‹ Mathurin RegnierChapitre 70 sur 168 · Sonnet de Berni contre l’Arétin · texte numérisé non relu

Sonnet de Berni contre l’Arétin

collaboration. Elles figurent pour la première fois dans

l'édition de 1609, qui parut en même temps que les Muses

gaillardes recueillies des plus beaux esprits de ce temps par A. du Breuil, nouvelle édition considérablement augmentée des Muses inconnues de 1604. On y trouve une série de pièces bernesques : entre autres six portraits burlesques de vieilles femmes, signés du nom de Sygognes dans le Cabinet satyrique et intitulés : Satyre contre une vieille, Sonnet, Pour une vieille courtisane, Desdain, la Grande sauvage, Contre une vieille courtisane*. Or, les portraits de Sygognes ressemblent tellement à ceux de Regnier qu'on est tenté de se demander si l’un des deux poètes n'a pas imité l’autre. Les premiers vers écrits ont-ils été ceux-ci?

L'autre, qui de soy-mesme estoit diminutive,

Ressembloit transparante une lanterne vive,

Dont quelque Paticier amuse les enfans,

Où des oysons bridez, Guenuches, Elefans,

Chiens, chats, liévres, renards et mainte estrange beste

Courent l’une apres l’autre : ainsi dedans sa teste

Voyoit-on clairement au travers de ses os

Ce dont sa fantaisie animoit ses propos :

Le regret du passé, du present la misere La peur de l’avenir, etc.

ou bien ceux-c1?

Ce corps défiguré, basti d’os et de nerfs,

Couvert d’uu parchemin où l'horreur est écrite, Qui faict veoir au travers une flamme illicite

Pour servir de lanterne à descendre aux Enfers; Et ce cœur, tout rongé de mille et mille vers,

Que la vengeance prend lorsque l'amour le quitte, Où l'inceste, où le meurtre, où la fureur habite

Et les forfaits commis se monstrent descouvers…..

Ils l’ont été sans doute en mème temps, et ce qui s'est passé est aisé à deviner. Un beau jour, un vent de bouffonnerie souffla sur la Pomme de Pin : un habitué, qui

avait apporté dans sa poche les deux volumes du Lasca, se mit à lire tout haut Maitre Guazzaletto et les Dames de la montagne. Bientôt un rire inextinguible ébranla les murs de l'antique cabaret où, soixante ans plus tard, les Guépes d'Aristophane devaient soulever les mêmes éclats. Après s'être esclaffé, on se demanda « quelle grâce ces caricatures pourraient avoir en français ». L’essai en fut aussitôt tenté. S'encourageant de leurs conseils et de leurs applaudissements, faisant échange de rimes cyniques et d'images burlesques, les quatre inséparables, Sygognes, Berthelot, Motin et Regnier, composèrent chacun leur pièce. De cette collaboration, comparable à celle qui devait enfanter les Plaïideurs de Racine, naquirent sans doute à la fois les Vieilles de Sygognes, l’Inventaire de Berthelot, l'Éloge de Motin, le Repas ridicule et le Mauvais gîte de Regnier : voilà pourquoi ces deux Satires, conçues probablement pendant une orgie et écrites sur une table de cabaret, sans détonner précisément au milieu des autres Satires de Regnier, s'en distinguent cependant par le luxe des couleurs et l'excès de la gaieté.

Une autre observation facile à faire, c'est que les descriptions de Regnier sont beaucoup plus réalistes, plus vraies, plus vivantes que celles de ses modèles. Des épisodes du Repas ridicule, lesquels a-t-on toujours le plus admirés? N'est-ce pas l'entrée du cuistre, qui « s’en va devant derrière et se plaint qu’on était sans lumière »? N'est-ce pas l'apparition du valet, qui, « se levant le chapeau de la tête », vient annoncer que la soupe est prête, et celle du, majordome, qui entre « serviette au bras et fricassée en main »

Et sans respect du lieu, du docteur, ny des sauces,

verse tout sur les chausses de l’infortuné Regnier? N'est-ce pas enfin cette querelle finale, où aux coups de langue ne tardent pas à succéder les coups d’escabeau ? Et, dans le

portrait du pédant, si l’on se plait à citer quelques vers, n'est-ce pas ceux où, avec un vrai et franc comique, le poète a dessiné ce célèbre nez,

Où maints rubiz balez, tous rougissants de vin, Monstroient un hac itur à la pomme de pin,

Et, preschant la vendange, asseuroient en leur trongne Qu'un jeune Medecin vit moins qu'un vieux yvrongne;

ces yeux, qui, redressant leur entrepas tortu, guidaient la jeunesse au chemin de vertu; ce mouchoir et ces gants,

qui sembloient en lambeaux Crier c en se mocquant vieux linge et vieux drapeaux?

Ces heureux traits, qui sont tous de l'invention de Regnier, n'ont-ils pas ceci de commun que jusque dans la bouffonnerie ils respectent la réalité des choses? Or, par ce goût pour la vérité, Regnier diffère non seulement de Caporali, mais encore de Berni lui-même. Qu'on relise attentivement les deux descriptions du lit. Pourquoi dans celle du poète français ces détails nouveaux du garde-robe gras qui sert de couverture, de la couverte qui tient lieu de rideau, du soulier et de la jarretière, sinon parce qu’il cherche moins à badiner qu’à faire voir? Et des deux comparaisons, celle du condamné à mort n’est-elle pas d’un artiste qui s'amuse à dire sérieusement ici des choses gaies, comme il dira gaiement ailleurs des choses sérieuses? «Tel est celui qui va perdre la vie : il s’arrête, fait durer le temps, réfléchit et regarde si quelqu'un ne lui viendra pas en aide. Tel j'esquivais cet horrible lit. » Et l’autre, celle de l'enfant qui se déshabille pour être fouetté, n'est-elle pas d'un peintre qui se préoccupe surtout d'évoquer une image précise devant les yeux de son lecteur '?

1. Pour être équitable, il faut dire que cette comparaison a été suggérée à. Regnier par un autre passage du Capitolo de Berni, tercet 22 :

To stava come l uom, che pensa e quata Quel ch egli ha fatto, et qual che far conviene, Poi che gli e slata data una canuta.

On ne peut le contester : Berni met avant tout son plaisir à laisser vagabonder son imagination, curieux de comparaisons inédites et d'images imprévues. Regnier, au contraire, vise à faire vrai. Non qu'il se soucie aucunement, quoi qu'il en dise, de tirer la moindre conclusion morale de l'exactitude de ses peintures; et c’est en cela qu'il se distingue le plus peut-être de Molière et de La Fontaine. Mais, s'il ne tend, lui aussi, comme Caporali, qu'à s’amuser et qu’à nous amuser, ce qui l’'amuse, ce qui amuse un public français, c’est la reproduction et non la déformation de la nature.

Lorsque Sainte-Beuve retrouvait dans les vers de « l'illustre satirique Mathurin Regnier » la poésie de maître François, il jugeait bien. Lorsque M. Rathery conjecturait que l’Arétin avait autant de part qu'Ovide et Jean de Meun au portrait de la fameuse Macette, il devinait juste ‘. Rabelais et l'Arétin, voilà, en effet, les deux principaux maîtres de Regnier; voilà ceux qu'il n’a pas fréquemment traduits, mais avec qui il a lutté de génie; et voilà ceux dont l’imitation devait être vraiment féconde; car à travers Rabelais et l’Arétin il allait retrouver le vieil esprit national, l'esprit des fabliaux et des farces, mais il allait le retrouver enrichi de tout ce que les auteurs du Pantagruel et des Plaisants dialogues y avaient ajouté de leur propre fonds.

Chez l’Arétin, comme chez Regnier et chez Rabelais, c'est le mème don de voir les choses telles qu’elles sont,

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