‹ Mathurin RegnierChapitre 57 sur 168 · Satire Il, vers · texte numérisé non relu

Satire Il, vers

Pour trancher ses hésitations, il ouvrit sa Bible littéraire, et il y lut la phrase suivante : « Tu.as pour cecy Horace, qui, selon Quintilian, lient le premier rang entre les satiriques ». Il consulta Ronsard, et l’oracle lui répondit :

Il n’y a ni rheubarbe, agaric, ny racine,

Qui puisse mieux purger la malade poitrine De quelque patient, fiévreux ou furieux,

Que fait une satyre un cerveau vicieux, Pourveu qu'on la destrempe à la mode d'Horace, Et non de Juvenal, qui trop aigrement passe !.

Confiant dans le goût de ses maîtres, Regnier prit à la lettre l’ordre qui lui était ainsi donné au nom de Quintilien. En effet, si par la conception qu'il s’est faite de la satire 1l ressemble à l’un des satiriques anciens, c'est à Horace, et s’il cherche à rivaliser avec l’un des modernes, c'est avec l’Arioste : mais celui-ci n’est-il pas le disciple du premier? et au jugement de la Pléiade, un Italien qui imite les anciens ne vaut-il pas presque mieux encore que le modèle lui-même?

Il fut d’ailleurs porté à limitation d'Horace et de l’Arioste par une sympathie naturelle pour leur personne. Si les trois poètes avaient vécu au même siècle, ils se seraient sans doute assez bien entendus. Paresseux et sceptiques, persuadés que

N’avoir crainte de rien et ne rien espérer C'estoit ce qui pouvoit les hommes bien heurer ?,

ils furent absolument païens dans leurs mœurs, surtout les deux chrétiens. Ceux-ei eurent presque la même vie. Condamnés à servir un haut et puissant cardinal, ils portèrent la chaîne en maugréant : ils n’étaient pas assez fiers pour

À. Troisième pièce du Bocage royal, inlitulée à Luy mesme (Henri I); éd. Blanchemain, t. III, p. 285.

2. Satire posthume (XVI dans l’éd. Brossette), vers 1-2, éd. Courbet, p. 199:

secouer une bonne fois le joug qui pesait sur eux; ils avaient l'humeur trop libre pour sacrifier à l'ambition, l’un, ses aises, et l’autre, ses basses amours. Ils n’aspiraient pas du reste à des honneurs bien élevés et se seraient facilement contentés, comme Horace, d’une terre dans la Sabine, ce qui veut dire pour le Français « un simple bénéfice * », et pour l'Italien « le chapeau noir doublé de vert ». Ayant été placé par la fortune presque dans la même situation que l'Arioste, ayant reçu, comme lui, de la nature un peu les mêmes goûts qu'Horace, comment Regnier n’aurait-il pas aimé leurs vers? Aussi les a-t-il beaucoup aimés, beaucoup lus et souvent traduits.

Il est inutile de dresser ici la liste des vers qu'il doit à Horace : on la trouvera à peu près complète dans le commentaire de Brossette. Je rappellerai seulement que sa douzième Satire, où il se justifie si naturellement d’avoir attaqué les travers de son temps, où il se défend contre ses ennemis et contre l'éducation qu’il a reçue, enfin celle d'où l’on peut tirer le plus de renseignements sur lui-même, avec la troisième et la seconde, ressemble étrangement à la quatrième du premier livre d'Horace.

Quant à la troisième, si le mouvement général en est calqué sur celui d'une Satire de Juvénal ?, c'est à l’Arioste que le poète a textuellement emprunté le passage célèbre où il explique la modestie de son ambition :

Que me sert de m'’asseoir le premier à la table,

Si la fain d’en avoir me rend insatiable?

Et si le fais leger d'une double Evesché

Me rendant moins contant me rend plus empesché ?

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