‹ Mathurin RegnierChapitre 50 sur 168 · Début de la Satire I · texte numérisé non relu

Début de la Satire I

pour l’art en dehors des règles posées par du Bellay; il n’a pas cherché de moules pour verser ses pensées, en dehors des genres classés et définis dans la Deffense et Illustration de la langue françoise.

La vérité, c’est qu'il fut le disciple de Ronsard un peu dans la mesure où Lagrange-Chancel, Crébillon et Voltaire le furent de Corneille et de Racine. Rien n’est plus contraire à la poétique de Polyeucte et de Phèdre qu'Inés, Rhadamiste et Mérope; mais en apparence rien n’y est plus conforme. Ce sont toujours des sujets tirés de l’histoire ou de la légende; c’est toujours la règle des trois unités ; ce sont toujours des rois et des princesses, et toujours des vers. Ces vers sont même ceux des modèles. Car pour un poète dramatique du xvur siècle, le triomphe de l’art d'écrire, c'était d’enchâsser une expression tirée d’Athalie dans un distique émprunté à Cinna; le triomphe de l'art de versifier, c'était de faire rimer les hémistiches de Corneille avec ceux de Racine; et le triomphe de l'art de composer, c'était de mettre les héros de l’un dans la situation des héros de l’autre. On supposait par exemple que les deux fils d’un despote asiatique aimaient la même femme, comme les deux fils de Mithridate, et qu'ils avaient, comme eux, leur propre père pour rival; que l’un défendait, comme Xipharès, la politique nationale, et que l’autre conseillait, comme Pharnace, l'alliance avec les Romains; mais on supposait en même temps que l’un des frères était marié à la princesse dont on lui disputait le cœur, et qu'ayant passé pour mort, comme Thésée, il revenait inopinément, comme lui, auprès de sa femme au moment où elle allait s’abandonner, comme Phèdre, à un nouvel amour; qu'à la vue de son mari, elle renonçait immédiatement, avec la générosité de Pauline, à une passion qui devenait coupable; que le prince disparu retournait d’ailleurs dans sa patrie, déguisé en ambassadeur romain, et qu’il y était insulté, comme Flaminius, par un

Nicomède, mais par un Nicomède doublé d’un Mithridate, qui recevait les envoyés du Sénat, comme le héros de Corneille, et aimait la maîtresse de son fils, comme le héros de Racine : — et l’on avait Rhadamiste et Zénobie. Mais rien n’était plus différent, en réalité, des chefs-d'œuvre de notre répertoire tragique que ce drame touffu dont chacun de ces chefs-d’œuvre pouvait revendiquer un morceau. Dans un cadre tout classique, il était impossible de faire entrer des aventures plus romanesques. Par la complication de l'intrigue, par l'imprévu des siluations, par l'invraisemblance des sentiments, cette tragédie, comme celles de tous les successeurs de Corneille et de Racine, fait songer à celles de leurs prédécesseurs. Les Lagrange-Chancel, les Lafosse, les Campistron, les Crébillon, les Voltaire même croyaient ne relever de personne autre que des grands modèles ; ils prétendaient conserver intact le patrimoine qui leur avait été légué; ils le défendaient avec acrimonie contre l'invasion des étrangers; mais, bien qu'ils se parent des plumes de Racine, on dirait qu'ils ont étudié leur métier uniquement à l’école des Théophile, des Rotrou et des Hardy.

Regnier donne une illusion semblable. C’est avec ceux de nos poètes qu'il a le moins pratiqués qu’il a le plus d'affinité : avec Villon et Marot, auxquels il n’a pas emprunté un seul vers; avec les auteurs des fabliaux, dont 1l ne soupçonnait probablement pas l'existence. Et s'il diffère généralement de quelqu'un, c'est de celui dont il savait les poèmes par cœur, dont il s’appropriait sans scrupuie les vers et les rimes : le chef de la Pléiade.

Les poèmes de Ronsard et de ses disciples furent pour Regnier ce que furent pour Crébillon et Voltaire les tragédies de Corneille et de Racine : des dictionnaires de rimes, des cahiers d'expressions, des Gradus ad Parnassum, où il allait cueillir l’épithète qui lui manquait et l'hémistiche qui lui échappait. Il y puisa à pleines mains. Il mit sa coquelterie à faire reconnaître les vers de ses maïtres dans les siens, à reproduire leurs mouvements les plus célèbres. Et par exemple, comment personne ne s'est-il encore avisé de remarquer que la fameuse Satire en faveur de Ronsard, c'était Ronsard lui-même qui en avait dessiné le plan?

S'il en faut croire, s'écrie Regnier, ces rêveurs

dont la Muse insolente, Censurant les plus vieux, arrogamment se vante De reformer les vers,

les Grecs, les Latins et les Hébreux n'ont rien fait qui vaille ;

Ronsard en son mestier n’estoit qu’un aprentif;

Il avoit le cerveau fantastique et rélif;

Desportes n’est pas net; du Bellay trop facille ; … Belleau ne parle pas comme on parle à la ville :

Il a des mots hargneux, bouffis et relevez

Qui du peuple aujourd’huy ne sont pas aprouvez.

S'il en faut croire Ces nouveaux defroquez, apostats et belistres, s’écrie Ronsard,

Les autres ne sont rien sinon que grosses bestes, Gros chapperons fourrez, grasses et lourdes testes.

Sainct Ambrois, sainct Hierosme et les autres docteurs N’estoient que des réveurs, des fols et des menteurs. Avec eux seulement le Sainct Esprit se treuve

Et du sainct Evangile ils ont trouvé la febve.

Il semble, poursuit Regnier, à entendre le discours « hautain et généreux » de ces réformateurs, "1

Que Phœbus à leur ton accorde sa vielle, :

Que la Mouche du Grec leurs levres emmielle, Qu'ils ont seuls icy bas trouvé la Pie au nit

Et que des hauts esprits le leur est le zenit..… Qu'eux tous seuls du bien dire ont trouvé la metode Et que vien n’est parfaict S'il n’est fait à leur mode.

Il semble aux « docteurs de ces sectes nouvelles », dit Ronsard, que l'Esprit saint ait « usé ses ailes à s'appuyer sur EUX »;

comme s'ils avoient eu Du ciel dru et menu mille langues de feu;

on les entend qui

Parlent profondement des mysteres de Dieu ;

Ils sont ses conseillers, ils sont ses secretaires;

Ds scavent ses advis, ils scavent ses affaires ;

Ils ont la clef du ciel et y entrent tous seuls,

Ou qui veut y entrer, il faut parler à eux. «

Cependant, ajoute Regnier, à quoi se borne le savoir

dont ils sont si fiers, ces poètes qui ne riment plus à l'ancienne mode? fe

À regrater un mot douteux au jugement,

Prendre garde qu'un quine heurte une diphfongue, Epier si des vers la rime est breve ou longue,

Ou bien si la voyelle à l’autre s’unissant

Ne rend point à l'oreille un vers trop languissant.

Cependant, poursuit Ronsard en s'adressant directement aux huguenots, « quelle expérience suffit-il dayas pour être do en oi science » ?

MN re

Il faut tant seulement avecques hardiesse

Detester le Papat, parler contre la Messe...

Parler de l'Eternel, du Seigneur et de Christ,

Avoir d'un grand manteau les espaules couvertes,

Bref, estre bon brigand et ne jurer que : « Certes ».... Discourir de Jacob et des predestinez,

Avoir sainct Paul en bouche et le prendre à la lettre, Aux femmes, aux enfans l'Evangile permettre.

Si ces rêveurs ont « l'esprit si bon », conclut Regnier,

qu'ils fassent un ouvrage

Riche d inventions, de sens et de langage;

. + + . . qu'ils ostent les lauriers Aux vieux, comme le Roy l’a fait aux vieux guerriers; Qu'ils composent une œuvre : on verra si leur livre Apres mile et mile ans sera digne de vivre, Surmontant par vertu l'envie et le Destin, Comme celuy d'Homere et du chantre Latin.

Si vous êtes vraiment envoyés par Dieu, dit Ronsard aux prédicants, dans une Satire différente, il est vrai, de celle d’où nous avons tiré les vers précédents,

De vostre election faictes nous voir la bulle... Faites à tout le moins quelques petits miracles, Comme les peres saincts, qui jadis guerissoient Ceux qui de maladie aux chemins languissoient Et desquels seulement l’ombre estoit salutaire 1. M. Dezeimeris a déjà rapproché d'un passage de la Satire IV un poème de Ronsard à Pierre L’Escot qui en

est manifestement la source ?

Je fus souventes fois retansé de mon pere,

Voyant que j'aimois trop les deux filles d'Homere, Et les enfants de ceux qui doctement ont sceu Enfanter en papier ce qu’ils avoient conceu.

1. Regnier, Satire IX; Ronsard, Remontrance au peuple de France, édition Blanchemain, t. VII, p. 59 et 60; Continuation du discours des miseres de ce temps, t. VII, p. 26.

2, Reinhold Dezeimeris, Leçons nouvelles el remarques sur le lexte de divers auteurs, Bordeaux, Vye Chaumas, 1876, in-8°.

Et me disoit ainsi : « Pauvre sot, tu t’amuses

A courtiser en vain Apollon et les Muses!.…

Laisse ce froid mestier qui ne pousse en avant

Celuy qui par sus tous y est le plus sçavant.…..

Laisse-moy, pauvre sot, ceste science folle;

Hante-moy les palais, carcsse-moy Bartolle

Et d'une voix dorée au milieu d’un parquet

Aux despens d’un pauvre homme exerce ton caquet,

Et, fumeux et sueux, d’une bouche tonnante

Devant un president mets-moy {a langue en vente;

Ou bien embrasse-moy l'argenteuse science

Dont le sage Hippocrate eut tant d'experience... ».

Ainsi en me tançant mon pere me disoit….

Pour menace ou priere ou courtoise requeste

Que mon pere me fist, il ne sceut de ma teste

Oster la poësie; et, plus il me tansoit,

Plus à faire des vers la fureur me poussoit.

Je n’avois pas douze ans, qu'au profond des vallées,

Dans les hautes forests des hommes reculées,

Dans les antres secrets de frayeur tout couvers,

Sans avoir soin de rien je composois des vers. (Ronsarp, à Pierre L’Escot, abbé de Cleremont) *.

Si j'eusse estudié Jeune, laborieux, sur un bancq à l’escolle, Gallien, Hipocrate, ou Jason, ou Bartolle, Une cornette au col debout dans un parquet, À tort et à travers je vendrois mon caquet ; Ou bien tastant le poulx, le ventre et la poitrine, J’aurois un beau teston pour juger d'une urine... Et bien que jeune enfant mon pere me tancast… Me disant de depit et bouffy de colere :

« Badin, quitte ces vers; et que penses-tu faire? LarMUSe ES tn UE RER RE Ainsi me tançoit-il d’une parolle emeuë.

Mais, comme en se tournant je le perdoy de veuë, Je perdy la memoire avecques ses discours, Et resveur m’esgaray tout seul par les destours Des Antres et des Bois affreux et solitaires Où la Muse en dormant m'’enseignoit ses misteres.

(RecnieR, Satire IV, vers 47-54, 63 et suiv., 93 et suiv.)

M. Dezeimeris aurait pu rendre encore à Ronsard l’idée des vers suivants de la même Satire :

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