‹ Mathurin RegnierChapitre 37 sur 168 · Mauro, Capitolo dei Frali · texte numérisé non relu

Mauro, Capitolo dei Frali

raient-ils pas sans doute feuilleté d’une main très studieuse les deux volumes du Lasca, si ce recueil avait contenu uniquement ces burlesques plaidoyers, dont lesprit était si difficile à transporter en terre étrangère, sans qu'il s’évaporât dans le voyage. Mais leur attention devait être attirée vers quelques pièces de Berni, Capitoli ou Sonnets, qui, moins célèbres d'abord que le poème de {4 Peste, ne tardèrent pas à passer au premier rang dans l'estime publique : je veux parler de ces portraits de personnages grotesques, de ces récits de voyages plaisants, de ces descriptions d'habits lamentables, qui, soit directement, soit par certains Sonnets de Pulci se rattachent au Voyage d'Horace à Brindes, à son Repas ridicule, à ses caricatures de sorcières, et qui enfantèrent dans la littérature italienne des poèmes entiers, comme le Pédant, la Cour et le Voyage au Parnasse de César Caporali, avant de susciter dans la nôtre le Repas et le Mauvais gite de Mathurin Regnier. Au fond, ce sont encore des dithyrambes en l'honneur d’objets hideux ou méprisables, et d’un Capitolo à un Sonnet de Berni le style ne change guère : la trame en est toujours formée de disparates inespérées et de comparaisons imprévues. Mais, outre le plaisir que nous procurent toutes les œuvres de Berni, celui de nous faire assister à la producton ininterrompue d’une imagination infatigable, ses portraits nous réservent encore cette agréable surprise qu'on y voit rarement la plus audacieuse fantaisie déformer la réalité. La plaisanterie a beau être d’un calibre énorme : la lecture de la pièce achevée, l’objet décrit par le poète se lève tout entier devant nos yeux. Impossible en apparence d'altérer plus impudemment les choses; impossible cependant, comme l'observe avec raison Francesco de Sanctis, d’en mieux mettre en saillie le côté comique. Qu'on lise plutôt la description du lit où le trop aimable curé de Povigliano invita un jour Berni à reposer sa tête, et qui est devenu, dans la onzième Satire de Regnier,

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le « grabat fait d'une étrange sorte » où notre poète fait vœu de ne jamais se coucher‘. Qu'on lise encore le Sonnet sur les beautés de sa dame*?, qui est devenu dans les Regrets de du Bellay le portrait de ces impudiques Romaines à qui le poète préférait ses Angevines; ou bien l’étonnante caricature d’un chrétien étique, moins semblable à un homme qu’à une ombre, à un songe, à une fièvre quarte, modèle de la peur, lanterne vive sous une forme humaine, qui, changeant de sexe sans changer de visage, est devenu l’une des trois vieilles rechignées de Regnier, et dont le poète italien termine triomphalement ainsi la description burlesque, en peintre confiant dans la puissance de son art : « Ét maintenant vous avez le personnage sous les yeux » :

Ora ecco vi dipinta Una fiqura arabica, un arpia Un uom fuggito della notomia.

Combien digne de sa réputation est aussi maître Guazzaletto, dont le bonnet est plus usé que le bréviaire d'un prêtre qui a beaucoup de dévotion et peu de revenus, et où l'on voit peintes certaines comètes avec ce dont on assaisonne la salade! Sa robe lui sert de saye, de cappe, de botte, de manteau et de couverture; « autour du cou il semble qu’elle soit de cuir; elle ferait une bonne passoire; quelqu'un qui l'aurait devant les yeux verrait la lumière au travers, si la crasse ne l’incommodait pas ». Son pourpoint semble attaché à son dos avec de la poix. Sa mule surtout est divine : « elle semble une mauvaise vieille. barque abandonnée, brisée et disjointe; on lui compte les côtes une à une; le soleil la traverse, ainsi que les étoiles et la lune; elle jeüne à des vigiles dont le calendrier ne fait pas mention; comme un sanglier, elle a les dents hors

1. Capilolo a Messer leronimo Fracastoro Veronese. 2. Chiome d’argento fine, etc.

de la bouche. Pour paraître courtisane, elle mord au lieu de baiser les gens et donne certains soufflets sourds. Des moines n’en voudraient pas. Quand son maitre veut lui sauter sur le dos, elle gémit comme une cornemuse. Et la mule s’en va boitant et ruant, et le maître dit : vobhrs me commendo. »

Rien ne permet mieux de mesurer la distance qui sépare Berni de ses rivaux que de lire après ce portrait de la servante ou de maître Guazzaletto, soit le Capitolo d'un Strascino de Sienne sur les beautés de son amoureuse, soit le Pédant et la Cour d’un Caporali. Chez le premier, c’est toujours le triomphe de l’obscénité ’, et, chez tous les deux, c'est le plus souvent, au pire sens du mot, le triomphe de la fantaisie. Avec plus d’audace que Berni, parce qu'ils ont moins de génie, ils entassent les comparaisons sur les antithèses sans aucun souci de faire vrai, perdant sans cesse leur modèle de vue ou dépeignant des êtres de leur invention. Plus dignes de Berni, quoique trop luxuriants, sont les portraits de Mauro et de Firenzuola, deux grands stylistes : « Ses cheveux sont proprement deux écheveaux de lin, posés sur une canne à sécher. Que dirai-je de cette allègre face, qui brille comme un vieil étang, nette comme des œufs brouillés et de l’eau de lessive? De côté et d'autre pend une oreille beaucoup plus belle que celle de mon grand seau, que j’achetai hier chez un marchand de ferraille. Sa tète semble un morceau de savon; ses deux petits yeux, deux pesons à faire tourner les fuseaux; ils sont peints à l'huile, teints au charbon. Son nez est comme celui de mon mortier: ses joues ressemblent à des navets de janvier; sa gueule parait proprement une cruche de cuivre sur l’évier. » Telles sont « les beautés » de l’amoureuse de Firenzuola,

. 1. Je ne dis pas cela pour Caporali, dont les poèmes sont rarement indécents.

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fort analogues à celles des dames que Mauro rencontra dans la montagne : « Jamais eau limpide ne les baigne, ni fard ne les teint en rouge, ni gant d'Ocagna ne leur couvre les mains. Mais comme la nature les fit de pure terre, ainsi s’en vont-elles ornées de terre de la tête aux pieds... Semblable aux citrouilles est cette race de femmes : toutes sont longues et toutes d’une seule couleur : je ne saurais les dépeindre autrement... Je me suis délivré des tentations de la chair, rien qu’à regarder les ténèbres de ces yeux, la forêt profonde de ces obscurs sourcils, et ces dents émaillées de ricotte. Leur joue paraît un oignon cuit, leurs lèvres une demi-lune et leur démarche est proprement celle d’un âne qui trotte. »

Et maintenant l’on voit clairement sur quels modèles ont été copiées toutes ces caricatures de dames en ruines et de pourpoints en loques qui surabondent dans le Cabinet satyrique et qui devaient entrer sous les auspices de Regnier dans la satire littéraire.

La poésie bernesque avait été révélée à Regnier par les chefs de la Pléiade. Ces hardis iniliateurs, dont l'éternel honneur sera d’avoir ouvert toutes les voies à l’imagination française, ne pouvaient rester insensibles aux séductions d’une poésie étourdissante, ni résister au désir d'en donner un avant-goût à leurs compatriotes. Il n'y réussirent pas mieux que dans l’ode pindarique. Mais il n'en faut pas moins savoir gré de leur tentative à ces audacieux, qui ne craignirent pas de s’exposer, en osant tant de nouveautés, à instruire leurs successeurs par leurs échecs autant que par leurs succès.

Environ trente ans avant que Regnier traduisit les Capitoli de Mauro au Prieur de Jésus, Amadis Jamyn

avait déjà eu l’idée de « déshonorer l'honneur ». Elle n'était pas mauvaise. En un temps où le rigoureux point d'honneur faisait moins de héros que de victimes et de grotesques, c'était une bonne inspiration pour un poète, que de vouloir rendre les duels ridicules, comme pour un roi de les interdire. Aucun sujet n'avait plus d'actualité. Et un Amadis Jamyn lui-même en aurait pu tirer un excellent parti, si, au lieu d’avoir les yeux rivés sur le texte de Mauro, il les avait quelquefois levés sur les frères aînés du baron de Fœneste. Malheureusement il se contenta presque, comme Regnier, d’être un traducteur. Et quelle traduction que la sienne! On ne saurait imaginer quelle chose terne, froide et pesante est devenue entre ses mains cette chose si légère et si vive qui s’appelle un poème de Mauro. Encore Jamyn, comme s'il sentait qu'il forçait son talent, a-t-1l singulièrement écourté son modèle : son Capitolo est beaucoup moins long que la sixième Satire de Regnier, beaucoup moins longue elle-même que les deux pièces italiennes réunies *.

Plus original, l’Aymne de du Bellay à Ronsard sur la surdité n’a pas beaucoup plus de valeur. Cest un vrai Capitolo. Pour être de Sansovino, il ne lui manque que d’être obseène; pour être de Varchi, que d’être amusant, pour être de Berni, que d'être poétique. A cela près, il est aussi bien conçu d’après les traditions du genre qu’une tragédie de Campistron est conforme à la poétique de Boileau. Longue dédicace de l’auteur à son correspondant; protestation qu'il va prendre son sujet au sérieux, n'étant pas de ceux qui « changent le blanc en noir », « déguisent la douleur sous le nom de plaisir », et se creusent la cervelle |

Pour louer la folie ou pour louer la peste;

1. Contre l'honneur. Cette pièce se lit aux pages 203-207 dans l'édition Brunet : Œuvres poéliques d’'Amadis Jamyn, avec sa vie par G. Colletet et une introduction par Charles Brunet, Paris, 14819, Wilhem.

dissertation sur les origines de la surdité; satires innocentes contre tous les bruits qui nous rompent la tête, contre le braiement des ânes et contre le caquet des avocats, contre le grincement des charrettes et contre le babil des femmes : tout y est, sauf ce brio, cette verve, cette fantaisie qui rendent supportables de pareilles élucubrations. Décidément, même pour être manié par un homme d'esprit comme du Bellay, l'éloge bernesque n'était pas une marchandise bonne à importer en France.

A moins cependant qu'il ne se rapprochât tout à fait de la satire proprement dite. Le Poète courtisan le prouve bien. Car cette pièce célèbre, qui, pour n'être pas traduite, ni même imitée d'aucun poème bernesque, n'en rappelle pas moins de près les C'apitoli de Mauro, peut passer pour l’un des plus parfaits modèles d'un art où excellent quelques Français du xix° siècle finissant, mais où le moindre rimailleur d’outre-monts est depuis longtemps passé maitre : l’art de dire une chose pour faire entendre exactement le contraire.

L'œuvre de du Bellay en offre un autre spécimen, moins important et moins heureux. C’est l’un des Sonnets contre les impudiques beautés romaines, le xci° des Regrets :

O beaux cheveux d'argent mignonnement retors! 0 front crespe et serein! et vous face dorée!

Il est traduit à peu près littéralement du plus ironique et du moins chargé en couleurs parmi les portraits burlesques de Berni, le Sonnet sur les beautés de sa dame :

Chiome d'argento fine, irte e attorte Senz’arte, intorno ad un bel viso d’oro.

L'influence de Berni est d’ailleurs sensible dans presque toutes les pièces satiriques des Regrets. Si du Bellay n’a pas tenté de lui prendre son coloris, il à visiblement essayé d'attraper, si l'on peut dire, son tour de main. En

effet, outre que l’idée de faire de la satire en sonnets ne pouvait guère venir qu'à un lecteur de Berni, de Pulet et de Burchiello, on n'aura pas de peine à constater que la plupart des sonnets satiriques du recueil sont un peu taillés sur le patron de ceux-ci :

« Avoir un rôti de passereaux et de becfigues maigres; manger du porc salé sans boire; être las et ne pouvoir s'asseoir; êlre assis trop près du feu et trop loin du vin; faire tôt ses paiements et tard ses recouvrements; être à une fête et ne rien voir; suer en janvier comme en août; avoir une pelite pierre dans son escarpin et dans une chausse une puce qui se promène de haut en bas comme une estafette; avoir une main propre et l’autre sale, un pied chaussé et l’autre nu; être attendu et en retard : qui plus en a, plus en mette, et compte tous les genres de souffrances : la plus grande de toutes est d’avoir une femme. »

« Une papauté composée d'égards, de considérations et de discours, de plus, de peu, de mais, de si, de peut-être, de pourtant, de beaucoup de paroles sans effet, de vous amuser (pour ne pas débourser) avec des audiences, des répliques et de belles paroles, de pieds de plomb et de neutralité, de patience, de démonstrations, de foi, d'espérance et de charité, d'innocence, de bonnes intentions (autant dire de simplicité, pour ne pas donner une autre interprétation), fera peu à peu, vous le verrez, canoniser le pape Adrien ‘. » £

Les Regrets doivent moins cependant au créateur de la satire plaisante qu'au créateur de la satire régulière. Cette parenté entre l’Arioste et du Bellay n'avait pas échappé à Sainte-Beuve. « La Rome des Satires de l'Arioste, écrit-il

1. Une œuvre qui ne fut peut-ètre pas étrangère à la conception première des Regrets est celle d'Alamanni. Exilé de Toscane en Provence, il chanta ses regrets dans une série de sonnets, d’ailleurs peu intéressants, imprimés avec le reste de ses œuvres en 1532 : Opere toscane di Luigi Alamanni al re christianissimo Francesco primo, Firenze, 1532.

quelque part, revit tout entière dans les Regrets. » C’est beaucoup dire. La Rome de l'Arioste ne revit pas plus entièrement dans la Rome de du Bellay que ne revit entièrement dans celle-là la Rome d'Horace. La deuxième n'est pour ainsi dire qu’une réduction de la première, qui n'est elle-même qu'une réduction de la troisième : à travers les tableaux satiriques du Latin, c’est en effet toute l'humanité qui se laisse voir en raccourci; à travers ceux du Ferrarais, ce n'est plus que toute l'Italie à un certain moment de son histoire; à travers ceux du Français, c'est uniquement le coin de l'Italie que pouvait découvrir un étranger qui ne sut pas s'y acclimater. Tandis que sous leur petit volume les Satires de l'Arioste — et c'en est le mérite — sont le journal complet de la vie d’un homme, en qui s’est incarnée toute une génération; tandis que les Satires d'Horace sont en quelque sorte le journal de toute vie humaine, les Æegrets de du Bellay ne sont pas autre chose qu'un journal de voyage.

Et non seulement l’on ne doit pas y chercher toute l'Italie de l’Arioste; mais il ne faut pas s'attendre à y trouver tout à fait la même Italie. Entre le dernier séjour à Rome de Ludovico et l’arrivée de Joachim, il n’était pas passé beaucoup d’eau sous le pont Saint-Ange; mais il était passé dessus beaucoup de barbares :

Ne pense, Robertet, que ceste Rome cy

Soit ceste Rome là, qui te souloit tant plaire.

On n’y fait plus crédit, comme lon souloit faire; On n'y fait plus l'amour, comme on souloit aussi. On ne voit que soldartz et morrions en teste; On n’oit que tabourins et semblable tempeste,

Et Rome tous les jours n'attend qu'un autre sac.

Le meilleur éloge qu’on puisse faire des sonnets des Regrets est même qu'ils nous offrent généralement une autre Rome que les Satires de l'Arioste, et la plus juste

critique qu'on puisse adresser à quelques-uns, c'est qu'ils ressemblent trop à tout ce qui s’écrivait depuis un siècle contre l'entourage des papes, et que le poète y semble, non pas peindre d'après nature, mais développer un des lieux communs de la satire italienne. Quand il franchit les monts, le mouvement de contre-Réforme commençait à se dessiner à Rome. Le cardinal Borromée allait bientôt transformer en monastère la ville païenne de la Renaissance. L'indécence, sinon l’immoralité, en disparaissait déjà. Pour montrer par un seul exemple avec quelle réserve il faut croire parfois à la parole de du Bellay, je ne nie point qu'il ait pu surprendre les neveux de Sa Saintelé en train d’ « épier cautement » s’il n’y aurait pas dans les crachats de leur oncle quelque signe avantcoureur de sa mort et de leur disgrâce, mais je ne suis pas aussi sûr qu'il les ait vus « faire l’amour en manteau rouge » ailleurs que dans les tercets des poètes et dans la prose des nouvellistes ?

A quelques détails près, la satire de du Bellay me parait sincère. Je la crois originale ; car, à ma connaissance, rien n'yest traduit, sauf le XC[I° Sonnet. Si les Regrets ressemblent aux Satires de l’Arioste, ce n'est donc pas qu'ils en soient une contrefaçon. Ce n’est pas non plus seulement parce que les deux observateurs ont assisté à peu près aux mêmes spectacles. C’est surtout parce qu'ils les ont vus du même œil malicieux et dessinés à peu près du même trait, plus grêle chez du Bellay; parce qu’ils ont enfermé tous deux leurs portrails dans le cadre d’une épître familière, plus développée chez l’Arioste; enfin, parce que dans ces lettres intimes les deux poètes ont si complètement épanché

1. Du Bellay a certainement vu des cardinaux promener dans leur carrosse des dames de l'aristocratie romaine. Voilà ce qui l’a choqué, voilà ce à quoi il fait allusion, quand il dit qu’il les a vus « faire l'amour en cappe »; il ne faut pas prendre pour une vérité ce qui n’est qu'une plaisanterie de satirique. À partir du pontificat de Pie IV, les cardinaux cessèrent de se promener avec des dames.

leur cœur, que à l’aide des Satires on peut reconstituer toute la vie de Ludovico et à l’aide des Regrets toute une partie de la vie de Joachim. Et voilà pourquoi, bien qu'on pe puisse pas plus dire de du Bellay qu'il s'est contenté de convertir en sonnets les tercets de l’Arioste, qu'on ne peut dire de celui-ci qu'il s’est borné à répéter en italien ce qu'Horace avait dit en latin, on ne saurait lire cependant les vers du premier sans se demander à plusieurs reprises s'ils ne seraient pas par hasard traduits du second.

Très admirés à leur naissance, très populaires encore auprès des auteurs qui collaborèrent au Cabinet satyrique et qui ne se sont pas fait faule de les piller à l’occasion ‘ curieusement étudiés par Regnier qui y a dérobé plus d’un vers, les Regrets ont eu et devaient avoir une influence sérieuse sur le développement de la satire française. Ils donnaient un premier modèle de la salire des mœurs. Ils révélaient à nos poètes l'existence des deux satires italiennes. Ils leur enseignaient le prix du bon goût et de la

- décence. Ils laissaient cependant beaucoup à faire. Après

eux, la satire des idées restait à naître, et, comme dans l'enceinte exiguë de quatorze alexandrins, si bien appropriée du reste à la mesure de son talent, l’auteur n'avait pu ni mettre en scène des comédies, ni développer des récits, ni en somme dessiner ses personnages autrement que de profil, il fallait que la satire des mœurs cherchàt un cadre beaucoup plus ample pour se déployer à l'aise. Ce cadre pouvait-il être celui du conte ou du dialogue plutôt que celui de l’épitre en alexandrins? Évidemment. Mais sous l'influence des Italiens et des Latins c'était ce

1. Voir dans le Cabinet salyrique un sonnet sur les dames courtisanes (éd. de 1632, Paris, p. 95) et dans le Parnasse salyrique cinq sonnets sur les jeunes courtisans (éd. de Gand, 1861, Duquesne, p. 88). Tous ces sonnets sont calqués sur ceux de J. du Bellay. Voir aussiles dix sonnets satiriques de Jean de la Taille.

dernier qui avait le plus de chances d'être adopté, et c'est aussi bien celui-là que fit adopter l’autorité de Ronsard.

L'œuvre de Ronsard est en effet la première en date dans notre litlérature d’où l’on puisse extraire une riche collection d’épitres. Car rien n’empêcherait de réunir sous ce titre un grand nombre de pièces lirées des Poèmes, des Discours, da Bocage Royal et même des Élégies. Ce recueil comprendrait notamment la troisième pièce du Bocage royal, où Ronsard trace tout un programme de poète satirique et s'emporte contre les vices de son temps en combinant la première Satire de Juvénal avec la quatrième Satire d'Horace :

Qui, bon dieux! n’escriroit voyant ce temps icy? Quand Apollon n’auroit mes chansons en soucy, Quand ma langue seroit de nature muette, Encores par despit je deviendrois poëte !;

le Discours contre Fortune au cardinal de Chastillon ; deux lettres au même, une à Jean du Thier, une à Pierre L'Escot, une à Christophe de Choiseul, pour lui recommander Belleau, une au roi Henri IL Sur la paix, une à Charles de Pisseleu; deux billets à Olivier de Magny; un Discours à Jacques Grévin; toutes pièces qui font partie du recueil des Poèmes; enfin le Discours à Louis des Masures et les éloquentes épîtres à la reine et au peuple de France Sur les misères de ce temps*. Ces dernières pièces exceptées, ces épîtres ne brillent guère par l'originalité des idées. L'auteur y reprend tous les lieux communs de la morale antique sans grande conviction, s'étendant sur les vicissitudes de la fortune, conseillant la modération dans les désirs, gémissant avant Regnier et parfois dans les termes mêmes que celui-ci devait reprendre plus tard sur la ser-

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