Satire VIT
3. Voir cette idée développée dans Garsonnet, Essais de crilique et de littérature (Paris, 1871, Thorin), p. 265-266. L'auteur de cette étude très intéressante sur Regnier ne s’est pas douté cependant que Régnier avait souvent éraduit Montaigne en vers.
marquis de Cœuvres? Des confidences sur la carrière amoureuse de Regnier, n'est-ce pas tout ce que nous trouvons dans l’une et dans l’autre? Le nom qui leur conviendrait le mieux dès lors, comme aux autres pièces du recueil, ne serait-il pas celui dont du Bellay eût voulu désigner ses Sonnets, celui de « papiers journaux » ou bien de « commentaires »? Et Regnier n'aurait-il pas pu mettre, lui aussi, cette préface en tête de son livre :
Je me plains à mes vers si j’ay quelque regret, Je me ris avec eulx, je leur dy mon secret, Comme estans de mon cœur les plus seurs secretaires?
Il serait toutefois contraire à la vérité de pousser trop loin ce parallèle entre les Satires etles Regrets; il le serait bien plus encôre de considérer Regnier comme un véritable disciple d’'Horace, de l’Arioste et de Ronsard.
Supposons qu'il eût vécu avant les poètes de la Pléiade. Que manquerait-il à ses Satires? Rien peut-être d’essentiel, si c’est dans le sentiment profond de la réalité que consiste son originalité, si ce sont des portraits admirables de vérité qui composent la partie la plus durable de son œuvre, si c'est le don de traduire touteidée par des images empruntées aux usages de la vie familière qui constitue son génie d'écrivain. Si l’on excepte les sonnets saliriques des Regrets, je ne vois pas quelle œuvre de la Pléiade a pu lui suggérer l'idée d'observer et d’imiter la vie. Ronsard el ses disciples ont vraiment été les poètes que du Bellay « souhaitait dans notre langue » : ils ont ému leurs contemporains; ils les ont fait « indigner, appaiser, esjouir, douloir, aimer, haïr, admirer » ; ils ont tenu « la bride de leurs affections », les « tournant çà et là à leur plaisir »; ils n’ont guère étudié ni leurs mœurs, ni leurs caractères. Ils ont été éloquents, passionnés, rèveurs, lyriques, rarement peintres delaréalité, qu'ils ont entrevue seulement à travers l'antiquité et à laquelle ils préféraient les fictions.
de La
Regnier avait au contraire pour la fiction, sans bien s’en
rendre compte du reste, la même aversion que Malherbe.
Il ne faut pas se laisser tromper par son Discours au rot.
On y voit sans doute la France représentée sous les traits
d'une nymphe fuyante, que poursuit une hydre affreuse, L « à sept gueules meuglant »,
Chose estrange à conter, toutes fois veritable,
et Malherbe n’eut pas tort de se moquer du poète et de lui demander en quel temps cela était arrivé : « car pour lui depuis cinquante ans qu'il vivoit en France, il ne s'étoit pas aperçu que la France se fût élevée de sa place * ». Mais ce Discours n’est point l’œuvre du. vrai génie de Regnier. C’est la mode, c’est une admiration mal raisonnée pour Ronsard qui l’a inspiré. Lorsque le poète n'obéit qu'à sa verve, avec quelle sûreté tout instinctüive il évite tout ce qui s’opposerait à l'expression franche et simple de la passion! Comme il s’abstient de ces fables mythologiques auxquelles revient toujours un écrivain de la Pléiade! Et par exemple, lorsqu'il tourne contre Malherbe les armes que Ronsard avait dirigées contre les huguenots, comme ïl laisse sagement à son modèle tout son cortège de personnages allégoriques! Il a trop le sentiment de la vérité pour mêler à des tirades sincères et enflammées je ne sais quelle histoire où il aurait attribué les erreurs de la nouvelle école littéraire à la déesse Opinion, conçue par Jupiter un jour qu’il tombà ivre-mort dans les bras de Présomption.
Aussi, avec ce don de voir les choses telles qu’elles sont et de les peindre telles qu'il les voit, transforme-t-il tout ce qu’il emprunte à Ronsard et à du Bellay. Un jour il lit le Discours à Pierre L'Escot, et aux phrases tout
4. Vie de Malherbe par Racan; Malherbe, éd. Lalanne, t. I, p. Exxt.
oratoires de Ronsard il substitue ces croquis excellents que nous citions plus haut‘. Un autre jour il lit dans les Regrets : |
Je ne commis jamais fraude ni malefice;
Je ne doutay jamais des poincts de nostre foy; Je n'ay point violé l'ordonnance du Roy,
Et n’ay point esprouvé la rigueur de justice; Voilà ce que je suis. Et toutefois, Vineus,
Comme un qui est aux Dieux et aux hommes haineux Le malheur me poursuit et tousjours m’importune ?;
et ces vers lui semblent si bien convenir à sa destinée qu’il se les approprie et se les applique; mais il commence par les refaire, les trouvant ternes et abstraits. S'ils respirent en effet la plus entière sincérité, s’ils sont d’une touchante mélancolie, comme ils pâlissent en regard de ces vers colorés et expressifs, dont il n’est presque pas un qui ne contienne un tableau en raccourci!
Penses tu qu’à present un homme a bonne grace De vouloir jetter l'œil dessus mes actions,.…
Moy qui dehors, sans plus, ay veu le Chastelet Et que jamais sergent ne saisit au collet,
Qui vis selon les loix et me contiens de sorte Que je ne tremble point quand on heurte à ma porte; Voyant un President, le cœur ne me tressault, Et la peur d’un Prevost ne m’eveille en sursault; Le bruit d’une recherche au logis ne m'areste
Et nul remord facheux ne me trouble la teste. Je repose la nuict sur l'un et l’autre flanc,
Et cepandant, Bertault, je suis desus le ranc 3.
Entre un poète épris de réalité, non d’idéal, et des poètes qui aimaient les fictions plus que la vérité, y a-t-il un lien bien étroit de. parenté? Quand on lit un recueil de Satires, dont le mérite est d’avoir pour la première