Arioste, Satire à Annibal Maleguccio
A première vue, rien n’est plus confus que l’histoire de notre poésie pendant le règne de Henri IV. La préciosité et la gauloiserie y sont également en honneur. Les stances doucereuses, les sonnets quintessenciés, les quatrains obscènes et les odes polissonnes y trouvent un égal débit. Les mêmes libraires éditent avec le même succès, et parfois dans les mêmes recueils, la Douche de Rapin aux belles biberonnes des eaux de Pougues et les Psaumes de du Perron. Les Sygognes, les Berthelot, les Motin, qui dépeignent en vers rabelaisiens les appas de Perrette et de Macette, courtisanes jurées, se rangent parmi les poètes « les plus signalés de leur temps » au même titre que les Porchères, les Sponde, les du Perron, qui chantent en vers pétrarquistes les
Doux chainons de leur prince, agréable supplice :
traduisez : les cheveux de la marquise de Monceaux ‘. Ces poètes se connaissent et s’estiment. Quelques-uns cultivent tous les genres à la fois. Regnier dédie une Satire à Bertaut, et sa muse, tour à tour affétée et forte en gueule, parle tantôt le langage maniéré de Philis, tantôt l’idiome épicé de Macette. Bref, il semble qu'il n’y ait plus à cette date ni règles certaines, ni modèles consacrés, ni genres préférés, et que la littérature flotte au hasard sans avoir personne pour la diriger, sans même se soucier de trouver quelqu'un qui lui imprime une direction.
Cependant avec un peu d’altention on découvre que certains courants l’emportent dans un sens hien déterminé. Et tout d’abord, est-ce qu'on n’assiste pas à une renais-
1. Preniier vers des Séances de Porchères sur les cheveux dela marquise:
sance de la peinture des mœurs, qui avait presque disparu pendant l'épanouissement de l’art tout lyrique de la Pléiade? Bornons-nous à citer des œuvres qui comptent. Tandis que d’Aubigné corrige les vers de ses Tragiques et médite son Baron de Fœneste, paraissent en 1608 les Satires de Regnier, en 1605 celles de Vauquelin, en 1600 une traduction française de Gusman d'Alfarache. Si nous remontons un peu plus haut, les Dialoques de Henri Estienne nous introduisent à la cour italienne des derniers Valois; si nous descendons un peu plus bas, les Caquets de l'accouchée nous font pénétrer dans la bourgeoisie parisienne du règne de Louis XIIT; si nous portons nos regards en dehors des œuvres qui ont survécu à l’oubli, ils tombent sur une multitude de piécettes satiriques, que les contemporains se sont arrachées avec fureur à leur apparition, par exemple : l'Ile des hermaphrodites, en 1605, les Visions d'Aristarque en 1606, l’Inventaire du courtisan, en 1609, le Discours nouveau sur la mode, en 1613, pour ne point parler de cette lignée de poètes satiriques enfantés par les succès de Regnier !.
Que s’était-il donc passé en France depuis Ronsard et du Bellay? Les originaux étaient-ils devenus plus nombreux, les travers plus grotesques, la liberté de les fustiger plus complète? Cette thèse serait facile à établir. Songez-y donc : des cadets de Gascogne et des aventuriers italiens venant se disputer les faveurs d’un roi navarrais et d’une reine florentine, quel gibier pour des satiriques! Les fanfaronnades des uns et la dissimulation des autres, la grossièreté cynique des premiers et l'élégant libertinage des seconds, quelle admirable matière à mettre en anti-
1. L'Ile des hermaphrodites nouvellement découverte (sans nom de lieu, ni date); nous savons par L’Estoile que cette pièce parut en avril 1605 et qu’elle se vendit un prix excessif. Les Visions d’Aristarque sont de novembre 1606; L’Estoile nous en a conservé le texte primitif; elles figurent dans le Parnasse satyrique. L'Inventaire du courtisan figure dans les Muses gaillardes de 4609. .
thèses! Et quelle bonne fortune pour un médisant que de vivre sous un prince, ennemi du mensonge, qui répondit, d'après L’Estoile, à ceux qui le sollicitaient de rechercher l’auteur de l’Zle des hermaphrodites : « Je ne puis pourtant pas punir un homme pour avoir dit la vérité! » Vit-on jamais un étalage plus impudent de toutes les sottises humaines, des poètes moins gènés pour faire monter les ridicules sur le théâtre, des spectateurs plus disposés à applaudir la pièce? J'en conviens. Je ne suis pas très sûr cependant que le libertinage ait été un vice inconnu à la cour de Henri II, ou l’ambition un travers ‘élranger à l'entourage de François Il. Peut-être les exemples de cruauté n'ont-ils pas tout à fait manqué sous le règne de Charles IX. Je serais même surpris qu’en aucun pays et en aucun temps les sujets eussent fait défaut aux observateurs ou l’occasion aux mauvaises langues. On assure qu'en France la satire ne perd jamais ses droits, qu’elle est parfois d'autant plus audacieuse qu'elle est moins libre, et que les choses qu'elle n’a pas le droit d'appeler par leur nom, elle sait les appeler autrement, et de facon à en doubler l'effet.
Mieux vaudrait soutenir que, les guerres civiles ayant suspendu toute vie littéraire à la fin du xvi° siècle, la France revint alors d'elle-même aux genres de poésie qui auront toujours ses prédilections, quand elle échappera aux influences d’une culture importée de l'antiquité ou de l'étranger. Et quelle belle série de parallèles on pourrait exécuter sur ce thème, qui contient un grand fonds de vérité! On comparerait la résurrection des traditions gauloises de la littérature avec la renaissance de la vie nationale; on rapprocherait l'avènement de Henri IV de la popularité reconquise par son aïeul Pantagruel: on montrerait Malherbe et Regnier accomplissant à eux deux dans la république des lettres l’œuvre que le prince accomplissait à lui seul dans le royaume de France, l’un y rétablis-
sant le bon ordre et l'autre la bonne humeur. Le malheur pour cette thèse est que le mouvement d’où est sorti ce réveil de la satire commence à se dessiner avec les Dialogues d'Henri Estienne, et même avec les Regrets de du Bellay. Et puis, est-il bien établi que les guerres civiles aient vraiment supprimé en France les habitudes intellectuelles créées par la Pléiade? Loin de là : peut-être serait-il aisé de démontrer au contraire qu'autant la littérature de 1793 sentit parfois son ancien régime, autant celle des sujets du Béarnais fut à l’occasion éminemment ronsardisante. Est-ce que vous connaîtriez rien de moins rabelaisien que les vers d’un Porchères? rien de plus fade que les premières poésies d’un Malherbe? Et quand les Bertaut, les du Perron, les Regnier chantent la bataille d'Arques et l'entrée de Henri IV à Paris, écriraient-ils par hasard d’un autre style que les chefs de la Pléiade, applaudissant aux exploits de la maison de Guise?
Je ne veux pas nier, sans doute, le contre-coup que les désordres de la Ligue et l'avènement de Henri IV. ont pu avoir sur notre poésie. Encore moins songerai-je à contester qu’il suffit de la première occasion venue pour réveiller chez nous, quand elle a disparu, l'habitude si française d'épier les mœurs du voisin et de s'amuser à ses dépens. Mais c’est surtout dans l’histoire elle-même de la littérature que je chercherai l’explication de ses évolutions. Les poètes dépendent moins de ceux qui vivent à leurs côtés que de ceux qui ont écrit avant eux. Quelquefois ils les imitent; plus souvent ils les combattent, semblables à ces nouveaux rois qui, craignant de persévérer dans les errements de leurs pères, recommencent les fautes de leurs aïeux. Pour plaire à ses auditeurs, Racine songea moins à leur offrir leur portrait sur la scène qu'à prendre le contre-pied de Corneille, dont ils étaient las. Quand il fut passé de mode à son tour, on refit des Rodogune et des Asfrate pour ne pas continuér à
faire des Andromaque. De. même, les contemporains de Henri IV ne revinrent à la peinture des mœurs pour aucune autre cause plus pressante sinon que la Pléiade y avait renoncé. Si nous voyons à cette date remonter la sève gauloise, ce n’est pas seulement parce que les mœurs ambiantes en favorisent la poussée; c’est surtout parce que Ronsard l'avait comprimée. On dira que cette littérature satirique dérive en grande partie des Regrets et des Discours sur les misères de ce temps; mais par cela même on reconnaîtra qu'elle procède de ce qu'il y avait dans l'œuvre de la Pléiade de moins conforme au programme de l’école. Une réaction n'en mérite pas moins son nom, parce que le signal en a été donné par les anciens révolutionnaires. Et il y eut vraiment réaction : si quelque tendance générale se dessine alors dans la poésie, c’est même uniquement celle-là, et le seul caracière bien déterminé de celte période de notre histoire littéraire, c’est que de tous les côtés, sans toujours le vouloir, ni même Île savoir, on s’insurge contre l’école antérieure. La preuve, c'est qu'on fait revivre à peu près tout ce qu'elle avait condamné à mort : poésies de circonstances, coq-à-l'âne et gauloiseries; c’est qu'on restaure le culte des deux divinités dont elle avait brisé l'autel : toute la littérature courtisanesque de cette époque accuse en effet une admiration mal dissimulée pour Marot; toute la littérature satirique, une vénération
manifeste pour Rabelais. Et pour nommer uniquement
deux grands poètes, qu'est-ce en définitive que Desportes, sinon un Marot qui s'est nourri des Italiens? Qu'est-ce que Regnier, sinon un Rabelais qui écrit en vers?
Rabelais surtout fit les délices de cette génération. Discréditée par la Pléiade, mais soigneusement entretenue pendant celte disgrâce par quelques dévots, par les Noël du Fail, les Étienne Tabourot, les Guillaume Boucher, la religion de la Divine Bouteille et de son joyeux prophète ose
reparaitre au grand jour de la place publique. Le Pantagruel devient la source vive où s’abreuvent les écrivains. Chacun essaie d'y puiser un élément de succès. Les uns, comme l’auteur de l’Zle des hermaphrodites, demandent au maitre un cadre pour y enfermer le portrait de leurs contemporains. Pour la plupart, son œuvre se substitue à la vie, et, au lieu de peindre les mœurs de leurtemps comme il avait fait celles du sien, ils se contentent de mettre en vers le portrait de sa Sibylle, la consultation de son Rondibilis ou le naufrage de son Panurge :
Pousse la rame, tire, serre,
Guinde ce mast. Bo, bo, la terre S'enfuit de nous...
A deux doigts de la mort nous sommes, 0! le souverain bien des hommes Planter des choux dans les marès,
Un pied sur terre et l’autre auprès !!
Ceux-ci frappent en médailles ses proverbes. Ceux-là, en lui empruntant, comme Beroalde de Verville, ce qu'il y avait de plus facile à lui prendre, à savoir l’énormité de son ordure, s’imaginent lui avoir dérobé tout le secret de son génie. Mais personne ne remonte par-dessus sa tête jusqu'à nos vieux trouvères. Du moyen âge, les contemporains de Regnier connaissent uniquement le Roman de la Rose, qu’ils imitent à l’occasion avec profit et dont ils citent l’auteur avec admiration ?*; des fabliaux et des farces, ils n’ont pas l’air de soupçonner l'existence; d’un Villon même, c’est à peine s’ils semblent avoir lu le Grand Testament : car il ne me souvient pas qu'un seul ait jamais nommé le poète, loin de s'être réclamé de son œuvre ou d'avoir revendiqué son héritage. Nul doute cependant
1. Le Royaume de la febve dans les Fleurs des plus excellents poèles de ce temps (Paris, Bonfons, 4601), p. 205. Voir la Satyre contre une vieille de Sygognes dans les Muses gaillardes de 1609, p. 87, et dans le Cabinet satyrique, p. 163; et Regnier, Satire IV, vers 59-60.
2, Voir Regnier, Discours au Roy, vers 182.
qu’ils l'aient recueilli sans le savoir, et qu’en eux revive tout l'esprit du moyen âge. Faut-il s’en étonner? Ils le ‘ retrouvaient dans le Pantagruel.
Ils le retrouvaient aussi dans leurs chers Italiens. En effet, avec une réaction générale contre les tendances de la Pléiade, avec la renaissance de la peinture des mœurs et le renouveau de la popularité de Rabelais, qui sont deux conséquences de cette réaction, ce qui caractérise cette période de notre littérature, c’est que l’admiration pour les Italiens y atteint son apogée. La Pléiade les avait consacrés classiques et placés aux côtés des anciens. Mais de modèles subsidiaires, ils deviennent alors modèles principaux, quelquefois uniques. Ne sait-on pas que Malherbe et Regnier en ont usé un jour, l’un avec Tansillo, l’autre avec Mauro, exactement comme Vauquelin avec Alamanni et Bentivoglio? Est-il besoin de rappeler que, un plaisant ayant publié sous le nom de Rencontre des muses françoises et italiennes des sonnets de Desportes mis en regard de leurs prototypes italiens, le poète se déclara prêt, si on le voulait, à allonger lui-même la liste de ces rapprochements ‘? A-t-on oublié les Dialogues où Henri Estienne flétrissait cet asservissement du génie français au génie italien? Mais puisque, malgré ses efforts, malgré la mort des fils détestés de Catherine, malgré l'avènement d’un roi si français par le cœur et le caractère, cet engouement ne fit que croître, ne faut-il pas, pour s'expliquer comment il est né et surtout comment il a persisté, chercher ailleurs que dans la tyrannie de la mode et dans l'influence personnelie de princes italianisés? Oui, sans doute. En pillant les Grecs et les Romains, la génération précédente avait cru simplement reprendre, là où elle les trouvait, ces idées générales qui lui paraissaient constituer sa part légitime
1. La liste vient d'être beaucoup allongée par M. Francesco Flamini dans ses Sludi di sloria lelleraria ilaliana e straniera, Livourne, Guisti,
du patrimoine commun de l'humanité; celle-ci, en volant les Italiens, sentit, plus ou moins vaguement, qu'elle se bornait à rentrer en possession d’une moitié de notre héritage national, qui s'en était allé au delà des Alpes pendant que l’autre passait les Pyrénées. Tout ce qu’il y avait de chevaleresque et de religieux dans la littérature épique et dramatique du moyen âge français, les Espagnols, on le sait, s'en étaient emparés ; tout ce qu'il y avait de galanterie précieuse dans la poésie lyrique de nos trouvères, de caustique dans nos fabliaux et nos farces, les Italiens en avaient fait leur profit’. Voilà pourquoi il ne faut pas blâmer un Desportes, un Regnier, un Malherbe, un Rotrou d’avoir réclamé notre bien à ses détenteurs pour le léguer après eux aux Corneille, aux Molière et aux Racine. Encore moins faut-il s'étonner qu'ils aient agi avec les Italiens comme un propriélaire agit avec ceux qui recèlent une partie de sa fortune. Supprimez cette cause profonde : il devient incompréhensible que la France soit demeurée aussi longtemps tributaire de l'Italie. Quand bien même nos rois auraient pendant plusieurs générations demandé aux banquiers de Florence des femmes aussi bien dotées qu'acariâtres, jamais l'esprit courtisanesque n'aurait suffi à lui seul pour nous mettre pendant une aussi longue suite d'années à l'école de l'étranger.
Une observation essentielle le confirme. Cet enthousiasme pour les Italiens s'est-il étendu à toutes leurs productions indistinctement? Il s’en faut de beaucoup. L'empire de la mode a beau passer pour être irrésistible, jamais elle n’a pu mettre en vogue chez nous ce qu'il y avait en Italie de vraiment indigène. Si nos écrivains demandent aux Italiens des inspirations, c’est quand ils rencontrent dans leurs vers ou dans leur prose une élincelle de cette pré-
1. Voir Gebhart, les Origines de la Renaissance en Italie, et Brunetière, la Littérature française au moyen äge, Études critiques, 1" série, p. 55 et suiv.
ciosité galante ou une parcelle de cet esprit gaulois qui avaient distingué nos anciens poèles. Et, par exemple, à qui s'adressèrent les prédilections de ces enfants sanssouci qui, entre 1600 et 1615, entretinrent à la Pomme de Pin les traditions de Villon pour les transmettre à Théophile et à Faret? Ce fut d’abord à l’auteur des Dialogues plaisants sur la vie des courtisanes, des femmes mariées et des religieuses, au divin Pietro Arelino '. Ce fut ensuite à la poésie bernesque, mais seulement à ce qu'elle avait de moins italien. Ni Berthelot, ni Sygognes, ni Motin, ni Regnier ne songèrent, en effet, à chanter les louanges de la gélatine. La réputation usurpée d’Aristote les laissa froids. L’ingratitude des hommes envers la saison de la Peste les toucha médiocrement. Les épinards et les cardons leur parurent meilleurs à manger qu’à mettre en alexandrins, et peut-être préféraient-ils, comme Panurge, le cervelas qui donne soif. Conter le Voyage des poètes au Parnasse ou les Obsèques de Mécènes, c'élait bon pour Caporali. Mais trailer les sujets « suaves » recommandés par Berni au Burchiello de l’avenir; mais emprunter tous les procédés de l'éloge bernesque pour établir victorieusement qu’une paire de cornes est le plus bel ornement d'un front masculin; mais déshonorer ce stupide honneur,
Qui veut nous faire entendre en ses vaines chimeres, Que pour ce qu’il nous touche, il se perd, si noz meres, Noz femmes et noz sœurs font leurs maris jaloux;
mais entonner un hymne en l’honneur de la profession dont Macette est chez nous le plus illustre représentant? : voilà qui sembla aux Sygognes, aux Regnier et aux Motin, digne de leur muse gauloise et digne du cabaret de la