‹ Mathurin RegnierChapitre 48 sur 168 · Sous-titre du Cabinet satyrique · texte numérisé non relu

Sous-titre du Cabinet satyrique

2. Les Muses inconnues ou la seille aux Bourriers, 1604. Il n’en reste qu'un exemplaire, qui est à la Bibliothèque de l’Arsenal. 2 en a été donné une réimpression en 1862, chez Gay, à Paris. ji

Le marzepain et le biscuit bien fait

Que de Ronsard le carme plus parfait,

O que lourdauts et que bestes nous sommes De tant louer indignement les hommes, J'entends les grands! !

Préférez-vous avoir un avant-goùt du second? Vous n'avez qu’à cueillir dans Berni cette comparaison chrétien est une lanterne vive sous une forme humaine »,

et qu’à faire ensuite un sort à votre lanterne :

On dit de peur que je ne mente

Qu’en la bataille de Lepente

Sur la galère d'Ouchaly

Vous estiez fanal d'importance,

Et depuis encore qu’en France

Vous feustes longtemps chez Gondy.

Mais par un accident cassée,

D'un rang vous estes abaissée ;

Changeant à tous les coups de lieu,

Comme misérable lanterne,

Vous servez ore à la taverne

Tantost aux morts à l'Hostel Dieu ?.

Deuxième formule : Prenez cent vers à Horace, vingt à Bentivoglio, autant à Luigi Alamanni; agitez et servez : c'est le Vauquelin demandé. Fondez en un seul et même personnage la sibylle de Rabelais, l'homme étique de Berni et la dame de Firenzuola, et insérez hardiment ce portrait dans les Muses gaillardes : c'est un Sygognes authentique :

Ceste vieille ct noire corneille Des ans la honte et la merveille...

Qui deja froide, seche et blesme Portoit la sallière au babtesme De la Sibille de Pansoust;

Ceste respiranle momie Dont l’on cognoist l'anatomie Au travers d’un cuir transparant

4. Vauquelin, Salire à Baïf (livre II); Sansovino, Satire II.

2. Satyre contre une vieille sorcière, dans les Muses gaillardes de 1609, p.91, dans le Cabinet satyrique, p. 397. J’ai adopte le texte des Muses en

corrigeant un mot.

Et dont le corps sec et etique Rendroit dedans une boutique Sçavant un barbier ignorant...

Ses yeux dont la clarté décline Sembloient deux flambeaux de resine Dont la fumée esteint le feu...

Et ses dents, vray rateau d’ebeine, Rendoient si forte son haleine Qu'un chien en eust éternué !. :

Cette sympathie pour l'Italie et pour Rabelais n’excluait pas chez les contemporains de Henri IV la vénération pour les modèles antiques, ni même chez la majorité d’entre eux le respect pour la Pléiade. L'auteur du Pantagruel ne détrôna pas l’auteur de /« Franciade. On les adora l’un et l’autre comme deux puissants dieux. Dans la poétique de la Pléiade on prisait fort, en effet, tout ce qui autorisait les négligences et encourageait la paresse sous prétexte de défendre les droits de l'inspiration. Et puis, le programme de la Deffense et Illustration de la langue françôise n'était-il pas si vaste qu'il semblait tout embrasser? Est-ce qu'il n’embrassait pas en effet tous les genres de poésie à la seule condition que l’antiquité ne les eût pas ignorés? Or, que n'a-t-elle pas connu, cette vénérable antiquité? Est-il une forme de l'affectation qu’elle ait oublié d'inventer? Est-il une grivoiserie qui ne puisse se faire pardonner, s'il suffit pour l’excuser qu'un ancien en ait une semblable à nous offrir? Quand les Porchères, les Sponde, les du Perron faisaient des concetti sur la chevelure de la marquise de Monceaux, est-ce qu’ils ne continuaient pas la tradition des Alexandrins? Quand Regnier entrait dans les lieux qui riment en français avec le nom de Faret et dans ceux qui riment en italien avec le nom de Burchiello, est-ce qu'il n’y retrouvait pas les traces de Pétrone? Aussi

Ronsard ne croyait-il pas avoir manqué à ses principes

1. Salyre contre une vieille. J'ai adopté le texte du Cabinet salyrique, celui des Muses gaillardes étant très fautif.

90 à MATHURIN REGNIER

pour être descendu quelquefois des hauteurs où il planait avec Pindare et avoir entonné quelques chansons gaillardes dignes de Martial, et qui n'étaient pas indignes de Rabelais. Enfin, quoique, à tout prendre, le réveil de la littérature satirique et de l'esprit gaulois aux environs de 1600 nous apparaisse comme une réaction contre les tendances générales de la Pléiade, et qu'il ait été provoqué en effet par une lassitude mal avouée de l’art savant de Ronsard, est-ce qu'on vit jamais les révolutionnaires de la première heure rompre entièrement avec le passé? Est-ce qu'ils ne sont pas au contraire les plus ardents à le défendre? Voltaire et Ducis ont-ils renié Racine pour Shakespeare? L'auteur d’Andromaque eut-1il de plus chauds partisans que ces précurseurs éloignés du romantisme? Ne trouvons donc pas étrange que les poètes du xvu° siècle commençant aient confondu pour la plupart Ronsard et Rabelais dans une même admiration; qu’en désaccord avec la Pléiade pour tout le reste, ils lui aient encore appartenu par leur prosodie, par leur grammaire et par leurs procédés de composition, et qu'ils aient par suite combattu Malherbe, sans se douter qu'ils faisaient souvent campagne avec le réformateur.

Révolte incomplète, révolte inconsciente chez la plupart des écrivains, mais révolte à peu près universelle contre la, Pléiade; et, par suite de cette insurrection contre une poésie toute lyrique et toute éloquente, retour à la peinture des mœurs; et, par suite de ce réveil de nos vieilles tendances à la satire, regain de popularité en faveur de Rabelais et en même temps recrudescence d’admiration pour les Italiens, avec une prédilection pour tous ceux

LES PRÉCURSEURS DE REGNIER DANS LA SATIRE 91 d’entre eux chez qui s'était réfugié le vieil esprit gaulois : tel fut donc dans ses grandes lignes le mouvement général de la littérature au début du xvu siècle. Il ne fut créé ni par Regnier, ni par Malherbe. Tout ce qu'ils firent, d’autres l'avaient déjà tenté. Avant Malherbe, on l’a démontré, une école de réformateurs avait inventé, suivant le mot de Regnier, « de sauvages lois pour gêner Apollon ‘ ». Avant Regnier, Vauquelin avait composé des salires imitées des anciens; d’autres avaient mis en vers du Rabelais ou essayé de la poésie bernesque ?. L'honneur de Regnier est d’avoir fait profiter la satire de toutes les ressources créées par ce mouvement littéraire et qu'on gaspillait autour de lui sans en soupçonner la valeur. Il comprit notamment que le Pantagruel et les Plaisants dialoques recélaient non seulement de la matière à gaillardises et à folastreries, mais d'excellentes études de mœurs, bonnes à transporter dans la poésie la plus classique. Pour remplir le moule satirique façonné par les efforts de Ronsard, il ne suffisait pas d'y verser les Pèegrets de du Bellay. Vauquelin s’élait contenté d’y introduire du Bentivoglio et du Sansovino, c’est-à-dire de l'Horace délayé et du Juvénal réchauffé. Regnier y fit entrer un peu de Berni, mais surtout du Rabelais et de l’Arétin, et, guidé par ces deux grands maîtres, s’il ne créa pas chez nous la satire philosophique, bien qu'il ait mêlé à son Horace beaucoup de Montaigne, il fonda du moins la comédie de mœurs et de caractères.

1. Voir Brunot, la Doctrine de Malherbe d'après son commentaire sur Desportes, Paris, 1891.

2. Voir, par exemple, le Royaume de la febve dans les Fleurs des plus excellens poèles, Paris, 4601, ct l’Apologie de don Chagos dans les Muses inconnues de 1604.

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