire qu’il y a un style bernesque, non une poésie bernesque. Sous un même titre se trouvent en effet juxtaposés, dans les recueils d'Œuvres plaisantes, des lettres, des sonnets, des portraits, des récits de voyages, des éloges burlesques en l'honneur des choses les plus frivoles, les plus dangereuses ou les plus honteuses. Ces dernières pièces sont cependant de beaucoup les plus nombreuses.
Cette poésie, qui ne pouvait florir, même en Italie, que dans un siècle où l’on concevait la vie à limitation d’un carnaval, naquit un mardi gras, et eut pour père le poète qui, s'il n'inventa pas le chant carnavalesque, l’éleva du moins à la hauteur d’un genre littéraire. Pour donner plus d’éelat à certaines mascarades qui, les jours de fête, parcouraient les rues de sa bonne ville, Laurent de Médicis mit dans la bouche des figurants des vers joyeux en l'honneur des dieux mythologiques, des divinités burlesques, comme la Folie et la Pommade, ou des corps de métier, dont ils conduisaient le triomphe. C’est ainsi que les places publiques de Florence retentirent de l’éloge de Bacchus et d'Ariane, de l'avarice et de la neige, des cardons et des cure-dents, mais surtout de tous les corps d'artisans dont le travail prêtait à d’infâmes équivoques.
De la place publique ayant passé dans les académies, ces apologies paradoxales devinrent pour un temps la principale occupation des beaux esprits. Par toute l'Italie il se
4. Voir Tutli à lrionfi, carri, mascherate e canti carnalieschi, andanti per Firenze dal lempo del Lorenzo de’ Medici, in Cosmopoli, 1150. Ce volume, plus facile à trouver que le Recueil du Lasca, publié en 1559 à Florence sous le même titre, en est la reproduction.
forma des compagnies d'hommes cultivés pour entendre des harangues en faveur de la salade et des poèmes sur les œufs durs. La plus célèbre fut l'académie romaine des Vignerons, dont les membres portaient chacun le nom d'un objet se rapportant à la culture de la vigne. Berni, Mauro, Molza, Firenzuola, della Casa en firent partie. Ils reconnurent comme ancêtre le vieux poète populaire Burchiello, barbier florentin, dont les Sonnets, semblables aux Cog-à-l'âne de Marot (rapprochement déjà fait plus d’une fois), sont assez souvent des enfilades de vers dont chacun a un sens précis sans que la pièce en ait un. Ils donnèrent à leurs poèmes le titre de Capitol (chapitres), pour les rattacher aux Buveurs de Laurent de Médicis, vaste parodie de la Divine Comédie en neuf chapitres, et qu’on appelait couramment à cause de cela les C'apitoli de Lorenzo. Et le succès ayant couronné les premières élucubrations des Vignerons, ces satires plaisantes allèrent se multipliant. Un premier recueil, publié à Venise en 1538 et réédité en 1542, en contenait un grand nombre ‘. Quelques années plus tard, le Lasca en donna un autre plus complet, qu'il enrichit encore dans une seconde édition ?. Et toute la littérature burlesque n'y était pas comprise *. Depuis les anciens sophistes, on n'avait pas revu un pareil débordement d’écrits plus laborieux sur de plus frivoles inepties. Pas un légume, pas un fruit, pas une sauce ne resta sans pané-
1. Tutte le opere del Bernia, in terza rima, nuovamente stampate, Venezia, Curtio Navo, 4538. A la suite sont imprimés des Capitoli de Mauro, de Bino, de Giov. della Casa et d’autres. La Bibliothèque nationale possède un exemplaire de la deuxième édition (même titre), qui est de 1542 et contient des Capitoli de Berni, Mauro, Molza, Varchi, Dolce et autres.
2. Opere burlesche di Franc. Berni, di Giov. della Casa, del Varchi…., Firenze, Bern. Giunti, 2 vol. Ce recueil est à la Bibliothèque nationale, La 2° édition (1552-1555) est à la Bibliothèque de l’Arsenal. Celle-ci possède le recueil d’Utrecht (1160) en 3 volumes, qui est très complet.
3. Dans les recueils précédents ne figurent pas en général les pièces comprises dans celui-ci : Capiloli del S. Pietro Aretino, di M. Ludovico Dolce, di M. Francesco Sansovino et di altri acutissimi ingegni, 1540. Ce volume est à la Bibliothèque de l’Arsenal.
gyriste. Varchi chanta le fenouil et les pieds de mouton, Bronzino les raves, Molza les figues, le grand Berni les pêches, les goujons et les anguilles, Mattio Franzesi les” carottes; Grazzini, dit le Lasca, se fit une spécialité de plaider pour tout ce qui se mange : il défendit successivement les droits de la soupe, des pois verts, des omelettes, des épinards, des saucisses, des melons et des châtaignes. Tous les travers de l'esprit, toutes les choses réputées malfaisantes ou incommodes trouvèrent un avocat pour mettre en lumière leurs vertus cachées; toutes les choses estimables, un accusateur pour rabaïsser leur réputation usurpée. Mauro déshonora l'honneur et réhabilita le mensonge; le Lasca s’en prit à l’habitude de penser; Mattio Franzesi exalta la toux, Dolce les longs nez, Bronzino le tapage, della Casa la colère, Firenzuola la soif; Berni se rendit immortel par l'éloge de la peste. On ne s’étonnera pas que pendant cette épidémie d’extravagance trois poètes se soient rencontrés pour célébrer : l’un, le bois de gayac, un autre, la maladie dont les racines de ce bois étaient alors le principal remède, et un troisième, les maisons où elle se prend’. Beaucoup plus que de la fréquentation de certains lieux la onzième Satire de Regnier se sent, on le voit, du commerce avec certains poètes. Si l’auteur de Macette à commis la faute que lui reproche si justement Boileau, sa principale excuse est que Sansovino lui en avait donné l'exemple et Berni le conseil ?.
Il serait tout aussi injuste de caractériser la satire bernesque d’après le Capitolo de Ludovico Martelli sur la balançoire, que d’incarner la satire italienne dans Luigi Alamanni, ou de reconnaître dans le Manlius de Lafosse le type de notre tragédie française, à supposer que la maladie