Satyres françoises, livre III, à Baïf
Si pour avoir tu suis la poesie, etc.
3. Et dont la fin me paraît imitée de la fin du Capitolo de Berni à Messer Pietro Buffetto cuoco ir lode d’Aristotile. Regnier, vers 165-168 :
Mais je ne m’aperçoy que, trenchant du prudhomme, Mon tans en cent caquets sottement je consomme, Que mal instruit je porte en Brouage du sel,
El mes coquilles vendre à ceux de sainct Michel.
Berni : « Maïs que fais-je?... J’apporte au monde une vieille nouvelle; je veux ajouter de la blancheur à la neige et mettre toute la mer dans un petit seau : »
Ma io che fo?
Arecco al mondo una novella vecchia, Bianchezza voglio aggiugnere alla neve E metler tutlo il mare in poca secchia.
Les proverbes diffèrent; mais c’est la même manière de conclure.
Lon te fera la mouë, et, pour fruict de ta paine, « Ce n’est, ce dirat-on, qu’un Poete à la douzaine. »
Car on n’a plus le goust comme on l’eut autrefois :
Apollon est gené par de sauvages loix, Qui retiennent sous l’art sa nature offusquée, Et de mainte figure est sa beauté masquée. Si, pour sçavoir former quatre vers enpoullez, Faire tonner des mots mal joincts et mal collez, Amy, l’on estoit Poete, on verroit (cas estranges) Les Poetes plus espais que mouches en vandanges.
Or, que des ta jeunesse Apollon tait apris, Que Caliope mesme ait tracé tes escris, Que le neveu d’Atias les ait mis sur la lyre, Qu'en l’Antre Thespean on ait daigné les lire, Qu'ils tiennent du scavoir de l’antique leçon Et qu'ils soient imprimez des mains de Patisson : Si quelqu'un les regarde et ne leur sert d'obstacle, Estime, mon amy, que c’est un grand miracle.
Lon a beau faire bien et semer ses escris De civette, bainjoin, de musc et d’ambre gris, Qu'ils soient plains, relevez et graves à l'oreille, Qu'ils fassent sourciller les doctes de merveille, Ne pense pour cela estre estimé moins fol Et sans argent contant qu’on te preste un licol, Ny qu'on n’estime plus (humeur extravagante!) Un gros asne pourveu de mille escuz de rente.
Ce malheur est venu de quelques jeunes veaux, Qui ravalant Phæbus, les Muses et la grace, Font un bouchon à vin du laurier de Parnasse, A qui le mal de teste est commun et fatal
Et vont bisarement en poste à l'hopital...
(Satire IV, vers 103-140.)
Coccio, les courtisanes sont plus estimées de notre
Quanti vedete voi con gli occhi vostri Andarsene a gran passi alle spedale Per la vaghezza de purgati inchiostri!
temps que les poètes, quand bien même ils cracheraient
musc et ambre gris.
« Combien en voyez-vous de vos yeux s’en aller à grands
pas à l'hôpital pour la passion des beaux écrits ‘!...
1. Le lecteur me saura gré ne n’avoir cité entièrement ni le texte de Regnier, ni celui de Dolce :
« Si savoir quelque chose ou un peu plus que rien faisait un poète, vous en verriez tant que le monde serait un débris de biscuit ‘..….
«Encore que tu fusses plus docte et plus grand que celui qui chanta les armes d’Enée, tu es un fou si tu penses avoir de l’honneur ;
« Encore que Calliope écrive tes œuvres, qu'Apollon les dicte, qu'Orphée les chante sur sa lyre et qu’elles soient ensuite imprimées à Bâle;
« Si un seul dans un si grand nombre les admire, alors salue-le avec respect; mais tout près est quelqu'un qui excitera ta colère;
« Si tu vas par la rue, derrière toi marche quelqu'un qui tend le doigt et dit à son camarade : « Vois ; voici, voici un de ces poètes à la douzaine» ;
« Tu crois alors mourir de colère, et, absolument comme si le bourreau te fouettait, tu sens les genoux et les pieds te manquer ?.….
« Les études sont privées de toute gloire auprès du vulgaire, qui n’estime pas un homme qui est sans deniers et sans éCus; :
« Elles peuvent bien vous aiguiser l'esprit, vous faire
de Se ’l saper quattro cujus, sette, od otto Fesse un poeta, ne vedreste tanti Che ‘l mondo saria sgombro di biscotto.
2, Anchor che fossi e piu dotto e maggiore Di quel che gia canto l'arme d' Enea, Sei malto se tu pensi haver honore.
Scriva l’opere tue Calliopea, Le detli Apollo, Orfea le canti in lira, . El siano pot stampate in Basilea :
-. Se un solo in tanto numero le ammira, Alhor con riverenza te ql inchina; Ma presto v'e chi ti commove ad ira.
Se vai per strada, un dietro li cammina, Che porge il dito et dice al sozio : « Vedi, Ecco, ecco, un poela da dozzina »;.
Morir alhor per collera ti credi, E quasi affato ti scopasse il buoia, Mancar ti senti le ginocchia et à piedi.
immortel; mais après cela, ne pensez pas que personne vous prête un lacet sans gage ‘. »
2° Beaucoup plus bernesque est la Satire VI contre l'honneur. C'est même la seule Satire de Regnier qui appartienne tout à fait au genre que les Italiens ont qualifié de ce nom. Car c'est la seule où le poète ait commis un de ces éloges sophistiques qui forment plus des quatre cinquièmes de l'œuvre des burlesques italiens. Il n’y a pas lieu d'insister sur cette pièce. Elle est presque traduite des deux Capitoli de Mauro au Prieur de Jesus in dishonore dell” honor, et Brossette a exactement relevé dans ses notes tous les passages du poète italien que s’est appopriés son imitateur français..Il suffit d'observer ici que l’éditeur de Regnier n’a pas probablement soupçonné deux choses : la première, c'est que son auteur n'aurait peut-être jamais eu l'idée d'écrire un poème d'inspiration aussi profondément italienne, s'il ne s’y était pas cru autorisé par l'exemple d’Amadis Jamyn, qui avait traduit avant lui une partie de ces Capitoli de Mauro; la seconde, c’est qu'il n’eût pas sans doute entrepris de « déshonorer l'honneur », si la manie des duels n'avait pas donné à ce sujet une telle actualité que, même en le traitant à la bernesque, il faisait en quelque sorte de la peinture des mœurs *?.
1 c . . Son di gloria ignudi Aprèsso il volgo che non stimo degno Un huom che sia senza danari e scudi.
Questi vi ponno assotigliar l’ingegno, Farvi immortal; ma non pensale poi Che alcun ve presti un laccio senza pegno.
2. Voir les Œuvres poéliques d'Amadis Jamyn, avec sa vie par Colletel et une introduction par Charles Brunet (Paris, Wilhem, 18179), t. II, p. 203- 207. Voici un fragment du Capilolo de A. Jamyn qu’on pourra comparer aux vers 195 et suiv. de la Salire VI de Regnier :
Or, quant à moy, je dis ce qui gist en paroles N’estre que pour tromper les vivantes Idoles. Quiconque estime tant ce faux honneur mondain Me le face un petit toucher avec la main :
A cr se MATHURIN REGNIER
3° La double mésaventure dont les Satires du Repas ridicule et du Mauvais gite nous content l'histoire est tout entière en germe dans le Capitolo où Berni rapporte à son confrère en poésie, messer leronimo Fracastoro de Vérone, « le cas étrange, digne de risée et de compassion », qui lui arriva, le septième jour d'août, à Povigliano.
Monseigneur de Vérone, son patron, s'y était rendu avec une bande de bêtes et de gens. Il n’y eut pas de chambres pour tout le monde. Le curé du lieu, qui était venu « faire la révérence à Monseigneur », crut « faire une grande faveur » au poète et à son ami Adamo en leur offrant de les emmener. « Vous serez logés en seigneurs, leur dit-il; j'ai un vin qui fait honte au vin grec; je vous donnerai des confitures et des fruits à faire voir un mort et marcher un aveugle‘. Vous aurez des lits blancs, bien faits, bien remués, et je veux que vous me disiez en vous levant si vous ne les avez pas trouvés propres. » Les deux amis s'excusèrent, flairant un « écueil ». Le prêtre s’attacha à leurs pas. « C'était un pédant aux cheveux crépus, au sourcil bas, gros, épais : un vrai mufle de lion. » Il leur expliqua tout Virgile et tout Homère; il leur fit un parallèle entre Sannazar et Fracastoro. « Je ne suis pas un ignorant, disait-il; je connais assez bien la métrique. »
Lo
S'il ne se peut toucher, au moins avec la veue Son essence me soit davantage connue.
Certe il est invisible, intouchable, et, s’il poind, Une fievre ou la goute aussi n’apparoiïist point, Toutefois nous destruit : j’ose en vérité dire Que la peste d'Honneur est cent mille fois pire Que n'est Ja jalousie ou tout autre malheur.
Vous conduisez vos pas sur sa trace d’erreur En la mesme facon qu’un aveugle se laisse Conduire par son chien qui ses voyes adresse : Car il ne le voit pointet s’il chemine après.
A. Jamyn, qui parle iei en l'honneur du déshonneur, fit au contraire à PAcadémie du Palais un discours en l’honneur de l’honneur. Voir Ed. Frémy, l’Académie des derniers Valois (Paris, 1887, Leroux), p. 306-312.
1. C’est-à-dire : voir un aveugle et marcher un mort; ce genre de facétie est familier à Rabelais.
DL
Jamais Berni n'avait vu « un animal aussi effronté »: ce cuistre « n'aurait pas cédé un doigt à Macrobe, à Aristarque, ni à Quintilien ». |
Il fallut pourtant le suivre dans son lointain logis. On y arriva « quand Dieu le voulut ‘ ». La porte, ensevelie dans les orties et les épines, ressemblait à une de ces étroites ouvertures pratiquées dans le mur des citadelles pour y introduire des secours. Pour pénétrer dans la maison, Berni et Adamo durent sauteller sur une sorte d'échelle, où lours le plus adroit à grimper se serait rompu le cou. L'escalade achevée, ils se trouvèrent dans une salle enfumée et dépavée. « Et où devons-nous dormir, messer*, demandèrent-ils au bon prêtre? » Il les mena dans son grenier : du grain, de l'orge, de la paille, des marmites, des poêles, des rateaux, des fourches et trois bottes d’oignon y étaient entassés pêle-mêle; des rats y joûütaient; on y eût sué en plein mois de janvier. « Je meurs de soif », s’écria Berni. Aussitôt on lui présenta un verre qui venait de recevoir le sacrement de confirmation; il suait du haut en bas; le vin qu’il contenait ressemblait à une soupe aux fruits tellement épaisse, que, si on l’eût versé dans un panier, on l'y eût retrouvé tout entier au bout d’un an. « Là-dessus, poursuit Berni, sur deux vieux mauvais bancs je vis placé un méchant lit, ou plutôt un chenil; et je dis : C’est ici que je reposerai ma tête. Le prêtre, gracieux, aimable et civil, fit enlever les linceuls de l’autre lit. Le chenil était court, étroit et
1. Tercet 19 : Quando Dio volse vi giugnemmo alfine. Regnier, Satire XI, 139 et 144 :
Or, comme il.pleut au Ciel, en trois doubles plié, Entrant, je me heurté la caboche et le pié..… Puisque Dieu le voulut, je prins le tout à gré.
2. En parlant de son hôte, Berni dit plus loin il messer (tercet 33); Regnier appelle le sien le monsieur (Salire X, 391).
3. L'évêque trace sur le front du confirmé le signe de la croix avec son pouce enduit de saint-chrême.
misérable; pourtant à le couvrir tout entier deux serviteurs suèrent trois chemises et un gilet; etils y employèrent les dents et les ongles; ils tirèrent tant ces pauvres linceuls qu’à la fin pourtant ils les firent venir au milieu. Ils étaient blancs comme deux raies, émaillés de lions héraldiques. Ils paraissaient avoir été blanchis dans un bouillon de haricots’. Tel est celui qui va perdre la vie : il s'arrête, fait durer le temps, réfléchit et regarde si quelqu'un ne viendra pas l'aider. Tel j'esquivais cet horrible lit. A la fin, force me fut d’avaler ce grand calice et ainsi je me trouvai sur le lit à l'ombre. » Et le poète, après avoir invoqué les Muses, Phébus et Bacchus, décrit longuement le combat qu'il lui fallut livrer contre les punaises, et dont il sortit semblable à une lamproie, à une murène, à une nuit sereine, tant il était constellé de piqüres : un peu plus il serait devenu le vénérable Béda, tel qu'il est dans son tombeau, à supposer que son épitaphe le dépeigne bien ?.
En lisant l'analyse de ce C'apitolo on aura vu que Regnier y à puisé non seulement l’idée de son aventure, mais la plupart de ses épisodes. Un jour qu'il s’en allait rêvant, le manteau sur le nez, un homme le prit soudain par la main,
Ainsi qu'on pourroit prendre un dormeur par l'oreille, Si l’on veut qu’à minuict en sursaut il s’esveille.
Le poète veut fuir. L'autre le poursuit, le rejoint, l'interpelle, le conduit dans sa maison, le convie à souper. Quels étranges animaux nageaient dans le potage, comment il
1. Donc au vers 266 de la Satire XI de Regnier : Blanchie en un sivé, non dans une lescive,
le motsivé désigae bien une sauce, et non une eau d’égout, comme l'ont dit certains commentateurs. Voir éd. Courbet, p. 311. 2. C'est-à-dire qu’il n'aurait plus eu que les os :
Hac sunt in fossa Bedae venerabilis ossa.
fallut se battre contre l'épaule de mouton, quelle sotte compagnie était assemblée autour de la table, chacun se le rappelle. On n’a pas oublié non plus sans doute que des deux descriptions qui forment les deux tiers de la Satire X, celle de la soupe et du rôti est tirée presque textuellement de la Cour, et celle du principal convive, du Pédant de Caporali. Ces deux poèmes sont visiblement inspirés par le Capitolo de Berni à Fracastoro : le docteur de Caporali a la même épaisse toison que le bon prêtre de Berni; il rive son clou à Macrobe avec la même outrecuidance; son habit est taillé dans le même drap qu’un certain tapis qui décore la plus belle chambre du presbytère de Povigliano : « Des docteurs affirment qu'il servit autrefois de couverture à un barbaresque; il devint ensuite le manteau d’au moins trois bohémiens; puis il fut robe d’esclave et peutêtre espalier avant d'échouer au rang de tapis de table. » Il n’est pas jusqu’à la plaisanterie sur les bévues d'Homère qui n’ait chez Berni son équivalent : « Notez bien que je me sers ici d’un exemple tiré de l’Énéide; je ne voudrais pourtant pas passer pour un sot; car on m'a dit que Virgile avait commis une grosse bourde en empruntant à Homère ce vers, qu’il n’a pas (je le dis en toute révérence) entendu du tout’. »
Imité dans la Satire X de Regnier, à travers Caporali, Berni dans la onzième va l'être directement. On sait comment finit l'aventure du bon Mathurin. Pendant que les convives se battent à coups de chaise, il court à son manteau, descend l'escalier et va « doublant le pas, comme un qui fend le vent », quand tout à coup il heurte une porte, culbute et tombe sur la ventre. On demande ce que c'est; il se relève, entre
Et, voyant que le chien n’aboyoit point la nuict,
Que les verroux gressez ne faisoient aucun bruit, Qu'on lui rioit au nez,