‹ Mathurin RegnierChapitre 38 sur 168 · Éd. Blanchemain, t. III, p · texte numérisé non relu

Éd. Blanchemain, t. III, p

2. Éd. Blanchemain, t. VI, p. 156, 275, 301, 150,188, ne 216, 229, 276, 308, 269, 210, 311;t. VII, p. 49, 9-32, 54,

vitude où les courtisans sont assujettis, en attendant que la mort les surprenne « sur un coffre ‘ » :

Lors j'appris le chemin d'aller souvent au Louvre; Contre mon naturel j’appris de me trouver

Et à vostre coucher et à vostre lever,

A me tenir debout dessus la terre dure,

A suivre vos talons, à forcer ma nature ?;

Et bref, en moins d’un an, je devins tout changé Comme si de Glaucus l’herbe j'eusse mangé 5.

Que ces lettres en vers soient les chefs-d'œuvre du genre, je ne le prétends donc nullement. Que la satire des mœurs eût avantage à prendre chez nous la forme du discours ou de l'épître, je ne l'affirme pas non plus. Mais si quelqu'un la lui a imposée, ce n’est pas un Passerat par sa Divinité des procès, un Jean de La Taille par son Courtisan retiré, un Nicolas Le Digne par son Discours satyrique contre ceux qui écrivent d'amour *; c'est évidemment Ronsard par ses Poèmes et ses Discours.

Je ne sais, en effet, si aucune partie de l’œuvre du chef de la Pléiade fut plus imitée. Aucune assurément n'était plus digne de l'être. Il fallut sans doute que les successeurs de Ronsard rendissent son alexandrin moins terne et moins flasque; que, satirique ou non, l’épitre évitât entre leurs mains les deux écueils où il la fait tomber tour à tour : une excessive facilité qui la rapproche d’une lettre en prose, un lyrisme de mauvais aloi qui l’encom-

1. Comparer Regnier, Satire II, vers 14, et Ronsard, Poèmes, livre I, {a Salade, épître à Amadis Jamyn (éd. Blanchemain, t. VI, p. 88) :

En peu de temps les courtizans s’en vont En chef grison où meurent sur un coffre.

2. Regnier, Satire II, vers 63, èd. Courbet, p. 16 : J'ay changé mon humeur, alteré ma nature.

3. Poèmes, livre Il, Discours contre Fortune au cardinal de Chastillon,

t. VI, p. 160. | |

4. Sur ces pièces, d’ailleurs intéressantes, voir l'Histoire de la satire, par Viollet-le-Duc en tête de son édition de Regnier (Bibliothèque elzévirienne), et surtout Lenient, la Satire au XVI° siècle.

68 Re = MATHURIN REGNIER

bre de comparaisons ambitieuses, d’allégories glaciales, d'insupportables généalogies mythologiques. Songez qu'au plus beau moment de l’éloquent Discours sur les maisères de ce temps, le poète s’interrompt tout à coup pour nous conter les vilaines actions d’une certaine dame Opinion, qui dut la vie à Présomption, surprise un jour par Jupiter ivre au pied de l’Olympe, sucça le lait de Cuider

| et fut mise à l’escole D'Orgueil, de Fantaisie et de Jeunesse folle.

Il est encore des critiques qui protestent contre la réforme de Malherbe : n'ont-ils jamais lu l'histoire de ce caprice d'un dieu mythologique pour une allégorie et de ce substantif masculin servant de nourrice à un défaut moral? Ces réserves faites, à qui donc revient l’honneur d’avoir essayé le premier chez nous de consiruire une période en alexandrins à peu près bien équilibrée? À qui, celui d’avoir tenté de rendre notre grand vers capable de porter une idée, d'exposer une théorie, de réfuter un adversaire? À qui, sinon à l'auteur du Poète courtisan sans doute, mais surtout à celui des deux Discours sur les misères de ce temps, de la Remontrance au peuple de France, du Discours contre Fortune? Une preuve me suffira : incomparable dans la satire des mœurs plutôt que dans celle des idées, moins satirique en somme que peintre et poète comique, Regnier ne s’est montré qu'une seule fois un vigoureux polémiste : nous verrons que ce jour-là, pour terrasser son adversaire, il ne se fia pas uniquement à sa haine contre le regratteur des mots et des syllabes, mais qu'il demanda à Ronsard une leçon d'escrime.

Après les chefs de la Pléiade, où en élait en somme la satire française? Ronsard ne l'avait pas créée : mais il lui avait façonné un cadre. Du Bellay en avait donné un premier modèle : mais chez lui elle étouffait dans un

cadre trop étroit. Que restait-il donc à faire? Une chose bien simple, semble-t-il : il restait à verser la matière déjà travaillée par du Bellay dans le moule préparé par Ronsard. Il est vrai, et Regnier ne fit pas autre chose. Mais ce n'était pas faire peu que de faire seulement cela. Car autant la matière était pauvre encore, autant ce moule était encore inapte à recevoir des contes, des fables, des dialogues, des scènes de comédie, voire des portraits en pied. C’est dire qu'après les chefs de la Pléiade, l’œuvre en était encore à ses fondations, et qu'en dehors des sources où ils s'étaient adressés, salires latines, satires italiennes, œuvres plaisantes de Berni, notre satire avait tout intérêt à en chercher de plus viviliantes.

Celui qui les découvrit ne fut pas le sieur de la Fresnaie, Vauquelin. Car, adoptant sans aucune modification la forme d’épitre inaugurée par Ronsard, il se contenta d'y transporter des idées volées aux poètes avec qui du Bellaÿ avait rivalisé de talent. Aussi peut-on lui appliquer en toute vérité la plaisanterie que Regnard se permit un jour contre Boileau : à supposer que ses Satires disparaissent toutes un jour, nous n'en perdrions pas une seule pour cela; celles que nous ne retrouverions pas chez Horace ou Juvénal, nous irions les chercher dans le livre suivant : Sette libri di Sattire di Ludovico Ariosto, Hercole Bentivoglio, Luigi Alamanni, Pietro Nelli, Antonio Vinciguerra, Francesco Sansovino et d'altri scrittori, raccolti per F. Sansovino.

HE

Entre les soixante et trois façons que Panurge avait de s'enrichir, Vauquelin pratiqua la dernière : il pritleurs vers aux Italiens par manière de larcins furtivement faits. Il

1. Ce paragraphe est en partie extrait d’une étude sur les Safires de Vauquelin que j'ai publiée dans la Revue des universités du Midi, t. I, n° 4.

avoue sans doute dans sa préface qu’il a suivi l’Arioste dans quelques Satires; il déclare ailleurs qu'il s'est « quelquefois inspiré des vulgaires voisins » et qu'il a emprunté à autrui de quoi « meubler sa maison ». Mais ces demi-confessions n’ont été qu'une habileté suprème. Chacun y voyant l'expression d’une noble franchise, personne ne s’est encore avisé de découvrir que s'inspirer « quelquefois des vulgaires voisins », c'était puiser à pleines mains, sans jamais en nommer un seul, chez les Hercule Bentivoglio, les Alamanni, les Vinciguerra, les Nelli, les Sansovino, les Dolce, et chez d’autres seigneurs de moindre importance; qu’ « emprunter des meubles » aux Italiens, c'était mettre au pillage le recueil de Sansovino au point d'en voler jusqu’à la préface : Discorso sopra la materia della Satira.

On nous dit que Vauquelin nous offre dans les Satyres françoises « un sincère portrait de lui-même ‘ ». La vérité est que cet impuissant ne sait par lui-même ni louer ses amis, ni parler de ses livres, ni définir son caractère, ni dater une pièce, ni faire une transition. « Mais, dit-il à d’Angennes, après une digression,

Mais, pour tourner au port où du commencement Je detachay l’esquif de mon entendement Quand j'entray dans la mer de vos vertus si rares 2... »

C'est absolument dans les mêmes termes que Dolce, après une digression, revient à l’éloge de Bentivoglio :

Ma per tornar al lito, onde io slegai La navicella del mio poco ingegno, Quando nel mar de vostri honori entrai 3...

1. Lemercier, Étude littéraire et morale sur les poésies de Jean Vauquelin de la Fresnaie (Nancy, 18817), p. 208.

2. Livre I, à Messire Claude d’Angennes, édition Travers (Caen, 1869), pe 114;

Page 1